Moniteur parisien du 2 décembre
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Plan de défense. ^ Plan d'attaque. — Occupation de Gberchel, de Médéah, de Milianah. — Les raTltaiUements. ~ Le général Bugeaud, gourerneur. — Ses lieutenants. — Destruction de Tegdemt, de Taza. — Occupation de Mascara. ^ Campagne d'automne. — Campagne de 1842. — Commencement de soumission.— Les Kabyles de Nédromah. — Rhazias. — Campagne de 1843. — Révolte des trihns. — Orléansville. — La zmalah. Abd-ei-Kader se rapproche du Maroc. — Ben-Allal. — Entrée dans le Maroc.
L'homme que uous cherchons sartout à faire connaître n*est pas Abd-el-Kader soldat ; par conséquent, le côté de sa vie guerrière, qui est aussi le plus connu, est celui qui nous a préoccupé le moins. Cependant^ il serait impossible de bien juger cette grande individualité, et de lier les événements qui précèdent à ceux qui ont marqué la fin de la puissance de l'émir en Algérie, sans présenter au moins une esquisse rapide des £aits militaires qui se
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sont produits depuis la reprise des hostilités jusqu'à
la fin de 1847. Nous le leiuiis aussi LiièvemeiiL que possible.
L'espace qui sépaie la date du 20 novembre 183^ de celle de la soumission d*Abd-el-Kader peut se diviser en deux périodes distinctes : la période de eonquti^ par nous (1840 à 1844), la période éHma* sion par l'émir après sa première retraite dans le Maroc (1845 à 1847). La première commence au
moment où nous sommes parvenus.
Abd-el-Kader a appris par Thistoire même de ses triomphes que la France ne laissera pas invengés le ravage et Tincendie portés dans la plaine de la Métidja. Il est donc urgent qu'il organise au plus vite la résistance. Dans ce but» il appelle à lui ses troupes régulières» les contingents des tribus placées dansr un certain rayon, et prend ses mesures pour soutenir une attaque qu'il sait devoir être terrible. Des courriers vont en toute hAte porter ses ordres aux extrémités de son gouvernement; tandis qu'ils s'exécutent, Témir réunit ses khalilahs à Médéah et leur communique ses instructions.
Abd-eUKader a trop bien apprécié la puissance, de notre organisation miUtaire, il est venu trop de fois se briser contre nos bataillons, pour leur op« poser directement ses troupes régulières et ses goums. A moms de hasards imprévus, d'avantages extraordinaires assurés par la disposition des lieux.
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de disproportion complète entre nos forces et les
siennes, il prescrit d'une manière absolue à ses lieutenants de ne jamais engager contre noos de masses compactes, de nous harceler sans cesse, de couper nos lignes de retraite ou de communication, de nous fatiguer enfin par des marches, des couUemarches^ qui leur oITriront le plus souvent une occasion propice pour nous allaquer.
Quant à IL le maréchal Yalée, le plan de campagne qu'il allait enUepieudre lui était diclc par rUstoire de ses prédécesseurs et par la sienne propre. 11 avait pu voir ce qu'avaient produit dans la province de FOuest ces expéditions poussées vers Mascara ou vers Tlemsen, toujours suivies de retours vers le point de départ; ce qu'avait produit au contraire Forgaiiisation donnée à la provhice de Test, l'occupation de Gonstantine» de Sétif et de Guelma» qui, en assurant une assiette à notre autorité dans le centre même du pays, nous avait permis d'étendre notre cercle d'action sur les tribus. II résolut donc non-seulement de chasser Abd-^l-Kader des villes de la province de Titlery qui se tiouvaient sous sa puissance, mais encore de s'y établir définitivement et de se servir de ces Ijases pour rayonner dans les environs* Si, dès 1836, ce principe si vrai et si simple eût été appliqué dans la province d'Oran; si, au lieu d'abandonner Mascara et de laisser dans le méchouar de ïiemsen une garnison
insignifiante, nous sons fassions implantés dans ces villes, au milieu des tribus les plus dévouées à Abdel-Kader, nous n*aurions pas eu probablement à signer le traité de la Tafna, et la guerre eût élé considérablement abrégée.
La première ville que le maréchal lit occuper fut GhercheU De ce point, Tarmée menaçait Milianah; par consé({uent, sa prise de possession, en laissant rennemi incertain sur notre but réel, l'obligeait à partager ses forces et créait ainsi une diversion utile pour la colonne qui, marchant sur Médéah, amt à franchir le redoutable passage du Téniah. Cette position formidable offrait à l'émir une de ces situations dans lesquelles il avait autorisé ses lieutenants à accepter le combat; en cette circonstance, il devait le diriger lui-même. Mais, malgré les difficultés que nos troupes ont à vaincre, malgré les retranchements qu*Abd-el-Kader a fait construire, le Téniah est enlevé, le chemin de Médéah ouvert. Nous entrons d^uisla ville; elle est abandonnée. S*iln'a pu faire adopter par les siens la pensée de destruction qu'il a émise, Abd-el-Kader ne nous hvre du moins que des murailles au milieu desquelles il espère bientôt pouvoir nous alïamer.
De retour à Blidah, le maréchal Valée, à la tète de 10 000 hommes, s'élance sur MiUanah ; Milianah est également évacuée; mais déjà Témir est revenu à ses premières idées^car il a donné Tordre d'incen-
Digitizeci
dier la ville, afin de ne laisser entre nos mains qu'un
monceau de cendres. Le bonheur voulut que le feu ne produisit que des ravages insignifiants, et la gar-* nisou mise dans la place put trouver q^elques abris.
A partir de ce moment commence pour l'armée une série de ravitailleuienls périodiques qui iie purent être opérés qu'à Taide de puissantes colon^ lies, car partout Tenuemi se présentait en forces sur notre passage. Sans doute, Médéah et Milianah sont en notre pouvoir; mais ce pouvoir ne s'étend pas plus loin que la portée du canon, et la preuve, c'est que, tandis que nos garnisons s'y trouvent bloquées, les Hadjouths, d'une par t, les cavaliers de Ben-Salem, de l'autre, parcourent impunément la Métidja et jettent partout la terreur sur nos derrières. Ce que nous avions fait était assurément un progrès, comparé à Tétat antérieur des choses; mais pour produire un résultat sérieux, il eût fallu que les troupes laissées dans les places de l'intérieur fussent en nombre suffisant, non pas seulement pour protéger des murailles, mais encore pour s'élancer sur les tribus à leur portée ; il eût fallu plus d'activité dans le commandement, un plan, et surtout un plan approprié au pays etaugenred'ennemi que nousavions à combattre; il eût fallu enfin savoir modifier les errements d'une tactique qui n'était faite, ni pour les Arabes, ni pour leur pays. Ûr, 1 âge du maréchal Yalée,les principes qu'il avait puisés dansl'armespé-
dale deTartillerie, ne lai permettaient pas de briser avec des habitudes prises depuis trop longtemps.
Cette période de ravitaillements qni fat marqaée par de nombrem^ combats, eut pour Tarmée deux conséquences importantes : elle forma une pléiade de jeunes généraux qui comprirent le genre de guerre qa*il fallait adopter avec les Arabes ; elle ha* bitua le soldat à cette vie de privations et de fatigues qu'il allait mener sous le chef illustre dont le nom, associé d'abord à une faute politique, devait Tètre désormais à tous nos triomphes militaires. Il est vrai de dire que le gouvernement, qui, sauf dans les derniers temps, s'était montré si avare de renforts vis-à-vis du maréchal Yalée, ne marchanda pas au général Bngeaud ceux qu'il rédamait. Le 22 février 1841, moment où il prenait possession de son commandement, 25000 hommes étaient arrivés à Alger ou en route pour s'y rendre ; l'armée se trouvait ainsi portée au chiffre de 85 000 hommes, La campagne de 1840, les événements qui l'avaient marquée, la résistance de Fennemi, avaient, comme on le voit, donné au gouvernement une bien haute idée d'Abd-el-Kader, puisqu'il s'était décidé à mettre à la disposition du général Bugeaud des forces aussi considérables.
A la vue de ces préparatifs, Abd el-lîader agrandit ks siens. C'est une guerre de religion qu'il va soutenir, c*est donc sur l'élément religieux qu'il doit
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s*appiiyer. Par ses ordres, les maraitouts les plus
inlluents se répandent de tous côtés, réchauffent le zèle des hommes tièdes, sarexcUent celui des soldats qui ont déjà pris les armes. De leur côté, des frontières de Tunis au fond du Maroc, les différents ordres de Khoudns^ s'agitent ; ceux-ci accourent sous les drapeaux du guerrier Tntmdjahed^ ceux-là lui envoient de l'argent ou lui procurent de la poudre et des armes. Tout homme qui possède un fusil s'est fait soldat; ceux qui n'en possèdent pas comijattront avec des pierres, car ce n*est plus de l*ienthoustasme, c'est de la rage.
A peine le général Bugeaud eut -il pu se rradre compte de sa situation, que son plan de campagne fut arrêté et mis à exécution. Le général s'appuiera surMédéahet sur Milianah, qu'il garnira de troupes suffisantes, non pas seulement pour garder ces villes, mais pour inquiéter Tennemi qui se trouvera placé entre les colonnes mobiles et les principaux points d'occupation fixe. De Miliauab, il s'avancera par la plaine du Ghélif dans la direction de Mostaghanem ; puis, après avoir donné la main aux troupes de la division d'Oran, poursuivant Abd-d-Rader de montagne en montagne, de vallée en vallée, ne lui lais-
1. Khoudn^ v eut dire frères. C'est le nom que se donnent entre eux les adhérents aux diverses sectes politiques et religieuses qui existent dans les pays mubulmans , et dont ou voit yne preniière trace dans le Vieux de la montagae.
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sant aucune trêve, aucun relAche, il le traquera
dans toutes les j[K)sitioiis jusqu'à ce qu'il ait détruit ses établissements et peut-être son armée. Dans ce système, un certain nombre de tribus se trouveront placées en arrière de nos colonnes; il les organisera en courant, leur donnera des cbefs nouveaux, établira ainsi une rivalité profitable entre ceux qui Tétaient et ceux qui le sont devenus, et sur toutes ces divi« sions, sur cet amas de pouvoirs naissants et de pouvoirs détruits, il établira le pouvoir de la France.
Tel est le plan conçu par le gouverneur. Il devait être merveilleusement secondé dans son exécution par ces officiers généraux ou supérieurs déjà célè^ i»*es ou qui vont le devenir, et dont plusieurs, aujourdliui ses lieutenants, bientôt plus que ses rivaux de gloire, obtiendront l'honneur de voir incorporé à leur nom le souvenir de leur plus éclatant triomphe : Pélissier, Mac-Mahon, Aandon, Baragueyd*Hilliers, Bosquet, Ganrobert, Saint-Arnaud, Vaillant, d'Arbouville, Bedeau, de BourjoUy, Camou, Cavaignac, Ghangarnier, Duvivier, Gentil, Géry, Jusui,Lamoricière, Marey, Martimprey, Hontauban, Morris, et tant d'autres, prcndiont part plus spécialement à Tattaque, tandis que Daumas, son chef d'état-rnajor pour les affaires arabes, réunira les ' documents qui souvent décideront des expéditions.
Le général Bugeaud est arrivé à Alger le 22 février 1841; dès le 1** avril, il est en campagne. Son
premier soin est d^assnrer le ravitaiUemrat de Mé*
déali et de Milianab ; puis, laissant sa colonne entre les mains du général Baraguey-d*Hilliers, il part pour la province d'Ûrau, se met à la tète des.ti^oupes qui, rassemblées par ses ordres à Hostaghanem, attendent son arrhée, et marche à leui* tête sur Tegdemt, cette nouvelle capitale où, prévoyant le sort réservé àMascara, l'émir a formé son principal établissement militaire. II y arrive le 24 mai, jour néfaste pour Abd-el-Kader, car, en même temps que le gouverneur détruisait Tegdeiiit, abandonné par sa population» le général Baraguey«d'UiUiers, déjà maîlrc de Coghar, faisait sauter les remparts de Taza, autre établissement similaire fondé par l'émir dans le sud de la province d'Alger. A son retour de Tegdemt» le gouverneur se rabat sur Mascara, qu'il s*est décidé à faire occuper. Coiiiine Tegdemt, fioghar et Taza, Mascara est évacuée par la population.
Pendant cette campagne du printemps, ni la co-* lonne commandée par le général Bugeaud, ni celle qui, sous les ordres du général Baraguey-d'Hilliers, manœuvre dans la province d'Alger, ne purent joindre sérieusement Tennemi. Les instructions d'Abd-el'-Kader avaient été, comme on le voit, ponctuellement exécutées, et ses troupes régulières, comme ses goumsy réduites au rôle qu'il leur avait assigné. Ne savait--il pas que tant qu'il conserverait
les premières intaGtes, il parviendrait toujours à forcer les tribus qui auraient fait leur soumission à la France à se soulever contre nous au lendemain de notre retraite 1 Rien ne témoigne mieux de sa confiance à cet égard que la lettre qu'il fit parvenir au général Bugeaud au moment de son retour à Mostaghanem.
€ Quel est donc, écrivait-il, cet esprit qui peut pousser la France, qui se dit une nation si puissante et si forte, à venir faire la guerre chez nous? N*a*t-elle pas assez de son territoire? Quel tort nous fera ce qu'elle nous prendra, comparé à ce qui nous reste? Elle marchera eu avant, nou;> nous retirerons; mais elle sera forcée de se retirer, et nous reviendrons. Et toi, gouverneur, quel mal nous fais- tu? Dans les combats lu perds autant de monde que nous. Les maladies déciment chaque année ton armée. Quelles compensations crois^ta offrir à ton roi, à ton pays, pour tes pertes immenses en hommes et en argent? un peu de la terre et des pierres de Mascara ! Tu brûles, tu détruis nos moissons, tu coupes nos orges et nos blés et pilles nos silos. Mais qu'est-ce que la plaine de Ghris, dont tu n'as pas détruit la viniïtième partie, quand il nous ( n reste tant d'autres? Le mai que tu as cru nous faire, c'est un verre d'eau tiré de la mer. Nous nous battrons quand nous le jugerons convenable; tu sais que nous ne sommes pas des lâches. Quant à nous opposer aux forces que tu promènes derrière toi, ce serait folie. Mais nous les fatiguerons, nous les harcellerons, nous les détruirons en détail ; le climat fera le reste. La vague se soulève-t-elle quand l'oiseau rellleure? C'est rimage de votre passage eu Afrique* »
Il devait en être autrement ; mais l liisloire des
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onze premières années de notre occufMttion était
bien de nature à faire naître cliez l'émir l'espoir qui 8e trouve consigné dans cette lettre*
La campagne d'automne de 1841, commencée vers la fin des grandes chaleurs, fut employée par le général Bugeaud à continuer TcBuvre qu'il avait entreprise. II parcourut les tribus de la rive gauche du Chélif qui, déâ les prepiiers temps, s'étaient montrées moins favorables à la cause d*Abd<^I- Kader, obtint quelques soumissions, jeta un immense convoi dans Mascara, puis s'avançant vers le sud, détruisit Saida, l'une des dernières positions fortifiées par l'émir sur la frontière du Tell. Mais pendant que le gouverneur cherche à joindre Abdel-Kadcr, qu'il cioit avoir toujours devant lui ou
sur ses c6lés, l'émir, dérobant tout d'un coup sa
marche, disparaît, et le général Bugeaud ne sait ce qu'il est devenu qu'en apprenant la rAajsria que l'ennemi vient d'opcicr sur les Douairs campés à 30 licM^s au delà sous les murs mêmes d'Oran.
Un lait important signala cependant cette campagne. Pour la première fois, depuis la soumission des Douairs et des Zmélas, Tarmée trouve des auxiliaires dans la population arabe. Des tribus de la Yakoubia marchent de concert avec nous contrôles Hachems, leurs é^mds ennemis, et parviennent à leur enlever quelque bétail. Ge lut au retour de cette expédition que le général Bugeaud donna l'ordre de
ravager la guetiia de Mahhi-ed-Dîn, c'est-à-dire ces lieux mêmes où Aixl-el-Kader avait passé son en* fance et sa jeunesse, où, plus tard, il avait été proclamé snltan. Maisons, fourrages, tout fut livré aux flammes, à rexception des grains qui lurent transportés à Mascara. L'émir voyait ainsi venger sur les propriétés de sa fauiille Tincendie qu'il avait porté dans la Métidja.
Les deux campagnes de Faniiée 1841 peuvent donc se. résumer ainsi : consécration de l'occupation de Médéah et de Milianah; prise de possession de Mascara; destruction de Tegdemt, de Taza, de Bogliar et de Saida ; châtiment des tribus qui se sont trouTées à portée de nos coups. Mais ces résultats» quelque importants qu'ils lussent, étaient loin d'avoir abattu les forces et encore moins le courage de Témir.
La campagne de 184â devait s'ouvrir sous des auspices plus lavorables. Le général Bugeaud avait senti qu'il ne pourrait arriver à la soumission des tribus qu'autant quMl lui serait possible de les garantir contre la vengeance d'Abd-el-Kader. Homme essentiellement pratique, il avait jugé, et par l'expérience de ses devanciers, et par sa propre expérience, les vices d'un système qui consistait à s'élancer de la côte vers llntérieur, et, après quelques coups portés, à revenir au point de départ. L'occupation de Hédéab, de Milianah, par le maréchal
Valée , de Mascara par lui-même , avait été une première modification à ce système; mais l'insuffisance des troupes chargées de garder cette dernière ville n'avait pas permis de prendre l'offensive^ qui, dans la province d*Oran, continuait à partir de la côte. Le général Bugeaud résolut de porter le quartier général de la division d'Oran à Mascara même, et 9 comme conséquence, d*y appeler toutes les troupes disponibles. L'attaque était ainsi rapprochée des tribus hostiles, et la protection des tribus qui demandaient à se soumettre.
Cette mesure eut les résultats que le gouverneur en attendait : toutes les tribus établies entre Mascara, leGhélif et la mer, se livrèrent au général de Lamoricière. C'était là un avantage considérable pour la suite de la guerre ; car , désormais , rassuré sur ses derrières, n'ayant plus à se préoccuper de ravitaillements, le général Bugeaud pouvait appliquer toutes $es forces à l'attaque. Les avantages qu'avait procurés Toccupation de Mascara le décidèrent également à s'emparer de Tlemsen, seule ville qui, dans la province d'Oran, se trouvât encore en la puissance de Témir, et avait une importance d'autant plus grande qu'elle lui permettait de recevoir du Mai*oc les secours ou munitions dont il avait besoin; comme toutes les autres villes, Tlemsen nous fut livrée dépeuplée*-
Cependant Abd-el-Kader, privé de cette position
militaire, ne veut pas quitter le voisinage du Maroc ;
il se réfugie au milieu des montagnes de Nédromah, et, suscitant le zèle religieux de ces mêmes Kabyles qui, une première fois, lui ont prèle assistance lors do blocus du camp de la Tafna, qui une seconde fois l'ont recueilli après sa défaite de la Sikak, va occuper près de cette rivière une position d'où il surveille nos mouvements, et tient en respect le pays en arrière de lai. Mais il éprouve bientôt un double échec, et se voit forcé de se replier vers le sud, afin de se rapprocher de sa zmalah.
L*habile administration du général Bedeau, appelée à prendre le commandement de Tlemsen, devait porter à Âbd-el-Kader un coup bien autrement sensible que la perte d'ime ville. Non-seulement il parvient à détacher de la cause de l'émir les tribus des montagnes de Nédrornali ; il les détermine encore à former une ligue contre lui. Àbd-el-Kader, à la nouvelle de ces événements, accourt pour punir ceux qui Font abandonné; il est vaincu une troisième fois sous les murs de Nédromah (avril 1842), et s'échappe dans la direction des Hachems, qu'il soulève de nouveau et entraine à sa suite dans la région saharienne.
Pendant que le général Bedeau poursuit ses avantages dans Fouest de la province d'Oran, trois autres colonnes s'apprêtent à marcher. La première, commandée par le gouverneur en personne, s^avance à
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travers la vallée du Chélif, qu'elle doit parcourir dans toute sa longueur, pour venir faire sa jonction avec la deuxième colonnei qui, partie de Blidab* opère sous les ordres du général Ghangamier; la troisième, commandée par le général de LÉaau)ri«
cière, est chargée de repousser Abd-el-Kader dans
la direction du sud, et de i isoler des tribus que les généraux Bugeaud et Ghangarnier yont avoir à combattre. Cette campagne du gouverneur lut suivie de nombreuses soumissions, et donna lieu à divers combats dans lesquels nos troupes eurent constamment l'avantage . Quant au général de Lamoricière, il poussait une pointe dans le sud à la poursuite des tribus qui avaient embrassé la cause de l'émir, lorsque tout à coup il se vit forcé de revenir sur ses pas, à la nouvelle qu'Abd-el-Kader était près de Mascara occupé à châtier les Arabes qui venaient de se soumettre à la France.
Le général de Lamoricière s'élance aussitôt sur les traces d Abd-el-Kader ; mais celui-ci, se dérobant ' de nouveau, passe derrièse la colonM qui le cherche en avant, et pour punir les Bordjia, va incendier la petite ville d'El-Bordj, d'où cette tribu tire son nom. De là> et pendant que nos colonnes se livrent à sa poursuite dans toutes les directions où sa présence leur est signalée, l'émir traverse audacieusement la vallée de Chélif, entre la colonne du général Bugeaud et la mer, va rAaser , dans le sud de Milianab,
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les tribus qm, peu de jout^ auparavant, Tont aban^
donné et se retire ensuite dans le sud, pour reparaître lorsque nos troupes seront rentrées dans leurs cantonnements.
Ces é?én»ients marquèrent la fin de la campagne de 1^42, dout le principal effort se porta, comme on vient de le voir, sur la province d'Oran. Des résultats très-appréciables étaient venus s'ajouter à ceux qui avaient été obtenus en 1841 : Toccupation de Tlemsen assurait notre pouvoir dans l'ouest; la ligue formée par les £abyles de NéAromah constituait une garantie pour la tranquillité de la frontière; enfin, de nombreuses soumissions témoignaient de. progrès sensibles. Mais, hélas! impuissantes, dans leur isolement, à lutter contre lês troupes régulières d*Âbd-ei-K.ader ; impuissants nous-mêmes à les protéger en tous lieux et en tout temps, nous étions réduits, après avoir reçu le serment de fidélité des tribus, à les voir se ranger le lendemain sous les drapeaux de l'émir apparaissant au milieu d'elles, et à punir, Tannée suivante, pour s'être soumis à Abd-el-Kader, ces mêmes Arabes qu'Abd-el-Kader venait de châtier pour s'èli e soumis à nous. H. le maréchal de Saint- Arnaud a parfaitement dépeint cette situation dans l'une de ses lettres :
« Nous voulons proléger nos alliés et les positions; les distances readeat toute protecUoa très*dUûciie avec des
ennemis qni, miens servis que nous, plus lég^i plus mobiles, font vingt Trenes dans une nuit, tombent sur leur proie
et Fenlèvent. Quand nous sommes prévenus, ils ont déjà gagné leurs repaires ; le mai est fait, mal profond et dilfi* cile à guérir. La réparation est très-chère pour nons et il* lusoire pour les victimes, qui nous crient : Protégez-nous donc ! OQ nous a pris nos femmes, nos enfants, nas troupeaux ; nous nous sommes donnés à vousi rendez-nous nos biens. Et Âbd-el-Kader est là, qni leur fait dire : J'ai vos femmes, vos enfants, vos troupeaux; quittez les Français, n \ eriez à moi, je pardonne, je rends tout. Voilà la guerre d'Afrique I On se fanatise à son tour, et cela dégénère en une guerre d'extermination. » »
Cette sUuatioD, si cruelle pour le peuple arabe, jQe devait, sinon cesser entièrement, du moins se modifier, que du jour où, imitant l'exemple que nous avait donné Abd-el-lwader, nous pûmes constituer les tribus trop faibles pour résister isolément, en un certain nombre d'agbaliiiLs et de khalifaliks présentant une réunion de forces suffisantes pour opposer une défense sérieuse à Tennemi.
L'année 1843 débuta par une révolte des tribus qui venaient de se soumettre. Le gouverneur est à peine arrivé à Alger, de retour de cette campagne qui a coùlé à notre armée tant de combats et de glorieuses fatigues, qu'Abd-el-Kader reparaît dans la vallée du Ghélif et le pays des Beni-Henasser, suivi de ses khalifahs Ben-AUal et Berkani : le premier , son meilleur homme de guerre; le second, son chef le
plus influent sur les tribus kabyles situées à l'ouest
d'Alger. Parloul, sur ses pas, Finsiirrection se déclare et gagne du terrain; le général Ghangamier est forcé de se replier devant elle pour couvrir la Métidjà menacée. Mais nos troupes, divisées en trois colonoes, reprennent partout TofTensive; Abd-el- Kader est rejeté dans le Dahra, d'où il gagne le pays des Bcni-Ouragh.
Cette révolte avait prouvé qu'il ne suffisait pas d'occuper Milianah, Cherchel et Mostagbanem pour contenir les Arabes placés dans ce yaste triangle, mais qu'il était encore nécessaire^ d'une part, de I)rendre dans le pays une position centrale afin de peser sur les tribus, et de l'autre, de fermer la frontière du sud par l'établissement d*un camp. La reconnaissance de cette double nécessité amena la fondation d'Orléansville, sur les ruines de Fancienne ville d'Ël'Asnam , au centre de la vallée du Cbélif, et la création du camp de Tiaret» sur la frontière du Tell.
Pendant que le gouTemeur général rétablit notre autorité dans la vallée du Gbélif» que le général de Lamoricière manœuvre du côté de Tiaret, à la poursuite d'Âbd-çl-Kader, le duc d'Aumale» qui vient d*èti*e appelé au commandement de la subdivision deMédéab, s'avance dans le sud à la recherche de la zmàlah d'Abd-el-Kader, et par un coup de main dont le magnifique résultat peut seul justifier
la témérité, il parTient à porter à la poissance de
rémir le coup le plus sensible qu'elle eût encore reçu. On jugera mieux l'importance que ce fait d'armes exerça sur le reste de la campagne, lorsque Y on aura entendu Abd-el*Kader donner i If. te général Daumas la description de celte immense cité mouvante qui renfermait les dernières ressources de l'émir, et expliquer lui-même comment elle fut sbrprise*.
« Quand ma ztMÀah^ a été attaquée par le due d'Aumale, je n'évalue pas à moins de 60 000 âmes la population qu'elle renfermait; il n'en a pas été
enlevé la dixième partie. J'avais avec moi les tribus entièrement organisées des Hachems , des Beni- Median, des Oulad-Cherif, des Oulad-el-Akreud, des Beni-Lent, des Beni-Maïda, des Akerma, des Sdama, des Khelafa, des Oulad-Chaib, des Oiilad-Klielif, des Haliouïa, et, de plus, des fractions d'à peu près
toutes les Iribus qui s'étaient soumises à vous. Ces
fractions étaient composées de marabouts, de thoUms^
deciicis, enfin, qui n'avaient pas voulu vivre sous vos lois. Us m'étaient très-utiles, parce qu'ayant
tous eu de l'influence dans leur pays, ils j avaient
1. Extrait des notes tenues par M. le général Daumas pendant sa miBsion auprès d'Abd-el-Kader, à Toulon.
2. Lè mot smalah n'a pas de similaire en français; il signifie une réunion considérable d individus, mais implique en même temi s pour cette masse l'idée de locomotion. C'est Vagmen des LatinSk
conservé des relations, et me tenaient informé de vos mouyements.
< Ce monde s'étendait depuis Taguin jusqu'au Djebel-Amour. Quand un Arabe y avait perdu sa ftmilie, il lui fallait quelquefois deux jours pour la retrouver, et si un troupeau de gazelles venait à se lever sur son passage, il était tué sans qu'il fût besoin de tirer un coup de fusil, et cela rien qu'avec les b&tons des-hommes du peuple. Là où nous campions, nous menions à sec les ruisseaux, les puits, les mares. Aussi, avais-je établi avec soin un service pour reconnaître les eaux et empêcher les troupeaux dë les salir ou de les gaspiller. Malgré ces précautions, il est mort beaucoup de monde par la soif.
« Ma zmalah renfermait des armuriers, des selliers, des tailleurs, tous les ouvriers nécessaires k notre organisation ; il s*y tenait un immense mar* ché fréquenté par les Arabes de la lisière du Tell. Quant aux grains, ou ils nous étaient apportés, ou nous allions nous en approvisionner noos-mèmes dans les tribus du nord.
« L'ordre du campement des tribus était parfaitement réglé. Quand j'avais dressé ma tente, chacun connaissait l'emplacement qu'il devait occuper. Autour de moi, de ma famille, de mon petit trésor, j'avais toujours 3 ou 400 fantassins réguliers, mes khiaUu^ et puis les Hachems de Ghris, qui m'étaient
dévoués plus que tous les autres. Tu vois pui là qu'il n'eût pas été facile d'arriver jusqa*à moi; non pas que je prisse ces précautions par uu senlimeiU de crainte, mais je sentais que j'étais nécessaire pour accomplir Tœuvre de Dieu, car j*étais le bras qui portait son drapeau. -
« Au lieu de se garder dans les environs de la smalah j j'avais donné aux miens la bonne habitude d'aller vous garder cliez vous. Je me trouvais, mol, du côté de Tegdemt, observant la division d'Oran qui était dans le voisinage, et dout je croyais avoir le plus à redouter. Savais avec moi 15 ou 1600 cavaliers ; Bel-Kharroubi était chez les Flittahs, Ben- Allai dans rOuarsenis, Moustapha*ben-Thamy chez les Beni-Ouragh. Mais je n'avais pas cru avoir à me méfier du c6té de Médéah , et aucun de mes khalifahs ne surveillait le iiis du roi.
« Malgré, cela, nous n'eussions pas été surpris si Dieu n'avait pas aveuglé les miens. Mais en yoyaut arriver vos spahis avec leurs bournous rouges, on crut dans la zmalah que c'étaient mes khialas^ qui rentraient avec moi. Les femmes poussaient des cris de joie en notire honneur; elles ne furent désabusées que lorsque les premiers coups de fusil partirent. Ce fut alors une confusion inexprimable qui
1. Le costume de nos spabis est à peu de chose près semblable à celui des anciens khialas (cavaliers réguliers) d'Abd-el- Kader.
annihila les efforts de ceux qui voulaient se défendre.
< Si je m'étais trouvé là, nous aurions combattu pour nos femmes, pour nos enfants, et tous eussiez vu sans doute un grand jour. Mais Dieu ne l'a pas ▼oulu; je n*al appris ce malheur que trois jours après; il était trop tardl »
Depuis le moment qui sépare la dispersion de la zmalalh (16 mai 1843) du 11 novembre suivant, les diverses colonnes commandées par les généraux Bugeaud, de Lamoricière, Bedeau, BourjoUy, par les colonels Géry et Jusul, sont constamment occupées & la poursuite de l'émir, qui, manquant de grain, privé de munitions, ne trouvant aucun moyen de pénétrer dans le Tell, sillonné par no^ troupes et garanti par les établissements que nous venons d'y fonder, se décide à rapprocher sa zmalah du Maroc, tandis que lui , de sa personne, et afin de protéger cette émigration immense encore, cherchera à détourner toutes les colonnes françaises à sa poursuite en frappant quelque grand coup sur la portion du pays qu'il jugera la plus vulnérable.
Dans le but d'augmenter les forces dont il a be» soin pour réaliser ce projet, Abd-el-Kader rappelle à lui son khalifah Ben-Allal, qui a été rejeté depuis quelques mois hors de l'Ouarsenis* Dans ce niouve* ment, ce vaillant soldat^ surpris par le colonel Tempoure, voit anéantir son bataillon régulier tout
entier. Quatre cents hommes sont mis hors de com-
Lat i le reste est fait prisonnier (11 novembre 1843). Cette perle ne fut pas la plus cruelle qu'Abdelliader éprouva dans cette journée fatale à sa puissance. Il pouvait encore remplacier des soldats; mais un homme comme fien- Allai ne se remplaçait pas. Poursuivi par trois cavaliers, le khalifah avait été atteint et tué après une résistance désespérée. Ce combat eut pour conséiiuence immédiate Ja défec^ tion de plusieurs tribus qui jusque-là avaient suivi la fortune de Témir. Réduit ainsi à une impuissance momentanée, voyant ses troupes régulières anéanties en détail par une guerre qui durait déjà depuis trois ans, Abd-el-Kader prit le parti de rejoindre sa xmalah et de chercher avec elle un refuge sur les terres de Mouiey-Abd-er-fiahmàn. A partir de ce moment, la znialaJh rctluite prit le nom de dcira^.
1. Deïra est le diminutif du mot douas (réunion de tentes). Le êoitm est l'une des fracUons d'une tribu.