FEUILLE DE DIAMANT
Quand il a réussi, le méchant rit dans son cœur, et dit: "je suis habile; l'habileté est la reine du monde.". Le juste, quoi qu'il arrive, se résigne, et levant les
1 Coran, III, 117-130.
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mains au ciel il dit: " Seigneur, tu égares et tu diriges qui tu veux; tu es le puissant et le sage; ce que tu fais est bien fait1."
Abdallah reprit Le chemin de sa demeure, avec une
5 tristesse profonde. Son âme était toujours inquiète; il eu avait chassé la colère, il n'en pouvait arracher la douleur. De grosses larmes lui coulaient sur le visage, il faisait de vains efforts pour les arrêter. "Pardonne-moi, Seigneur, disait-il, sois indulgent pour la
10 faiblesse d'un cœur qui ne peut se résigner. Le prophète l'a dit: "Les yeux sont faits pour les pleurs, la chair pour l'affliction." Gloire à celui qui tient en ses mains l'empire de toutes choses! Qu'il me donne la force de souffrir ce qu'il a voulu!"
15 C'est en priant ainsi qu'il marchait au milieu des sables et des tourbillons enflammés; la fatigue et la chaleur le forcèrent bientôt de s'arrêter. Ce n'était plus du sang qui courait dans ses veines, c'était du feu. Une agitation étrange lui troublait le cerveau; il
20 n'était plus maître ni de ses sens ni de sa pensée. Dévoré par une soif ardente, il y avait des moments où il ne voyait plus, où il n'entendait plus. Souvent aussi il apercevait dans le lointain des jardins pleins d'ombrages, des lacs entourés de fleurs; le vent souf-
25 liait dans les arbres, une source jaillissait au milieu
des herbes. A cette vue qui le ranimait, le Bédouin
: rainait vers ces ondes enchantées. Illusion cruelle!
jardins, eaux vives, tout s'évanouissait à son approche:
1 Coran, XIV, 3.
rien autour de lui que le sable et le feu. Eperdu, hors d'haleine, Abdallah sentit que sa dernière heure approchait: "Il n'y a de Dieu que Dieu, s'écria-t-il, et Mahomet est l'apôtre de Dieu ! Il est écrit que je ne sortirai pas d'ici. Seigneur, viens à mon aide, éloigne 5 de moi les horreurs de la mort."
Il s'agenouilla, se lava la figure et les mains avec la poudre du désert; puis, prenant son sabre, il se mit à creuser lui-même son tombeau.
Comme il commençait à remuer la terre, il lui sembla 10 tout à coup que la tourmente était chassée du ciel. L'horizon s'éclaira d'une lueur plus douce que l'aurore, et s'ouvrit lentement comme le rideau d'une tente. Était-ce un nouveau mirage? Qui le sait? Abdallah resta muet de surprise et d'admiration. 15
Devant lui s'épanouissait un jardin immense, arrosé par des ruisseaux qui couraient de toutes parts. Des arbres dont le tronc était d'or, les feuilles d'émeraude, les fruits de topaze et de rubis, couvraient de leur ombre lumineuse des prairies émaillées de fleurs 20 inconnues. Couchés sur des coussins et des tapis magnifiques, de beaux jeunes gens, vêtus de satin vert, les bras chargés de bracelets, se regardaient l'un l'autre avec bienveillance, buvant dans des coupes d'argent l'eau des fontaines célestes, cette eau plus blanche que 25 le lait, plus suave que le miel, et qui éteint la soif pour toujours. Auprès des jeunes gens étaient de belles filles aux grands yeux noirs, au regard modeste. Créées de la lumière, et transparentes comme elle,
leur grâce ravissait les yeux et le cœur; leur figure brillait d'un éclat plus doux que la lune sortant des nuages. Dans ce royaume de délices et de paix, tous ces couples heureux causaient en souriant, tandis que 5 de beaiLx enfants d'une jeunesse éternelle les entouraient comme les perles d'un collier, chacun d'eux tenant un vase plus étincelant que le cristal, et versant aux bienheureux cette liqueur inépuisable qui n'enivre pas, et dont le goût est plus agréable que la senteur
10 même de l'œillet.
Au loin on entendait l'ange Izrafil, la plus mélodieuse des créatures de Dieu; les houris unissaient leurs voix enchanteresses au cantique de l'ange; les arbres même, en agitant leurs feuillages sonores,
15 célébraient la louange divine avec une harmonie qui dépasse tout ce que l'homme a rêvé.
Tandis qu'Abdallah admirait ces merveilles en silence, un ange descendit vers lui. Ce n'était pas le terrible Azraël, c'était le messager des grâces célestes,
20 le bon, l'aimable Gabriel. Il tenait à la main une petite feuille de diamant; mais si petite qu'elle fût, la lumière qu'elle jetait illuminait tout le désert!
L'âme enivrée, le fils de Youssouf courut au-devant de l'ange. Bientôt il s'arrêta tout effrayé. A ses
25 pieds s'ouvrait un gouffre énorme, plein de flamme et de fumée. Pour franchir cet abîme qui séparait la terre et le ciel, il n'y avait qu'une arche immense faite d'une lame d'acier plus fine qu'un cheveu, plus tranchante que le fil de l'épée.
Déjà le désespoir prenait le Bédouin, quand il se sentit soutenu et poussé par une force invisible; Hafïz et Léila étaient auprès de lui; il ne les voyait pas, il n'osait pas se retourner de peur de s'éveiller, mais il sentait leur présence, il entendait leurs douces paroles; 5 tous deux l'entraînaient et le portaient avec eux. "Au nom de Dieu clément et miséricordieux," s'écria-t-il. A ces mots, qui sont la clef du paradis, il passa de l'autre côté du pont, comme passent l'éclair et le vent.
L'ange était là, lui tendant la fleur mystérieuse; le 10 jeune homme s'en saisit. Enfin le trèfle à quatre feuilles était à lui, l'ardeur du désir était éteinte, le voile du corps était levé, l'heure de la récompense avait sonné. Gabriel tourna les yeux vers le fond du jardin, là où est le trône de la majesté divine. Le regard 15 d'Abdallah suivit le regard de l'ange, une étincelle de la splendeur éternelle frappa le Bédouin au visage. A cet éclat que nul œil ne peut supporter, Abdallah tomba la face contre terre en poussant un grand cri.
Ce cri, l'oreille de l'homme ne l'avait jamais entendu; 20 la voix de l'homme ne l'a jamais répété. Non, l'ivresse du naufragé qui échappe à la rage des flots; non, le ravissement de l'époux qui pour la première fois presse sa bien-aimée sur son cœur; non, les transports de la mère qui retrouve le fils qu'elle a pleuré; non, toutes 25 les joies de la terre ne sont que deuil et affliction auprès de ce cri de bonheur qui sortit de l'âme d'Abdallah.
A cette voix, répétée au loin par l'écho, la terre
reprit la beauté de ses jours d'innocence et se couvrit des fleurs du paradis; le ciel plus bleu que le saphir sembla sourire à la terre, puis peu à peu le silence se fit, le jour tomba et l'ouragan reprit l'empire du désert.