LA JOIE DE LA MAISON
A Djeddah la riche, au bord de la mer Rouge, il n'y a pas encore longtemps que vivait un marchand égyptien nommé Hadji-Mansour. C'était, disait-on, un ancien esclave du grand Ali-Bey, qui dans les guerres d'Egypte avait servi tour à tour, et quelque- s fois en même temps, les Francs et les Turcs, les Mameloucks et Méhémet-Ali. Pendant la lutte, chaque parti comptait sur lui pour avoir des vivres, des armes, des chameaux, et pourtant, après la bataille, il se plaignait toujours de s'être sacrifié pour le vain- 10 queur. Il est vrai que personne ne montrait alors plus de zèle, et que personne aussi n'obtenait à meilleur prix la dépouille des vaincus. A cet honnête métier, l'obligeant Mansour avait gagné de grandes richesses, non sans quelques ennuis. Des envieux l'avaient 15 dénoncé comme espion, des fanatiques l'avaient bâtonné comme traître, deux fois même on l'eût
pendu sans la charité d'un pacha qui s'était contenté d'un million de piastres pour reconnaître une innocence aussi avérée. Mansour avait l'âme trop haute pour s'effrayer de ces hasards politiques; si à la paix 5 il s'était retiré à Djeddah, c'est qu'un commerce régulier état désormais la seule voie qui conduisît à la fortune.
Dans ce nouveau genre de vie, Mansour n'avait eu ni moins de prudence ni moins de succès; c'était
10 un bruit commun que sa maison était pavée d'or et de diamants. On aimait peu l'Egyptien; c'était un étranger en Arabie, et il passait pour le plus dur des créanciers; mais à Djeddah on n'ose pas mépriser publiquement un homme qui mesure l'argent au boisseau.
15 Aussi, dès que Mansour paraissait au bazar, chacun courait-il au-devant de lui en se disputant l'honneur de lui tenir l'étrier et de lui baiser la main. Le marchand recevait ces hommages avec la modestie d'un homme qui connaît les droits de la richesse;
20 trente ans d'avarice et de ruse avaient mis tous les honnêtes gens à ses pieds.
Une seule chose manquait à ce favori de la fortune et troublait son bonheur; il n'avait pas d'enfants. Quand il passait devant le comptoir de quelque pauvre
25 confrère, et qu'il apercevait un père entouré de jeunes fils, l'espoir et l'orgueil de la maison, il soupirait de regret et d'envie. Retiré au fond de son magasin, il oubliait sa pipe, et au lieu d'égrener son chapelet ou de réciter quelques versets du Coran, il caressait
lentement sa barbe blanchissante; dans le secret de son cœur, il songeait avec effroi que l'âge approchait, et que pour continuer les affaires après lui, il ne laisserait personne de sa chair et de son sang. Son seul héritier, c'était le pacha, qui pouvait se lasser s d'attendre, et alors qui l'empêcherait d'écraser un étranger sans famille et de faire main basse sur ces trésors si chèrement achetés?
Ces pensées et ces craintes empoisonnaient la vie de l'Égyptien; aussi quelle ne fut pas sa joie quand 10 une de ses femmes, une Abyssinienne, lui annonça que bientôt il serait père! A cette nouvelle, le bonhomme manqua perdre la tête. Deux fois plus avare et plus avide, depuis qu'il amassait pour le compte de son enfant, il s'enfermait pour compter et peser 15 son or; il dépliait ses riches étoffes, il déterrait ses diamants, ses perles, ses rubis. Ces créatures inanimées, Mansour leur parlait comme si elles pouvaient l'entendre, il leur annonçait le nouveau maître qui les garderait et les aimerait à son tour. Sortait-il 20 dans la ville, il fallait qu'on lui parlât de son fils, car c'était un fils que Dieu devait à son fidèle serviteur; rien n'étonnait plus le marchand que de voir chacun vaquer comme de coutume à son commerce, quand tous les habitants de Djeddah n'auraient dû avoir 25 qu'une pensée; c'est que Dieu, dans sa justice, allait enfin bénir la maison de l'habile et fortuné Mansour.
L'Egyptien ne fut pas trompé dans son attente, et pour que rien ne manquât à son bonheur, il lui naquit
un fils à l'heure la plus favorable du mois le mieux choisi. Quand, au huitième jour, il lui fut permis de voir cet enfant si longtemps désiré, ce fut en tremblant qu'il approcha du berceau de palmier tout garni de
s coton où, sous un mouchoir de soie brodé d'or, reposait l'héritier des Mansour. Il leva doucement le voile et aperçut un enfant presque aussi noir que sa mère, mais fortement constitué, et qui de ses petites mains tirait déjà à lui le coton de son lit. A cette vue,
10 le marchand resta muet d'admiration; de grosses larmes lui tombèrent des yeux; puis, faisant effort sur lui-même, il prit le nouveau-né dans ses bras, et l'approchant de ses lèvres: "Dieu est très-grand, lui murmura-t-il à l'oreille; j'atteste qu'il n'y a de Dieu
15 que Dieu; j'atteste que Mahomet est l'apôtre de Dieu." Plus tranquille après cette prière, il se mit à regarder son fils avec amour. "O présent de Dieu, disait-il, tu n'es qu'un enfant de huit jours, mais à voir ta force et ta grâce, on te prendrait pour un
20 enfant d'une année. Ton visage est brillant comme la pleine lune! Çà, continua-t-il en se tournant vers la mère, comment l'as-tu nommé? — Si Dieu m'eût affligée d'une fille, répondit l'Éthiopienne, c'est moi qui lui aurais choisi un nom; mais puisque j'ai eu
25 la gloire de mettre au monde un homme, c'est à vous qu'appartient cet honneur. Gardez-vous seulement d'un nom trop ambitieux qui puisse éveiller la jalousie du mauvais œil."
Mansour réfléchissait quand il entendit du bruit
dans la rue. Un derviche persan poussait devant lui un âne chargé de quelques provisions, tandis qu'une troupe d'enfants poursuivait l'hérétique et l'accablait d'injures et de coups. En homme qui ne craint ni ne cherche le martyre, le derviche pressait 5 le pas, tout en insultant ses ennemis. "Maudit sois- tu, Omar1! criait-il en frappant le baudet, et soient maudits tous ceux qui te ressemblent. — Voilà, dit Mansour, une nouvelle preuve du bonheur qui me poursuit. Mon fils s'appellera Omar; un pareil 10 nom déroutera le mauvais œil et préservera mon enfant de tout maléfice."
Comme il remettait le nouveau-né dans son berceau, une Bédouine entra dans la chambre, tenant, elle aussi, un jeune enfant dans ses bras. C'était une 15 femme de grande taille, dont la figure était découverte, suivant l'usage du désert. Quoique pauvrement vêtue, elle marchait avec tant de lenteur et de dignité qu'on l'eût prise pour une sultane.
"Halima, lui dit Mansour, je te sais gré d'être 2c venue. Je n'ai pas oublié que Youssouf, ton mari, est mort à mon service, en défendant ma dernière caravane, voici le moment de te prouver que je ne suis pas un ingrat. Tu sais ce que j'attends de toi. Si je ne puis faire de mon enfant un chérif ni lui donner 25 le turban vert, je puis du moins le faire élever comme un fils de chérif, sous la tente, et au milieu des nobles
1 II y a là un jeu de mots qu'on ne peut traduire; liomar, en arabe, signifie un âne.
Beni-Ameurs. Admis clans ta famille, nourri avec ton fils, mon cher Omar apprendra un langage plus pur que le mien, et trouvera parmi les tiens des amis qui plus tarde le protégeront. De mon côté, je saurai 5 reconnaître et payer ton dévouement. Que l'amitié de nos enfants commence dès aujourd'hui; que dès aujourd'hui ils dorment dans le même berceau. Demain tu les emmèneras pour qu'ils grandissent ensemble dans ta tribu. Omar sera ton fils, comme
10 Abdallah sera le mien; puisse la fortune leur sourire à tous deux!
— Que Dieu soit leur refuge contre Satan, le maudit, répondit la femme en s'inclinant. Nous sommes à Dieu, nous retournons à lui."
is Mansour la regarda en souriant. C'était un esprit fort qui ne croyait guère à Dieu, quoiqu'il en eût toujours le nom sur les lèvres. Il avait vécu trop longtemps et trop pratiqué les hommes pour croire que Dieu se mêlât beaucoup des affaires de ce
20 monde; en revanche, il croyait fort au diable et il en avait peur. La seule mauvaise action qu'il se reprochât dans toute sa vie, c'était, lors de son pèlerinage à la Mecque, d'avoir jeté sept pierres au grand diable de Jamrat; il craignait toujours la rancune de
25 Satan le lapidé. Sans doute il était lier d'avoir gagné à peu de frais ce beau titre d'Hadji 1 qui le rendait respectable aux yeux de ses clients, c'était
1 Hadji ou gain! esl le nom qu'on donne à ceux qui ont fait le pèlerinage de la Mecque.
avec la plus pure dévotion qu'il parlait de la Caaba1, ce rubis du paradis que notre père Abraham a placé au saint lieu de la Mecque, mais au fond il n'était pas rassuré sur les suites de son imprudence, et il eût cédé volontiers le nom même d'Hadji pour que 5 le diable lui pardonnât sa témérité.