III
Leleux, Luminais et Fortin rendent si bien le côté rustique.
Daubigny. — Il est vraiment dommage que M. Daubigny, ce paysagiste d'un sentiment si vrai, si juste et si naturel, se contente d'une première impression et néglige à ce point les détails. Ses tableaux ne sont plus que des ébauches, et des ébauches peu avancées. Ce n'est pas le temps qui lui a manqué, car il n'a pas exposé moins de cinq toiles assez importantes; c*est donc à un système qu'on doit attribuer cette manière lâchée, que nous croyons dangereuse pour l'avenir du peintre s'il ne l'abandonne au plus vite. Nous n'aimons pas plus qu'un autre le fini minutieux, admiration et joie des philistins, et nous admettons que l'artiste procède par masses. Ce n'est pas des Delaberge que nous demandons à M. Daubigny. Nous n'exigeons pas de lui les nervures d'une feuille au troisième plan ; mais encore faut-il que les arbres s'agrafent au sol par des racines, que leurs branches s'insèrent à un tronc et qu'ils tracent sur le ciel ou l'horizon une silhouette distincte, surtout
lorsqu'ils occupent le premier plau. Les arbres ne sont ni des plumets ni des fumées. Les terrains même couverts d'herbe ont une assiette solide et ne ressemblent pas à de la terre glaise pétrie avec de la laine hachée. Chaque objet se dessine par un contour apparent ou réel, et les paysages de M. Daubigny n'offrent guère que des taches de couleur juxtaposées, il n'eût cependant fallu que quelques jours de travail pour faire des tableaux excellents de ces préparations insuffisantes.
Le Parc à montons le matin satisfait au premier aspect. L'heure crépusculaire choisie par le peintre n'exigeant pas de contours arrêtés et de détails précis, l'effel général est bon. M. Daubigny a très-bien rendu la tonalité grise du matin. — Sur la ligne d'horizon où s'éveillent les lueurs de l'aube, se dessine un mouUn à vent l'aile bizarrement repliée, et se tordent en frissonnant de petits arbres trapus. Entre les barrières du parc, près do la c:ibane du berger, sont couchés confusément des moutons dont quelques-uns se dressent avec somnolence sur leurs pieds.
Nous ne pouvons regarder 1'//^ dr Vnnr
â Anvers que comme une pochade d'après nature, bonne à suspendre au mur d'un atelier et à consulter pour faire un tableau. La rangée d'arbres qui borde l'île est à peine indiquée, et le saule du premier plan n'est qu'un frottis bleuâtre où l'on ne discerne ni branches ni feuilles. Le Village près de Bannières est une bonne étude, mais rien de plus. C'est le soir ; une berge couronnée de chaumières se réfléchit dans l'eau tranquille d'une rivière et se découpe sur un ciel déjà assombri par la chute du jour. Un motif si vulgaire, si peu pittoresque en lui-même, avait besoin d'être relevé par l'exécution pour êlre intéressant.
Nous en dirons autant du Lever de Inné un ciel .roussâtre, des arbres vaguement ébauchés, des herbes confuse.> tachetées de deux ou trois vaches, des chaumières informes dont la fumée monte toute droite, ce n'est vraiment pas assez pour être signé Daubigny. Les Bords de VOise, avec leur groupe de laveuses battant le linge, par le ton gris bleuté des arbres, la transparence fluide des eaux, la touche plus fine et plus légère, rentrent dans la première manière
(le l'arlisle et mérileut des éloges sans restrictions.
Dauzats. — M. Dauzats est un des cosmopolites de Fart. Il a \u l'Espagne lorsque personne encore n'y allait, et l'Algérie et l'Asie Mineure, tout l'univers et cent autres lieux ! — Cette année il nous montre les Environs de Damas ^ — un canal où glissent des barques, où se mirent des tours et un pavillon abritant des Turcs et des Syriens qui fument le chibouck ou prennent des sorbets. — Un paysage des Mille et une Nuits d'une vérité invraisemblable ! — Nous reconnaissons les Environs de Blidali et la Grande place de Manzanerès avec son église défendue par des murs crénelés, ses maisons aux miradores saillants, aux étages en surplomb, ses galères à dix mules, ses promeneurs embossés dans leurs capes, et son vieil aspect espagnol. — Peut-être l'habitude de l'aquarelle rend- elle un peu mince et lavée la peinture à l'huile de M. Dauzats. Mais il excelle à tracer l'architecture et à saisir la physionomie caractéristique des lieux.
Debon.— Sous des dimensions qui ne dépassent pas de beaucoup celle du genre, M. Debon a exposé un vrai tableau d'histoire, Henri VIII recevant du parlement le titre de chef suprême de la religion anglicane en 1534. — Henri YIII, vêtu de rouge, ayant à côté de lui une de ces belles reines à qui il faisait couper si régulièrement la tête, siège sous un dais blasonné et occupe le fond du tableau. Sur le devant se groupent les prélats, les membres du parlement, les hommes d'armes avec de fières attitudes romantiques, dans des costumes d'une couleur superbe. — Depuis longtemps M. Debon n'avait pas fait si bien.
Dehodencq. — Nous nous rappelons encore les Gitanas de M. Dehodencq , si fauves, si ardentes et si sauvagement coquettes dans leurs haillons splendides, sur cette route poudreuse, bordée de cactus. — Quelle intensité de couleur locale, quelle intelligence passionnée des types, quel accent picaresque dans la touche! Ce n'étaient pas des bohémiennes de ballet ou d'opéracomique. Depuis ce temps-là, c'était le bon,
M. Deliodencq a quitté l'Espagne, qui l'inspirait si bien, pour le Maroc, où il a rencontré Delacroix. Il est dangereux de croiser le lion dans son chemin, et l'originalité de l'artiste en a reçu un coup de griffe. V Exécuf io?îd'ime Juive ail Maroc Silàtnrhnlenc9 de geste et la furie de brosse du maître; c'est encore un éloge: mais autrefois M. Dehodoncq peignait avec sa propre palette, et ses tableaux se reconnaissaient au premier coup d'œil. — La Mariée juive à Tanger est plus individuelle. — On mène la jeune femme les yeux fermés chez son époux, avec un cortège bizarre dont les falots font danser l'ombre sur les murs de la ruelle étroite : — on dirait une idole chamarrée de données qu'on iiisialle dans sa pagode.
De.tonghe. — La Lecture interrotnpue^ le Mafiîi, la Jeune Mère, de M. Dejonghe, reproduisent avec un sentiment tendre, une couleur fraîche et une touche délicate, les gracieux épisodes de la vie de famille. Les femmes s'arrêtent volontiers aux toiles de M. Dejonghe et disent : u C'est charmant!» leur grand mot.
Dei.amain. - La (Mr.uniifi orimilalc sp i^rossit chaque jour de quelque nouveau pèlerin. — Voici M. Delamain qui se hisse sur la haute selle arabe et galope avec le goum par los grandes plaines hérissées d'alfa. — Il a déjà de l'assiette et ne sera pas désarçonné. — Le Chef arabe et son goum en voyage rappelle certaines pages de Fromentin dans Un Eté au Sahara.
Au premier aspect on prendrait pour un Decamps le Café maure. — La Muraille turque à Alger a beaucoup de caractèr<\ Les remparts crénelés, montant et descendant, avec les rochers qui les supportent, n'ont peut-être aucune valeur au point de vue stratégique, mais ils sont pittoresques, brûlés de ton et d'ime férocité superbe.
Del AMARRE. — Nous ne savons si M.Delamarre est jamais allé en Chine, mais il semble de son autorité privée s'être constitué le peintre ordinaire du Céleste Empire. Le livret le dit élève de MM. Bouret et Loyer; n'aurait-il pas plutôt appris son art chez Lam-qua de Canton? — Voccidentaliste de Shang-Haï nous fait voir un lettré à la face jaune, aux yeux obliques,
entouré de livros pt de journaux d'Europe, étudiant avec une application toute chinoise les différents idiomes des barbares. — M. Delamarre non-seulement a fait une peinture curieuse, mais, chose rare, il a créé un mot; — on possédait orientaliste ; occidentaliste manquait: c'était une lacune humiliante pourl'amour-propre de nos langues. — Nous avons des chaires de tartare-mautchou, mais il n'y a pas de chaire de français au collège impérial de Pékin; cela viendra. Le Marchand de thé et le Peintre de lanternes de Canton sont des chinoiseries fort amusantes.
Desgoffe (Biaise). — Si l'imitation matérielle des choses était le but de la peinture, M Biaise Desgoffe serait, à coup sûr, le premier peintre du monde. Entre ses modèles et ses reproductions il n'y a d'autre différence que le poids spécifique. L'œil est absolument trompé. M, B. Desgoffe a groupé, sur une table, une aiguière en argent doré, un christ en jaspe sanguin, un buste de vierge en cristal de roche, un marteau de porte, une statuette en buis de .Tean de Bologne , un vase
d'ômail, et quelques autres; objets de haute curiosité, et il a rendu toutes ces matières dures, luisantes, polies, transparentes, réfractaires pour ainsi dire à la peinture, avec une puissance d'illusion véritablement incroyable. Qu'on ne vienne plus uous parler du fini hollandais! — Les Hollandais les plus précieux sont, à côté de M. Desgoffe, de négligents barbouilleurs. Mais ce fini n'a rien de pénible ni de mesquin ; chaque objet d'art garde son style, son cachet, sa date; les petits bas-reliefs à figurines de l'aiguifre sont admirablement dessinés; la statuette de Jean de Bologne a le galbe le plus fier; un rayon de ?oleil traverse le buste de vierge en cristal sans en altérer le modelé le moins du monde: et tout cela est d'une couleur magnifique qui lutte avantageusement avec les scintillations, les bluettes et les reflets. Il semble que M. Desgoffe peigne avec une palette de pierres précieuses.
La Coupe en sarduine du 16^ siècle et le Poignard de Philippe II, moins importants comme composition, sont tout aussi parfaits que le grand groupe ; — on en peut dire autant du Terme avec tête de
/emme^ agate d'Allnmagiiej ot du Vase en agate rouge, le plus surprenaul de tous peut-être. — Dans ie Terme avec tête de femme il y a une perle baroque qu'irisent des reflets burgautés d'une vérité telle qu'elle semble une incrustation. — Il faut se mettre de côté pour se convaincre que le tableau est plan.
Desjoberts. — Il serait difficile de faire un choix parmi les toiles de M. Desjoberts. Elles se recommandent toutes par un aspect agréable et une exécution soignée.
Le dessin y donne à la couleur une certitude qui manque souvent aux paysages.
L'anatomie des arbres se suit aisément sous le feuille ; les plans des terrains s'enchaînent du bord de la toile à l'horizon, même à travers les taillis ot les futaies. Nous citerons /es Paysagistes^ occupés à peindre dans une clairière de forêt; Sous les pommiers ei ï Intérieur de bois , où , loin du fuiil des chasseurs , se rengorge un beau faisan ; /a Fork enautomne, avec ses troncs d'arbre coupés et sa rousse fourrure de feuilles mortes.
DevéRia (Eugène). — La Réception de Christophe Colomb par Ferdinand et Isabelle^ oe M. Eugène Devéria, montre une entente de la peinture d'apparat qui ne surprendra personne chez l'auteur de la Naissance de Henri IV, ce beau tableau dont Paul Véronèse se fût reconnu volontiers le parrain. Il y a de l'élégance, de la pompe, du faste dans ces groupes habilement étages autour du trône. Les soies se chiffonnent, les velours miroitent, les orfrois reluisent à la vénitienne. Un pinceau expédilif et large a touché ces nombreux accessoires : vases d'or, colliers, pierres précieuses, fruits exotiques, manteaux de plumes représenlaiit les richesses du nouveau monde. Mais aujourd'hui on n'aime plus ces sortes de sujets; ils déplaisent comme les drames à costumes, et peu de curieux regardent cette peinture pleine de mérite pourtant.
DoNEAUD. — Sous ce titie mystérieux jusqu'à ne rien expliquer, la Dernière Nuit, M. Doneaud a exposé une petite toile dont le souvenir nous préoccupe comme une énigme non résolue : à l'entrée d'une
caverne, un guerrier semble accomplir une veille funèbre. Sa lance et son bouclier sont déposés près de lui, et d'un œil méditatif il contemple un cadavre drapé d'un linceul. Sur un autel de forme rustique, fume et tremblote la flamme d'une lampe près de s'éteindre. Le mot ù^ero est gravé au flanc de l'autel. Ce vocable grec signifie dans son acception poétique a il mourait,» pour « il mourut,» avec ce vague sens continuatif du passé qui se prolonge dans un état permanent. Quel est le personnage que garde, jusqu'à ce qu'il soit livré au bûcher ou rendu à la terre, ce guerrier pensif ? Qui est lui-même le gardien? Nous avons essayé d'ajuster à ces deux figures, d'autant plus problématiques que l'une d'elles est voilée, plusieurs noms de la mythologie ou de l'histoire, sans obtenir un résultat satisfaisant.
Le portrait de M. Z)***, qui nous paraît être, d'après l'initiale et la pose, celui du peintre pris au miroir, se distingue par la finesse du dessin et du modelé, qualité que possède également la Dernière Nuit.
Doré ((justave). — Ne cherchez pas le ta-
bleau que nous allons décrire dans la salle que blasonne le D. L'ordre alphabétique a été forcé de céder cette fois à la dimension de la toile. L'œuvre de Gustave Doré est rangée parmi les M. Mais nous lui restituons sa place, car il nous tarde d'en parler.
(( Dante et Virgile, dans le neuvième ceicle des Enfers, visitant les traîtres condamnés au supplice de la glace, y rencontrent le comte Ugolin et l'archevêque Ruggieri. a
Tel est le sujet lugubre développé en grand par le jeune illustrateur de la Divine Comédie, et l'on peut dire qu'il n'a pas été au-dessous de sa lâche. Il lutte d'effroi et d'horreur avec la poésie de Dante. — Il est difficile de mieux exprimer le caractère hyperboréen de ce cercle où sévissent les tortures du froid, si redoutables pour les imaginations méridionales. Au premier coup d'œil on a compris le climat du tableau. Si l'on en approchait un thermomètre, l'esprit-de-vin épouvanté se réfugierait dans sa boule. Une nuit polaire étend son crêpe noir sur la glace éternelle. Avec des efforts convulsifs, les
damnés brisent la croûte épaisse qui les enchâsse, mais l'àpre froid refait aussitôt leur prison. Ugolin, sorti jusqu'aux épaules de la glace entr'ouverte, ronge le crâne de l'archevêque Ruggieri qui renaît sous les dents de son insatiable faim. — Le jeûne de la tour lui a donné cet horrible appétit, et il ne fait pas la petite bouche. De ses lèvres dégouttent le sang et la cervelle de son ancien persécuteur.
Dante regarde cette scène avec épouvante, et se replie sous la protection de Virgile, son guide impassible. La tête du poëte latin est vraiment sublime : c'est bien le visage d'une ombre habituée depuis des siècles déjà au spectacle des choses souterraines, La sérénité morne du front, l'atonie du regard, la langueur de la bouche, par où ne passe aucun souffle, donnent, sans altérer en rien la beauté classique du type, une phys'onomie de l'autre monde à cette figure spectrale.
Dans les postures des damnés, M. (iustave Doré a déployé cette imagination de dessin si rare aujourd'hui, qui fait penser à Mi- <'hel-Ange retournant en tout sens le corps humain comme un Til.m Icrail d'une ma-
rionnelle. Les aspects les plus imprévus, les raccourcis les plus violents, les torsions les plus exagérées n'étonnent en rien l'audace du jeune artiste ; il biouille et débrouille à son gré l'écheveau des muscles ; il conduit comme il veut les contours, les ramasse, les élargit, les cerne, les lait ronller, et, sous toutes les perspectives possibles, les l'orce à rendre le mouvement dont il a besoin.
Cette imagination du dessin, M. Doré l'a aussi dans la composition. Quelle facilité?, quelle ricbesse, quelle force, quelle profondeur intuitive, qu(;lle pénétration des sujets les plus divers ! quel sens de la réalité, et en même temps qu(4 esprit visionnaire et chimérique! L'être et le non-étre; le corps et le spectre, le soleil et la nuit, M. G. Doré peut tout rendre. — C'est à lui qu'on devra la première illustration du Dante, puisque celle de Michel-Ange est perdue.
DiBOis. — Le Coin d'une tahledejeu est un tableau bizarre que l'on croirait inspiré de '"crtuines compositions grandiosi'mcnt caricaturales, où G. iJoré s'est amusé à »<^produire avec toute la furie de sa couleur
et de sa brosse les types monstrueux des bouges, des tapis francs et des tripots. — Autour de la table verte se groupent, livides, hébétés, convulsifs, selon la manière dont le jeu les impressionne, le major suspect, la fille de plâtre sur ses boulets, la veuve du colonel, plus laide que le Vieuxvice des marionnettes anglaises, l'homme à la martingale, et tout le personnel de ces enfers. — La mimique de ces êtres abjects est bien rendue et ils ont une sorte de laideur bestiale et terrible qui ne manque pas de caractère.
DuBUFE fils. — La critique se trouve vis-à-vis de M. Dubufe dans une position difficile. Les portraits de femme qu'il expose plaisent au publie, peu soucieux des qualités sévères et du grand a)'t. Ils sont en effet charmants, d'une coquetterie exquise, frais, blancs, roses, satinés, et sur les tentures de damas ponceau, dans leurs magnifiques cadres à rocailles et à volutes, ils doivent produira un effet aussi agréable qu'un énorme bouquet de fleur s'évasant autour d'un cornet du .lapon. Tout cela brille, papillote, miroite si joliment, avec
un éclat si neuf, si propre, si intact 1 On a vraiment l'air farouche et bougon lorsqu'on demande sous ces chairs de coldcream, de fard et de poudre de riz, des muscles, des nerfs, et même, 'chose horrible, une armature d'os. Fi ! l'affreuse chose que l'anatomie ! murmureront, en quittant pour une délicieuse moue leur gracieux sourire, ces bcRiches de rose, de framboise ou de cerise. Eh quoi! des pommettes à nos joues de pêche , des os et des cartilages dans nos petits nez mignons! Sommes-nous des squelettes ou des écorchés?
Cette flatterie, nécessaire peut-être, mène parfois les peintres de high /z/e jusqu'au mensonge par trop visible. Nous concevons très-bien qu'on orne un peu la vérité. Quand elle est toute nue, ce qu'elle a de mieux à faire, souvent, est de rester dans son puits. — Il convient d'ajuster son modèle, de le présenter sous l'aspect le plus favorable, de dégager sa beauté intime et particulière en atténuant certains détails, en dissimulant les légères fatigues de la vie. Rien de plus légitime. C'est le travail que l'art doit toujours faire quand il est digne de ct^ nom. Même en copiant,
il choisit, il élagiir, il ajoulo, il lanu-iie au style ce qui s'en éloigne, il affermit le dessin, il tranquillise la couleur ; d'une physionomie qui va s'évanouir bientôt, il fait une image éternelle. Ces exigences ne sont nullement inconciliables avec ce que le monde demande au peintre de portraits. Léonard de Vinci, Raphaël, Titien, Yan Dyck, Velasquez, LargiUière, Rigaud, Lawrence , Prudhon , ont représenté les reines, les princesses et les grandes dames de leur temps de façon à satisfaire la coquetterie féminine et à produire des chefs-d'œuvre. Pour être beaux, leurs portraits n'en sont pas moins charmants.
Si nous tenons ce discours à M. E. Dubufe, c'est qu'il a un talent réel et qu'il n'aurait pas besoin de tant de concessions pour plaire. Sa couleur est gaie, claire, harmonieuse ; ses ajustements sont riches, étoffés, coquets ; son pinceau obéit librement à sa main. Qu'il ait moins peur de la nature, elle lui donnera de bons conseils.
Le portrait de S. A. I. Madame la Princesse Mathilde a cet air de faste qui ne messied pas à la peinture d'apparat.
Le< accessoires , architectui-e , draperies , consoles, meublent richement le fond; l'aspect général en est agréable. Mais la tête ne rend pas la beauté tranquille et la sérénité bienveillante du modèle. S. A. I. la Princesse Mathilde est assez artiste ellemême pour ne pas exiger de tons roses ; elle admettrait au besoin des ombres et des méplats.
Il y a beaucoup de grâce, de fraîcheur et d'éclat dans le portrait de M""" la duchesse de Medina-Cœli. La tète, accentuée par de beaux sourcils noirs, a un caractère individuel; la couronne de pierreries, la robe à larges volants sont faites à ravir. Le portrait de M™^ Eugène Poujade, née princesse Ghika, en costume national, est très-^ joli, trop joli même, "et ressemble à une vignette des livres de èea?//e anglais. Nous en dirons autant des portraits de M"' la marquise de Galiffet et de M""^ William Smyth; non pas que nous doutions de leurs charmes : elles seraient bien plus belles, à coup sûr, si le peintre ne les avait pas flattées.
Duc. — La Chevrière de M. Duc est une
toute petite toile dont nous ne parlerions pas si elle n'accusait chez l'artiste une façon particulière d'envisager la nature.
L'objet le plus important de son tableau est le toit d'un hangar rustique couvert de bourrées rendues brin à brin, avec ce soin prodigieux et ce fétichisme du détail qui faisaient de VOphélie de Millais, l'artiste britannique, une peinture si bizarrement curipuse. Les herbes, les brindilles, les feuilles, les menues fleurettes sont traitées dans le même goût et telles qu'elles doivent apparaître aux yeux des scarabées.
Durand-Brager. — La mer semble échapper à la peinture par l'infini et la mobilité. — Comment rendre ce qui n'a pas de limites et pas de formes pour ainsi dire? Car les vagues se font et se défont perpétuellement dans leur agitation stérile, défiant les rapidités du crayon et de la brosse, et ne se laissant saisir qu'à la photographie instantanée. Il est vrai que les rivages, les ports, les vaisseaux agrandissent le domaine de la marine et offrent ?i l'arliste de précieuses ressources. — Dans sa
Flottille de Boulogne M. Durand-Brager n'a mis que le ciel et la mer avec quelques vaisseaux manœuvrant et courant des bordées. Il n'y a pas de premier plan, et la vague déferle sur le cadre. C'est une mer sombre, lourde, d'une densité opaque et d'une vérité qui manque bien souvent aux peintres de marine, préoccupés de transparence. Le ciel aussi est très-beau avec ses écroulements de nuages et ses larges traînées de lumière. Les Pêcheries dans le Bosphore attirent l'œil par la puissance de l'effet et la singularité de la chose représentée. Ces pêcheries sont des baraques juchées sur des perches au-dessus de l'eau comme des nids d'oiseaux monstrueux. Elles se détachent en noir sur un ciel gris zébré de minces lignes de carmin. C'est de là que les pêcheurs jettent aux poissons leurs engins et leurs amorces. Ils y vivent même avec leurs familles. Plusieurs fois notre caïque a rasé, en filant sur le Bosphore, ces huttes aériennes. L'effet de la Corne d'or est tout différent. Dans une lueur argentée au-dessus des p^itanes et des cyprès du Vieux Sérail on aperçoit les minarets de la Soly-
rnanieh, \v dîjiw it les murs rayés «1« rose et de blanc de Sainte -Sophie. Un peu plus loin s'élève la tour du Séraskier,d'où l'on signale les incendies. Sur Je de\'ant vont et viennent des embarcations de tonte nature, touchées avec une précision savante. L'exposition de M Durand-Brasier lui fait beaucoup d'honneur.
DiRANGEL. — Accroupi dans une pose rêveuse, Satan médite la ruine de V homme. — M. Durangel n'a pas fait de Satan, de celui qui fut le plus beau des anges, un hideux fantoche, bon à épouvanter les enfants ; il lui a gardé son type primitif, mais assombri par les fumées de l'abîme. La grimace de la haine impuissante contracte ses nobles traits et leur donne seule l'expression diabolique. Sans doute il entraînera bien des âmes à la perdition, mais le pied de l'archange victorieux est toujours sur son col, et il ne peut se relever. Cette figure bistrée, découpant son contour sur un ciel d'un Itleu dur, ne manque ni de grandeur ni de style. La Portéiris est une figure élégante et fîérc, qui porte eon fardeau comme une caïuîphore.
' Dusalssav. — Il y a dans M. Dusaussay l'étoffe d'un remarquable paysagiste. Le Marais^ avec ses eaux dormantes et plombées, ses lignes de roseaux, ses brumes blanches que cherche à percer le soleil, a des finesses de ton, des dégradations de teintes qui montrent un peintre complètement maître de sa palette. Rien n'était plus difficile à rendre que cet effet blanc.
Avant rOrage^ tableau d'un aspect tout contraire, n'a pas moins de mérite ; vent chasse sur l'horizon blafard le noir troupeau des nuages, courbe la cime des arbres, ride la surface de l'eau et ballotte une barque qu'un homme tire sur la rive.
Le Soir séduit par une impression de sérénité et de fraîcheur ; un coteau déjà baigné d'ombre faif onduler sa ligne dentelée d'arbres et de chaumières sur un ciel orangé, dont les tons d'or se dégradent et passent au bleu de turquoise, puis au bleu violet, avec une harmonie rare.
Le Soleil couchant^ fin d'automne^ descend à travers les branches d'un bois effeuillé, illuminant le fond du tableau en laissant les premiers plans, où miroite une flaque d'eau et où défilent des
bœuls dans une tonalité sombre et vigoureuse.
DuvAL LE Camus (Jules). — Les sujets fantastiques semblent attirer M. Duval le Camus. Machcth chez les sorcières comporte te ut naturellement l'attirail de la sorcellerie, les fantômes, les lueurs bleues et les effets bizarres, sans compter les trois v'illes au menton barbu; mais dans son Jacques Clément^ su;et purement historique, l'artiste, voulint rendre visibles les pensées du mnine méditant l'assassinat, fait apparaître au fond de la cellule les figures spectrales du Fanatisme et de la Mort, non pas sous leur classique forme d'allégorie, mais av.^c ijne laideur hideusement romantique, comme Goya pourrait les indiquer dans une de ses ténébreuses eaux-fortes.
Elmerich. — C'est une idée assez singulière que celle rendue par M. Elmerich dans le tableau qu'il intitule Amour de V art. L'ombre d'un peintre, encapuchonnée de son suaire, revient dans son atelier et contemple de ses yeux vides une toile inachevée posée sur un chevalet. — 11 existe une légende de saint Bonaventure revenant après sa mort terminer un ouvrage important de théologie, dont Murillo a fait une peinture sinistre à vous faire froid dans le dos. Mais se déranger du sommeil éternel pour donner la dernière touche à un paysage, c'est, il nous semble, pousser bien loin l'amour de l'art.
Quand nous perdons le jour, nos goûts ne u eurent pas. Ils nous suivent encor au delà du trépas.
C'est le livret qui le dit au numéro 1018. — La persistance de l'individualité ne doit pas aller jusque-là ; en tout cas, on
peut être bien sûr qu'aucun journaliste ne reviendra le dimanche continuer son feuilleton.
• EscALLiER (M""' Eléonore). — Les deux panneaux décoratifs exposés par M"" Escallier sont dans celte gamme claire dont la peinture ornementale ne de\rait pas sortir : l'un de ces panneaux, intitulé l'Étang^ représente des cygnes gonflant leurs ailes et repliant leurs cols dans une clairière de plantes aquatiques rendues avec cette science et cette sûreté de dessin qui caractérisent W^ Escallier; l'autre, nommé le Jardin^ nous montre un paon étalant sa queue ocellée sur le rebord d'une terrasse, dans un fouillis de pivoines, de roses trémières, d'iris, d'une facture magistrale. >P* Escallier cherche à donner du style aux fleurs et elle y parvient : le Panier de fleurs, le Petit Vase de pétunias témoignent que la recherche du style ne lui fait rien perdre de sa délicatesse et de sa fraîcheur d'exécution. U Etang et le Jardin sont de la décoration, le Panier de fleurs et le Petit Vase de pétwiias sont des portraits rlo fleurs.
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Faure. — Les Premiers Pas. N'ayfiz pas peur : ce titre attendrissant et bourgeois ne tient pas ce qu'il promet. Ce n'est pas à une sentimentale scène de famille que M. Faure nous fait assister. La chose se passe en pleine mythologie. Le marmot est l'Amour; la mère, Vénus; la bonne, une des Grâces. Cupidon, récemment sevré, essaye ses petits pieds roses sur une peau de léopard , tenu aux lisières par les bras charmants d'Aglaé ou d'Euphrosine qui, en sc penchant pour le conduire, découvre tous les trésors de ses charmes, car l'artiste n'a pas suivi la tradition archaïque selon laquelle on représente les Grâces habillées. — Le souvenir de la Fortune et VEnfant^ de M. Paul Baudry, semble préoccuper M. Faure. 11 cherche cette gamme de tons claire, ambj'ée et mate, rappelant le vieux tableau
déverni de ses fumées et de ses crasses, qui a pour l'œil une harmonie si douce. L'aspect de sa peinture est agréable. Son dessin ne manque pas d'élégance, mais les milieux de ses figures sont un peu vides et superficiels. Citons le portrait de femme blonde encapuchonnée de dentelles noires ; il est d'un fin sentiment et d'une couleur charmante.
Fauré. — Ils sont rares aujourd'hui les peintres qui empruntent des sujets à l'histoire du moyen âge. La' mode n'est plus là; notre époque semble ne vouloir regarder que sa propre image. Elle détourne ses yeux du passé et ne paraît plus faire cas de cette intuition rétrospective qui reconstruit avec leur architecture, leur costume et leur physionomie les siècles disparus. — Cette défaveur prive l'art de grandes ressources. Félicitons M. Fauré d'avoir eu le courage romantique de nous montrer un Jean IJuss devant r empereur Sigismond.
« Condamné par le concile de Constance à êti'c brûlé vif, Jean ïluss s'avance vers remporeur et lui dit : <* .('étais venu ici avec un sauf-conduit que vous m'avez
donné , et vous me laissez condamner, o M. Fauré est élève de M. Eugène Delacroix, et vraiment il fait honneur à son maître, dont il rappelle les qualités taus imitition servile. La scène s'ordonnance d'une façon ingénieuse et pittoresque. Sous un dais de drap d'or blasonné de l'oiglc à deux tètes, siège, au sommet d'une estrade, l'empereur Sigismond, entouré de cardinaux, d'èvèques et de hauts dignitaires de l'Eglise. Il baisse la tète, malgi'é sa couronne, sous la douloureuse interpellation de Jean Huss, debout sur les marches de l'estrade, et dont le pauvre costume noir contraste avec les magniticences de la pourpre, du brocart et de l'hermine qui revêtent ses juges. Un lansquenet de la plus fière tournure, vu à mi-corps, occupe heureusement le coin de la composition prise de trois quarts, dispositioî) qui mouvementé les hgnes et leur ôle la roideur symétrique ordinaire aux scènes d'apparat.
La couleur de M. Fauré est d'une harmonie réelle, et non pas obtenue parle saeritice des tons divers ramenés au gris ou décolorés systématiquement, ce qui est
tounier la difficulté et non la vaincre. Chez lui, le jaune reste jaune; le rouge ne met pas de l'eau dans sa pourpre, le vert ne se déguise pas en gris olivâtre. De son illustre maître il a appris le 'secret de faire concorder entre elles les valeurs les plus opposées sans les éteindre. Nous augurons très-bien de l'avenir de M. Fauré, dont ce tableau est le début, car notre mémoire ne nous rappelle de lui aucun ouvrage antérieur.
Feyen-Perrin. — Nous aurions bien envie de chercher un peu noise à M. Feyen- Perrin sur le titre qu'il donne à sa composition tirée du cinquième chant de l'Enfer du Dante : les Ames damnées. Toutes les âmes que le bilieux gibelin rencontre dans les neuf cercles de la spirale sont damnées, puisqu'elles sont en enfer; mais laissons de côté cette petite querelle plus littéraire qu'artistique, et venons au tableau lui-même. M. Feyen-Perrin a représenté le groupe éploré que balaye, dans l'air sombre, l'éternel tourbillon, avec des poses tordues et contournées qui exigeraient plus de suri té anatomique qu'il n'en possède. Pour
se hasarder à ces libres maniements de la forme humaine qui sont les jeux des forts, il faut connaître à fond «son bonhomme, >^ comme on dit en st^'le d'atelier. Les figures deviennent alors des déductions logiques et prévues d'un jeu de muscles dans telle attitude , sous telle perspective, et non des reproductions réalistes du modèle soumis à l'estrapade sur la table do pose.
A côté de portions supposées il y a, dans les figures de M. Feyen-Perrin, des portions copiées qui détruisent l'ensemble et mélangent désagréablement le vrai au fantastique, défaut dont se garde M. Gustave Doré dans ses enlacements de damnés et de démons dessinés d'un seul jet. Tenons cependant compte au peintre de l'ambition de son effort et des morceaux louables que renferme sa toile. — Ce travail, incomplètement réussi, ne lui aura pas été inutile.
Les Prodigalités de l'Arétin s'éparpillent dans un cadre trop vaste pour l'importance du sujet. M. Ingres, cet esprit si sage et si plein de mesure, a emprunté deux anecdotes à la vie de l'Arétin, mais
il les a réduites aux dimensions du chevalet.— L'Arétin, qui eut l'honneur d'être l'ami du Titien, menait, grâce aux lettres de change qu'il tirait sur l'amour-propre ou la peur des puissants de la terre, une vie large, splendide et quasi princière. Il habitait à Venise un palais magnifique sur le grand canal, où le couvert était toujours mis pour une orgie perpétuelle. Cinq belles filles appelées les Arétines en faisaient les honneurs. Plus d'un pauvre artiste vint s'y asseoir et reçut aide et protection, car ce grand coquin aimait fort la peinture et s'y entendait. Il était bonhomme, du reste, malgré ses vices, son impudence et son chantage^ et sur les marches de marbre de son palais, les malheureux n'attendaient pas longtemps l'aumône.
Il y a dans le tableau de M. Feyen- Perrin des figures gracieuses, des groupes d'un arrangement coquet, des portions d'une imitation vénitienne heureuse: mais le sujet ne se comprend pas aisément, et l'Arétin n'occupe pas une place assez visible au milieu d'une composition dont il devrait être le pivot, pour emprunter une expression au vncabiilaito fouriériste.
FiL'HEL. — Liaiis les Chaulcursanibulant^.
et dans la Premitie Leçon d'armes, M.
Kichel est resté fidèle à sa manière accoutumée. Un pître déplorable, vêtu de jaune, débite des bouffonneries d'un air mélancoliquement gai que démentent sa maigreur et l'essoufflement de son estomac , devant quelques buveurs qui l'écoutent avec une sorte de satisfaction repue. Le cabaretier jovial circule portant un plateau encombré de tasses et de cafetières bien luxueuses pour un pareil établissement. Tel est le sujet du premier tableau, franc de ton et d'un agencement spirituel. — La Première Leçon d'armes se donne dans une grande salle de château ; les murs sont ornés de portraits d'ancêtres, alternant avec des panoplies. A droite du tableau, un jeune garçon eu culotte et en veste roses, campé avec élégance, s'apprête à faire le salut au prévôt. Sa vieille mère a voulu assister à cette initiation , indispensable à cette époque ; elle est là, plongée dans sa bergère autour de laquelle se groupe la famille. M. Fichel connaît à fond son 18" siècle, et, sans tomber dans le méticuleux, il en reproduit
avec une intelligente exactitude les allures, le poses cavalières et maniérées. Le Baptême de iW"' Clairon offre une curieuse réunion des costumes et des types de théâtre de l'époque ; pour ce tableau, nous renvoyons à l'indication du livret qui l'explique suffisamment.
Les Noces de Gamnches sont conçues dans des proportions relativement vastes, par rapport aux habitudes de M. Fichel: ce sont ses Noces de Cana. Les tables sont dressées au milieu d'une clairière : sur la gauche du tableau fument les cuisines; aux branches des arbres pendent des gibiers variés; ici un bœuf entier rôtit sur un immense brasier ; là un cuisinier tire d'une énorme marmite une oie qui fait rêver Sancho Pança. Les marmitons affairés commencent à dresser le fabuleux festin, car la noce de Gamaches et de Quiteria la Hermosa débouche du bois, musique en tète. Quoique ce tableau soit traité avec la finesse et l'esprit qui ne peuvent manquer à M, Fichel, on seul que le peintre n'est pas là dans son élément ; il sait mieux asseoir un fumeur dans un cabaret que faire mannruvrer des foules. Ses Noces
— ma —
Aùul im peu froides, ot n'ont p;is cei pii- Lr;ii!i , cotift oxubéraiicf- dont, CervanUs Ips a animées, (litons encore le Porlrnit de M. F. . . ?)cVe.
Flahai T. — Les Bords du lac de Genève ont dans la toile de M. Flabaul nn aspect argenté et lumineux qui séduit l'œil. A gauche, un groupe d'arbres d'une rare élégance se profile sur le ciel d'une sérénité limpide; la route qui s'abaisse laisse voir en abîme l'eau bleue du lac oii flottent quelques voiles blanches comme des plumes de cygne. Ce n'est rien et c'est charmant. On ne saurait mieux exprimer en peinture l'agréable surprise que cause à la crête d'une montée l'apparition subite d'une vaste étendue d'eau. Nous aimons aussi beaucoup la Vue prise à Etret.at. Des ondulations de terrains très-fermement modelés remplissent les premiers plans, et entre l'écartement des falaises la mer paisible tire sa barre bleue. Cela est plein d'air, d'espace et de lumière. — La Ferme /?ormrt?i(/e, comprise dans un sens tout opposé, prouve que M. Flahaut sait passer du style à l'expression simple de la nature.
— loi —
Les bâtiments de la ferme s'enfouisî^ent dans des massifs d'arbres , et la gamme du tableau est une ombre verte et transparente où se glissent quelques furtifs rayons de soleil. L'eau sombre d'une mare miroite çà et là sans détruire l'harmonie fraîche, discrète et reposée du tableau.
Flandrin (Hippolyte). — Absorbé depuis longtemps par d'importants travaux de peinture religieuse où il déploie les plus nobles qualités de l'art, M. Hippolyte Flandrin n'a exposé que des portraits.
Mais quels portraits ! de purs chefs-d'œuvre et tels que M. Ingros seul pourrait les surpasser. Le portrait entendu ainsi a toute la valeur du tableau d'histoire. Celui de S. A. I. le Prince Napoléon a une grandeur tranquille, une majesté simple, qui imposent au premier aspect et révèlent, malgré l'absence de toute décoration et de tout signe officiel, la haute situation du mod'.'le. — Nulle pompe, nul apparat ; le Prince, en habit noir, est assis dans un fauteuil de velours grenat ; une de ses mains s'appuie sur les bras du fauteuil, l'autre se ferme à demi sui' la cuisse, el la
tête de pleine face se dessine avec une finesse de lignes et une solidité de plans incomparables. On dirait un marbre antique coloré par la vie. Nous n'insisterons pas sur le mérite de la ressemblance.
M. Hippolyte Flandrin peint à la fois l'homme extérieur et l'homme intérieur, dualité sans laquelle il n'y a pas de véritable portrait. — Avec quelle sobriété magistrale, quelle économie de moyens matériels, l'éminent artiste atteint ce résultat merveilleux, on ne saurait trop l'admirer! Quelle gravité, quel style il donne, sans l'altérer par des arrangements prétentieux, à notre ingrat costume moderne ! Sous son ferme pinceau, un pli de frac ou de redingote prend la beauté d'un pli de draperie.
Le portrait de Son Exe, le ministre d'Etal, dont le Salon s'est enrichi pendant les jours de fermeture, n'est pas moins remarquable.
La pose choisie par le peintre ne saurait être plus aisée et plus naturelle ; le ministre est assis, une jambe croisée sur l'autre, en costume de ville, dans un fauteuil de maroquin rouge où il s'accoude: près
dfi lui un guéridon supports dos brochuroj^ et des papiers ; uu rideau vert h demirameué laisse voir un fond d'un brun neutre. La discrétion de la couleur et le sacrifice de tout éclat accessoire concentrent le regard sur la tète, modelée avec une science qui n'enlève rien au charme. Quelle délicatesse de passages, quelle suite dans les plans, quelle logique dans ce travail dont l'artiste dérobe les traces et qui donne l'idée d'une image fixée sur la toile sans l'intermédiaire du pinceau! — On ne saurait mettre plus do grâce dans la sévérité, plus de noblesse dans l'abandon.
Les deux portraits que nous venons de décrire sont assis. Celui de M. le comte 1), est debout. Il se détache d'im do ces fonds verts qu'affectionne M. HippolyteFlandrin, et sur lequel, par surcroît, se drape un rideau également vert. Le comte D. porte une main à la basque de sa redingote avec l'inconscience d'un geste familier, et appuie l'autre sur une table couverte de livres. — La tête vit et semble vous rendre votre regard.
Une figure de Minerve en bronze et des médailles désignent M. Cf. comme si la
ressemblanco n'y siiffi^.iil pns. Los< grands artistes ont parfois do ces modesties. — La têle, les mains de ce portrait sont d'une exécution parfaite et d'une belle couleur, car les dessinateurs peignent aussi très-bien, quoi qu'on en veuille dire.
Le comte S., par sa tête aux traits réguliers et caractéristiques, sa barbe et ses cheveux longs, prêtait à la peinture, et M. Hippolyte Flandrin en a tiré un excellent parti. Le comte est debout, une main jouant avec un gant, l'autre au gilet, en paletot violàtre. — Oq dirait, en dépit du costume moderne, un patricien de Venise.
Un portrait de femme qui n'est pas porté au livret et que nous ne pouvons désigner autrement, car la personne qu'il représente nous est inconnue, a l'austérité élégante et délicate que M. 11. Flandrin apporte à la représentation de la nature féminine. Sa physionomie est douce, distinguée et triste. Une robe noire agrémentée de jais, une pointe de dentelles blanches nouée négligemment autour du col, accompagnent de leur harmonie sourde l'expression languissante de la tête.
Ces quelques lignes donnent une idée
bien faible du mérite déployé par M. H. Flandrin dans ces admirables portraits, auxquels on ne saurait reprocher qu'une perfection trop égale peut-être. Mais comment, en dehors du sujet, de l'action et du costume, faire sentir avec des paroles la beauté de cinq ou six portraits d'une diversité très-sensible à l'œil, mais qui disparaît forcément dans un compte rendu? Les mots manquent pour exprimer certaine différence essentielle de contour, certain jeu particulier de lumière, certaine qualité de ton spéciale qui mettent tant de distance entre une nature et une autre.
Flandrin (Paul). Le paysage est la spécialité de M. Paul Flandrin, comme on dit aujourd'hui, ce qui ne l'empêche pas de faire de très-beaux portraits qui se soutiennent à côté de ceux de son grand frère. M™" la baronne H***, pour être représentée par un pinceau habitué à rendre les arbres, les terrains et les ciels, n'en est pas moins d'un dessin très-pur et d'une belle couleur. Les chairs ressortent jeunes , fraîches et vivantes de la robe de velours
noir décolletée , le;* bras s'arrondir^sfiil gracieusement, et les mains se joignent avec une pose de nonchalante coquetterie.
La Fuite en Egypte (paysage) nous montre, dans un chemin aux tons d'ocre, le groupe fugitif se dérobant aux fureurs d'Hérode. De grands arbres se dressent au bord de la route,' et au fond l'on aperçoit des dentelures de montagnes bleues. — M. Paul Flandrin n'a pas cherché la couleur locale. Le pays intermédiaire entre la Judée et l'Egypte ne doit pas présenter cet aspect et cette végétation. L'artiste ciierchait seulement de belles lignes et il les a trouvées. La Fuite en Egypte est, dans la force du terme, louange et blâme, un bon paysage historique.
Citons la Vue du parc de Vaux-le-Peng , une Etude et un Paysage d'après nature, où la recherche du style se fait moins sentir et qui ont un parfum plus agreste.
Flers. — M. Fiers a le bon esprit de se garder de l'esthétique ; il fait des paysages qui n'ont la prétention de rien enseigner, et nous montre la nature sans aucune arriti i-pensre philosophique ; ses arbres
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sont des nrbres, et il faut lui ou savoir i^ré, car cela devient un raérite aujourd'liui. C'est ime charmante rivière que la Bresle à Aumale, avec sa voûfe de vieux noisetiers au feuillage massé en petites touffes : une vache qui sort de se baigner broutille les jeunes pousses ; une compagnie de canards barbote dans Feau paisible; un petit ruisseau , barré par un batardeau moussu et encombré d'herbes et de branchages, va se perdre sur la gauche, sous les obscurités d'un taillis. Quelques toits de chaume surgissent dans le fond derrière les arbres. Vn ciel normand, bleu tempéré de nuages blanchâtres, éclaire ce tableau frais et calme. Les Tuileries du Perrcy au Havre ne témoignent pas d'une grande activité industrielle : des cabanes et des granges en bois, de mauvaises palissades dont les planches titubent comme des capucins de cartes, un moulin inactif, remplissent la droite de la toile. Une eau lente, verdie d'une végétation paludéenne, garnit la gauche. Sur le bord, où sont échouées quelques barques en mauvais état, est accroupi un pécheur à la ligne, seul personnage qui témoigne de l'animation liu-
niainc : c'ost, pou, c<jnimo l'on v(»it. La facture de cette toile, qui est grasse et large, contraste a^ec le faire des autres ouvrages exposés par M. Fiers, qui sont très-finis et très-détaillés.
Français. — Si jamais nom s'est ajusté avec précision à la personne qu'il désigne, c'est assurément celui de Français, fie charmant artiste n'a-t-ilpas un talent tout français, plu? que français, parisien ? Cela semble bizarre pour un paysagiste, et cependant, sans porter plus loin que Bougival ou Meudon son parasol et sa boîte à couleurs, M. Français a trouvé moyen de faire des chefs-d'œuvre de grâce , d'élégance et d'esprit. — Ce n'est pas qu'il ne soit capable comme un autre d'affronter l'azur, le soleil et le style italiens; les vues du port de Gênes, du lac Némi et de la campagne de Rome l'ont suffisamment prouvé ; mais si, sur la rive du Tibre, il a des rivaux, sur les bords de la Seine il n'en rencontre pas. Cette nature est à lui; il la domine en maître, il en dégage, sans mensonge, des beautés que les autres n'y savent pas voir. L^ il est véritablement
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original. — No lui devons-no^l^^ pas de la reconnaissance, nous autres habitants de la grande ville, de nous faire ainsi comprendre la poésie de ces sites délicieux qui n'ont d'autre défaut que leur proximité, et dont les ombrages ont encadré les promenades, les rêveries et les amours de notre jeunesse ? — Nous les avons fuis pour des contrées lointainement et prétentieusement pittoresques, mais M. Français leur est resté fidèle, et bien lui en a pris.
Son exposition de cette année est une des meilleures que nous ayons vues depuis longtemps; aussi ne s'est-il pas écarté de sa chère banlieue parisienne.
Quoi de plus charmant que In Vue prise au Bas-Mendon? La Seine coule et miroite, rayée de brusques égratignures, entre des rives diffuses bordées de saules, de peupliers, d'arbres vulgaires; au fond s'ébauche , dans un poudroiement grisâtre, un coteau boisé, et les maisons du Bas-Meudon, assises au pied de la colline, mêlent leurs fumées à la brume lumineuse. Par-dessus tout cela s'étend un ciel qui n'es! ni indigo, ni orange, un
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ciel vraiment français, légei' . vagup , transparent, traversé de nuages et do rayons, comme il s'en fait et défait sans cesse au-dessus de nos tètes. Sur le devant, un peintre, qui doit être l'artiste luimême, travaille d'après nature et fait l'esquisse -du tableau dont nous rendon.s compte. Certes, ce n'est pas un endroit sauvage et romantique que ce Bas-Meudon où il se mange tant de fritures ; mais que d'air, que de fraîcheur, que de limpidité dans cette vue dont la réalité semblerait banale aux dédaigneux, aux exotiques, aux excessifs ! Le soleil brille, l'eau frissonne, le feuillage tremble, et la louche spirituelle du peintre donne de l'élégance à cette nature un peu triviale et bourgeoise, pour ainsi dire.
Le Soir au bord de la Seine contient, tout en restant dans la vérité, plus de style que le tableau précédent. — De grandes masses d'arbres, s'inclinant des berges d'une île, réfléchissent leur verdure dans l'eau verte où leur image flotte comme une forêt submergée. De l'autre côté, la rive s'escarpe et forme comme des zones de terrasses. Une colline à demi
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noyéi^ dans la vapeui' d'or du couchant, tend au fond du tableau son rideau violâtre. — Au sommet, l'aqueduc de Marly, dessinant ses arcades romaines, jette comme une note antique à travers la modernité du paysage.
Au premier plan, un jeune garçon a quitté ses habits pour prendre un bain et continue l'impression antique par son costume de tous les temps. — C'est un gamin, mais ce pourrait être un petit berger d'Arcadie.
11 y a dans cette toile la fraîcheur chaude et moite des soirs d'été. — Un léger voile de vapeur s'interpose entre l'œil et les objets et donne à l'ensemble une suave harmonie crépusculaire.
Au bord de Veau, eiwirnm de Paris.
voilà du Français tout pur, sans aucune préoccupation de style , s'abandonnant avec naïveté à sa natuie, et peignant du bout du pinceau ce qu'il aime et ce qu'il sait. Rien n'est plus charmant que ces œuvres ordinairement dédaignées de l'artiste, parce qu'elles lui viennent sans effort et coulent comme de source. Elles ont la srAre de l'involontaire. — La ri-
vièrc s'étale en cliiires nappes, coupe»» comme une vitre par une carre de diamant, parmi les ht^rbes, les roseaux, le;» plaques de sable découvertes pai' les eaux basses. Ç\ et là qu(;lques saules s'ébourilfent, quelques peupliers s'allongent, deux ou trois vaches broutent le gazon, et sur un tertre une Parisienne, en robe blanche et en nmntelet noir, suit, abritée par ime rose ombrelle, les péripéties d'une pêche à la ligne. Le goujon mord-il? l'indicateur de liège a-t-il frémi? qu'importe! le plaisir c'est d'être deux, tout seuls, dans ce joli paysage sans prétention, sous ce tendre ciel brouillé de bleu pâle et de gris de perle, par un beau jour d'été, avec lu facilité de revenir le soir, après avoir dîné sous la tonnelle du pêcheur Contesennc, prendre des glaces à Tortoni.
Avec quelle aisance magistrale et dénuée de pédanterie est brossé ce clair et tranquille paysage, si familier à nos yeux, et pourtant si neuf depuis que M. Français y a mis sa grâce, son esprit et son sentiment!
Frère (Edouard). — M Edouard Frère, laissant à son aîné les splendeurs de
l'Urient, va chercher en Normandie des sujeis moins majestueux et un ciel moins aveuglant. La toile intitulée la Bataille est un joli tableau. Un parti d'écoliers a pris une position avantageuse sur les marches d'une église et repousse avec force boules de neige l'armée ennemie qui tente en vain l'assaut. Les bonnes petites mains violettes pétrissent les projectiles avec activité, au mépris des engelures ; quelques blessés geignent dans les coins , en attendant que les parents et le maître d'école viennent mettre fin à la lutte. Au fond de la place se découpent, à travers la brume, des silhouettes de vieilles maisons. V Asile j)our la vieillesse à Écouen offre un spectacle moins gai que la Bataille. Dans une chambre nue, aux poutres apparentes, quatre ou cinq vieillards des deux sexes sont groupés silencieusement autour d'un poêle de faïence, avec cet air absorbé habituel à Timbécillité. Une sœur de charité circule distribuant des potions. A. quel degré d'infimité le travail exigé par la civilisa- Lion rabaisse-t-il la créature humaine 1 Quelle différence de cette décrépitude à la majesté sénile des anciens et des
Orientaux ! — Voici une petite Ecoie où l'on ne doit guère apprendre. Dans un coin, des marmots, entassés au-devant d'une grande cheminée de campagne, exécutent avec un grand sérieux quelquesunes des parodies de la vie humaine, habillent des poupées , font la dînette et bavardent; d'autres dorment sur leurs petites chaiseSc Un seul, debout près de la maîtresse , épèle mélancoliquement l'alphabet. Ces tableaux sont composés dans une gamme douce et grise assortie aux sujets , et l'on ne soupçonnerait guère, à voir leurs tons discrets , qu'Edouard est le frère tle Théodore , l'éclatant et l'azuré.
Frère (Théodore). — La Halte du soir à Minieh (haute Egypte) nous fait voir, dans la poudre d'or d'un couchant torride, une caravane arrêtée et s'arrangeant pour passer la nuit. On ôte le bât des chameaux, on amoncelle les bagages, on étend les tapis, on prépare le repas. Un pareil sujet est une bonne fortune pour un peintre comme M. Théodore Frère. L^ personnel, le mobilier et V vestiaire de
rOi'ieiil sr Irouveiil là pittoi'esqii('m*Mil groupé:?. Le premier plan se fait de luimême, et, pour le fond, quelques dômes, quelques minarets et une demi-douzaine de palmiers doums suffisent.
V Arabe buvant à une fontaine du Caire H nn caractère original. Enclavée dans le mur d'une maison, la fontaine consiste en une plaque de marbre où s'ajuste un robinet. Pour boire, il faut s'agenouiller et laisser l'eau filtrer goutte à goutte dans sa bouche. Aussi trois degrés de pierre formant perron complètent-ils le monument. — Le Restaurant arabe à la jiorte de Choubrali ne satisferait guère la gourmandise européenne, mais la sobriétés orientale s'en contente.
Le meilleur des tableaux de M. Théodore Frère est assurément celui intitulé : une Fête chez un uléma, à Constantinople. — La chose se passe dans une grande salle aux murs encadrés de faïence bleue. Des tapis de Smyrne couvrent le plancher, et sur de longs divans les invités, splendidement vêtus des vieux costumes caractéristiques de l'Orient, se tiennent accroupis, fumant des pipes aux tuyaux de
jasmin ou de cerisier, aux bouquins d'ambre, dont les fourneaux reposent dans des plateaux de cuivre. Sur la droite, des musiciens Jouent du tarbouka, de la llùte de derviche et du rebec. Des esclaves apporlent sur des plateaux du café, des sorbets, des conserves de roses, du rahatlokoum et autres sucreries orientale?.
Au fond, une large baie, aux portières relevées, laisse voir un second salon, également entouré de divans, où se tiennent d'autres invités.
Tout cela est très-fin, très-étudié, trèsvrai d'attitude et de couleur. — C'est bien une soirée turque, il n'y manque que les' femmes, absentes en Orient de la vie publique ; mais heureusement M'"* Henriette Brovvne nous a révélé les mystères du sérail.
Fromentin. — M. Eugène Fromentin a décidément pris la tête de la caravane orientale. — Seul le dromadaire blanc de M. Belly se maintient à côté du cheval algérien que notre jeune voyageur, penché sur la haute selle arabe, pousse si vivement du tranchant de ses larges étriers. Comme
il \a, coniiiie il se précipite dans le tourbillon ,de la fantasia ! Sa peinture a l'éblouissemeut rapide de la chose entr'^.vue au galop, la spontanéité du premier coup d'œil fixée sur la toile, le mouvement de la photographie instantanée !
LesCavaliersr^y^nïmià'Vinefantasia^Yh?' d'Alger sont pris au vol : ils passent comme un rêve, diaprés, étincelants, emportés par une course vertigineus.". Les burnous et les étendards flottent, les crinières s'échevèlent , les naseaux fument, les étriers se choquent, les pistolets et les fusils crépitent. Il coule dans le ravin un torrent de chevanx aux robes bizarres — pigeon bleu à l'ombre, joue de Fatma, sourcils d'Eblis — ainsi que les nomment les poètes dans les descriptions lyriques des Moallakats. Au-dessus de ces chevaux, les cavaliers semblent planer comme un essaim d'oiseaux aux couleurs éclatantes. — Devanteux sautent en jappant les sveltes sloughis, ces lévriers de race qui seuls peuvent devancer l'essor du coursier arabe.
Sur \,\ penle escarpée, parmi les frondaisons verdoyantes, des marnbouts font
des taches de blancheur, et au t'uiid de l'étroite coupure bleuit la mer lointaine.
Quelle vive, intime et pénétrante sensation de la vie africaine ! Cela n'est pas laborieusement copié d'après les études, les croquis et les notes d'une excursion trop courte; cela est su familièrement, éprouvé, vécu pour ainsi dire ; les Arabes, si l'Islam ne leur défendait pas la peinture, ne se représenteraient pas autrement. C'est un des grands mérites de M. E. Fromentin que cette facilité d'invention dans des sujets d'une nature exotique qui dépaysent toujours plus ou moins. Il y est comme chez lui.
Les Courriers (pays des Ouled-Nayls au printemps) s'acquittent consciencieusement de leur mission; ils galopent à fond de train à travers une plaine immense hérissée d'alfas et de chardons ; l'un d'eux saisit en passant une branche de caroubier, et cet imperceptible temps d'arrêt fait se ramasser sur les hanches son cheval sensible de la bouche. — Le soir descend ; une mince frange de carmin, que va bientôt remplacer l'azur violet de la nuit, car les couchants sont rapides en Afrique, Hotte
au bord du ciel et. dessine sur son fond clair la silhouette délicate des plantes.
Il faut se dépêcher de regarder ces courriers; dans une seconde, ils seront hors de la toile, et le milan qui plane là-haut, essayant de lutter de vitesse avec eux, les aura bientôt perdus de vue.
Le Berger (hauts plateaux de laKabylie) nous révèle une Afrique d'une nouveauté inattendue et charmante , une Afrique blene, argentée et glacée de neige. Monté sur un magnifique cheval gris, un jeune berger, beau, noble et triste comme Apollon chez Admète, gagne les hauts plateaux où la chaleur n'a pas desséché l'herbe, poussant devant lui son troupeau de moutons. Il porte sur l'arçon de ea selle un petit agneau trop faible pour suivre les autres.
Comme la poésie de la vie j)atriarcale apparaît là dans toute sa primitive beauté ! Comme on se sent déchu à côté de ce jeune berger montant de la plaine, où fument les foyers déjà lointains, à cette alpe africaine que le souffle du désert ne peut dépouiller de son voile de neige, dans la solitude, le silence et la liberté ! Il a réalisé le vœu de ce berger qui di-
sait qun s'il était roi il garderait sfis moutons à cheval, et jamais roi n'eut plus fière mine, plus altière et plus simple attitude que ce pauYre pâtre kabyle dont la pourpre est un haillon et la couronne un chapeau de paille jeté négligemment derrière le dos. — Le Berger nous paraît jusqu'à présent être le chpf-d'oT'uvre de M. E. Fromentin.
Que de fois nous avons traversé des oueds semblables au lit de rOued-Mzi, un ravin de sable encombré de lauriersroses et pailleté çà et là, comme un miroir d'alouettes, de flaques' d'eau persistantes! Ce n'est rien qu'une esquisse. Mais les taches de couleur sont posées si juste, les petits cavaliers manœuvrent si légèrement leurs chevaux à travers les pierres et les branches, qu'on croirait traverser le gué avec eux. Pour nous, cette petite toile a le charme nostalgique d'un souvenir personnel.
Oh ! les maisons carrées et blanches, au dôme arrondi comme un sein plein de lait, où s'abattent les colombes, les grands cyprès montant vers l'azur, comme des soupirs de feuillage, la mélancolie sereine
de la mer contemplée du haut des terrasses, la haie de cactus, le cierge à sept branches de l'aloès, et dans le chemin aux cailloux luisants le petit âne algérien qui chemine poussé par son ânier ! Maisons turques de Mustapha^ que nous montre M. E. Fromentin, quelle belle vie indolente et rêveuse on mènerait à l'ombre fraîche de vos arcades !
C'est aussi une délicieuse toile que r Ancienne mosquée de Tebessa. — La mos^ quée dresse sa tour carrée, que surmonte un minaret, dans un ciel d'un bleu intense, près d'un monceau de décombres cuits au soleil, non loin d'une mare où s"abreuvent des chameaux allongeant leurs cols d'autruche. — Quand vous avez dit cela vous n'avez rien dit, et cependant quelle impression profonde, quel souvenir persistant vous laisse ce petit cadre! — Si le devoir, la famille, les liens de toutes sortes dont vous enlace la civilisation ne vous retenaient, comme on ferait bien vite sa malle et comme on irait fumer le chiboaque, adossé à ce mur blanc !
drARiOT. — Le Repos de ia famille, do M. Gariot, représente un groupe de personnages drapés à l'antique, arrêtés sous des arbres d'un feuille sobre et rare, au milieu d'un paysage sévère, sous un ciel rayé de nuages horizontaux, dont le bleu verdit et s'allume aux brasiers du couchant. Les figures ont du style et le paysage rappelle la manière du Poussin. M. Gariot n'a exposé que cette toile de petite dimension, car il s'occupe de compositions destinées à orner un des salons de l'Elysée. Ce sera pour cet artiste, plein de modestie et do mérite, une occasioQ de déployer les qualités sérieuses d'un talent trop peu connu du public.
Gautier (Amand). — Cette fois , le peintre ordinaire des ignorantins et des saurs de charité a quitté pour le portrait
les humble?^ sujets auxquels il savait donner un charme austère et pént'trant. Il y a chez M. A. Gautier un amour du vrai, une sincérité intime d'exécution qui le rendent propre à interpréter fidèlement la physionomie humaine, et il devait réussir dans la nouvelle voie qu'il tente. Par une singularité dont son talent n'avait pas besoin pour fixer l'attention, M. A. Gautier a donné à ses portraits une bizarre forme de trumeau ou de cirte de visite photographique. Nous aimons assez ce parti pris. La figure, resserrée . dans un cadre étroit, prend de l'élégance et se présente bien. Les portraits du prince de San Castaldo , de ^L Tailhardat et du docteur Gachet, se distinguent par l'exactitude de la ressemblance, la tournure originale et la sobriété vigoureuse de la couleur.
GrÉROME. — S'il est un trait qui peigne l'aimable caractère athénien, c'est l'acquittement de Phryné par le tribunal de l'Aréopage, ébloui des charmes de la célèbre hétaïre. La beauté admise comme circonstance atténuante, Vénus désarmant Thémis, c'est bien Là une idée toute grecque
et, tout ultique. Ces juges, dont les dieux mêmes acceptaient les décisions, reculant h. la pensée de détruire ce corps parfait, statue vivante qui inspirait Praxitèle, n'expriment-ils pas, sous une forme charmante, la morale de cette civilisation hellénique, plus amoureuse encore du beau que du bon et du vrai? Peut-être Phryné étaitelle coupable, mais à coup sûr les artistes absoudront les membres de l'Aréopage ; ils eussent jugé comme eux.
M. Gérome a trouvé dans cette scène, faite à souhait pour le plaisir des peintres, le sujet d'une toile remarquable par ses qualités et ses défauts, et devant laquelle personne ne passe indifférent.
Le tribunal, composé de vieillards, siège sur les degrés d'une estrade en hémicycle. Au miheu de la salle se dresse une statuette de Pallas-Athénè, de style archaïque, ayant pour socle un autel. En face du tribunal se tient debout Phryné, dont l'avocat, à bout de raisons, vient d'arracher la tunique dans un lyrique mouvement oratoire. L'hétaïre, surprise, se cache à demi la figure avec son bras par un geste de pudeur involontaire plein de naturel et de grâce : mais sa dé-
feiise n'en est pas compromise, car son beau corps, tourné et poli comme une statue d'ivoire, éclate dans toute sa blancheur et plaide éloquemment sa cause.
L'attitude de l'avocat qui enlève le voile est une vraie trouvaille ; seulement , le personnage semble un peu grand à côté de la Phryné dont l'artiste a fait une trèsjeune fille, mince, petite, délicate, un peu trop virginale peut-être pour le sujet. — Phryné, riche à pouvoir rebâtir les murailles de Thèbes détruites par Alexandre, devait être d'une beauté moins en tleur, plus développée, plus féminine enfin, plus ressemblante aux Vénus dont les statuaires cherchaient le type en elle, ce qui ne l'empêche pas d'être charmante comme elle est, avec sa gracilité adolescente et juvénile.
La foule admire beaucoup la variété d'expression que M. Gérome a donnée à l'Aréopage. Le sentiment que la plupart de ces têtes chenues trahissent n'est pas celui qu'ont dû éprouver ces augustes juges athéniens.
Ils paraissent émus sensuellement par If nudité découverte à leurs veux. C'est là