XV
L'INVAnON»
Politique d'Abd-el-Kader au Maroc. — Création du camp de Lella- Maghaia. — La guerre saÏQte au Maroc — Abd-el-Kader rentre en Algérie. — Isly , Tanger , Mogador. — Traité de Tanger. — Projet d'émigration à la Mekke. — Bou-Maza. — Sidi-Brahim. — * Ain-Temoucheiit* — Révolte générale. — Campagne de onae mob. — Intenrentton du tfaroc— Attaque de nuit — Retraite de la de!ra. — Abd-el-Kader et le général de Lamoriclère. — Dernier conseil. — CouYenticn. « Sounuision*
La conduite politique qu'Abd-el-Kader avait à suivre au Maroc était toute tracée : empêcher les tribus de l'Algérie de se soumettre» et pour cela les tenir perpétuellement en haleine par l'espoir d'une invasion de sa part ; amener le Maroc à se prononcer en sa faveur, et, dans ce but, surexciter les passions religienses, notamment celles de Tordre puissant des Khoudns de Mouley-Taieb; se faire un piédestal enfin da mépris que tous ses sujets ont
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S92 L*INVASioN.
conçu pour Mouley-Abd-er-Rahmân, et l'entraîner par la crainte a devenir son allié» de peur d'avoir à lutter contre un rival ; tel est le plan qu'a adopté Témir. Mais Âbd-el-Kader connaissait trop bien le sultan du Gharb pour ne pas être convaincu que, par avarice, plus encore peut-être que par peur de la France, il ne ferait la guerre que contraint et forcé; il faut donc qu'il l'y entratne malgré lui, et pour cela qu'il oblige notre armée à entrer sur le
territoire du Maroc. Afin d'amener ce résultat, Abd-
el-Kader lait une pointe hardie en Algérie, rhaze la tribu des Sdama qui Ta abandonné après le combat du 11 novembre 1843, et, cette excursion terminée, il revient s'abriter derrière la frontière.
En admettant, chose assurément contestable, que les représentations de la diplomatie pussent produire un effet utile sur un gouvernement comme celui deMouley-Abd-er-Rahm&n, il était néanmoins prudent de chercher le moyen de nous mettre à Tabri d'invasions de ce genre. Le général Bugeaod décida en conséquence la formation d'un camp au nord^ouest de Tiemsèn, dans un endroit connu jusque-là par la zaouia élevée en riiomieur de Lella-Maghnia. Cette occupation devait amener la réalisation du projet formé par l'émir. £q effet, aux yeux des Marocains , cette prise de possession ne constituait pas seulement une violation de terri*
ire, puisque la zaouia de Lella-Haghnia apparte-
nail^ suivant eux, non pas à TAlgérie, mais au Maroc; c'était encore, et surtout, une profanation. Plutôt la guerre que de laisser entre les mains des chrétiens le tombeau respecté de cette sainte femme. Les passions religieuses, si ardentes au Maroc, une fois surexcitées, le moyen d'obliger Abd-*er-Rahm&n à nous déclarer la guerre était trouvé.
Grâce aux nombreux émissaires chargés par les chefs des divers ordres de Khouâns de propager au milieu des tribus marocaines la nouvelle du scandale dont nous venons de nous rendre coupables ; grâce aux'lettres envoyées dans toutes les directions pour engager les fidèles croyants à venger Tinjure, faite à la religion, le Maroc, depuis sa frontière de l'est jttS(iu'à rOcéan, est en armes, la guerre sainte est proclamée d'enthousiasme, et l'empereur, pour ne point se voir emporté par le torrent, est forcé de le suivre et de diriger vers l'Algérie une partie de ses troupes et des contingents arabes.
Le général Bugeaud est accouru dans la province de l'ouest pour faire face au danger qui menace. Il ne désire pas la guerre; quel profit la France pourraitrelle en turer? Mouley-Abd-^r*Rahmân la redoute de son côté. Bans des conditions semblables, il est évident que, la première explosion dé fanatisme une fois calmée, on serait parvenu à s'entendre si un événement imprévu n'eût pas rendu la guerre inévitable. Une conférence ayant été couve-
i9k L'INVASION.
nue entre le chef marocain El-Ghennaoui et le gé*
néral fiedeaui le parli fanati<^ue craignit que la paix n*en résultât, et ne vit d'autre moyen de rempteher que de tirer sur Tescorte française. Dès ce moment, une éclatante punition devenait nécessaire.
Abd-el-Kader, qui avait suivi les événements Jugea que le moment était arrivé pour lui d'établir une diversion en faveur des Marocains, en plaçant l'armée du général Bageaud entre l'insurrection du Maroc et une révolte des tribus algériennes. S'il réussissait, le gouverneur devait se trouver dans une position dangereuse. L'émir rentre donc en Algérie, et pénètre jusque dans les environs de Tiaret. Mais partout il rencontre des colonnes françaises en mouvement, partout il voit des tribus ruinées qui témoignent peu de dispositions à s'insurger. D'un autre côté, que va devenir sa deïra? Fut-il jamais une circonstance où sa présence au milieu des siens aura été plus nécessaire? Cette double considération le décide à reprendre le chemin de la frontière où vient d'arriver Sidi-Moliammed, iiis du sultan du Gharb^ qui a été investi par son père du commandement des troupes marocaines. En vain l'émir s'efTorce-t-il d'empècher ce chef présomptueux d'engager une action générale ; ses conseils sont accueillis par des sourires et des dédains : que vient-il donner des avis lorsqu'il n'a pas su vaincre lui*méme ï Ses soldats ne sont que des l&ehes, puisque, de retraite en retraite, ils sont
Diyuizeo by
veuus cherchei un asile sur les terres du Maroc. Les guerriers du Gharb, la gardé noire du sultan de Fâs, vont lui montrer commeiU il faut s'y prendre pour abattre les chrétiens 1 Isly» Tanger^' Mogador^ parrinrent sans doute à modiiier ro(union de Sidi- Mohammed ; dans tous les cas, ces trois journées vengèrent Abd-el-Kader, dont les conlingents ne prirent d'ailleurs aucune part au premier de ces combats, des insultes qui avaient été prodiguées à ses vaillants soldats.
Un traité de paix fut la conséquence de cette triple défaite. La France^ assez riche pour payer sa gloire^ y ne réclama pas d'indemnité de guerre de l'empereur du Maroc, bien qu'assurément ce fût le ch&timent le plus cruel qu'elle eût pu infliger à son avarice proYcrbiale; elle se borna à lui imposer l'obligation de nous délivrer d'Àbd-ei-iiLader. Moulef-Abd*er- Rabmàn, trop heureux d'en être quitte à ce prix, signa tous les engagements que Ton voulut, s'en rapportanl a ses ministres du soiii d'en différer l'exécution. Le seul article du traité de Tanger qui présent&t quelque importance au point de vue de l'Algérie est l'article 4 ; il est ainsi conçu :
« Hadj Abd-el-Kadcr est mis hors la lui dans toute Tétendue de l'empire du Maroc, aussi bien qu'en Algérie. Il
1. Ce fut à propos du traité de Tanger que fut écrit ce mot deyenu célèbre.
sera, en conséquence, pouranivi & main armée par les Français sur le territoire de ^Algérie, et par les Marocains sur
leur territoire, jusqu'à ce qu'il en soit expulsé ou qu'il soit tombé au pouvoir de l'une ou de Taulre nation. Dans le cas où Abd-el-Kader tomberait au pouvoir des troupes françaises, le gouvernemeut de Sa Majesté le roi des Français s'engage à le traiter avec égard et générosité. Dans le cas où Abd-el-Kader tomberait au pouvoir des troupes marocaines, Sa Majesté l'empereur du Maroc s'engage à Tintemer dans une des villes du littoral ouest de son empire, jusqu'à ce que les deux gouvernements aient adopté de concert les mesures indispensables pour qu' Abd-el-Kader ne puisse en aucun cas reprendre les armes et troubler la tranquillité de l'Algérie et du Maroc. »
Le$ événements n'avaient donc pas tourné comme Abd-el-Kader l'avait espéré lorsqu'il incita les tribus du Gharb à proclamer la guerre sainte. Cependant la situation n'était pas aussi désespérée pour lui qu'aurait pu le faire supposer le texte du traité. Il savait que les populations lui étaient favoraUes, que rempereur le redoutait : il pouvait donc s'appuyer sur les sympathies des premières pour le protéger contre les terreurs du second. L'émir n'ignorait pas d'ailleurs, qu'à ce moment du moins» il n'avait qu*à vouloir pour être porté au trône de Ffts. S'il ne le voulut pas, ce fut uniquement « parce que, d'une « part, sa religion lui détendait de nuire à celui que « Dieu avait élu, et que, de l'autre, connaissant le « Maroc, ses habitants divers, il savait qu*il lui
« aurait fallu , douze ou quinze ans de luttes conti-
« nuclles, non pour gouvci iicr comme Mouley-Abdc er«Rahm&n, mais pour Kouvemer par la force et
« la loi*. »
Le traité de Tanger reçut toutefois un semblant
d'exécution : Tempereur écrivit à Abd-el-Kader pour lui enjoindre de se rendre à Fàsl L'émir donna une réponse évasive, et Abd-er-Rhamân se garda bien d'insister davantage. Abd-el<-Kader put donc continuer à occuper sur la frontière la position qu'il y avait prise, à surveiller les événements et à tenir nos tribus dans une agitation perpétuelle au moyen de lettres dont il inondait le pays, et par lesquelles il annonçait sa prochaine arrivée. Au mois de février 1845, il crut l'instant venu pour lui de 'faire une tentative sur l'Algérie. Apprenant par ses espions que les Arabes de la vallée du Ghélif s'agitaient de nouveau, il résolut de se porter au milieu d'eux pour les entraîner à la révolte. Mais le général de Lamoricière, dans le sud de Mascara, le général Cavaignac, dans la subdivision deTlemsen,le cèlonel Géry, dans la région saharienne, lui fermèrent le passage, et il se vît forcé de reprendre le chemin de la deira sans avoir pu réaliser ses projets. Ce fut alors que cet homme, qui avait toujours espéré jusque-là, arrivant eniin à douter que Dieu reùt choisi pour son
1. Déclaratiou faite ])au Àbd-el-K.ader à Hi. le géaéral Dauiuas pendaat sa mission à Toulon.
instrament, témain de la situation de sa famille, de ses soldats, de tous ses ûdèles réduits à la misère» conçut un de ces projets dont la grandeur excite radmiration. Laissons, au surplus, Âbd-elrKader le raconter lui-même à M. le général Daumas.
« J'ai eu la pensée, dit-il, de me mettre à la téte de toute celte population qui avait suivi ma fortune, d'appeler à moi tous les musulmans qui, ennemis de la domination des chrétiens, n'auraient pas voulu la supporter davantage, et de nous acheminer ainsi tous, par terre, vers la Mekke, vivant en amis avec ceux qui nous auraient accueillis en amis, et passant sur le corps de tous ceux qui se seraient montrés hostiles. Oui aurait pu, chez les Arabes, résister aux vieilles bandes qui vous avaient si souvent combattus, vous dont la réputation pour la poudre est si grande dans le monde ealier ? C'eût été un beau spectacle à donner à l'univers, que celui d'aller restituer k leur berceau les Arabes qui, douze siècles auparavant, en étaient sortis pour conquérir FAfrique et ne voulaient plus y rester depuis qu'elle était tombée sous la domination des chrétiens ^ »
Une circonstance arrêta rexécution de ce projet gigantesque. A côté du parti intelligent qui s*était donné à Abd-el-Kader, il s'était formé, au milieu des tribus, un parti fanatique, ne comptant pour rien les
i* SxtraU dea notas tan«ea à Toulon par M. la général Daumas.
obstacles humains, attendani tout de rintervention directe de IMeu, qui, ne pouvant laisser ses fidèles sous la dépendance des chrétiens» dcYait, après un certain temps d*épreuve^ prendre en main la défense des siens, soit en jetant nos soldats à la mer, soit en les engloutissant dans les entrailles de la tcn e. Ce parti, qui réunissait un certain nombre d'adeptes et considérait Abd-el-Kader comme un modéré, était excité par lesDerkaauas^. Il avait besoin d'un homme à mettre en avant : cet homme fut Mohiimmed-beu- At)d-AUah, plus connu sous le nom de fiou-*Ma2a. Cet Arabe, d'une incontestable bravoure, mais d'un esprit trèfr-bomé, était bien l'individu qu'il fallait aux Deikaouas. Il se présenta aux tribus des environs d'Orléansville comme le Jfottfay-iSaaS comme celui qui était appelé par Dieu à détruire les chrétîens, et, sous prétexte de punir les tribus qui avaiehi fait leur soumission à la France, il commença par les piller. Soit par la terreur, soit grâce à l'appui des diverses sociétés de Khouàns, soit eniin en caressant diez les masses leurs aspirations vers une intervention divine, il s'éleva, de la position peu avouable de coupeur de routes, à la dignité de chef de partisans. JSous n'avons pas à faire ici l'histoire
1. DerkaouaSj pluriel de Derkaouij secte de Khouans^ plus particulièrement connue par son fanatisme.
2. Mot à mot , maitre de V heure; c'est une sorte d'Antéchrist nssalman*
300 LlNVASlON.
de Bou-Ma2â, nous nous bornerons à rappeler que cet agitateur entretint pendànt quelques mois une révolte formidable dans toutes les tribus situées au sud et au nord de la vallée du Chélif.
Bien qu aucun lieu n existât» et ne pût même exister, entre un homme comme Abd-el-&ader et un liomme comme iiou-Maza, Témir avait pu juger, d'après les résultats obtenus par le prétendu ifoufey- Saay que la pai Ue ne devait pas être abandonnée, au moins sans avoir fait une dernière tentative. Il en prépara le succès en envoyant de tous cùtés des . émissaires porteurs de lettres par lesquelles il réchauffait le zèle attiédi des tribus, et leur annonçait sa prochaine arrivée au milieu d'elles. Les réponses qull reçut lui ayant fait connaître qu'il était attendu avec impatience, il ne lui restait plus qu'à choisir un moment favorable. Le départ momentané du maréchal Biigeaud pour la France parut à Abd-cl- Xader une occasion propice. Vers le milieu du mois de septembre 1845, il franchit la frontière et pénètre dans la vallée de la Tafna. A son nom, qui exerce, comme toujours, un empire magique sur l'esprit des Arabes, l'émotion gagne les tribus. Le colonel Monlaguac sort de Djerna-Ghazuouàt pour protéger celles qui se montre hésitantes; sa petite colonne est taillée en pièces ou faite prisonnière, à Texception de lâ hommes qui parviennent à regagner la place. Ce succès déjà si éclatant est suivi, quelques
jours après, d'un événement unique dans les annales
de nos guerres d'Algérie : un détachement de 200 hommes non^eulement rend les armes à Abd-el- Jvader, mais il les rend sans combat. Dès ce moment, ce n'est plus une révolte partielle, c'est une insurrection générale. En quelques heures, le fruit de cinq années de luttes, de fatigues, de combats, est anéanti : TAlgérie est à reconquérir.
Le maréchal Bugeaud, rappelé immédiatement par les événements qui viennent de se produire, . arrive à la léte de renforts qui portent l'effectif de 1 armée à 106,000 hommes, et organise en quelques jours la résistance et l'attaque. Quinze colonnes sont mises en mouvement, et reçoivent pour mission d*empècher Abd-el-Kader de pénétrer dans le Tell et de le rejeter dans la région saharienne, où elles le poursuivront à outrancè. Mais à ces immenses préparatifs J'émir oppose une sorte d'énergie fébrile. Gourant vers l'est à travers le pays des hauts plateaux, il fait tout à coup un crochet vers le nord, passe entre les colonnes des généraux de Lamori* cière et Bedeau^ et vient porter la révolte dans les montagnes voisines d'Orléansville. Les quinze colonnes qiii le poursuivent se replient immédiatement sur elles-mêmes pour écraser Vennemi en se resserrant; mais Abd-el*Kader lait 50 lieues en deux jours, échappe à trois corps d'armée, évite tout le monde, arrive jusque dans le pays des Issers, dans
302 L'INVASIOK.
Fancien commaiuleineiit de Ben-Salem» et de ce
point menace la Métidja. Surpris dans la nuit du 6 au 7 février 1846 par la colonne dn général Gentil» qui croit n'avoir devant elle que les contingents de Ben-Salem» Témir a un cheval tué sous lui, se trouve pendant quelques instants mêlé à nos soldats, et ne parvient à se sauver que grâce à la simplicité de ses vêtements.
Battu sur lisser, Abd-el-Kader se jette dans la Jùibylie, convoque les montagnards de la rive droite du Sebaou, et les appelle à prendre part à la guerre sainte. Peut-être les eût-il entraînés au lendemain d'une victoire ; au lendemain d'une défaite, la position n était plus la même. La majorité s*étant prononcée pour le parti de la paix, Abd-el-Kader se dirige vers le sud, regagne les hauts plateaux, et tombe sur les Douairs de Tittery, à peu de distance du poste de Boghar. Mais bient6t, poursuivi par le
colonel Camou, il s'enfonce dans le Sahara, où il
est une seccmde fois surpris le 13 mars par la co* lonne du général Jusuf, qui lui tue 70 cavaliers réguliers, enlève ses bagages et plusieurs centaines de mulets. Â la suite de cette dernière défaite, l'émir, dont les mouYcments sont gênés par les blessés qu'iltralne à sa suite, donne l'ordre au khalilah Moustapha-beurTamy , son beau-frère, de rqoindre la deira, dont ce dernier prendra le commandement et où il ramènera tous les invalides. Moustapha doit, dès
LiRVÂSION. 303
son arrivée, loi eoToyer des renforts, que conduira
Bou-llamedi *.
L'insurrection est désormais vaincue^ puisqu'elle est entrée dans sa pér iode décroissante. L'émir est chassé du Teil» et voit le nombre de ses serviteurs réduit chaque jour par la guerre, la misère et la fetigoe. Pendant quelques mois encore, il parvient à se maintenir dans le DJebel-Âmour et le pajs des Oolâd-Naïls, espérant que nos troupes ne pourront le suivre au milieu des steppes sahariennes. Mais nos colonnes, à force de peser sur les tribus qui lui ont donné asile, contraignent enfm les Arabes à dleminder eux-mêmes à Abd-el«Kader dé s'éloigner de leur pays. L'émir reprend alors le chemin du Maroc après une campagne de onze mois, et rentre à sa deïra le 18 juillet 1846 ^. Il ne devait plus remettre le pied sur le territoire de FAIgérie que pour se livrer entre nos mains*
Après cette esquisse rapide â*une guerre qui a déjà duré six ans, on peut se demander ce qu'il
1. Cfest à ce moment que correspond le massacre des prisonniera français de la defins. Nous aTons oru devoir consacrer un chapitre entier à Fliistoîre des prisonniers qui, à différentes
» époques, sont tombés entre les mains d'Abd-el-Kader ; le lecteur yerra dans le chapitre suivanl pourquoi nous en avons usé ainsi.
2, Nous insistons sur ces détails et sur ces dates, parce que nous aurons besoin de les rappeler à roecasion du massacre des prisonniers Irançaia de l^i dma.
&ut le plus admirer, ou de ces soldats intrépides
dans le combat, endurcis à toutes les privations comme à toutes les fatigues, ne se rebutaut jamais, ou de cet liomiue qui, parti du Maroc à la lête de lôOO à 1800 cavaliers, s'ayance, soulevant sur ses pas les contingents des tribus, dont il se fait une arme momentanée, tient en haleine une armée de 106000 hommes, frappe partout où elle nest pas, 3*échappe toutes les fois qu'il est exposé à se heurter contre des forces supérieures, et réalise ainsi le problème qu'il s'est posé dès le principe : ne jamais engager d'action générale, lasser nos troupes et les détruire en détail, soit par le feu, soit par Té-v puisement.
Dix-sept mois séparent encore Abd-el-Kader du jour où il va disparaître, pour l'Algérie, de la scène politique. U est Tiuncu, brisé, réduit, lui et les siens, aux plus cruelles extrémités ; et cependant cet homme de fer, puisant dans sa foi ud^ espérance qu'il sait Mre parlager à ses derniers soldats, réve encore une invasion nouvelle. Mais la diplomatie allait endn agir et forcer Mouley-Abd-er-Rahmàn d'intervenir dans la lutte, conformément aux stipulations du traité de Tanger* Au printemps de Tannée 1847, une armée marocaine, sous les ordres de Mouley-Uachem, neveu de Tempereur, est envoyée pour combattre Abd-el-Kader et le rejeter en Algérie« Surprise la nuit par l'émir, auquel les tribus
LlNVASION. 305
kabyles du Rif^ sont venues prêter leur dppui, Tormée marocaine est mise en pleine déroule, et c'est à grand'peine que Mouley-Hachem parvient luimême à s*échapper«
Mouley-Abd-er-Rahmân semblait tout dispose à accepter cette défaite sans chercher à eu tirer vengeance ; il lui suffisait d*aTOir prouvé son bon vouloir, son intention d*exécuter le traité de Tanger. La France, pensait-il» ne pouvait pas lui demander davantage. Mais le gouvernement venait de se décider à accepter la démission de M. le maréchal Bugeaud, qui demandait à se reposer de ses glorieuses fatigues ; il allait envoyer^ pour le remplacer dans ses fonctions de gouverneur, Tun des princes de la famille royale; cette circonstance excitait le cabinet à en finir avec toutes les tergiversations du Maroc. Ordre fut donc donné au chargé d affaires à Tanger de faire connaître au sultan de Fàs que s'il ne voulait pas exécuter le traité, la France allait se charger de Texéculer elle-même. Une telle me* nace était trop près de la ^ouraée d*Isly pour ne pas donner à réfléchir à Mouley-*Abd-er-Rahmàn, qui, ne craignant rien tant qu*une intervention > française, se décida à envoyer sur la frontière une armée considérable, dont il confia le commandement à deux de ses fils» Mouley-Mohammed et
1. Pâté montagneux situé entre Djema-Ghazaouat et MeUlIa, sur le territoire marocain.
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Mouley-Solimàn* Par suite de qud reviresient lés
tribus, qui, jusque-là, avaient protégé la deira et prêté leurs contingents à l'émir contre les troupes marocaines elles-mêmes, lurent-elles cette fois les premières à se montrer hostiles à Abd-elr&ader? On ne sait rien de précis à cet égard, mais il ne peut 7 avoir nne bien grande témérité à supposer que la promesse d'abandonner la deira au pillage ne fut pas étrangère au changemœt qui se manifesta dans leurs dispositions.
Cependant Fémir ne peut croire an malheur qui Le menace. Lui qui, dans les premiers temps de sa puissance, et alors que toutes les populations le saluaient du titre de sultan, n'a pris que la seule qualité de khalifah (lieuteuant) de Mouley-Abd-er- Rahmàn ; qui, après le traité de la Tafna, a offert de remettre entre ses mains le pouvoir dont il ne se considérait que comme dépositaire ; qui tant de fois a envoyé des présents à ce souverain, et tant de fois a reçu de lui des secours ; lui, enfin, soldat de la guerre sainte, attaqué par un prince musulman, par un descendant du Prophète 1 A ses yeux, un tel acte est impossible ; il y a là une erreur qu'il faut éclaireir. Dans ce but, Bou-Hamedi est chargé par Abd-el- Kader de se rendre auprès de l'empereur du Maroc. Mais à son arrivée à F&s, le khalifah est arrêté et, comme si la mesure prise à Tégard de l'envoyé de Témir n'était pas assez explicite^ Mouley-Abd-er-
Rahmftn, afin sans doute de lever toutes les incer-
Utudes, fait connaître oiiiciellement à Abd^el-Kader c qu'il ne peut lui laisser que Paltemative ou de se remettre entre ses mains» ou de reprendre le chemin du désert. Dans le cas d*ttn refus qu'il ne saurait prévoir, des ordres sont donnés pour l'expulser par la force du territoire marocain. « Abd-el-Kader, après avoir lu cette lettre, se borna à renvoyer dédaigneusement ceux qui la lui avaient apportée : il n'avait plus à espérer qu'en un ellort suprême.
Assurément, rémir n'a pas la prétention de pouvoir lutter au grand jour, avec les lâOO cavaliers et les 1000 fantassins qui lui restent, contre une armée de 36 000 hommes ; mais une surprise de nuit semblable à celle qui lui a si bien réussi, quelques mois auparavant, peut faire tomber entre ses mains Vun des fils de l'empereur et modifier complélement la position. Il réunit donc la population de la dtiriiy lui expose son projet, en fâit ressortir les chances et ranime l'espoir dans le cœur de ces vieilles bandes qui durant tant d'années ont combattu avec lui en Algérie. Un stratagème facilitera d'ailleurs l'exécution de son plan : quelques chameaux enduits complètement de goudron seront amenés par des mains habiles et dévouées le plus près possible du camp marocain ; au dernier moment, le feu sera communiqué à la matière inflammable qui les recouvre, et il compte profiter, soit
de la terreur que peut inspirer à des esprits superstitieux ces machines de guerre d*un nouveau genre, soit au moins de la confusion qu'elles ne
manqueront pas de produire au milieu de tentes dressées et de chevaux épouvantés, pour se jeter avec les siens sur le camp marocain et peut-être faire prisonnier Vun des fils du sultan du Gfaarb. Ce stratagème aurait eu de nombreuses chances de réussite, si Findiscrétion ou la trahison ne l'avaient porté à la connaissance de Tennemi. À la nouvelle de ce qui se prépare, les fils de Tempereur abim* donnent leur camp, dont ils laissent une partie des tentes dressées, et se retirent à quelque distance avec leurs Uoupes. Par cette manœuvre, au lieu d'être surpris, c'est eux qui surprendront les soldats d'Abd-el-Kader au moment où, divisés par le pillage, ils ne pourront présenter une défense utile. Ge plan fut couronné d'un plein succès : Témir perdit 150 réguliers et se vit forcé de battre en retraite pour couvrir sa deïra. Sa contenance, et plus encore le prestige qui Fentourait, empêchèrent les Marocains de profiter de la victoire du 12. décembre et de poursuivre Abd-el-Kadcr et la poignée de soldats qui lui restait.
L*émir, vaiucu, ne perdit point encore courage; il donna des ordres pour qu'on se prépar&tau combat. Mais ce suprême et dangereux eiïort ne devait pas être tenté. Un bruit, en effet, s'était répandu
dans la deïra, qui avait jeté la défaillance dans tous les cœurs et, en un seul instant, anéanti tous les courages : deux des frères d'Abd-el-Kader, Si- Moustapha et Sid-el-UousseIn, venaient de se sou-* mettre à la France et de se rendre au général de Lamoricière. Combattre dans la disposition d'esprit . où cette nouvelle avait jeté ses derniers serviteurs, c'eût été courir au-devant d'une défaite, et une dé-faite, dans les circonstances où il se trouvait placé, eût infailliblement amené la destruction et le pillage de la deïra, peut-être la captivité de sa mère, de ses femmes, de ses enfants. Abd-el-Kader n'osa courir les chances d'une semblable éventualité. Il se décida donc à venir déposer sa deïra, réduite par les récentes défections à environ 6000 âmes, sur le territoire français, entre les mains d'un ennemi qu'il avait appris à estimer. Quant à lui, suivj de sa famille et de quelques cavaliers fidèles entre tous les fidèles, il trouvera toujours le moyen, une fois ce devoir rempli, de gagner le désert. Ici, laissons parler l'auteur principal du drame qui va s'accomplir, le général de Lamoricière. Il écrit au milieu des événements qui se pressent, il les dépeint sous l'impression môme du iiiomcnt.
c Le 21, dit-il, la dtira commence à traverser la Moulouïa pour venir dans la plaine de Trifa. Un combat opiniâtre s'engage; plus de la moitié des fantassins régalîers
et la iiieilleure partie des cavaliers y sout tués; mais le
310 • l'invasion.
jMiBsage s'exécute sans qoe les bagages soienl pUlés* Le
soir, à cinq heures, les fantassins réguliers sont dispersés; la deira a passé le \Lis, est eotiée sur notre territoire; les Marocains cessent de la poursuivre. Abd-ei-Kader seul, à cheval, est en téte de Témigratiou qu'il dirige à travers les sentiers des Msirdas. 11 demande le chemin à l'un des cavaliers de aolre Kaïd qui allait reconnaître les arrivants. Le fait m'est annoncé à neuf heures du soir, le 21. J'apprends en même temps que Témir s'est enquis de la route qu'il peut suivre pour gagner les sources du Kis et les Beni-Senassen. J'étais convaincu, et je ne me trompais pas, que la dêira venait faire sa soumission; mais rémir, suivant le projet qui m'avait été annoncé, cherchait à gagner le désert, i
Le général fait connaître ensuite les dispositions qu'il a prises aiin de fermer à Abd-el-Kader la route des hauts plateaux, Fenvoi du lieutenant Bou* Khouid et d'un peloton de 20 spahi^ avec mission d'occuper le col du Serbous, son départ à deux heures du matin pour porter sa colonne sur la frontière ; puis il continue :
< J'avais à peine fait une lieue et demie que des cavaliers renvoyés par le lieutenant Bou-KhouTa me prévinrent
qu'il était en présence d'Abd*el-&ader et qu'il était engagé; ^ je me portai aussi vite que possible à son secours avec ma cavalerie; il était trois heures du matin. Chemin faisant, je reçus les députés de la daim qui venaient se soumettre et auxquels j'ai donné Vamân (sauf-conduit) au arand trot, en les envoyant à mon camp pour y diercber des lettres. Enfin, quelques instants après, je rencontrai le lieutenant
L'mVÀSlÛN
BoQ-KhouIa qai revenait avec deux hommes des plus dé^
voués à l'émir, et qui était chargé de me dire qu'Abd-eî- Kader, ne pouvant déboucher dans la plaine et suivre son projet % demandait à se soumettre. Bon-Rhouïa avait caufi6 lui-même avec l'émir, qui lui avait remis une feuille de papier sur laquelle il avait apposé son cachet, et sur laquelle le Teat, la ploie et la nuit l'avaient empêché de rien écrire* n me demandait une lettre A*agnân pour lui et ceux qui l'accompagnaient.
c II m'était impossible d'écrire par la même raison qui B^était opposée à ce que Témir pût le faire» et, de plus, je n'avais pas mon cachet. Les hommes voulaient absolument quelque chose qui prouvât qu'ils m'avaient parlé. Je leur remis mon sabre et le cachet du commandant Bazaîne en leur donnant verbalement la promesse é'ûmân la plus 80« lennelle. Les deux envoyés de l'émir me demandèrent de les faire accompagner par Bou-Khouïa, que je fis partir avec quatre spahis. Tout cela se fit en marchant. >
Nous interrompons ici la narration du général de Lamoricière pour faire connaître ce qui s'était passé, (lu coté d'Abd-cl-Rader, lorsqu il avait vu le col du Kerboos occupé par nos troupes/
Aux preuiiers coups de feu échangés entre son avant-garde et les s^abis qui défendaient le col, Témir s'était empressé de se porter en avant pour s'assurer par lui-mAme de la situation. A peine s'en est-il rendu compte à Faide des éclairs produits par
1. On verra bientôt H. le général de Lamoricière avouer le contraire à la tribune, et déclarer qv^û ne dépendait que d'Abdèl-Kader de gagner le déseit.
Digitizeci
31â L'INVASION.
la fàsiUadet qu*il retourne en tonte hâte vers les
siens, réunit autour de lui les deux klialifalis qui lui restent, Sy-Moustapba-ben-Thamy et Sy-Kaddour^ Ould-Sidi-Embarek; ses aghas, parmi lesquels figure Bou-Kltkha, Fun de ses plus Taillants hommes de guerre. Dans ce moment solennel, il les consulte nne dernière fois sur la décision à prendre. Il fait une nuit noire, le vent souffle, la pluie tombe, et, au milieu de robscurité qui les entoure, c'est à la voix que se reconnaissent les membres de ce suprême conseil.
Abd-el-Kader commence par rappeler aux siens le serment qu'ils lui ont prêté à Médéah, le 15 novembre 1839, à la veille d,e la déclaration d'hostilités, rengagement qu'ils ont pris de ne jamais l'abandonner, quelles que fussent les pertes ou les souffrances qu'ils eussent à endurer, puis il continue :
« Ce serment que vous m'aviez prêté et que vous avez tenu vis-à-vis de moi, il était de mon deroir de le tenir vis-à-vis de vous. Telle est l'explication de ma résistance alors que tout espoir était déjà perdu; j'ai voulu qu aucun musulman, grand ou petit, ne pût m'accuser de tous avoir demandé un engagement que je n'aurais pas rempli moi-même vis-à- 7is de TOUS, et dire que je n'ai point tout fait pour assurer le triomphe de la cause de Dieu. Si vous voyez quelque chose qu'il me reste à tenter, dites-
le; si vous ne voyez rien» je vous demande de me
dégager du sèment que je vous ai prêté mentalement le jour où j'ai réclamé solennellement le vôtre.
— Nous rendrons témoignage devant Dieu que ta
as fait pour sa cause tout ce qu'il était possible de faire. Au jour du jugement ^ Dieu t'en tiendra
compte.
~ Puisqu'il en est ainsi, nous n'avons plus qu'à choisir entre trois partis ; ou forcer le col du Xerbous, et passer sur le corps des cavaliers qui le gardeutt mais, eu admettaut que nous triompiiions, ce combat ne tranchera pas la question, car les Fran* çais ne peuvent être loin; ou chercher un sentier qui permette jaux fantassins et aux cavaliers les mieux équipés de traverser la montagne : mais dans ce cas, les femmes^ les enfants, les blessés ne pour* rout nous suivre et ils tomberont au pouvoir des chrétiens; ou enfin nous soumettre. »
Abd*el«Kader est interrompu à ces mots :
« Périssent tes femmes et les nôtres, périssent tes enfants et les nôtres, pourvu que tu sois sauvé, * car toi, tu es la tète, tu es notre sultan, lu es notre maître à tous, et toi seul peux reprendre les combats de Dieu ! »
Seuif nous insistons sur ce mot, Abd«-el-Kader
exprima une opinion différente :
« La lutte est finie, leur dit-il» résignons-nous*
314 iL'iNVASION.
Dieu est témoin que nous avons combattu autant que nous Tavons pu -, s'il ne nous a pas donné la victoire, c'est qu'il a touIu que les chrètieiis Ausent maîtres de nos contrées. Dès lors, peu importe que je reste dans ce pays; que pourrais-je faire désormais pour la cause que nous avons défendue ensemble? Ck)mbattre de nouveau? je serais vaincu et les Arabes verraient augmenter leui s souilrances. D'ailleursles tribus sont fatiguées de la guerre; elles n^entendraient plus ma voix. Il faut donc nous soumettre. La seule question est de savoir s'il est préférable de nous livrer entre les mains des chrétiens, ou entre celles de Mouley-Abd^-fiàhmAn. Vous pourrez faire à cet égard ce que vous jugerez le plus convenable. Quant à moi, je préfère mille fois me confier à ceux qui m ont combattu qu'à 1 iiomme qui m'a trahi. Notre situation est mauvaise ; nos demandes doivent^tre modestes comme elle. Je me bornerai donc à rédaroer mon envoii celui de ma famille et de ceux d'entre vous qui voudront me suivre sur une terre musulmane. »
Quelques-uns ayant élevé des doutes sur Texécution d'une semblable convcnlion :
< Ne craignez rien, reprit Abd-et-Kader^ la parole d'un Français est une. Ou ils ne la donneront pas, et alors nous verrons ce que nous aurons à dé* cider ; ou ils la donneront et la tiendi ont. Rappelez-vous d'ailleurs comment ils ont agi avec mon
ancien khalifah, Ben-Salem*. Ce qu'ils ont fait avec Ini, ils le feront avec moi.
— Sultan^ répondirent les chefs, que ta volonté soit fai|e. »
C'est à ce moment que l'émir avait envoyé ses deux premiers députés au général de Lamoricîëre. Quand Us furent de retour» le conseil s assembla de nouveau pour délibérer. On fit remarquer à Abd-el- Kader que la promesse était verbale ; que tout en reconnaissant ce qu'il y avait de valeur dans la repense du général, appuyée de l'envoi de son sabre et du cachet d'un de ses lieulcnaiits, cependant la décision que l'on allait avoir à prendre était assez grave pour exiger certaines gai anties qu'il serait prudent de réclamer.
L*émir se rendit à ces observations, et députa de^ nouveau au général de Lamoricière les deiix chefs qu'il lui avait déjà envoycs/Gette fois, la pluie ayant
1. Au moia de février 1847, Sid-Ainned-ben-Salem , khalifah du Sebaou, avait fait sa soumissioii, i condition qu'il serait transporté en Orient avec sa famiUe et tous ceux qui Toulaient raccompagner. Le maréchal Bugeaud ayant souscrit à cette con* dition, mit à la disposition de Tancien khalifàh un bâtiment de l'État, qui alla le prendre à Dellys. Au moment de s'embarquer, iicii-Saiem écrivit une lettre à Abd-el-Kader pour se justifier du parti qu'il avait pris. Dans cette lettre, il se louait beaucoup de la manière dont la France avait tenu sa promesse; il engageait enfin son ancien maître , dans le cas où il se verrait réduit à imiter son exemple , à avoir confiance dans la parole des Fran» çais. Cette lettre avait fait sur l'émir une grande impression.
cessé, il avait pu les charger d*une lettre. Reprenons ici la narration du général» car nous allons y
rencontrer deux phrases importantes :
« BoQ-Khouïa me rapporta mon sabre et le cachet du
commandant Bazaine, et, en outre, une lettre de l'émir qui est dû récriture de Mouslapha-ben-Thamy. Je voua adresse (au duc d'Aumale) copie de la tradacUoD de cette lettre, ainsi que de la réponse que j*y ai faite. J'étais obligé de prendre deâ engagements; je les ai pris^ et j'ai le ferme espoir que Votre Altesse Royale et le gouvernement les ratifieront» si l'émir se confie à ma parole. »
Mais» au milieu des événements qui se pressent, le
général de Lamoricière n'a pas le temps d'envoyer à M. le duc d'Aumale les deux copies qu'il lui annoucc, et aussitôt il ajoute un post-scriptum :
c Je monte à cheval à l'instant pour me rendre à la déira. Le temps me manque pour joindre ici les copies de la lettre
que j'ai reçue de Témir et de celle que je lui ai répondue. 11 me suffit de vous indiquer que j'ai uniquement promis et eiipulé que Témir et sa famille seraient conduits à Saint- Jean-d'Acre ou à Alexandrie. Ce sont les deux seuls lieux que j'aie indiqués; celaient ceux qu'il désignait dans sa demande et que j'ai acceptés. »
En présence d'une siipulation semblable, l'émir n'avait plus à hésiter. Plein de confiance dans l'engagement que renfermait la lettre du général de Lamoricière, il se dirigea vers le marabout de Sidi-
Brahim, accompagné de quelques chefs restés fidèles à son malheur, et suivi à peu de distance par sa famille. Il y fat reçu par le colonel de Monfauhan avec les égards dus à une aussi grande infortune et à un aussi grand courage. Ce jour-là, pour la première lois, des soldats français rendirent les honneurs militaires à celui qui venait d'être pendant quinze ans le sultan des Arabes I
Après avoir demandé et obtenu l'autorisation de faire une dernière prière dans ce même marabout de Sidi-Bi ahim, témoin, deux années auparavant, de l'un de ses plus éclatants triomphes, et encore sillonné des traces de la lutte, Abd-el-Kadcr lui dirigé sur Djema-Ghazaouàtt où le duc d'Aumale venait de débarquer.
A six heures du soir, dit le Moniteur algérien, Abd-el- Kader arrivait avec le lieuteoant général de Lamoricière, le
général Cavaii^nac et le licuîenant-colonel de Buauloil, et il était introduit auprès de Son Altesse Royale. •
Après un iostaut de silence, il prononça les paroles suivantes t
<t J aurais voulu iaire plus tôt ce que je fais aujourd'hui , j*ai aUendu Theure marquée par Dieu. Le général m*a donné une parde sur laquelle je me suis fié ; je ne crains pas
qu'elle soit violée par le fils d'un grand roi conmie celui des Français. »
Son Altesse Royale confirma par quelques paroles simples et précises la parole de son lieutenant.
Une dernière cérémonie eut lieu dans la matinée du lendemain.
3fê L'OfVASlDK
ka noneiii où Soq AlttHe Royala reoInU d'Hué rofw qu'elle avait passée, Pex-sultan s*esl prémté à dieval et,
entouré de ses principaux chefs, a mi» pied à terre à quelques pas du prince*
« Je TOUS offre, a-t-il dit, ce cheval, le dernier que f aie monté. (Test m témoignage de aia graUlude, et je désire qu'il vous porte bonheur.
^ Je Taccepte, a lépooda le piiDce, comme im hommage rendu à la France, dont la protection vous couyrira désor* mais, et comme ua signe d'oubli du passé. »
Nous venons de citer les documents officiels qui ont trait à la soumission d'Abd-el-Kader; écoutons maintenant Témir raconter au premier évèque
d'Alger les faits qui ont précédé et suivi ce grand événement :
c Depuis trois ans déjà, je ne combattais plus dans Tespoir de voir iinir heureusement pour moi et les miens la lutte qui avmt commeneé au mots de novembre ISdO. Mate jo croyais n'avoir pas encore suffisamment acquitté ma
dette envers mon pays, cl je redoutais jusqu'à l'apparence d*ttn reproche de la part de mes coreligionnaires et de tous ceux qui| au commencement de la guerre^ avaient mis en mai leur confiance et m^avaiont juré de ne pas m*abandonner*. Depuis environ le même temps, diverses propositions m'avaient été faites, qui toutes avaient pour but de me convier à déposer enfin les armes en retour de conditiona à peu près semblables à celles du 22 décembre dernier*»