‹ AbdelKader, sa vie politique et militaireChapitre 41 sur 48 · Trois iieures de Taprès-midi environ · texte numérisé non relu

Trois iieures de Taprès-midi environ

396 ABD-ËL-KADEH À PARIS.

« Mon Seigneur, je voud prie de ne pas me juger

d'après vos tisagcs que je ne connais pas, car je buis un étranger, mais d'après les miens. Peut-être, au point de vue des habitudes françaises, vais-je commettre une faute; au point de vue des nôtres, il n'en est pas ainsi : je demande à être jugé d'après les miennes, et à vous adresser quelques mois* »

Abd-el-Kader, donnant alors la forme du discours aux pensées consignées dans l'acte sur lequel il nous avait coubulté le matin, en reproduisit le sens; puis il ajouta :

a Gi âce à votre générosité, je vais pouvoir aller vivre sur une terre musulmane; mais les paroles s'envolent, et pour leur donner un corps, j'ai déposé mes promesses dans l'acte que je remets entre vos mains. »

Le Prince ût connaître à Abd-el-Kader « combien

il était touché d'une déiiiurche aussi spontanée de sa part; que, préférant s'en rapporter à son honneur, il ne lui avait pas demandé de serments à Amboise; il ajouta que ce que l'émir venait défaire prouvait qiril avait eu raison. »

Celle visite d'Abd-el-Kader à son libérateur présenta un spectacle touchant : celui de la reconnaissance prenant toutes les formes et pourtant impuis«> sanle à s'élever juscju à la hauteur du sentiment qu'elle s'eilorçait d'exprimer. Cette reconnaissance, qui n'en comprendrait la grandeur en se rappelant

ÂBD^^EL-KÂDER À PARIS. 397

tout ce qu'avait souffert Téinir pendant une détention de cinq anuées M

Nous ne suivrons pas Abd-el-Kader dans les détails de sa vie publique à Paris. Qu'il nous soit per* mis seulement de faire exception pour certains faits, qui nous paraissent de nature à faire apprécier son cœur et son génie.

Âbd-el-Kader avait déâré visiter le tombeau de FEmpereur. On s'était empressé de satisfaire à ce vœu, et, par la même occasion, de lui faire voir l'hôtel des Invalides. La visite se terminait par celle de rinfirmerie. Dans le dernier lit de droite se trouvait un vieux soldat malade, qui néanmoins avait . tiouvc la [orce de se lever siu: son séant, et de se découvrir sur le passage de cet autre glorieux soldat qui passait devant lui. L'émir s'approcbant aussitôt du pauvre infirme, lui prît la maiù, et s'adressant aux personnes qui Tentouraient :

« Je sortirais, dit-il, complètement heureux de cet hôtel des blessés (dur eî'medjrouhhin), parce que j'y ai vu le tombeau du sultan Napoléon et que j'ai touche à Fépée qu'il portait dans les combats, si je n'emportais avec moi la pensée que je laisse dans

U Le prince Loub-Napoléon jayani demandé à Abd-el-Keder des nouvelles de sa vieille môre Zébra : « Le 1 S octobre, répondit l'émir, ma mère marchait appuyée sur un bâton; le 17 , elle

avait oublié qu'elle s'en fût jamais servie. » C'était le kij i[u'Abdel-K.ader avait été rendu à ia liberté.

eet asile des itamia^s qui y soi^ ou par JDOoimi par les miens, »

C'est ea quiltaul les Invalides que Témir demanda à être conduit chez Mgr Sibour» mhevêque 4e Paris.

c J'ai voulu, dit-il en l'abordant, porter à Tun de» principaux cliefs de la religion des duréiiens o^es remcrcîinents pour le bien qu'ont fait à moi, à ma lamille et à mes compagnons, les sœurs qui uni soulagé & Amboise nos douleurs et nos iuBnniÉés. Ce sont de saintes femmes que je prie Dieu de ré^ compenser, dans rimpoissance où je suis de le faise moi-même* »

Abd-èl-Kader ne se doutait pas alors qu'il pourrait, quelques années apics, payer sa dette de reconnaissance envers les religieusea d' Amboise m protégeant leurs sœurs à Damas.

Un deniier épisode du séjour de rémir à Paris perHiettra de juger Thomme qui nous a combattus pendant quinze années. Abd-el-Kader, qui venait de visiter le Musée d'artillerie, devait aller à rimprimerie impériale. L'Imprimerie avait vouia frapper l'esprit de l'h^ qu'elle allait recevoir ; ses plus habiles ouvriers avaient été employés à décalquer» sur l'original même, Tacle remis par l'émir au prince Louis-Napoléon , lors de sa visite du 30 ocloi>re. GcUe pièce avait, en outre, été composée en caractères mobiles de manière k pouvoii' être tirée

au Dioyen (l*une presse mécanique puissante. Abd- «l*Kader« parvenu dans tes ateliers, fut d'abord conduit devaiil la presse uulographique qui reproduisit instantanément à ses yeux, et de maniène à défier rœil le plus exercé, sa dcclaialion au Prince, n exprima sans doute quelque étonnement de c^te perfection dlniitation; mais, après tout, ce n'était là qu'un tour de force qui frappa médiocrement son imagiiiaiiua. Il en fut tout autrement lorsqu'il parvint dans l'atelier des machines. Quand on lui eut expliqué avec quelle rapidité, à l'aide des petits caraelères qu'il avait vus, des ouvriers habiles £iirmaient des mots, puis des lignes, puis des pages ; commentées pages, réimies dans des formes, étaient soumises à une machine qui, en une heure, pouvait • foire le travail d'un individu qui écrirait pendant soixante mille heures, c'est-à-dire pendant treize ans, en admettant un travail de àouz€ heures par jour; comment, remises à radminisliatiou des postes et U*ansportées par les chemins de ier, tes feuilles parvenaient en seize heures à deux cents lieues de distance, il demeura comme atterré. Ce fut alors qu'à ceux qui lui demandaient ce qu'il pensait d'un smblable instrument, il fit cette réponse vraiment extraordinaire de la part d'un homme qui« ayant toujours vécu en dehors de noUe civilisation, paraissait devoii* peu comprendre la puissance de la presse :

400 ABl>"Ei.-KADER À PARIS.

« J*ai va hier, dit-il, la maison des canons avec lesquels ou reaverse les remparts (Musée d'artillerie); je vois anjourd'hui la machine avec laquelle on renverse les rois* Ce qui en sort ressemble à la goutte d*eaa venue du ciel : si elle tombe dans le coquillage entr*ouverty eiie produit la perle; si elle tombe dans la bouche de la vipère, elle produit le venin. »

De telles pensées exprimées par dételles paroles peuvent donner une idée de Thomme que nous cherchons à foire connaître ; mais, pour bien le juger, il eût Idllu le voir en présence de tous les personnages qui, chaque matin , pendant quinze jours, sont venus saluer Tancien prisonnier d*Âmboise. Parlant de guerre avec les généraux qni ravalent combattu; de science avec les savants; avec les hommes d*État, de ce qu^il avait fiait comme organisateur, il trouva pour chacun d*eux un mot agréable, une réponse parfaitement adaptée à sa si* tuation et à celle de son interlocuteur. Ët, puisqu'il nous a été donné de servir d'intermédiaire à un cer* tain nombre de ces conversations, qu'il nous soit permis d'en appeler au témoignage des trois cents visiteurs qui ont été reçus par Témir, et de les prendre à témoin qu'à pas un d'entre eux il n'a fait une réponse que ïon pourrait quaiiiier d'insigniiianle. Cette série de perpétuels à-propos se prolongeant pendant quinze jours, s'adressant à des personnes

dont OU ne pouvait lui expliquer la position qu*en

quelques mots Irès-courts, consUlue l'un des côtés les plus extraordinaires sous lesquels nous soit

apparu cet homme déjà si extraordinaire à tant de titres ^

Mais de toutes les visites qu'il reçut, celle à laquelle Abd-el-Kader se montra le plus sensible fut sans contredit la visite que lui firent cinq de ses anciens prisonniers de la deïra, qui se trouvaient aloi s à Paris. Nous ne nous rappelons pas le nom de ces cinq personnes ; nous nous souve* nous seulement que parmi elles se trouvaient M. le capitaine Larrazet, un gardien du jardin des Tuileries et un soldat de la garde municipale nomme Michel. Ce dernier, qui allait être réformé pour cause d'infirmités, nous priait d'intervenir auprès

de rémir pour qu'il remmenât comme domestique à Brousse! Tous ces hommes qui avaient été prisonniers pendant deux ans étaiml venus renier^eier Abd-eUKader des bons traitements qu'ils avaient éprouvés durant leur captivité, tant de sa part que de la part de sa famille* L'émir fut profondément touché de cette démarche. £n y faisant allusion, il nous disait :

1. Une dame demandait à Abd-el-Kader Tautorisation de venir le rcTOir lorsqu'au 2 décembre suivant il ferait un second voyage à Paris : « Ce n'est pas vous qui me le demandez, répondit l'émir, c'est moi qui vous le demande. »

408 ABO^BL-KASSR A PABKk

< Les Français sont bons et jusies. »

Le lendemain de sa visite à Tlmprimerie Impériale, Abdoel-Kader fut admis à prendre congé du prince Louis-Napoléon, avant de retourner à Amboise, où il devait attendre que les préparatifs nécessaires eussent été Mis pour le rei^toir à Brousse. Dans cette entrevue, le Prince annonça à Âbd-el- Kader qu'il avait commandé nn salure qu'il hii des* tinait ;

« Hais j'ai voulu^ ajouta le Prince, qu'il fAt digne de vous, et, je le regrette, malgré la diligence des ouvriers, je ne pourrai vous le remettre avant votre départ pour Brousse. Il vous parviendra par Tintermédiaire de mon ambassadeur à Constantinople. Ge sabre, Abd-el-Kadcr , je vous le donne, sûr que vous ne le tirerez jamais contre la France. * . Gette arme magnifique, d'une valeur de 15000 fr., parvint à l'émir un mois après son arrivée à Brousse. La lame remonte au temps des Beni- Abbas ; la poignée est enrichie de pierreries, et sur le fourreau sont écrits ces mots ; le suUan lion III à V émir Abd'el'Kader-hen^Mnhhi-ed-IHn. Décembre 1Ô52. Hais ce qui avait touché cette nature d'élite, c'était moins la beauté de l'arme que le choix du présent. Abd-el-&ader, au moment de sa soumission à la France, avait remis à M. le duc d^Aumale son sabre et le cachet, signe du commandement ; en rendant Témir à la liberté, le prinise'

AïkD-EL-KADER À PAIOS, 403

Louis-Napoléon lai doDDait une aime de même

nature que celle dont il s'était dessaisi*

de lendemain, Abd-eKKader partait pour Am<boise» et faisait parvenir à son libérateur une de^ niandb dans laquelle il soUicitaie Tautorisation de revenir à Paris pour l'époque de la proclamation de rEmpire.

Ses compagnons, qui avaient appris par des lettres de Fémir Taccueil qui lui avait été fait à Paris» s'apprêtaient à fêter son retour à Amboisc. Abd-ei- Kader trouva donc réunis sur le seuil de la grande porte du château les principaux chefs associés à sa favtune. Mais se bornant à saluer de la main ses deux khaliiahs Sid-el-liadj-Mouslapba-ben-Thamy et Sy-Kaddour, il courut au-devant de sa vieille mèreZuhra^ qui raltendaità la porte de son appartement.' Après ravoir embrassée avec émotion sur les deux épaules, il se prosterna humblement à ses pieds^ Zohra s*empressa de relever son fils et de le conduire dans le salon d honneur, où elle lui demanda la narration drconstanciée de son voyage. Ahd-el-Kader fit asseoir sa mère, et, se tenant debout devant elle, satisfit à sa demande avec tous les signes d'une respectueuse soumission. Au récit

de la réception faite à son fils, le visage de Zobra

se mouilla plusieurs fois de larmes. A peine sa nar-

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