‹ AbdelKader, sa vie politique et militaireChapitre 8 sur 48 · Goum, cayalerie irrégulière · texte numérisé non relu

Goum, cayalerie irrégulière

Arabes. Us le connaissaient déjà pour un brillant

cavalier, ils venaient de le voir vaillant soldat. Désormais ils n*estiniaient plusi seulement le fils de Mahlii-ed-Dln à cause de son origihe; passionnés pour le courage, c'est maintenant à cause de sa valeur qu'ils honoraient Abd-el-Kaden

Les combals des 16 et 23 octobre offrirent au futur émii roccasion de se distinguer de nouveau; ceux des 10 et 11 novembre mirent le comble à sa renommée comme guerrier. On Tavait vu, riant avec le danger, se précipiter maintes fois sur le passage des obus qui ricochaient auprès de lui, et accueillir par des railleries les signes de terreur de ses compagnons d'armes; on l'avait vu encore, dans un moment où tous les siens fuyaient, s'avancer calme au secours de son neveu Sy Thaïeb , qui, frappé à mort, courait le danger de tomber entre nos mains, descendre de cheval et enlever le blessé sous un feu terrible. Lu valeur déployée par Abdel*Kader dans ces derniers combats excita d'autant plus l'admiration des Arabes, qu'ils éprouvent, et qu'ils éprouvaient surtout au commencement de la conquête, une terreur superstitieuse pour les projectiles creux*

A part les moments où la haine du nom chrétien, ralliant les tribus divisées, les amenait à attaquer nos avant-postes, le désordre continuait à régner dans Tancien beylik d'Oran. £n effet, si Mabbi-ed-*

Din parvenait, an nam de la religion, à obtenir momentanément le concours de contingents nombreux et à les lancer contre nous, il n'était pas asses

puissant pour fkire taire toutes les rancunes et pour réprimer les espérancefs de chefs, qui, forcés par ropinion publique de répondre aux appels du raaraboat, n'étaient plos occupés, une fois rentrés chez ( lîx, qu'à se disputer les lambeaux d'un pouvoir incertain. Dans de telles conditions, la guerre intestine devait ôtre la règle pour ce malheureux pays; les moments de calme, l'exception.

Nous avons va les efforts qui avaient éfé faits par les chels les plus intelligents ou Ic;^ moins ambitieux pour amener la fin de cette situation déplorable; nous les avons vus s'adresser d*abord au sultan de Ffts, puis accepter Tautorité de Ben-Nouna, enfin supplier Mahhi-ed-Dln de prendre le pouvoir qu'ils loi offraient. Le refus du marabout n'ayant tait qu'empirer Tétat général des affaires, les chefs des Haichems et des Beni-Amers résolurent de renouveler auprès de lui leur preiDÎère tentative. Ils se rendirent donc au dotiar de lUiesibia, et, dans une longue conférence avec Mahhi-ed-Dîn, ils lui représentèrent la position déplorable du pays, la nécessité démettre fin à tous les désordres, de substituer le pouvoir à ranarchie, la loi à la force brutale ; ils firent valoir à ses yeux l'intérêt de la religion et Tadjurèrent, au nom de Dieu, de prendre en main

la ctose de la guerre sainte, qui, pour être poui^suivie avec avantage, avait besoin d'une direction unique ; ils lai déclarèrent enfin qu'en cas de nonacceptation de sa part, ils le rendraient responsable devant Dieu et devant tous les musulmans des malheurs qui en résulteraient.

Mahhi-ed-Dtn fut insenâble à ces nouvelles sollicitations :

« Je suis trop vieux, leur dit-il, pour accepter le

fardeau du commandeinciit. Voyez, ma barbe est blandie, mes forces ne répondent plus aux nécessités de la situation. Ce qu'il vous faut, c'est un chef jeune, actif, brave, intelligent, qui sache et puisse mener les tribus à la guerre sainte : ce chef, je ne puis Tètre.

— Eh bien ! s'écrièrent les principaux des Hachems et des Beni-Amers, puisque tu ne veux pas nous commander, donnerons pour sultan, non pas ton fils ainé, qui n'est qu'un houime de livres, mais le fils de Zobra, qui est un homme de poudre/»

A cette demande, Mahhi-ed-Dîn répondit par des larmes. Sans. doute la proposition qui lui était faite flattait sou orgueil de père, mais, s'il l'acceptait, dans quds hasards il jetait ce fils, objet de toutes ses préférences 1 Quel avenir plein de dangers il lui réservait, au lieu de la vie calme et heureuse qui semblait Tattendre! ApiCî> quelques moments d'incertitude, l'amour paternel fit taire tout autie sen-

timent, et la réponse de Hatahi-ed-DIn se traduisit

par un relus : Abd-el-Kader était trop jeune pour assumer une tâche aussi difficile; les Arabes nec<mseii tiraient pas à lui obéir; lui- m ô me, comment parviendrait-il à les rallier, à briser la résistance des chefs qui se disputaient le pouvoir? Son fils était sans doute un brave cavalier, un vaillant soldait» dont il était fier; mats jusqu'aux derniers combats, il avait passé sa vie dans là lecture des livres saints et n'avait point appris la science de commander.

La journée entière se passa au milieu de ces sollicitations, d'une part, de ces refus, de l'autre. Le soir venu, on se sépara, eu renvoyant au lendemain la suite de cette importante conférence, qui avait lieu le 21 novembre 1832.

Le lendemain, les mêmes chefs se réunirent dans la tente de Mahhi-ed-Din; une foule immense et inquiète Tentourait, car le but de cette réunion ayant transpiré, les Arabes étaient accourus de tous côtés afin de connaître la décision qui allait être prise. Toutefois, aux cliefs qui avaient prispartaux discussions de la veille était venu se joindre un dernier dont rinfluence allait être décisive sur la résolution de l'assemblée : c'était Sidi-el-Arrach, marabout centenaire, dont le nom était entouré d'un respect presque égal à celui de Mahhi-ed-filn. Il déclara que, dans un rêve, il ayait vu Abd-el-Kader assis sur un siège d'honneur et rendant la justice.

Or, il se trouva que Mahhi-ed-Dtn avait eu également un songe analogue : Sidi Abd-el-Kader-ged- Djilaly lui était apparu dans son sommeil, et, après lui avoir rappelé la prophétie faite à Baghdad, il avait ajouté : *

«Ton fils, ou toi, devez être sultan des Arabes. Si « tu acceptes le pouvoir pour ton propre compte, « ton fils mourra; si lu raccepiespour lui, lu mour- « ras bientôt» > m

Eu présence de celte coïncidence de rêves, que BOUS ne discutons pas, mais qui ne saurait paraître étrange chez un vieillard dont l'esprit a été occupé toute une journée d'une affaire aussi graTe, la résistance de Mahhi-ed-Dîn cessa. Il fil appeler son fils, et après lui avoir exposé la demande des Hachems et des Beni-Amers :

c Si tu étais appelé à commander aux Aralies, lui dil-il, coiiiment les gouvernerais-tu?

— Le livre de la loi à la main, et, si la loi me For donnait, je ferais moi-même une saignée derrière le cou de mon hrère. »

A ces mots, qui devaient résumer toute la conduite politique d'Abd-el-Kader vis-à-vis du peuple arabe, mais qui faisaient connaître e*n même temps la nécessité d'un gouvernement juste et sévère dans les circonstances où Ton se trouvait, Mahhî-ed-Dln s'appuya sur Fépaule de son fils, sortit de la tente, suivi de tous les chefs qui depuis deux- jours avaient

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pris part aux délibérations, et, présentant Abd-el- Kader à la foule assemblée :

« Voici» dit-il, le sultan annoncé par les proj^é- « ties : c*esi le fils de Zohra, Obéissez-lui comme yous « m'obéiricE à moi-même. Que Dieu vienne en « aide au sultan 1 »

Une immense acclamation répondit à ces paroles du marabout. Aussitôt Abd-ei-Kadèr, montant à cheval, parcourut, au mUieu des cris d'allégresse, les flots d'une fouie en délire se précipitant sur ses pas, baisant ses mains, ses jambes, ses étriers, ses vêtements, et faisant retentir les airs de ce cri que Mahhi-ed-Dîn avait proféré une première fois :

Allah imores-'sauUén! (Que Dieu vienne en aide an

sultan !)

Abd-ei-Kader avait alors vingt-quatre ans.

Soumission de Mascara. — Le djehddL — Premiers actes de gou- Temement. — Refus des chefs de reconnaître Abd-el^Kader. — 11 les combat. — Blocus d'Oran. — Le kadhi d'Arzew. — Attaque d'Oran. — ' Le général Desmich^ à Onm. — Prise de Tlemseo. — Mort de Mahhi-ed-Dio.

Abd-el-Kader vient d*ëtre prodamé sultan ; mais

par qui ? par trois tribus assemblées. Sou pouvoir est donc encore bien restreint. Gomment ta-t-il l'a-grandir ? Comtueut cet homme qm^ au moment où il est appelé au pouvoir^ possède seulement une somme de i boudjoux (3 fr. 50; attachée dans le pan de son bournous, arriyera-t*il à faire face aux dépenses d'un gouvernement réguUer? Comnienl par* ¥iendra-t*il à briser la résistance de chefs rivaux, à donner des lois aux deux Liers de l'Algérie, à lutter enfin pendant quinze ans contre une armée que

la France se yerra forcée de porter au chiffre effrayant de 106 000 hoDimes? C'est là assurément une étude digne de Fattention de Thistoire, et qui ne sera pas sans quelque utilité pour ceux qui écriront un jour celle de l'Algérie.

Afin de bien saisir le point de départ d'Abd-el- Kader, rappelons quelle était la situation de la province d*Oran à la fin du mois de novembre 1832.

Cinq influences principales se partagent le pays : à Test, c'est celle de Sy-el-Aribi qui s'exerce dans la portion voisine du Ghélif; à Touest, c'est Ben- ISouna, maître de Tlemsen, qui est parvenu à se faire nommer khaUfah (lieutenant) du sultan du Maroc; au nord , et dans toute la purliun placée dans le voisinage d*Oran, c'est Moustapha-ben- Ismaïl et son neveu El-Mezari, anciens chefs du makhzm turc; au sud, c'est Ël-Ghomary» eheilûi de l'importante tribu des Angads; au centre, enfin, règne Tinfluence de Mabbi-ed-Dln. Encore» au milieu de ccLLe division des pouvoirs, ne comptonsnous pas rimportante ville de Mascara, qui s'est constituée en petite république, et se gouverne à l'aide d'une djema (conseil) choisie parmi les habitants notables.

Tels sont les premiers obstacles qu'Âbd-el-Kader voit se dresser devant lui. L'un d'eux doit, il est vrai y non-seulement disparaître, mais encore se

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changer pour lui en appui : c'est Mascara. A peine, en effet» la population de cette ville a«t-elle eu connaissance des événements qui viennent de s'accomplir dans la plaine de Gtiris que, gr&ce aux incita* lions de Sid-Aly-el-Iesir, elle reconnaU le nouveau sultan et lui adresse des députés* Dans les circonstances où. se trouvait place i'éaiir, l'acte de Mascara était un événement considérable : désormais le gouvernement d*Abd-el-Kader avait un centre, le jeune sultan une capitale. Abd-el-Kader se hâta d'en aller prendre [jossession.

Le premier soin de Témir, en arrivant à Mascara, fut de se rendre à la mosquée pour appeler les bénédictions de Dieu sur l'œuvre qu*il allait entreprendre. Une foule immense Ty suivit, acclamant le sultan, de qili elle espère la cessation des maux auxquels le pays est en proie depuis bientôt trois années. Mais Abd-ei-Kader n'est pas enivré par ces cris de joie ; il ne songe qu'au but qu'il poursuit. Il a compris que, pour anéantir les résistances des grands et celles des tribus makhzen^ il lui faut chercher un appui dans les masses/ c'est-à-dire dans les tribus hostiles aux anciens représentants du gouvernement turc; que, pour obtenir cet appui, il est nécessaire de donner satisfaction au vœu qu'elles Ibruient unanimement : la guerre sainte, vœu contre lequel s'efforcent en vain de lutter les chefs qui, préoccupés seulement de leurs intérêts, se dis-

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putent le pouvoir. Sous Finfluence de ces pensées,

le iils de Malilii-ed-Dîn, après avoir accompli sa prière, monte dans la chaire sacrée d*où les fidèles sont habitués à eiUeadre la khotba. C'est pour la première fois qu'il va parler en public ; il est ému, mais bientôt son émoliou passera dans l'auditoire. Abd-el-I^ader commence par rappeler les faits qui ont eu lieu depuis deux ans dans l'ancien beylik de l'ouest; l'occupation d'Orau par les chrétiens, la nécessité de purger de leur présence une terre musulmane, d'enlever les populations à un joug impie; il peint les dangers que court la religion, montre que les Français sont impuissants, puisqu'ils se tiennent enfermés derrière leurs remparts; dès lors il suflit d'un effort pour les expulser de la province. Mais, pour que cet efiEort soit couronné de succès^ il est nécesbaii e que tous, oubliant leurs anciennes haines et jusqu'à leurs intérêts pour la cause, sacrée de la religion menacée, se lèvent comme un seul homme et , comme un seul homme , marchent contre r infidèle. C'est à ce prix qu'ils obtiendront la victoire.

« Quant à moi, ajoute l'émir en terminant, si j'ai accepté le pouvoir, c*est pour avoir le droit de marcher le pretni^ et de vous conduire dans hs ecmbats de Dieu. Je suis prêt; mais je suis prêt aussi à me . ranger sous la loi de tout autre cbet que vous ju* gériez plus apte et plus digne .que moi de vous

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commander, pourvu qu'il s'engage à prendre en main la cause de notre foi. »

A ces mots, Abd-cl-Kader est interrompu par les cris de la foule^ par les serments qu'elle lui fait de le suifre aveuglément partout et toujours.

« Puisqu'il en est ainsi, s'écrie l'émir, que Dieu nous vienne en aide : je proGlame la guerre sainte. »

Cette décision était, il faut le reconnaître, un acte

de politique habile. D'un seul mot, en eûet, Abdel4Cader venait de prendre le pas sur tous ses compétileurs, car il était évident que le pouvoir ne devait revenir qu*à l'homme qui se constituerait le champion du djehdd. Or, lui, et lui seul, s'était posé et avait été accepté comme le vrai défenseur de la foi; par conséquent, les autres chefs se trouvaient placés dans cette situation fatale^ ou de se ranger sous ses ordres, ou, s'ils s'y refusaient, de perdre l'affection des Arabes sur lesquels ils s'eQbrçaient d^étaMir leur influence. L*appel aux combats de Dieu que venait de faire Ahd-el-Kader avait enfin pour lui un dernier avantage : il mettait de son côté tout le parti reUgieux, tous les marabouts, tontes ces confréries secrètes connues sons le nom de Khouàns dont les ramifications s'étendent non«seulement dans les diverses parties de l'Algérie, mais encore jusqu'au fond du Maroc.

An sortir de la mosquée, l'émir fut conduit par

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la foule à la hakouma (maison du gou vernement).

Il s'y enferma aussitôt atiu d'écrire aiu divers chefs de la proyince et de leur annoncer les événements qui venaient de s'accomplir. Dans les lettres qu il leur adressa, il ne leur demandait pas de le reconnaître (c'eût été mettre son pouvoir en question); il se bornait à leur donner rendez-vous» pour les premiers jours de janvier 1833, sous les murs d'Oran. Sans doute le jeune sultan ne se flattait point de voir ses compétiteurs accepter, sans mot dire, la position d'infériorité qu'il leur faisait; mais il savait aussi que leur refus le gi andirait dans Tesprit des masses» et cela au détriment de ces mêmes chefs qui auraient refusé de le suivre alors qu'il arborait le drapeau du djekdd. En attendant le jour assigné aux hiostilités, Abd-el-Kader pourvut au commandement des diverses tribus qui l'avaient proclamé, ou qui, depuis lors, s'étaient rangées sous ses lois ; il mit à leur tèle des hommes résolus et dévoués* C'étaient : Kaddour-ben-Kada-el-Akbal , pour les Hachems-Gharabas; Ben-Aii-ben-Yaref, pour les Hachems-Cheragas; Zin-ben*Aouda, pour les Beni- Amers; Abd-Allah*ben-el-Akbal, pour les Medjahers; pour les Gharabas enfin, Habib-bou-Alem. Quant à ses rivaux, n'étant pas encore assez puissant pour les renverser, il se borna à leur envoyer l'investiture en son nom. C'était toujours une manière de constater sa supériorité sur eux.

Enfin l'époque fisée pour le rendez-TOUS qu'il a

assigaé sous les murs d'Oran aux divers chefs de la province est arrivée; Abd--el*Kader, à la téle de 1600 cavaliers, se dirige sur Tancicnne capitale du beylik de Touest, et bientôt il peut constater qu'aucun autre contingent ne s'est présenté. Que faire? Assurément ce n'est pas avec les forces dont il dispose qu il a Tespoir de nous chasser de la ville. Gepen-* dant» il combattra, car le combat sera pour lui une

prise de possession : il constatera aux yeux de tous qu*il a été le premier à lever l'étendard de la guerre sainte. Abd-el-Kader fut repoussé, mais le but qu'il s'était proposé était atteint. Désormais il avait ac* quis à la confiance du peuple un titre que nul autre ne pouvait lui disputer et» de plus, ce titre était scellé du sang de sa famille : un de ses neveux avait été tué par une balle chrétienne-

L'émir, en se retirant, donna Tordre'aux Gharabas de tenir Orau strictement bloqué. Tout individu apportant des denrées dans laville devait être, pour ce seul fait, jugé et condamné à mort.

A défaut de leurs contingents, Abd-el-Kader avait reçu sous les murs d Orau plusieurs réponses des chefs qu'il avait convoqués pour le djehâd; les autres réponses l'attendaient à Mascara. Tous refusaient de marcher sous ses ordres. Ceux-ci» le faisaient dans des termes convenables ; ceux-là, au contraire, tournant en moquerie sa jeunesse» répon-

Diyiliz

àiùeui par Tironie. Dès ce moment, l'émir put se conYaincre qu'il n'airait pas seulement à eombattre les chrétiens» mais encore, et ^vant tout, des chefs intéressés au maintien de FanarcMe» car l'anarchie leur laissait au moins T espérance d'une domination partielle.

La lutte, dans ces conditions moins favorables que celles qu'Abd-el-Kader avait peut-être rêvées, ne lui parut pas cependant impossible. Il était évident que le peuple, les hommes sages et ceux qui composaient le parti religieux, las des divisions intestines, de luttes qui ne pouvaient tourner qu'au profit de quelques ambitieux, étaient du côté du fils de Mahhied-Dtn. Le parti hostile se réduisait donc à des chets dont la résistance était bien plus facile à vaincre que celle qui serait venue des masses* La situation une fois éclaircie par les lettres qu'il a reçues, Abd-el*Kader se met résolûment à l'œuvre. Les Français, il n'a pas à s'en préoccuper pour le moment; il lui suffit de réitérer les ordres de blocus qu'il a donnés. C'est contre les chefs qui l'ont méconnu ou insulté que vont se diriger ses premiers coups ; c'est sur les débris de leur pouvoir qu'il doit élever le sien. Eux détruits, il entamera alors la lutte avec les chrétiens, car il pourra grouper des forces qui, divisées, sont frappées d'impuissance.

A la tète de 4000 cavaliers fournis par les Hachems, les Beni-Araers et les Gharabas, Abd-el-

ABIHBL-KÂDER. 47

Kader se porte tont d*abord Ters le Gbélif où commande Sy-el-Aribi , ennemi d'autant plus redoutable qu'A reprisente Tinflaence féodale, quand il représente, lui, rinfluence religieuse. Les premiers combats livrés par le jeune émir ne forent pasbeureux. Repoussé du pays des Flittahs, il se dirige sur la Mina, soumet les tribus qui occupent cette vallée, et, réunissant leurs contingents à ceux qui marchent déjà sous ses drapeaux, il s'avance jusque cliez les montagnards de FOuarsenis, dont Tattitude le décide à rétrograder.

Cette expédition n'avait pas été favorable au nouveau sultan , car , en définitive , et à part quelques combats heureux, elle se traduisait par une retraite dont les conséquences pouvaient être fatalcs à un pouvoir naissant. Cependant, Abd-el- Kader avait tiré un enseignement de cette rapide campagne; il s'était assuré que les chefs sccoin daires qui Tavaient combattu s'étaient montrés hostiles beaucoup moins par dévouement pour Syei-Aribi qu'à cause de l'incertitude du but que luimême semblait poursuivre. L^émir n'avait-il pas proclamé la guerre sainte? ne s'en était-il pas posé comme le champion? Êt cependant son premier acte, après sa démonstration contre Orau, était de faire la guerre aux tribus qui n'avaient pas voulu reeoonattre son autorité 1 Gombattait-il donc, eotttiie les autres, dans un intérêt personnel? La

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guerre qu*il faisait était*eUe dirigée coiUre les musulmans ou contre les chrétiens?

Abd-el-Kader, aân de détruire la mauvaise impression causée par son expédition dans Tesf, résolut de la terminer par une attaque sur ûrau. Il s*y décidait à regret, car il n'était pas prêt ; il le faisait uniquement pour donner satistactiou aux ma* rabonts et aux Khoudns, sur lesquels il s*appuyait C*est dans sa marche du Gbélif sur Oran que l'émir fit procéder à Tenlèvement du kadhi A^kmm^ Sid- Ahmed-ben-Tahar, dont il avait été autrefois l'élève. Cet événement a une certaine importance , parce qu'il a été présenté coiuine un exemple de la cruauté d*Abd»el-Kader. Nous allons voir ce qu'il faut penser de cette accusation.

L'émir» dans le principe, ne se rendait un compte exact, ni de la puissance de la France, ni du concours que ses flottes pouvaient apporter aux armées de terre; il avait donc congu l'espoir qu'il suffirait d'un blocus rigoureux pour nous forcer à évacuer Oran. La garnison de cette ville ayant été portée à deux bataillons, les tribus des environs avaient répondu à celte augiiienlaliuu de l'effectil en élargissant le vide autour de la ville. Dès lors, plus de den* rées, plus de viande fraîche, plus de blé, disette absolue, et telle qu'un retard dans les arrivages par mer aurait ^ju compromeLlie la sûreté de la place. Aux yeux d'Abd-el-Kader, exactement instruit par

ABD«£L-KAD£R, 49

des étions dévoués de tout ce qui pouvait Tmiéresser, une semblable situation finirait, en nous fatiguant, par nous décider à abandonner notre conquête. L'exécution stricte du blocus devait, dans sa pensée, amener ce résultat, et c'est pour ce motif que, conune nous l'avons dit, il avait prononcé la peiue dô mort contre quiconque, en inuoduisant des denrées dans la place, aiderait ainsi les chrétiens à prolonger leur résistance.

Malgré cette défense, le kadbi d'Arzew, petit port situé à 36 kilomètres d'Oran, se croyant sufiisamment en sûreté, parce qu'en cas de danger il espé-

rait avoir le temps de fuir par mer, alléché d'ailleurs par la perspective d'un gain sans limites, nous avait livré un certain nombre de têtes de bétail et, ehose bien autrement grave aux yeux d^Abd-el-iiader, quelques cbevaux pour la remonte de notre cavalerie. Plusieurs fois déjà l'émir avait écrit à Sid- Ahmed-ben-l'aliar pour lui reprocher sa conduite et sa trahison; aux avis avaient succédé les menaces : menaces et avis n'avaient produit aucun résultat. Une plus longue tolérance eût été un signe d'impuissance : Abd-el-&ader se décida à faire un exemple sur ce transfuge de la cause musulmane. D*£l-Bordj il s'élance dans la plaine de l'Habra, pousse une pointe vers Arzew et fait enlever le kadhi, sur lequel on trouve un certain nombre de lettres écrites par le général Boyer, commandant à

Oran. £a présence d'une culpabilité ausi^ évidente, Sid'Abmed-beTi-vrahar fat conduit à Mascara, où il dut attendre que Témir, de retour de rexpédition qu'il allait diriger sur OraB» fût en mesare de sta-* tuer sur son sort*

Après cette expédition insignifiante, puisqu'elle se borna à quelques coups de fusii échangés avec nos avant-postes, Abd-eL-Kader reprit en tcmte h&te le chemin de sa capitale, car il voulait sauver la vie de celai qui avait été son . maître. 11 espérait y par« venir au moyeu d'une combinaison qu'il se chargeait de faire accepter par ses principaux chefs* Celte combinaison consistait à faire raclicter la vie de Sid-Ahmed moyennant une rançon de 100 {usils et de 5ÛÛ doiiros (2500 fr.). De cetie manière, l'argent que ce dernier avait gagné dans son commerce avec les chrétiens tournerait contre ces derniers, puisqu'il fournijrait un moyen de les combattre. Cette proposition, malgré les prôtestations du vieux Mahhi-ed-Dîn, fut portée par l'un des serviteurs de Témir à la famiUe de Sid-Ahmed et anx habitants d'Arzew. Par malheur, les négociations s'étant prolongées « Abd-elrKad^ dot se rendre chez les Beni*- Amers , afin de présider au règlement de quelques affaires. Pendant son abseneCt Mahhi-ed-DIn, dans la conviction qu*un exemple était nécessaire, et que plus il frapperait haut, plus il ferait sur les Arabes un effet salutaire^ prit sur lui de traduire Sid-Ahmed

ABD-fiL*KADER* bl

devant nn medjUs^ qui le condamna à mort. Sans

doute l'arrêt était juste et confoniie aux lois de la guerre ; mais son exécution fut accompagnée de circonstances horribles dont on a voulu faire peser la responsabilité sur Âbd-el-Kader. On rapporte que, dans un accès de fureur sauvage, l'un des bourreaux , nommé Ould-Ben-Kbalil , arracha avec la pointe d*nn éperon les yeux du malheureux kadhi ; , mais rien ne témoigne qu'un ordre aussi cruel ait été donné par Mahhi-ed-Btn. Quant à Abd-el-Kader, la preuve de son innocence résulte de la précaution même qui fut prise de juger et de faire exécuter le kadhi d'Àrzew pendant son absence.

. On a pu voir, par les faits que nous venons de rapporter, combien la puissance de Témir était eu* eare peu considérable dans la province d*Oran. Malgré toute rinilueace de Mahhi-ed-Din mise au service de son fils; malgré les incitations des mara* bouts plaidant, au nom d'un principe sacré, la cause d*utt autre marabout; malgré les efforts du parti religieux et ceux des diverses confréries dQKhoudns^ Abd-el-Rader n'avait pu asseoir son pouvoir dans Test, et il en était toujours réduit aux quelques Iribns qui l'avaient acclamé, ou qui, depuis lors, s'étaient rangées sous sa loi. Mais les événementsliie vont pas tarder à se dérodler avec rapidité. Ce pouvoir, que Témir n'avait pu cotisiituer encore, il nous était réservé de le créer de nos frpDpres mains.

el de commettre ainsi une faute qui n'a pu être réparée qu'au prix de torrents de sang et d'immenses trésors.

Au moment où Abd-el-Kader fut proclamé sultan par les Hachems, les Beni-Âmers et les Gharabas, le général Boyer commandait à Oran; de fait, sinon de droit, il y exerçait un pouvoir indépendant du général en chef, correspondait directement avec le ministre de la guerre, et, directement aussi, recevait ses ordres. Celte situation, dont on verra tout à rheure les conséquences, avait donné lieu, dans les derniers mois de 1832, à des réclamuiions de la part du générai en chef, le duc de Rovigo. Il y avait été fait droit, et le 2o avni 1833, le général Desmiclicls arrivait à Oran pour remplacer le générai Boyer. Il n'entrait pas dans le caraclèrc du nouveau général, homme d'entreprise et d'action, de continuer le rôle auquel s'était réduit son prédécesseur, qui, à moins d'y être forcé par l ennemi, avait constamment tenu ses troupes enfermées dans les murs d*Oran.

Le généiral Sesmichels résolut de prendre Tof* fensive; il y était d'ailleurs obligé par la situation de blocus dans laquelle Abd-el-Kader étreignait la^ariiiâon. Le moment était admirablement choisi pour entrer dans celte voie nouvelle. Abd-el-Kader était trop occupé par les affaires de son petit gouvernement, par les difficultés intérieures qu'il avait

à vaincre, par les compétiteurs quMl pouvait redouter, pour donner toute son attenlion à la guerre avec les Français. Il«*était d'ailleurs convaincu, par Texpérience de sa campagne dans TOuarsenis, que du moment où, en proclamant la guerre sainte^ il n'avait pas abattu toutes les résislauces, il lui fallait attendre, pour marcher contre Oran, que, Ja province entière étant soumise , il pût en réunir tous les contingents contre nous. Par. conséquent , dans sa pensée, la guerre avec la France n'était que le corollaire de la reconnaissance de son autorité par toutes les tribus. L'iiiaclion du général Boyer avait pu lui donner Tespoir d'arriver à cette soumission; le plan du générai Desmichels contrariuil donc ses projets.

Il ne saurait entrer dans le cadi e de ce travail de faire ici Thistorique des combats qui furent la conséquence de la décision prise par le général Desmichels; il nous sufûra de rappeler qulls eurent pour

résultat roccupuliuii d'Arzcw et de Mostaghanem, et» l'établissement de blockhaus destinés à protéger les

• abords d'Orau contre les incursioiiiî perpélueiks des Arabes.

Ces diverses opérations donnèrent lieu à une série d'engagements qui occupèrent Tannée 1833,

et dont le plus important fut rallaque dirigée par Abd-el*lLader contre Mostagbanem, qui se trouva un moment en danger.

54 ÂBD-EL-KADER.

L'influence que Fémir exerçait sur les siens était déjà telle, que» manquant de canons, il avait envoyé les Arabes saper, à coups de pioche et à dé--

couvert, les murailles de la ville.

Cependant , les combats qui eurent lieu pendant Fannée 1833 entre les Français et les Arabes n'occupèrent pas tellement Abd-et-Kader, qu'il ne trouvât le temps de diriger quelques expéditions contre les chefs ses rivaux. La plus considérable fut celle qui eut pour résultat la conquête de Tlemsen, occupée jusque-là par Ben-Nouna. Dès ce moment^ Abd-eUKader était maître des deux villes principales de Fintérieur ; il avait deux points d'appui : Mascara et Tlemsen.

Ce fut eu quittant cette dernière ville que Fémir apprit la mort de son père. Les Arabes ne manquèrent pas de voir dans cet événement Faccomplissement de la prédiction faite une année auparavant par le saint marabout : < Si j'accepte le pouvoir, avait-il dit, Abd-el*Kader mourra. Si mon fils est proclamé sultan, c'est moi qui mourrai bientôt, mais les musulmans triompheront. » Il ne fallait rien moins (^ue le souveiiii de cette prédiction, dont la première partie confirmée devait faire espérer aux Arabes la réalisation de la seconde, pour atténuer les conséquences que la perte de Mahhied-Dtn pouvait entraîner pour Fémir. Elle lui enleva, sans doute, un précieuiL appui ; mais le priva-

t-eUe de direction? en d'autres termes, Abd-el-Kader n*avait-il été qu'un instrument jeune, actif, inleiligentt dans les mains de son père? Les fàits vont se charger de répondre.

TRAITÉ BfiSMÎGHELS.

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I4E TBAIT£ OESMICHELS

Premiers rapports avec les Douairs et les Zmélas. — Leur retour à A.bd-el-Kader. — Situation des partis. — Désirs réciproques de paix. — Premiers prisonniers. — Démarches pour obtenir leur liberté. — Combat de Temezouar, — NégocîatioDs. — » Traité.— Accusations portées contre le général Desmichels.^ La vérité sur le traité.

La situation qui lui était faite par le système d'offensive du général Desmichels préoccupait à bon droit Abd-el-Kader. En effet» il était évident pour lui que Falliance de la France avec l'un des partis contre lesquels il avait à kuter, que ce parti fût représenté par Sy-el-Aribi, l'un des principaux chefs de Test, ou par xMouslapha-ben-Ismaïl, ancien chef du makhzen turc, devait avoir pour résultat infaillible la destruction de sa puissance naissante. Un

t. Nous avons cru devoir nous étendre sur ce. traité, d'une part, parce qu'il a été l'origine de la puissance de l'émir; de Vautre , parce que toutes les relations qui en ont été données jusqu'à ce jour sont erronées.

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moment même ; Abd--el-Kader put croire que le

rapprochement qu'il redoutait était réalisé, car les événemenls postérieurs se chargeront de prouver que, lorsque nous avons sérieusement voulu Falliance des deux grandes tribus des Douairs et des Zmélas, nous Pavons obtenue. Avec un peu plus d'énergie» et suriout une connaissance plus approfondie des affaires d^ la province, cette alliance eût été conclue dès la lin de 1833.

Deux circonstances pouvaient amener ce résultat Dans une r/iazia opérée le 6 août 1833 par le général Desmichels sur les Zmélas, la colonne s*était emparée d'un certain nombre de lenimes et d'enflants appartenant à cette puissante tribu. Un seul moyen s'offrait aux Arabes d'obtenir la restitution des prisonniers : entrer en pourparlers avec le vainqueur; ilss'y décidèrent. Ils députèrent donc quelques-uns des leurs auprès du générai DesmichelSj qui con* sentit à rendre les femmes et les enfants pris dans la journée du 6 août, mais à la condition immédiatement acceptée que les Zmélas, renonçant à obéir à Abd-el-Kader, viendraient s'établir à quelques lieues d'Oran, dans les environs de Miserghin. Cette défection était un grave échec pour Témir, car la démarche de cette tribu pouvait être considérée comme un premier pas vers la soumission, nonseulement des Arabes à la France, mais encore, et avant tout, des musulmans aux chrétiens.

58 TtlAlTÉ DESmCHËLS.

A ce premier inolii de préoccupation pour Abdel-Kader, était venu s*6n joindre un seoond. Les Douairs, tribu sœur de la tribu des Zmélas^ et qai constituaient avec eUe la portion la plus importante

de Taucien mahlizen turc, avaient été habitués de tout temps à entretenir avec Oran un commerce que leur proximité de cette ville rendait encore plus fnictueux* La défense faite sous peine de mort par Abd-el-Kader de vendre aucune denrée aux ciirétjens avait porté aux Douairs un préjudice considérable* Pour les entiaiuer dans son système de blocus, l'émir leur avait fait valoir que cette situaliuii ne se prolongerait pas au delà de deux ou trois mois ; mais ce terme était dépassé depuis longtemps, il allait bientôt atteindre celui d'une année sans avoir amené l'évacuation annoncée. Les Douairs avaient commencé à murmurer, puis des murmures ils avaient passé à l'oubli complet des prescriptions du sultan, de telle sorte qu'ils en étaient arrivés à fréquenter ostensiblement le marché d'Oran. Le& châtier! Abd-el-Kader ne l'osait pas, car c'eût été les obliger peut-être à imiter l'exemple des Zmélas. Il fallait donc conjurer, autrement que par la force, le double danger que présentaient la défection des Zmélas et Tinfraction commise parles Douairs aux prescriptions du blocus; l'émir y réussit. Il députe auprès de ces deux tribus des marabouts dont il connaît i'iniluence ; fait représenter à celle-ci com-

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biea sa soumission aux chrélieus est avilissante pour des musulmans, à celle-là comment, par un désir immodéré de lucre, elle compromet le succès prochain de ses combinaisons; à Tune et à Tautre il fait reprocher eniin leur conduite indigne de vrais crofants et leurs rapports avec les oppresseurs de la religion. Grâce au zèle déployé par les marabouts, au presUge qu*exerce sur tous sa qualité de mùftd^ jaked S Abd-ei-&ader triomphe de la résistance des Zmélas et des Douairs; les premiers quittent les cantonnements de Miserghin^ les seconds cessent leurs rapports commerciaux avec Oran, qui se trouve immédiatement replongé dans la disette.

L'avantage qu'il vient de remporter n*a point fait toutefois disparaître aux yeux du jeune émir la gravité du danger auquel il a été assez heureux pour échapper. Il a pu juger combien les Arabes sont encore indociles à ses lois ; combien il lui faut de temps pour assouplir les tribus nominalement soumises, dompter celles qui obéissent à une autre, influence. Mais, aussi, il a vu, par les démarches du général Desmichels auprès des Douahrs et des Zmélas, par tout ce qu'il sait d'Oran, que les Français bloqués aspirent à trouver un allié qui leur fournisse ce dont ils manquent. Cet allié, il iaut qu'il le soit, afin d'éviter qu*un autre, en le devenant,

t. Gomliattftnt pont U guerre sainte»

60 THÂITÉ D£SMICH£LS.

n*arrive à prendre sur la province d'ûran Tiniluence qu'il a besoin d*y exercer. Abd-d-Kader n*est donc

pâs éloigné d'accepter la paix; seulement, comme sa loi religieuse ne lui permet pas de TolTrlr aux chrétiens, il est nécessaire qu'il se la fasse proposer.

De son côté, le général Desmichels, après avoir signalé son arrivée par des combats, inclinait également vers un arrangement. La désertion des ZmélaSy la cessation de tous lapports avec les Douairs, l'avaient mis dans une situation critique, quant aux approvisionnements. 11 sentait le besoin d'une alliance et llnutililé de toutes ces expéditions qui, commencées par une pointe poussée à quelques ieues d'Oran, se traduisaient forcément eu une retraite vers la côte, puisque toute base d'opération manquait à rintérieur. Or il fallait bien reconnaître qu'aux yeux de la généralité des Arabes» ces retraites obligées n'étaient autre chose que des défaites, ou tout au moins un signe d'impuissance. Placés dans cette situation, les deux partis n'étaient pas éloignés de se rapprocher ; l'occasion seule avait manqué : elle ne devait pas se faire longtemps attendre.

Dans les derniers jours du mois d'octobre 1833, un nommé Kaddour, de la tribu des Bordjia, arrive à Arzew porteur de quelques provisions. Au moipent de quitter la ville» il manifeste des craintes pour la sûreté de son départ et demande une escorte . pour raccompagner jusqu'à un point qu'il indique.

TRAITÉ DESMIGHELS. 61

L'officier qui commandait à Arzew eut l'imprudence d'accéder à ce désir, et donna à Kaddour quatre soldats commandés par un sous-ofiicier. La démarche de Kaddour cachait une trahison. A und lieue d'Arzew^ les cinq caYaliers sont enveloppés par une centaine d'Arabes ; l'un d'eux est tué, les autres laits prisonniers et conduits à Mascara. Ce feit, d'ailleurs si peu important, devait amener le regrettable traité du 26 février 1834.

Le général Desmichels, peu habitué encore à cette guerre d'embuscades, niais dominé par le noble désir d'obtenir la liberté des quatre' prisonniers, écrivit à Abd-el-Kader la lelli c que voici :

c Je n'hésite pas à faire auprès de vous une démarche que ma position m'eût interdite, si elle ne m'était pasdiciéo par l'humanité. Je viens donc réclamer de vous la liberté des Français qui, commandés pour protéger des Arabes et les soustraire à ia vengeance d'autres Arabes, sont tombés dans un criminel guet-apens. Je ne puis croire que vous mettiez des conditions à ma demande, car, lorsque naguère le sort des armes fit tomber entre mes mains des Gharabas et des Zmélas, je n'en ai pas mis moi-même, et je les ai rendus après les avoir comblés de soins.

< J'espère donc que si vous tenez à être considéré comme un grand de la terre, vonsi. ne resterez pas en arrière de générosité, et que vous mettrez en liberté les trois Français et l'italien qui sont en votre pouvoir. »

Dans la situation » une pareille lettre était une im-

' prudence. Elle avait, en outre, le tort grave d'invo-

62 XaAITÉ BËSMIGHELS.

quer, pour obtenir la remise des prisonniers, un motif qui n'était pas réellement sérieux ; car, la France étant en guerre avec Abd-el-Kader, Témir avait le droit de mettre en état de blocus les villes

que nous occupions, de punir les Arabes qulinti^-^ duisaient des denrées dans nos murs, et de retenir prisonniers les soiddls français qui protégeaient cette désobéissance. Le général Desmicbels avait lait à Abd-el-lvader la partie trop belle pour que celuici ne prolilÂt pas de l'avantage qui lui était laissé. Il répondit donc au général la lettre que nous reproduisons sans commentaire :

« J'ai reçu la lettre dans laquelle vous m'exprimez l'espoir d'obtenir la liberté des quatre prisonniers qui sont entre mes mains. J'ai compris tout ce qu'elle coDteoait.

ce Vous me dites que, malgré votre position, vous avez conseiiti à faire la première démarche ; c'était votre devoir suivant les règles de la guerre. Chacun son tour entre ennemis : un jour pour vous, un jour pour moi ; le moulin tourne pour tous deux» mats toujours en écrasant de nouveOes vie* times.

€ Pour moi, quand vous avez fait des prisonniers, je ne vous ai pas fatigué de démarches en leur faveur. J'ai souffert, comme homme, de leur malheureux sort; mais, comme musulman, je regardais leur mort comme une vie nouvelle. Aussi n'ai-je jamais demandé leur grâce.

< Vous me dites que ces Français étaient là pour. protéger des Arabes. Ce ne saurait être une raison pour moi ; car^ protecteurs et protégés sont tous mes ennemis, et tous ceux qui dans la province d'Oraii sont chez vous sont de mauvais croyants qui ignorent leur devoir.

TRAITÉ BËSMIGHËLS.

« Vous vous vantez d'avoir rendu gratuitement les Gharabas et les Zmélas; cela est vrai. Mais vous aviez surpris des hommes vivant soAs votre protection, et appro* visionnant chaque jour vos marchés; votre armée les avait (h pouillés de tout ce qu'ils possédaient. Si, au lieu de porter vos coups sur des hommes qui vous rendaient service, vous étiez sortis de votre territoire si vous aviez attaqué des hommes qui 6*y attendissent, tels que les Beni-Amers ou les Hacbems, vous pourriez à juste titre parler de votre générosité, et mériter, en leur rendant la liberté, les louanges que vous revendiquez pour avoir pillé les Zmélas, et prétendu même que j'étais tombé entre vos mains.

c Quand vous sortirez d'ûran, à une ou deux journées, j'espère que nous nous verrons, et Ton saura qui, de voua ou de moi, doit rester mettre du pays. »

Le défi lancé par Abd-el-Kader d'une manière si hautaine appelait uoe réponse, et le général Desmicliels n'était pas homme à la faire longtemps attendre. Le 2décembreid33,il allait la porter àAbd-ei-Kader, campé en ce moment dans un endroit appelé Temezouar, chez les Zmélas. Le combat lut yii, et^ comme dans toutes les occasions, les deux partis s'attribuèrent la victoire par le motif que, si nos troupes pouvaient avec raison prétendre qu'elles avaient eu Tavantage dans Tattaque, les Arabes, de leur c6té, pouvaient dire, avec pitts ou moins de bonne foi, que nous avions reculé, puisque, eu définitive, nous étions rentrés dans Oran, accompa* gnés par.une fusillade plus fatigante que dangereuse.

64 TRAITÉ DESMiCilKLS.

Le général Desmichels, parfaitement convainca

que le combat de Temczouar nous avf-iit été favorable, crut qae, malgré la lettre qu'il venait de recevoir de l'émir, ce succès lui permettait de faire une nouvelle tentative en faveur de nos quatre prisonniers. Il écrivit donc une seconde lois à Abd-el- . Kader, et (imprudence bien autrement grave que celle qu*il avait précédemment commise) il prit, en terminant cette lettre, l'initiative d'une démarche directe en faveur de la paix.

€ Vous ne me trouverez jamais sourd, disait-il, à aucun sentiment de générosité, et s'il vous convenait que nous eussions ensemble une entrevue, je suis prêt à y consentir, dans l'espérance que nous pourrions, par des traités solefinéls et Boerés^ arrêter Vêffusion du sang entre deux peuples qui sont destinés par la Providence à vivre sous la même domination, i (6 décembre 1833.)

Cette lettre prouvait à Abd-el-Kader qu'il ne

s'était pas trompé en préjugerai le dcsir que le général avait de la^paix. Désormais il était mettre de la situation, car, n'ayant plus à redouter les Français, il pouvait venir à bout de ses rivaux. Cependant, quelque joie que dût ressentir. Téroir de ce triomphe, il se garda bien d*en rien témoigner. Accéder sans résistance à la proposition qui lui était fuite, c'eût été montrer que lui-même avait besoin de la paix; attendre, au contraire» n'était-ce pas donner une preuve de force, et par ce moyen

TRAITÉ DESMIGHËLS. 65

rendre son adversaire moins difficile sur le traité lui-même? Abd-el-Kader prit donc le parti de laisser sans réponse la lettre du général Desmitlitls; mais en même temps, pour l'entretenir dans le désir manifesté une eiiiière fois, il le fit circonvenir par les deux juifs Bouchnak et Mardochée-Amar et les chargea seciclement du soin d'excuser auprès du commandant d*Oran le peu d'attention, qu'il semblait accorder à isa prcrnicrc dcmarche, et de le décider à en faire une plus claire et plus catégorique. On comprend aujourd'hui les fautes commises dans les premières années de la conquête, lorsqu'on voit un général français subir une aussi misérable influence l Malheureusement, les faits sont là pour prouver qu*il y céda, car un mois après sa seconde lettre» du 6 déccmhre, le général Besmidteis écri : vait à Abd-el-Kader :

c K'ayani pas reçu de réponse à la leltre que je vous ai adressée, je dois supposer qu'elle ne vous est pas parvenue»

plulùi que de penser que vous n'avez pas voulu vous occuper des propositions qu'elle contenait,

Le général DesmictieU terminait cnfm cette troisième lettre par une proposition de psAk plus directe qui prouve combien i*émir était fidèlement et habilement servi par ses deux mandataires :

c 11 ne vous reste donc rien de mieux à faire, si vous voulez vous maintenir ail rang élevé où les circonstances

vous oui placé, que de loui rtndre a mon invitation^ afin

m TRAITÉ IffîSBUCHELS.

qua r ombre des traités que nous cimenterions fortement entre nous, les tribus puissent se livrer à la culture de leurs diamps fertiles et jouir de toutes les douceurs de ia paix* »

Abd-ei-Kader, ayant obtenu la démarche claire, précise, qu'il désirait» n'avait plus de motif d'ajonrnement, puisqu'il pouvait prouver aux siens que la paix lui était demandée* Il répondit au général Des*

michels qu il acceptait l'ouverture des coniérences.

c J'ai reçu votre lettre, j*en ai compris le contenu, et f'aî

vu avec satisfaction que vo« intentions étaient d'accord avec les miennes* J'y ai trouvé également la certitude de votre loyauté, et vous pouvez compter que les engagements que nous prendrons ensemble seront, de mon cété, observés avec une fidélité ri'^oureiise. A cet effet, j'envoie auprès de vous deux 5:ranc}s personnages de notre armée, Miioud-beoH Arach et Ouid-Mahmoud« Ils conféreront, en dehors d'Oran, avec Hardochée-Amar, et lui feront connaître mes propositions. Si elles sont acceptées par vous, vous pouvez l'envoyer aussitôt auprès de nous, et nous achèverons le traité afin de faire cesser au plus tôt les haines et les inimitiés qui nous divisent, et de les remplacer par l'amitié qui désormais devra régner entre nous. Vous pouvez compter sur moi| car je n'ai jamais manqué à la foi promise, i

Le général Desmlchels, voyant la tournure pacifique que prenaient les affaires dans la province d'Oran, s'était empressé d'informer le gouvernement de la situation des ehoses, et de lui demander l'autoi isation de Iraiter avec Abd-el-Kader. Il l'obtint. Mais, en même temps qu'il la transmettaitt le ministre faisait coiuialUe à quelles goiiditioiis le

TBAITÉ D£SMIGH£LS. 67

général devait négocier la paix. Ces conditions étaient les suivantes :

V Reconnaissance delà souveraineté de la France par Abd-el-Kader, qui priteraU foi et hommage {sk) au roi des Français; payement d'un tribut annuel.

Reconnaissance par la France d'Abd-el-Kader coiiiiiie bey d'un certain noaibre de tribus; investiture donnée par le roL

3« Importation et exportation par le port d'Oran de tous les objets nécessaires aux Arabes» ou vendus par les Arabes.

4'' Engagement pris par Témir de n'acheter que chez nous les armes et les munitions de guerre.

5*» Envoi d'agents français auprès d'Abd-el-Kader afin de servir d'intermédiaires entre lescommandants de la province et le bey.

Hais, pendant que ces instructions partaient de Paris, les événements avaient marché à Oran.

Miloud-ben-Arach, envoyé par son maître pour sV boucher, en dehors de la ville, avec Aiiiar, et apprendre de lui les propositions du général Desmiclicls, s'élait arrêté à nos avant-postes, où était venu le trouver, suivi de tout l'état-major de la division, le juif indigène auquel était confié le soin de représenter la France! Ce fut là que, dans une longue conférence, furent exposées et commentées les divei*ses propositions faites par le général Desmichels. De celles de Fémir, il n*en fut pas question. Ben-

68 TRAITÉ D£SMlCli£LS.

Arach annonça seulement qu*il allait rendre compte à Abd-el-K.ader de tout ce qui s'était passé, et il exprima Tespoir d'un retour prochain. Cette première conférence eut lieu le 4 février 1834. Le 25 du même mois, Ben«*Arach étidt de retour à Oran, où -cette fois ii se décidait à entrer, car, après bien de^ diftlcuUés, Abd-el-Kader avait obtenu de ses principaux chels leur adhésion à la paix. Le lendemain, 26 février, une conférence eut lieu, à la suite de laquelle ]e général Desmichels apposa sa signature sur le fatal traité auquel il devait attacher son nom. Ce traité, rédigé en six articles sur deux colonnes dont Tune contenant le texte français, l'autre le texte arabe, est ânisi congu :

Le général commaudant les troupes françaises dans la ville d'Oran et le prince ' des fidèles Sid-el-Hadj Abd^U Kader ben Hahhî-ed-Dtn oot arrêté les conditions suivantes:

Art. V. A dater de ce jour, les hostilités entre les Français et les Arabes cesseront. Le général commandant les troupes françaises * et Témir Abd-el-Kader ne néglig^root

1. Le mot (^mir employé dans le texte arabe implique par hnmème l'idée de prince indépendant. U détruit donc toute pensée de vassalité.

2. Le général Desmichels, en se nommant le premier dans le protocole, avait évidenmient Tintention de se donner le pas sur Abd-el-&ader; aux yeux des Arabes, il faisait le contraire. La politesse arabe exige, en effet, que Ton dise: mot el vous^ et non pas vow et mot. Pour que le but du général fût atteint, il eût été nécessaire qa*il se nommftt le premier dans le texte français , et le fécond dans le texte arabe.

TRAITÉ DESMIGHELS. 69

rien pour faire régner Tunion et Tamitié qui doivent exister entre deux peuples que Dieu a destinés à vivre sous la môme domination *. A cet effet, des représentants ^ de i émir résideront à Cran, Moslaghanem et Arzew, de même que pour prévenir toutes collisions entre les Français et les Arabes, des ofiiciers français résideront à Mascara.

Art. 2. La religion et les usages des Arabes seront respectés et protégés.

Art. 3. Les prisonniers seront immédiatement rendus de part et d'autre.

Art. k, La liberté du commerce sera pleine et entière *.

Art. 5. Les militaires de Tarmée français^ qui abandoiineraient leurs drapeaux seront ramenés par les Arabes. De m^me, les malfaiteurs arabes qui, pour se soustraire à un châtiment mérité fuiraient leurs tribus et viendraient chercher un refuge auprès des Français, seront immédiatement remis aux représentants * de l'émir aux trois villes maritimes occupées par les Français.

Art. 6. lout Européen qui serait dans le cas de voyager

1. C'est de ces expressions de dèux peuples quelHeuaâesHnés à «tore sous la même domination^ que le général Desmiehels a

voulu induire la reconnaissance de la souveraineté de la France ]>ar Abd-el-Kader ; mais rcirur a'amaiL-ii paa pu tirer des mêmes mots l'induction tout opposée?

2. Le te A lé arabe dit consuls et non pas représentants. Reconnaître les consuls d'une puissance, n'est-ce pas reconnaître par }'d même son indépendance?

3. La traduction du texte arabe est celle-ci : Le marché (souk] fera libre, et pas un ne s'opposera à Vautre. Encore convient-il d'ajouter que le mot souk signifie le lieu où se Hera le marché^ et nvilemant le marché dans le sens général que nous donnons à ce mot quand nous disons , par exemple , U tnarehé financier*

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