CONCLUSION
Voilà, nous dit Ben-Ahmed en finissant, voilà l'histoire du puits de la Bénédiction telle qu'on la conte à chaque caravane qui passe ici; c'est une histoire vraie, il y a des témoins qui vivent encore.
5 Parmi vous, n'est-il personne qui connaisse le fils de Mansour? A mon dernier passage à Djeddah, on me l'a montré. C'est un vieillard maigre et jaune qui a une longue barbe blanche, la figure brûlée, les yeux éteints: sa fortune, dit-on, dépasse celle même du
10 sultan ; les riches, qui ont besoin de lui, l'entourent et le flattent, le pauvre le méprise, et plus d'un mendiant lui a rejeté son aumône à la face en l'appelant Caïn.
Ce mépris, dit-on, lui fait moins de mal que les flatteries. Sa parole est arrière ; il est cruel et violent.
15 Ses femmes ne l'aiment pas, ses esclaves le trompent; la haine l'entoure comme l'air qu'il respire. Personne ne l'a entendu se plaindre, l'orgueil le soutient, mais on dit qu'il ne dort pas et qu'il passe toutes les nuits à fumer du bang ou de l'opium. Jl a le dégoût de la vie
20 et l'horreur de la mort.
"Que je trouve cette tête de chien au bout de mon fusil, s'écria un jeune chamelier, je lui ferai son affaire.
- Tais-toi, enfant, dit un vieux conducteur; Omar
25 est un musulman, et tu n'es pas un Beni-Ameur; tu
n'as pas de droit sur lui. Dieu fait bien ce qu'il fait; sais- tu si la vie de cet homme n'est pas pour lui le plus cruel des châtiments?
— Qu'il soit maudit le fratricide! s'écria Ben-Ahmed. Et chacun de nous répéta à haute voix: qu'il soit 5 maudit !
— Pour moi, dit le vieux chamelier, je me souviens d'avoir vu ici la mère d'Abdallah. Quand elle avait abreuvé nos chameaux, elle nous montrait avec orgueil deux petites buttes de terre entourées d'un cercle de 10 pierres qui éloignait les chacals. C'est là que ses enfants attendaient le jugement. Toute l'année il y avait des fleurs. De gros bouquets de jasmin, passés dans des fils de dattier, pendaient en festons autour du tombeau. Aujourd'hui le jardin appartient à de nou- 15 veaux maîtres, la tombe a disparu, et du fils de Youssouf rien ne reste plus que le nom. Pauvre Halima!
je l'entends encore quand elle nous contait comment on avait retrouvé dans les sables Abdallah et Cafour si étroitement embrassés qu'il avait fallu les mettre en- 20 semble dans un même cercueil. Chose étrange! les bêtes de proie avaient dévoré le cheval, et pas un oiseau du ciel ne s'était posé de jour sur le corps d'Abdallah, pas un chacal n'avait touché de nuit au corps de Cafour. 25
"Ainsi meurt le juste, continua le vieillard; ce sont toujours les âmes nobles qui partent les premières. Dieu leur épargne lus misères de la vie et les épreuves du mal. Les meilleurs fruits tombent d'abord; les
mauvais restent sur l'arbre et se dessèchent sans mûrir, pour être jetés au feu avec le bois mort."
Au milieu de ces causeries, l'aube du jour vint nous surprendre; il fallait partir. On tira les piquets, on 5 roula les cordages, on plia les tentes, mais tout en travaillant chacun de nous pensait au Bédouin. Nul de nous ne l'avait connu, et pourtant nous le regrettions tous comme un frère. Quand la caravane fut en ligne, le vieux chamelier donna le signal du départ:
10 mais avant de se mettre en route il voulut dire un Fattah en l'honneur du fils de Youssouf ; chacun de nous l'imita, chacun de nous s'éloigna en silence, plein de respect et d'admiration pour cet homme dont le tombeau même était effacé.
15 "Celui-là, dit le vieillard, était Abdallah le bien nommé1, c'était vraiment le serviteur de Dieu."