LA VENGEANCE
A peine le fils de Youssouf avait-il quitté ses amis qu'il se trouva en face d'un cadavre; c'était le nègre, déjà couvert d'oiseaux de proie qui, avec des cris aigus, lui arrachaient les sourcils et les yeux.
"Dieu hait les perfides, murmura le Bédouin, Dieu me livrera le fils de Mansour."
La tourmente approchait; le ciel était d'une blancheur laiteuse ; le soleil sans rayons ressemblait à une meule enflammée; un souffle empoisonné séchait la 5 salive dans la gorge et faisait bouillir la moelle des os. Au loin on entendait un bruit comme celui de la mer en courroux; des tourbillons de cendre rouge sortaient des sables et montaient au ciel en tournoyant; on eût dit de géants au visage de feu, aux bras de fumée; 10 partout la désolation, partout une chaleur implacable, et par instants un silence plus horrible encore que le gémissement du simoun.
Sur cette terre morte de sécheresse, la Colombe avançait lentement, la poitrine haletante, les flancs 15 palpitants; son maître avait la tranquillité d'un homme qui ne connaît plus ni la crainte ni l'espoir. Il ne sentait ni la chaleur ni la soif; une seule pensée dominait son corps et son âme : joindre l'assassin et le tuer. 20
Après une heure de marche, il vit un cheval renversé sur le sable, un peu plus loin il entendit comme un soupir. Il approcha; un homme gisait dans la poussière, mourant de soif et n'ayant pas la force de jeter un cri. C'était le fils de Mansour. Les yeux lui sortaient .'5 de la tête, sa bouche était toute grande ouverte, de ses mains il comprimait sa poitrine épuisée. Égaré par la souffrance, il ne reconnut point Abdallah; tout ce qu'il put faire fut de porter les doigts à son gosier desséché.
l86 ABDALLAH
"Oui, tu auras de l'eau, dit le Bédouin, ce n'est pas ainsi que tu dois mourir."
Il descendit de cheval, prit une outre à l'arçon de la selle, et quand il eut jeté au loin les pistolets et le sabre 5 d'Omar, il porta la peau de bouc aux lèvres du moribond. Omar but à longs traits cette eau qui lui rendait la vie et se trouva en face d'Abdallah.
"C'est toi qui me sauves, murmura-t-il, je reconnais ton inépuisable bonté. Tu es le frère de ceux qui 10 n'ont pas de frères, tu es une rosée bienfaisante pour les malheureux.
— Fils de Mansour, dit le jeune homme, il faut mourir.
— Grâce! mon frère, s'écria le marchand qui revint is au sentiment du danger; tu ne m'as pas sauvé la vie
pour me donner la mort! Grâce! au nom de ce que tu as de plus cher au monde ; grâce ! au nom de celle qui nous a nourris tous les deux.
— Halima te maudit, répondit Abdallah; il faut 20 mourir."
Effrayé de l'air sinistre du Bédouin, Omar se jeta à
genoux: "Mon frère, dit-il, je sais quel est mon crime;
j'ai mérité ta colère; mais si grande que soit ma faute,
ne puis-je la racheter? Veux-tu ma fortune tout
25 entière, veux-tu être le plus riche de l'Arabie?
- Tu as tué Hafiz, dit Abdallah, tu as tué Léila, il faut mourir.
-Léila est morte! s'écria le fils de Mansour, en versant des larmes; cela ne se peut pas! Que son
sang retombe sur la tête du meurtrier, je ne suis pas coupable. Épargne-moi, Abdallah, aie pitié de moi.
— Autant vaudrait implorer la porte d'un tombeau, répondit le fils de Youssouf; dépêche- toi, ajouta-t-il 5 en tirant son sabre; que Dieu te donne la patience d'endurer l'affliction qu'il t'envoie.
— Au moins, mon frère, reprit Omar d'une voix émue, laisse-moi dire ma prière. Tu ne voudrais pas que l'ange de la mort me saisît avant que j'aie imploré 10 la miséricorde de Dieu.
— Fais ta prière," dit le Bédouin.
Le marchand défit son turban qu'il étendit devant lui, puis il rejeta sa robe sur ses épaules, et baissant la tête, il attendit le coup mortel. 15
"Dieu est grand, murmurait-il; il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu. C'est à lui que nous appartenons, à lui que nous retournons. O Dieu, souverain au jour de la rétribution, délivre-moi du feu d'enfer; prends pitié de moi!" 20
Abdallah le regardait en pleurant. "H le faut, disait-il, il le faut," et cependant le cœur lui manquait. Ce misérable, c'était son frère, il L'avait aimé, il l'aimait encore. Quand l'amour est entré dans l'âme, il y tient comme la balle dans la chair; on peut l'en arracher, 25 la plaie reste toujours. C'est en vain que pour se donner du courage le fils de Youssouf rappelait dans son esprit l'image de son oncle égorgé, de sa femme mourante; ce qu'il voyait, malgré lui, c'étaient les
jours heureux de sa jeunesse. Halima serrait les deux enfants sur son sein, le vieil ïïalïz les prenait dans ses bras pour leur conter ses aventures de guerre. Plaisirs partagés, tristesses communes, tous ces souvenirs si
s doux sortaient du passé pour protéger le fils de Mansour. Chose étrange! les victimes elles-mêmes se relevaient pour demander la grâce de l'assassin. "C'est ton frère, il est sans défense, disait le vieux soldat. — C'est ton frère, criait Léila éplorée, ne le tue
10 pas. — -Non, non, murmurait le jeune homme en repoussant ces ombres chéries, il le faut; quand on punit le crime, la justice est piété."
Quelque troublé que fût le fils de Mansour, l'hésitation d'Abdallah n'échappa point à son œil clairvoy-
15 ant. Omar, tout en larmes, embrassa les genoux de son juge.
"O mon frère, lui dit-il, n'ajoute pas ton iniquité à la mienne. Rappelle-toi ce que dit Abel à son frère qui le menaçait : Si tu étends la main sur moi pour me
20 frapper, je n'étendrai pas la mienne sur toi, car je crains Dieu, le Seigneur de toutes les créatures1. Hélas! ma folie a été plus grande que celle de Caïn. Tu as droit de me tuer, ma vie est trop peu pour expier le crime où la passion m'a conduit. Mais Dieu,
25 qui pardonne, aime ceux qui l'imitent. Il a promis l'indulgence à ceux qui se souviennent de lui, laissemoi me repentir. Il a promis un paradis vaste comme les cieux et la terre à ceux qui maîtrisent leur colère, 1 Coran, V, 31.
pardonne-moi pour que Dieu te fasse miséricorde. Dieu aime ceux qui agissent avec bonté l.
— Relève-toi, dît Abdallah ; ces paroles t'ont sauvé. La vengeance est à Dieu; que le Seigneur soit ton juge ; je ne mettrai pas ma main dans le sang de celui 5 que ma mère a nourri.
— Vas-tu m'abandonner ici? dit Omar en regardant autour de lui d'un air inquiet; ce serait plus cruel que de me tuer."
Pour toute réponse, Abdallah lui montra la Co- 10 lombe; Omar s'élança sur la cavale, et sans retourner la tête, il lui enfonça l'étrier dans le ventre, et disparut
"Allons, pensait-il en courant au travers du sable soulevé par les vents, si j'échappe à la rafale, me voilà sauvé du péril qu'on m'avait prédit. Cet Ab- 15 dallah est bien imprudent de rester dans le désert par un pareil temps, seul, sans cheval et sans eau. Que sa folie soit sur sa tête ! Oublions ces Bédouins maudits qui ne m'ont jamais apporté que le malheur. Le moment est venu de vivre enfin pour moi." 20