CIBOIRE EN BRONZE ÉMAILLÉ
M. l’abbé Barraud, dans un intéressant mémoire sur les ciboires récemment publié dans le Bulletin monumental , décrit ainsi qu’il suit un ciboire , en forme de calice turriculé ( V. p. 286 ) , qui avait été précédemment publié dans les Annales archéologiques de M. Didron : « Ce ciboire est, dit-il, formé de deux cônes réunis dans un nœud par leurs sommets; le pied a, pour tout ornement, des feuilles ou des rinceaux gravés en creux. La coupe se compose de deux étages d’arcades à jour séparés par un anneau circulaire plein, où brillent enchâssés des cabochons qu’entourent des filigranes. Ces arcades sont semi-circulaires ; des colonnes granuleuses les supportent. Le couvercle , mobile autour d’une charnière, suit d’abord une direction inclinée , il s’élève ensuite en cylindre et se termine en cône. La partie cylindrique
CIBOIRE PÉDICULE TURRICULÉ.
est encore décorée d’arcades à plein-cintre; des cabochons, environnés de filigranes , enrichissent le toit et le premier amortissement.
« Le vase est en cuivre doré. Il est facile d’en fixer la date. La forme des arcades, la disposition des filigranes, la manière dont les cabochons sont enchâssés , tout indique la fin du XIIe. siècle. »
M. l’abbé Barrand a également décrit et figuré, dans le Bulletin monumental , le magnifique ciboire d’Alpais ( V. p. 288 ) , ainsi appelé parce qu’il a été fait par un artiste de ce nom et qu’on voit dans la collection du Louvre. On le croit de la fin du XIIe. siècle.
« Deux calottes identiques superposées le composent , dit M. Barraud ; l’une est la coupe et l’autre le couvercle. Chacune d’elles, rendée vers le milieu de sa hauteur, se termine, près de l’ouverture, ou de la base, par une bande circulaire qui semble la resserrer. Le pied qui supporte la coupe n’est qu’un cône tronqué, de 55 millimètres de hauteur, juste suffisant pour la maintenir en équilibre et permettre de la prendre. Un élégant bouton surmonte le couvercle ; à sa partie supérieure se dessinent quatre arcades romanes, sous lesquelles on voit des anges nimbés portant chacun une hostie timbrée d’une croix. Au fond de la coupe , dans le cercle qui circonscrit un ange tenant un livre et faisant de la droite le signe de la parole, ou de la bénédiction, on peut lire cetle précieuse inscription : MAGISTER : G : ALPAIS : ME : FECIT : LEMOVICARVM. Ce ciboire a donc été fait à Limoges par un émailleur, du nom d’Alpais. Il est en cuivre émaillé. »
Les croix émaillées sont encore assez nombreuses. Le Christ est toujours vêtu d’une espèce de tunique ou de jupon (V. la figure, p. 278); sa tête porte un nimbe ou couronne; les pieds sont toujours cloués séparément : ces caractères se rencontrent aussi au XIIIe. siècle, mais le style de la statuette et les ornements de la croix indiquent suffisamment l’époque et rendent la distinction possible entre le XIIe. siècle et le XIIIe.
Les encensoirs , beaucoup moins allongés que les nôtres , s’écartent moins de la forme orbiculaire ; ils étaient attachés à des chaînes , comme à présent ; le couvercle surtout était orné de ciselures et d’enlacements à jour.
Deux encensoirs du XIIe. siècle existent dans le trésor de la cathédrale de Trêves ; ils figurent une église en forme de croix grecque ,
DE CAUMONT. ABÉCÉDAIRE d’ARCHÉOLOGIË,
dont chaque bras se termine par une abside. Entre les bras de la croix s’élèvent des tourelles. Voici le plus simple de ces deux encensoirs : il est en argent ; l’autre, en bronze doré et beaucoup plus compliqué, a
ENCENSOIR EN ARGENT DU XIIe. SIECLE , A TREVES.
été décrit et figuré dans le Bulletin monumental (1) par le savant Mgr. Muller , évêque de Munster. Il est couvert d’inscriptions et décoré de personnages bibliques.
La plupart des anciens encensoirs sont en bronze.
Les lampes et les flambeaux étaient décorés de moulures et d’entrelacs, dans le même goût que les encensoirs, et souvent ornés d’émaux. Le chandelier le plus remarquable que j’aie vu est celui qui appartenait àM. d’Espaulard, du Mans, et qui fait partie maintenant de la collection de M. le prince de Solticoff , à Paris ; c’est un véritable chef-d’œuvre. Voici un chandelier beaucoup plus simple , en bronze émaillé , ap-
(1) Tome XIII, p. 196.
partenant à M. le marquis de Turgot, chez lequel il a été dessiné par M. Bouet.
CHANDELIER DU XIIe. SIÈCLE , EN BRONZE ÉMAILLÉ.
Couronnes de lumière.— Aux XIe. et XIIe. siècles, on suspendait aux voûtes des églises des espèces de lustres en usage long-temps auparavant, et dont j’ai déjà parlé (page lx 5).
Ces couronnes se composaient de cerc’es plus ou moins considérables
dont le pourtour était chargé de cierges , de lanternes , de statuettes , etc. , etc. , et qui étaient suspendus au moyen de chaînes ou de cordons fixés à la voûte.
Odon, frère utérin de Guillaume-le-Conquérant, avait donné à l’église cathédrale de Bayeux une grande couronne en cuivre doré et émaillé , ornée d’un grand nombre de lames d’argent et suspendue à la voûte au moyen d’une chaîne en fer : cette couronne , garnie de niches en forme de tours , était d’une largeur considérable ; elle servait, dit Béziers, à porter quantité de cierges qu’on allumait dans les grandes fêtes. Il y avait 45 vers latins gravés tout autour. Ce lustre qui, peut-être, au temps d’Odon , était placé devant le maître-autel, se trouvait, en 1562, devant le crucifix près de l’entrée du chœur ; il fut brisé par les protestants , qui en emportèrent les morceaux.
Il y avait des couronnes semblables dans plusieurs cathédrales, notamment dans celle de Reims. La couronne que l’on voit au milieu de l’église circulaire d’Aix-la-Chapelle et qui a été donnée à cette église , dans la seconde moitié du XIIe. siècle, par l’empereur Frédéric Ier. , présente un grand cercle de bronze doré et émaillé dont le pourtour , sur lequel est une inscription, se divise en huit lobes. Dans la partie rentrante de ces segments de cercle se trouvent des lanternes en forme de tours rondes ; des tours carrées plus grandes sont placées au centre de la courbure des arcs du cercle : elles contenaient des statuettes. Entre chacune de ces lanternes on peut placer trois cierges, de sorte qu’il y en a quarante-huit dans le pourtour de ce beau candélabre. Les lanternes sont au nombre de seize , huit carrées et huit rondes.
Depuis que j’ai décrit le grand phare d’Aix-la-Chapelle dans mon Cours et dans le Bulletin monumental , M. l’abbé Martin lui a consacré un savant article dans ses Mélanges d’ archéologie, et il s’est étendu longuement , dans cette dissertation , sur tout ce qui touche à l’éclairage ou à l’illumination ancienne des églises. Il a démontré , parla citation d’un grand nombre de textes et par l’examen des vignettes de manuscrits , des vitraux, etc., que le moyen-âge a souvent associé les lampes et les couronnes, et que cette couronne de lumière devint plus tard, pour l’artiste et pour les fidèles , une figure de la Jérusalem céleste , qui couronne pour l’éternité les œuvres accomplies par Dieu en faveur de ses élus.
L’inscription de la couronne donnée à l’église d’Aix-la-Chapelle par l’empereur Frédéric Barberousse prouve, incontestablement, que cette
pensée inspirait l’artiste qui l’a confectionnée: il suffît d’en citer quelques mots :
CELICA JHERUSALEM SIGNATUR IMAGINE TAU.
Si on se reporte à la pl. CXI de mon Cours d'antiquités , on verra la disposition des chaînes en fer avec leurs pommes de cuivre qui servent à suspendre la couronne d’Aix-la-Chapelle, et le grand cercle à huit lobes qui forme le corps de cette couronne.
La cathédrale d’Hildesheim , près de Hanovre, renferme deux couronnes de lumière ; ce sont, avec celle d’Aix-la-Chapelle, les seules que je connaisse.
La plus grande et la plus intéressante se trouve au milieu de la nef. On l’attribue à l’évêque Hézilon. Elle se compose de cercles, d’un trèsgrand diamètre, portant des tours et des flambeaux en cuivre doré sur lesquels se lisent des inscriptions en émail ; la dentelle du pourtour était en argent. Les douze tours attachées sur les cercles de métal, comme dans celle d’Aix-la-Chapelle, logeaient chacune quatre statuettes en argent représentant des personnages de l’Ancien-Testament et les personnifications des vertus , ce que prouvent les noms qu’on lit encore sur ces tours.
Au milieu des espaces compris entre les tours se trouvent des niches qui portent les noms des douze apôtres, preuve qu’elles en renfermaient les statuettes.
Il y aurait donc eu soixante statuettes dans les niches et les tours qui garnissaient les cercles de cette grande couronne.
Une longue inscription latine, gravée sur les cercles du pourtour , montre que la pensée de représenter la Jérusalem céleste a guidé l’artiste de Hildesheim, comme elle avait inspiré celui d’Aix-la-Chapelle.
On croit que des lampes étaient superposées aux tours : d’une tour à l’autre, six flambeaux portaient des cierges ; il y en avait en tout 72.
La seconde couronne de Hildesheim, dont je présente l’esquisse d’après une gravure de M. le docteur Kratz, se trouve dans le chœur de la même cathédrale. On la fait remonter vers le milieu du XIe. siècle (à l’évêque Azelin (1014 — 1054) ; mais elle est moins grande que celle de la nef, et les espaces compris entre les tours ne portaient que trois flambeaux ; de sorte qu’il n’y en avait que 36 au lieu de 72 dans le pourtour. Les tours ou niches renfermaient 48 statuettes en bronze qui n’existent plus.
Les deux couronnes de Hildesheim sont suspendues 4 la voûte au
moyen d’une longue chaîne, qui vient aboutir à des tringles en fer (Voir la ligure ci-jointe) qui se ramifient, comme le font, à Aix-la-Chap lie,
les chaînes qui en tiennent la place ( Voir mon Cours d'antiquités , t, VI , p. 121 et suivantes).