CHAPITRE II
l'horoscope
Le soir même, au moment où la lune se levait et tandis que les deux enfants dormaient paisiblement dans les bras l'un de l'autre, le sage Mansour entra dans la chambre, tirant après lui un derviche en 10 haillons et à barbe sale, qui ressemblait fort à l'hérétique qu'on avait maudit le matin. C'était un de ces mendiants déhontés qui cherchent dans les astres la destinée d 'autrui, sans y jamais trouver leur propre fortune, et qui, toujours chassés et honnis, et toujours 15 employés, dureront aussi longtemps que la malice de Satan ou que l'avarice et la crédulité des hommes. Ce ne fut pas volontiers qu'Halima quitta les enfants pour laisser auprès d'eux cette figure suspecte; mais Mansour l'exigeait, il fallait obéir. A peine la Bé- 20 douine fut-elle sortie, que l'Egyptien mena le derviche auprès du berceau et lui demanda de tirer l'horoscope de son fils.
1 C'est lu maison sainte, <>u II- temple principal de la Mecque.
Après avoir regardé l'enfant avec attention, l'astrologue monta sur le toit de la maison et observa longtemps les astres; puis prenant un charbon, il traça un grand carré qu'il divisa en plusieurs cases, 5 y plaça les planètes, et finit par déclarer que le ciel n'était point défavorable. Si Mars et Vénus étaient indifférents, Mercure au contraire, se présentait sous un meilleur aspect. C'était tout ce qu'il pouvait dire pour les deux sequins que Mansour lui avait donnés, io Le marchand ramena le devin dans la chambre, et, lui montrant deux larges doublons1: "N'y aurait-il pas moyen, lui dit-il, d'en savoir davantage? Les astres ont-ils déjà livré tous leurs secrets?
— L'art est infini, répondit le derviche en se jetant 15 sur ce qu'on lui offrait; je puis te dire encore sous l'influence de quel signe cet enfant est destiné à vivre."
Tirant alors de sa ceinture une tablette cabalistique et une plume de bronze, l'astrologue écrivit le nom de l'enfant et de la mère, en mettant chaque 20 lettre dans un rang distinct; il lit ensuite le calcul de la valeur numérique des lettres, et regardant Mansour avec des yeux brillants:
"Heureux père, lui dit-il, ton fils est né sous le signe de la balance; s'il vit, on peut tout attendre 25 de sa fortune.
— Comment, s'il vit? s'écria Mansour; que lis-tu donc sur cette maudite tablette? Y a-t-il quelque danger qui menace mon fils?
1 Le doublon ou l'once d'Espagne vaut environ 80 fr.
— Oui, répondit le derviche, un danger que je ne puis définir; son meilleur ami sera son plus grand ennemi.
— Holà! qu'allais-je faire? dit l'Égyptien; cet enfant de Bédouin que j'ai placé dans ce berceau s serait-il un jour le meurtrier de mon fils? Si je le croyais, je l'étranglerais sur-le-champ.
— Gardes-t'en bien, reprit le devin; si la vie de ton fils est attachée à celle de cet enfant, que ferais-tu autre chose que de les tuer tous deux du 10 même coup? Rien ne dit que ce Bédouin, destiné
à vivre sous la tente, soit un jour le meilleur ami du plus riche marchand de Djeddah. D'ailleurs y a-t-il un refuge contre le destin? Change- t-on ce qu'a tracé la plume des anges? Ce qui est écrit est 15 écrit.
— Sans doute, dit le marchand, mais Dieu (dont le nom soit exalté!) a dit dans le livre par excellence: "Ne vous jetez pas de vos propres mains dans la perdition V 2°
— Le jour de la mort, reprit gravement le derviche, est un des cinq mystères dont Dieu s'est réservé la clef2. Rappelle-toi l'histoire de l'homme qui était assis auprès de Salomon le jour où Azrael vint visiter le roi. Effrayé des regards que l'étranger 25 jetait sur lui, l'homme demanda à Salomon quel était ce terrible inconnu. Quand il eut appris que c'était l'ange de la mort: " Il semble," dit-il à Salomon/' qu'il
1 Coran, II, 191. 2 Coran, XXXI, 34.
veuille me prendre; ordonne au vent de me porter dans l'Inde." Et le vent l'emporta. A/.rael dit alors à Salomon: "Je regardais cet homme avec étonnement; j'avais reçu l'ordre de prendre son âme dans l'Inde et 5 je le trouvais dans la Palestine."
On ne peut fuir la mort. Tôt ou tard, quoi qu'on fasse, Tombe sur nous ce bras toujours prêt à frapper. Le plus sage est celui qui le regarde en face, Sans le craindre et sans Le braver.
10 Cela dit, l'astrologue s'inclina pour prendre congé de Mansour, qui le retint par son vêtement.
"Aurais-tu donc quelque autre chose à me demander? dit le derviche, en regardant l'Égyptien avec attention.
15 — Oui, reprit le marchand; mais je n'ose parler. Cependant puisque tu me semblés un ami, et qu'il y va de l'intérêt de mon fils, tu excuseras la faiblesse d'un père. Un sage comme toi, qui lit dans les astres, doit avoir poussé plus loin la curiosité. On
20 dit qu'il y a des hommes qui à force de science ont découvert le grand nom de Dieu, ce nom qui n'a été révélé qu'aux prophètes el à l'apôtre (qu'il soit béni!), ce nom qui suffit pour ressusciter les morts et tuer les vivants, ce nom qui ébranle le monde, qui force les
25 puissances infernales et Éblis ' lui-même à obéir comme un esclave. Connaîtrais-tu par hasard un de ces esprits supérieurs, et crois-tu qu'il refusât
1 C'est un des noms de Satan chez les Arabes.
d'obliger un homme qui n'a pas la réputation d'être ingrat?
— Tu es la prudence même, reprit à demi-voix l'astrologue en s'approchant de Mansour, on peut se fier à toi; mais les paroles ne sont que du vent, les s plus belles promesses sont comme les rêves qui s'envolent au matin."
Pour toute réponse, Mansour enfonça son bras droit dans la longue manche du derviche, et plaça un de ses doigts dans la main du devin. 10
"Une bourse1, reprit celui-ci d'un ton dédaigneux, c'est le prix d'un chameau. Quel est l'insensé qui, au risque de sa vie, dérangerait Satan pour si peu?"
L'Égyptien allongea un second doigt, en regardant le devin dont la figure avait pris un air d'indifférence; 15 après un moment de silence, il poussa un long soupir, et étendit le troisième doigt.
" Trois bourses, dit l'astrologue, c'est le prix d'un esclave et d'un infidèle. L'âme d'un musulman ne se paye pas d'un tel prix. Séparons-nous, Mansour, et 20 oublions les paroles indiscrètes que tu as prononcées.
— Ne m'abandonnes pas! s'écria le marchand en prenant à pleine main le bras du derviche ; cinq bourses sont une grosse somme et tout ce que je peux offrir. S'il le faut, j'y joins l'offre de mon âme; le péril 25 commun te répond de ma discrétion.
— Donne donc les cinq bourses, répondit le magicien, mon amitié pour toi fera le reste; j'avoue ma
*La bourse vaut 125 fr. environ.
faiblesse, je n'ai pu te voir sans me sentir entraîné vers toi; puisse cet abandon ne pas me coûter trop cher!"
Mansour apporta l'argent; le derviche le pesa plu- 5 sieurs fois dans sa main et le mit dans sa ceinture avec la tranquillité d'un grand cœur; puis, prenant la lampe, il fit trois fois le tour du berceau en murmurant des paroles étranges, promena la lumière sur le front de l'enfant, et se prosterna plusieurs fois aux 10 quatre coins de la salle, toujours suivi par Mansour qui tremblait de crainte et d'anxiété.
Après toutes ces cérémonies, qui parurent bien longues au marchand, le magicien plaça la lampe sur un banc, le long du mur, et tirant de son inépuisable
15 ceinture une petite boîte, il y prit une poudre noire qu'il jeta sur la mèche enflammée. Aussitôt une fumée épaisse, qui semblait sortir du mur, emplit toute la chambre; au milieu de cette fumée Mansour crut entrevoir la figure infernale et les yeux flam-
20 boyants d'un Afrite1. Le derviche lui saisit le bras, tous deux se jetèrent sur le tapis, le front caché dans leurs mains.
"Parle, dit le derviche d'une voix haletante, parle, et, sous peine de mort, ne lève pas la tête; tu peux
25 former trois vœux, Éblis est venu, Éblis t'exaucera.
— Je voudrais, murmura Mansour, je voudrais que mon fils fût riche toute sa vie.
— Soit, répondit une voix étrange qui semblait
1 Ce sont des génies infernaux.
partir du fond de la salle, quoique Mansour eût vu l'apparition devant lui.
— Je voudrais encore, ajouta l'Egyptien, que mon fils eût toujours une bonne santé; car, sans la santé,
à quoi sert la fortune? 5
— Soit, répondit la voix."
Il se fit un moment de silence; Mansour hésitait sur son troisième vœu.
"Lui souhaiterai-je de l'esprit? pensait-il; non, il est mon fils, il sera fin comme moi." 10
La prédiction du derviche lui revint tout à coup en mémoire.
''Menacé par son meilleur ami, se dit-il, il n'y a pour lui qu'un moyen de salut. C'est de n'aimer personne et de ne songer qu'à lui-même. D'ailleurs à is s'inquiéter des autres, la vie se gâte, on n'oblige jamais que des ingrats. Je voudrais, dit-il enfin, que mons fils fût un parfait égoïste.
— Soit," répondit la voix avec un cri terrible.
Ce cri fit si grande peur à l'Egyptien, qu'il resta 20 immobile jusqu'au moment où le devin le tira par un pan de sa robe et lui ordonna de se lever.
Au même moment il sortit de la lampe un jet de flamme. On eût dit que la chambre tout entière prenait feu. Mansour, effrayé de la témérité qu'il 25 avait eue, se précipita vers la porte, pour s'assurer qu'il vivait encore et que rien n'était changé dans sa maison.
Tandis que le derviche remettait son manteau
l6 ABDALLAH
et scs sandales en homme que l'habitude endurcit contre la peur, une femme courut au berceau des enfants, ("était Halima, qui était restée près de la chambre pendant toute la durée de l'enchantement; 5 la brusque sortie de Mansour l'avait doublement effrayée. Ses regards étaient inquiets, son premier soin fut de mouiller un de scs doigts et de le passer sur le front des enfants en répétant une formule qui déjoue les maléfices. La sérénité du derviche la
10 rassura; elle s'en voulut d'avoir soupçonné de magie ce pieux personnage qui portait sur sa figure tout le calme de la sainteté. S'approchant de lui avec respect, elle baisa le bord de son manteau.
"Saint homme, lui dit-elle, mon fils est un orphelin,
15 je suis une pauvre femme; je ne puis donc t'offrir que ma reconnaissance; mais . . .
— Bien! bien! s'écria l'astrologue; je sais d'avance ce que tu vas me demander. Que ton fils soit riche, n'est-ce pas ce que tu veux? Pour cela, qu'as-tu
20 besoin de mon secours? Fais de ton fils un marchand, et qu'il vole comme le vieux Mansour; fais-en un bachi-bouzouk et qu'il pille ses frères; un derviche, et qu'il ilatte et qu'il mente; tous les vices mènent à la fortune, quand on y joint le plus laid de tous,
25 l'avarice. Voilà le secret de la vie. Adieu.
- Ce n'est pas cela que je veux, s'écria la Bédouine étonnée, tu as tort de me railler de la sorte. Mon fils sera un honnête homme comme l'était son père, ce que je demande, c'est qu'il soit heureux ici-bas.
— Vertueux et heureux ! dît le derviche, en riant d'une façon étrange, et c'est à moi que tu t'adresses? Bonne femme, c'est le trèfle à quatre feuilles que tu veux: depuis Adam, personne ne Ta vu. Que ton fils le cherche; quand il l'aura trouvé, sois sûre que 5 rien ne lui manquera.
— Qu'est-ce que le trèfle à quatre feuilles?" demanda la mère inquiète; mais le magicien avait déjà disparu et sans retour. Homme ou démon, personne ne l'a revu. Halima tout émue, se pencha 10 sur le berceau et regarda son fils qui semblait lui sourire en dormant. "Repose en paix, lui dit-elle, et compte sur mon amour. Je ne sais ce que c'est que ce talisman dont parle le derviche; mais, fils de mon âme, nous
le chercherons ensemble, et quelque chose me dit que 15 tu le trouveras. Satan est fin et l'homme n'est que faiblesse; mais Dieu règle le cœur de ses fidèles et fait ce qu'il veut."