‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 31 sur 88 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

KARA-CHITAN

Omar était rentré à Djeddah la mort dans le cœur. C'est en vain que ses esclaves essayaient de le distraire, 15 en vain que de toutes parts on lui apportait des affaires et de l'or, la passion le rongeait; il passait des journées entières enfermé dans sa chambre, les jambes croisées sur un tapis, roulant dans sa tête des projets impossibles, cherchant toujours une vengeance qui lui 20 échappait.

Que m'importe le vœu de mon père! disait-il. A quoi me sert la santé et cet argent que j'entasse, en suis-je moins le plus malheureux des hommes? Ce misérable Bédouin triomphe dans sa pauvreté; moi, 25

au milieu de mon abondance, je suis triste et seul. Maudite soit la vie, maudit soit mon frère! L'oracle ne m'a pas trompé, c'est mon meilleur ami qui me tue. Et il retombait dans son accablement.

5 Le chagrin d'Omar occupait toute la ville. Si on aimait peu le fils de Mansour, en revanche on estimait beaucoup sa fortune; on se demandait s'il n'y aurait pas quelque service à lui offrir, quelque consolation à lui vendre. Après un pareil outrage, disait-on, il

10 payerait cher celui qui le vengerait du Bédouin. Des paroles semblables ne se perdent guère. C'est la malédiction du riche qu'il y a toujours autour de lui des gens prêts à entrer pour son compte dans le feu d'enfer. La passion du pauvre est une flamme qui

15 lui ronge le cœur, mais quand elle l'a consumé elle s'éteint; la passion du riche est un brasier que chacun attise; il en sort l'incendie, le crime et la mort!

Un matin, le fils de Mansour reçut la visite d'un capitaine Arnaute; il venait, disait-il, pour une affaire

20 importante qui ne souffrait pas de retard. Omar le

reçut avec politesse, et fit apporter les pipes et le café.

"Excellent café, dit le capitaine en buvant à petits

coups; amer comme la mort, noir comme Satan,

chaud comme l'enfer. Et quel mélange exquis de

25 girofle, de cannelle et de muscade! On est heureux d'être riche, il semble que le monde ne marche que pour vous.

— On se trompe quelquefois sur le bonheur des riches, dit Omar en soupirant.

— Bah ! un riche qui a du chagrin, c'est un avare qui ne sait pas user de son or. S'il aime une femme, qu'il l'achète; s'il veut se délivrer d'un rival, qu'il en vende la peau. Tout se paye ici-bas ; avec de l'argent, on a tout. 5

— A qui ai- je l'honneur de parler? demanda le fils de Mansour.

— Je me nomme Kara-Chitan, répondit l'étranger; je suis capitaine d'Arnautes, un de ceux qui vous ont attaqués dans le désert. En tuant mon ami Mo- 10 hammed, ton frère Abdallah m'a fait perdre cinq mille douros; paye-moi cette dette, je te débarrasse d'Abdallah.

— Un meurtre ! dit Omar.

— Bah ! répondit froidement le capitaine, si Dieu 15 n'avait pas inventé la mort, nous ne tarderions pas à nous manger les uns les autres. Pas de faux scrupules ! Quand on tient l'occasion, la sagesse commande de ne pas la lâcher; c'est justice de forcer nos ennemis à boire le calice dont ils nous ont fait goûter l'amertume; 20 on a raison de les frapper avec l'arme dont ils nous ont blessés les premiers.

— Mon frère ! dit Omar comme un homme qui hésite.

— Ton frère et ton ennemi. Que t'importe sa mort ! 25 Tu n'y tremperas point. C'est moi qui tuerai Abdallah comme un chien si je l'attrape dans le désert; c'est moi qui vengerai ma querelle personnelle; seulement pour me venger, il me faut cinq mille douros.

IÔO ABDALLAH

— A quoi me servira ta vengeance? reprit le fils de Mansour.

— Je n'en sais rien, répondit Kara-Chitan; je n'entends pas les affaires aussi bien que toi; mais si j'étais

5 à ta place et qu'Abdallah disparût, je ne serais pas embarrassé d'avoir la belle Léila. Le Bédouin n'a, dit-on, de famille que sa mère et un vieux fou; ce sont là des obstacles qu'avec un peu d'argent et de résolution, on fait disparaître. Un enlèvement n'est pas

10 chose difficile; une fois Léila veuve et dans ta maison, serait-il si long de la consoler? Qu'y a-t-il à craindre? Le chérif? A Djeddah on se rit de la colère des Bédouins. Le pacha? C'est un homme comme les autres; il a une conscience, on en sait le prix.

15 — Et la tribu, y as-tu pensé?

— La tribu, dit le capitaine, ce n'est rien. Je sais que ces Bédouins ont autant de rancune et de malice que leurs chameaux, mais le sang se paye comme autre chose; au désert on ne dédaigne pas l'argent plus

20 qu'ailleurs; les Beni-Ameurs se consoleront en héritant d'Abdallah.

— Oui, reprit Omar, le sang se rachète quand le meurtre est involontaire. Cent chameaux, c'est le prix d'un homme; mais pour un assassinat on ne

25 transige point, on me tuera.

- Le désert est muet, dit le capitaine, et les morts ne parlent guère. Quand on trouve au milieu des sables un cadavre desséché, bien fin qui distingue un meurtre d'un accident. N'en parlons plus, ajouta-t-il

ABDALLAH l6l

en se levant; que m'importe à moi la charmante Léila que je n'ai jamais vue? Qu'elle aime son Bédouin, qu'ils soient heureux ensemble et qu'ils se moquent du fils de Mansour, cela m'est égal. Après tout, Abdallah est un brave, je l'estime; si tu lui avais infligé 5 l'outrage que tu en as reçu, ce n'est pas lui qui marchanderait le prix de la vengeance. Adieu.

— Reste, s'écria le fils de Mansour; tu as raison. Tant qu'Abdallah vivra, il n'y a point de sécurité pour moi sur la terre. On me l'a prédit dès ma naissance, 10 et je le sens tous les jours. Délivre-moi de cet ennemi. Quant au boiteux, j'ai un compte à régler avec lui, je m'en charge. Léila, que tu me coûtes cher!

— Si tu m'en crois, reprit le capitaine, il faut que chacun de nous frappe le coup en même temps; j'em- 15 mène Abdallah qui ne reviendra pas, tu enlèves la belle, tout sera fini en deux heures, et l'ennemi abattu avant même qu'il soupçonne le danger.

— Soit, dit Omar; mais songe bien que je ne veux plus te revoir. 20

— C'est tout naturel, répondit Kara-Chitan; dismoi le jour et l'heure, donne-moi cinq mille douros et compte sur mon exactitude. Ma réputation est faite. Pour les plus beaux chevaux de l'Arabie, je ne voudrais pas manquer à mon serment." 25

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