‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 37 sur 88 · LÉILA · texte numérisé non relu

LÉILA

Ce fut au milieu des imprécations des femmes et au cri de: Vengeance! qu'on se mit en route; une fois dans le désert, on fit silence, chacun préparant ses armes et regardant à l'horizon. Suivre la caravane n'était pas 5 difficile, le vent n'avait pas encore effacé le pas des chameaux, toutes les traces portaient vers Djeddah. Abdallah, toujours en avant, comptait les minutes et appelait Dieu à son secours; mais quelque loin qu'il portât les yeux, il ne voyait rien que la solitude.

10 L'air était brûlant, le ciel chargé d'orage. Les chevaux, haletants et couverts de sueur, n'avançaient qu'au pas; le fils de Youssouf soupira, la vengeance lui échappait.

Enfin il aperçut un point noir à l'horizon, c'était la

15 caravane! Elle avait senti l'approche de la tourmente et s'était réfugiée près de ces roches Rouges que connaissait si bien Abdallah.

"Amis, s'écria-t-il, nous les tenons; les voilà, Dieu nous les a livrés; en avant!" — Et chacun, oubliant

20 la fatigue, lança son cheval sur les ravisseurs.

Dans ces plaines sans fin il n'est pas aisé de surprendre un ennemi qui se tient sur ses gardes. Omar reconnut bientôt ceux qui le cherchaient, et ne les attendit pas. On le vit qui rangeait les chameaux et

25 plaçait derrière eux quelques conducteurs pour simuler

ABDALLAH l8l

une défense et retarder les Beni-Ameurs; puis il monta à cheval, et avec le reste de la bande il s'enfonça dans le désert.

Les Bédouins arrivaient. A la première décharge les chameliers d'Omar lâchèrent pied et s'enfuirent 5 dans les rochers; la fumée n'était pas dissipée qu'une femme courut au-devant d'Abdallah. C'était Halima qu'on avait laissée en arrière, et qui échappait à ses ennemis.

"Sois béni! mon fils, cria-t-elle; ne t'arrête pas; 10 cours au nègre en veste rouge, c'est l'assassin d'Hafiz, c'est le ravisseur de Léila. Venge-nous; œil pour œil, dent pour dent, âme pour âme! mort aux traîtres! mort aux meurtriers!"

A ces cris la Colombe, comme si elle ressentait la pas- 15 sion de son maître, entra dans les sables avec la vitesse d'un torrent. C'est à grand'peine que les Bédouins pouvaient se tenir en vue de leur compagnon. Pour Abdallah, 'la fureur lui faisait oublier le danger. "Lâches, disait-il aux complices d'Omar, où voulez- îo vous fuir, quand Dieu vous poursuit?" et le sabre levé, il passait au milieu des balles, l'œil fixé sur le nègre qui emportait Léila.

Bientôt les deux ennemis eurent dépassé les combattants; l'Ethiopien, monté sur un cheval rapide 25 fuyait comme la flèche dans l'air, Abdallah le suivait de près, la Colombe gagnait du terrain, la vengeance approchait.

Léila, placée à l'avant de la selle et retenue par un

bras puissant, appelait son époux; elle se soulevait sous l'étreinte qui L'étouffait ; elle luttait, mais en vain, contre le terrible cavalier. Tout à coup elle saisit la bride, et lui donna une saccade qui troubla le cheval et 5 un instant l'arrêta.

"Malédiction, dit le nègre, je suis perdu; lâche la bride, maîtresse, tu me fais tuer.

— A moi, mon bien-aimé!" criait Léila; et malgré les menaces et les coups, ses mains (iraient la bride 10 avec toute la force que donne le désespoir.

Elle était sauvée. Le fils de Youssouf tombait comme l'éclair sur le ravisseur, quand la Colombe, effrayée, s'écarta brusquement par un bond énorme et qui eût renversé tout autre que son maître. Une 15 masse bleuâtre était tombée aux pieds du cheval; Abdallah entendit un gémissement qui lui glaça le coeur.

Sans s'inquiéter de l'ennemi qui lui échappait, le

Bédouin sauta à terre; il releva la malheureuse Léila,

20 pâle, pleine de sang, le visage bouleversé. Une large

plaie lui ouvrait la gorge; ses yeux hagards ne voyaient

plus.

"Léila, mon amour, réponds-moi," disait le fils de Youssouf en serrant sa femme contre son cœur, tan- 25 dis qu'il comprimait la plaie béante d'où sortait le sang et la vie. Léila ne l'entendait plus.

Il s'assit sur le sable avec son précieux fardeau, et prenant la main de Léila, il lui leva un doigt en l'air: " Mon enfant, dit-il, répète avec moi: Il n'y a de Dieu

que Dieu, et Mahomet est son prophète. Répondsmoi, je t'en supplie, c'est ton époux, c'est ton Abdallah qui t'appelle."

A ce nom,Léila tressaillit, ses yeux cherchèrent celui qu'elle aimait, ses lèvres s'entr'ouvrirent; puis sa tête 5 tomba sur l'épaule d'Abdallah, comme sur l'épaule du chasseur tombe la tête d'une chevrette morte.

Quand les Beni-Ameurs joignirent le fils de Youssouf, ils le trouvèrent à la même place, immobile, tenant sa femme dans ses bras et regardant fixement 10 ce visage qui semblait lui sourire. Ils entourèrent en silence leur compagnon; il y en avait plus d'un qui pleurait.

A la vue de la morte, Halima poussa un grand cri et se jeta sur son fils. Puis se relevant soudain: 15 " Sommes-nous vengés? dit-elle; Omar est-il mort? le nègre est-il tué?

— Vois ces corbeaux qui s'assemblent là-bas, dit un Bédouin, c'est là qu'est le meurtrier d'Hafiz. Omar nous a échappé; mais voici le simoun qui se lève, 20 Omar ne sortira point du désert; avant une heure le sable lui servira de linseul.

— Mon fils, recueille ton courage, dit Halima ; notre ennemi vit encore; laisse les pleurs aux femmes; laissenous ensevelir nos morts; va frapper le traître, Dieu 25 t'accompagnera."

Ces paroles ranimèrent Abdallah. — Dieu est grand, s'écria-t-il; vous avez raison, ma mère; à vous les larmes, à moi la vengeance!

Il se leva et remit Léila entre les mains de la Bédouine, puis regardant cette pâle figure avec une tendresse infinie:

"La paix soit avec toi, fille de mon âme, dit-il d'une 5 voix lente et grave. La paix soit avec toi qui es maintenant en la présence du Seigneur! Reçois ce qui t'a été promis. C'est Dieu qui nous élève, c'est Dieu qui nous abat; c'est Dieu qui fait vivre, c'est Dieu qui fait mourir! Nous aussi, s'il plaît au Seigneur, 10 nous irons bientôt te rejoindre. O Dieu! pardonnelui, pardonne-nous!"

Il leva les bras au ciel, murmura le Fattah, et passant la main sur son front, il embrassa sa mère et monta à cheval.

15 "Où vas-tu? lui dit un cheyk; ne vois-tu pas ce nuage de feu qui avance? Nous n'avons que le temps de gagner les roches Rouges; la mort est là-bas.

— Adieu, répondit Abdallah; il n'y a plus de repos 20 pour moi qu'à l'ombre de la mort."

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