‹ Abdallah; ou, Le trèfle à quatre feuilles; conte arabeChapitre 40 sur 88 · LE BONHEUR D'OMAR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR D'OMAR

5 En rentrant dans sa maison de Djeddah, le fils de Mansour ressentit la joie d'un condamné qui échappe à la mort: il s'enferma pour reprendre possession de lui-môme; il revit ses richesses, il remua son or: c'était sa vie, c'était sa puissance! Ses trésors ne lui don-

10 naient-ils pas le moyen d'asservir les hommes et le droit de les mépriser?

Toutefois le plaisir d'Omar n'était pas sans mélange; il y avait encore plus d'un danger à l'horizon. Si Abdallah rentrait chez lui, ne pouvait-il pas regretter sa

15 clémence? S'il mourait dans le désert, ne laisserait-il pas de vengeur? Le chérif pouvait se croire offensé? Le pacha ne vendrait-il pas bien cher sa protection? Le fils de Mansour chassa ces idées importunes. "Pourquoi m'elï rayer, pensait-il, quand le plus fort du

20 péril est passé, grâce à mon adresse? Suis-je à bout de ressources? Mes vrais ennemis sont tombés, ne viendrai-je pas à bout des autres? La vie est un trésor qui diminue tous les jours: quelle folie de le dissiper en de vaines inquiétudes! Qu'il est difficile

25 d'être parfaitement heureux ici-bas!"

A ces craintes raisonnables s'ajoutaient d'autres soucis qui étonnaient le fils de Mansour. Malgré lui il songeait au boiteux qu'il avait fait tuer; il ne pouvait écarter ni le souvenir de Léila, ni l'image de son frère mourant dans le désert, victime d'un généreux 5 dévouement.

"Voilà, disait-il, de ces sottes imaginations qui nous font blanchir la barbe avant l'âge. Quelle faiblesse de songer à de pareilles choses! Puis-je changer la destinée? Si le vieil Hafiz n'est plus en vie, c'est qu'il 10 avait fait son temps. Du jour où Abdallah est entré dans le sein de sa mère, sa mort était écrite devant Dieu. Pourquoi donc me troubler? Ne suis-je pas riche! J'achète la conscience d'autrui, j'achèterai le repos de mon cœur." 15

Il avait beau faire, son âme était comme la mer agitée; quand la mer ne peut apaiser ses flots, elle jette au rivage l'écume et la fange. "Il faut gagner du temps, pensait-il; ce que j'éprouve n'est qu'un reste de frayeur et d'agitation, les sots appellent cela 20 le remords, ce n'est qu'un peu de fatigue et de fièvre; je sais le moyen de me guérir. J'ai là un vin de Chiraz qui m'a consolé plus d'une fois, pourquoi ne pas lui demander la patience et l'oubli?"

Il monta dans son harem et appela une esclave per- 25 sane dont la voix le charmait. C'était une hérétique que l'usage de la coupe n'effrayait guère, elle versait avec une grâce infernale ce poison, maudit des vrais musulmans.

"Comme tu es pâle, maître, dit-elle en apercevant les traits décomposes du fils de Mansour.

- C'est la fatigue d'un long voyage, répondit Omar. Verse-moi du vin et chante-moi une de ces chansons s de ton pays qui chassent l'ennui et qui ramènent la gaieté."

L'esclave apporta deux coupes de verre incrustées d'or; elle y versa une liqueur jaune comme la paille et transparente comme L'ambre; puis, prenant un tam- 10 bour de basque, qu'elle frappait de la main et du coude ou qu'elle faisait tressaillir au-dessus de sa tête, elle chanta une des odes parfumées du Rossignol de Chiraz1.

Porte ces verres à la ronde, 15 Enfant, el remplis les de vin;

Tous les maux dont la vie abonde

Sont guéris par ce jus divin.

Si ton front a déjà des rides,

Si tu crains la longueur des nuits, 20 Jette dans ces flammes liquides

Tes souvenirs et lis ennuis!

Loin de non- m- buveur morose, Qui pleure toujours ses vingt ans; Ces vins, couleur d'ambre et de rose, 25 Voilà les fleurs et le printemps!

Tout est fané dans nos parterres?

Le rossignol fuit nos berceaux?

Trinquons; le cliquetis des verres N'est-ce pas le < liant des oiseaux?

1 On trouve cette ode d'Hafiz traduite en français par le célèbre William Jones, à la suite de son Histoire de Nadcr-Chah. Londres, 1770, page 268.

Laissons la fortune traîtresse

Chez les sots et chez les méchants;

Que nous donnerait la richesse?

Voici du vin, voici des chants!

Chaque nuit je revois en songe 5

Une ingrate qui m'a trahi;

O vin ! rends-moi ce doux mensonge,

Verse-moi l'amour et l'oubli.

"Oui, verse-moi l'oubli, s'écria le fils de Mansour; je ne sais ce qui me trouble aujourd'hui: ce vin m'at- 10 triste au lieu de m'étourdir. Frappe plus fort sur ton tambour; chante plus vite, fais-moi du bruit, enivremoi."

La belle Persane reprit sa chanson d'une voix sonore, en faisant gronder le tambour: ■ 15

Hafiz, tu dissipes ta vie,

Tu bois la folie et la mort!

— Sages vieillards, Hafiz n'envie

Ni vos cheveux blancs ni votre or;

Amusez-vous à le maudire, 20

Nuit et jour il veut s'enivrer,

Car le vin seul le fait sourire,

Et seul aussi le fait pleurer.

" Malédiction ! cria Omar en menaçant l'esclave, qui s'enfuit tout effrayée. Quel nom m'apportes-tu! les 25 morts ne peuvent-ils rester dans la terre ? Viendrontils jusqu'ici pour gêner ma vie? Débarrassé de mes ennemis, me laisserai-je inquiéter par des fantômes? Loin de moi ces chimères! J'arracherai ces souvenirs; malgré tout, je serai heureux et je rirai." 30

Comme il disait cela, il poussa un cri d'effroi; Cafour était devant lui.

"D'où sors-tu, fille d'enfer! dit-il; que fais-tu chez moi?

s — Je te le demande, répondit l'enfant; ce n'est pas de mon gré que tes gens m'ont conduite dans ton harem.

- Va-t'en, je ne veux pas te voir.

- Je ne sortirai pas, reprit Cafour, que tu ne m'aies 10 rendu ma maîtresse; je suis à Léila, je veux la servir.

— Ta maîtresse n'a plus besoin de tes services.

— Pourquoi? dit la négresse.

— Pourquoi? répondit le fils de Mansour d'une voix saccadée; tu le sauras plus tard; Léila est au désert,

15 va la retrouver.

- Non, dit Cafour, je reste ici, j'attends Abdallah.

- Abdallah n'est point chez moi.

- H y est, dit l'enfant, j'ai vu son cheval.

- Mes gens ont emmené le cheval comme ils t'ont 20 emportée.

-Non, reprit la négresse; quand tes gens m'ont

saisie, j'avais déjà désentravé la Colombe. Plus

heureuse que moi, elle s'est échappée. Si la cavale

est ici, Abdallah doit y être; s'il n'y est pas, qu'as-tu

25 fait de ton frère?

— Hors d'ici, impudente, s'écria le fils de Mansour; ne m'interroge pas. Crains ma colère; je puis te faire mourir sous le bâton." Comme il disait cela, ses yeux étaient ceux d'un homme égaré.

"Pourquoi me menacer? dit Cafour d'une voix adoucie. Quoique je ne sois qu'une esclave, peut-être as-tu besoin de moi. Maître, tu as quelque peine cachée, je le vois au trouble de ton visage ; cette peine, je puis la dissiper. Dans mon pays, on a des thériaques 5 pour guérir le cœur. Le chagrin, le remords même fût-il au fond de ton âme, je puis l'en tirer, comme avec une pierre de bezoard on tire le poison qui ronge le corps.

— Tu as cette puissance, dit Omar d'un ton ironique, toi, un enfant?" Et il regarda Cafour, qui ne 10 baissa point les yeux. "Pourquoi non? ajouta-t-il; ces noirs du Magreb sont tous des fils de Satan, ils ont les secrets de leur père. Eh bien ! oui, j'ai du chagrin; guéris-moi, je te payerai.

— N'as-tu pas du bang1, dans ton magasin! dit 15 Cafour; laisse-moi t'en préparer un breuvage, je te rendrai la gaieté.

— Fais ce que tu veux, dit Omar ; tu es une esclave, tu sais que je suis riche et généreux, j'ai confiance en toi; à tout prix je veux jouir de la vie." 20

Cafour eut bientôt trouvé des feuilles de chanvre; elle les apporta devant le fils de Mansour, qui d'un œil avide suivait la préparation. La négresse prit la plante, la lava par trois fois, la broya dans ses mains en prononçant des mots inconnus; puis elle pila les 25 feuilles dans un mortier de cuivre et les mêla avec des épices et du lait.

1 Bang ou hackich, c'est le chanvre indien, qu'on boit ou qu'on fume pour s'enivrer.

"Voici la coupe d'étourdissement, dit-elle; bois et ne crains rien."

Aussitôt qu'Omar eut bu, il se trouva la tête plus légère. Ses yeux s'ouvraient malgré lui; ses sens S avaient une finesse extrême, mais, chose étrange, on eût dit que la volonté de Cafour était la sienne; si la négresse chantait, le fils de Mansour répétait la chanson; si elle se mettait à rire, il éclatait; si elle était sérieuse, il pleurait; si elle lui faisait une menace, il 10 tremblait.

Quand Cafour le vit en sa puissance, elle voulut lui arracher son secret.

"Te voilà content, lui dit-elle en s'efforçant de sourire, tu t'es vengé de tes ennemis.

15 — Bien content, répondit Omar en riant; je suis vengé. La belle Léila n'aimera plus son Bédouin.

- Elle est morte? dit Cafour d'une voix tremblante. -Elle est morte, dit Omar en pleurant; ce n'est

pas moi qui l'ai tuée, c'est le nègre; pauvre femme, elle 20 aurait été si bien dans mon harem !

- Et tu ne crains plus Abdallah ! reprit Cafour d'un air vainqueur.

- Non, je ne le crains pas; je lui ai pris sa jument, je l'ai laissé seul au milieu du désert et de la tourmente.

25 II n'en sortira pas.

— Perdu dans les sables, mort peut-être! s'écria Cafour en déchirant ses lui bits.

(hic veux-tu ? dit ( )mar d'un ton plaintif. C'était la destinée. On m'avait prédit que mon plus grand

ami serait mon plus grand ennemi. Les morts vous aiment toujours; ils ne font de mal à personne.

— Quel ami avais-tu à craindre, toi qui n'as jamais aimé personne? dit la négresse. Tiens, ajouta-t-elle, comme frappée d'une inspiration subite, cet ami qui te 5 tuera, veux- tu que je te le montre?

— Non, non, s'écria Omar, tremblant comme un enfant qu'on menace. Amuse-moi, Cafour, ne me fais pas de chagrin.

— Regarde, dit l'esclave en lui mettant un miroir 10 devant les yeux. Vois-tu l'assassin d'Hafiz! vois-tu le meurtrier de Léila! vois-tu le fratricide! vois-tu l'infâme! vois-tu celui pour qui il n'y a plus de repos? Misérable! tu n'as aimé que toi; ton égoïsme t'a perdu, ton égoïsme te tuera." 15

A l'aspect de son visage contracté et de ses yeux hagards, Omar resta terrifié. Le jour se fit dans son âme, il eut horreur de lui-même; il s'arracha la barbe avec désespoir. Bientôt la honte lui rendit le sentiment, il regarda autour de lui, et à la vue de Cafour maîtresse 20 de son secret, il entra dans une colère furieuse.

"Attends, fille de perdition, cria-t-il, je vais châtier ton insolence; je t'enverrai rejoindre ton Abdallah."

Tout étourdi qu'il fût, il essaya de se lever; le pied lui manqua, il heurta le guéridon, et en tombant en- 25 traîna la lampe avec lui; le feu prit à ses vêtements; en un moment tout son corps fut en flammes.

"Meurs, scélérat, criait Cafour, meurs comme un chien! Abdallah est vengé!"

Le fils de Mansour poussait des cris lamentables;

on les entendit du harem; on répondit à sa voix. Au

bruit des pas, Cafour mit le pied sur le visage d'Omar

et sautant légèrement, elle courut à la porte extérieure

s et disparut.

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