ÈRE RO\IANR SECONDAIRE (PEINTURE MURALE
Voici d'autres peintures murales, tirées de deux églises romanes du Bourbonnais, et figurant, les unes, des espèces de marqueteries ;
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E. Sagot del.
les autres, des enroulements, des feuillages et des ornements de dilTé' rentes formes.
M. le comte de Galembert, de Tours, a recueilli de nombreux spécimens de peintures murales des XI' et XII*' siècles, de l'Anjou, de la Touraine et du Poitou. Il a particulièrement signalé comme curieuses des peintures que nous avons visitées nous-même, celles de St-Julien de Tours, de Notre-Dame de Rivières, près Cliinon, de Tavan, près l'Ile-Boucliard, du Liget, etc., etc. De la comparaison des très-nombreux exemples qui sont venus se ranger dans le bel allas qu'il a présenté à la Société française d'archéologie et de ceux que j'ai vus sur différents points de la France, on peut conclure que le dessinateur des XP et XII* siècles ne paraît pas se préoccuper de l'arrangement des personnages : il les met à telle ou telle place,
288 DE CAUMONT. ABÉCÉDAIRE d'aRCHÉOLOGIE.
uniquement pour l'inlelligence de son sujet et sans aucun soin de la confusion qui peut en résulter pour Tesprit et pour les yeux.
Les proportions du corps varient sans motif apparent. Les membres sont grêles.
Les règles de la perspective sont complètement inconnues, aussi bien pour les ûgures animées que pour les objets inanimés ; l'agencement des plis révèle la forme du corps : ainsi, aux genoux, sur le ventre, la poitrine et les épaules, les traces du pinceau se contournent en tolutes dont le centre correspond à la rotule, aux bouts des seins, au nombril et aux autres parties saillantes du corps. EnGn, ce que tout le monde a pu observer, la peinture de Tépoque (à la détrempe ou à fresque) n'offre pas de combinaisons très-variées, et sous la couleur toujours étendue liquide, le trait du dessin persiste, accusant presque seul les modiGcations de la forme.
Pavag-e des égrlises.
H ois avons très-peu de spécimens des pavés de nos églises aux XI* et XIÎ* siècles ; nous savons seulement qu'alors le sanctuaire était souvent pavé de mosaïques ou de marqueteries. Il m'a paru que le pavé en mosaïque, qui était le plus précieux, était surtout réservé pour les abords de l'autel, pour les absides et les sanctuaires. Quand la mosaïque a été employée pour la détoration des voûtes c'est aussi dans les voûtes en cul-de-four qu'on la trouve. .Ainsi à Trieste, ainsi dans les églises de Rome qui en ont ; puis à Germiny-les-Prés, la seule église en France qui ait encore une mosaïque, elle tapisse l'intérieur des voûtes absidales.
L'église de Cruas nous fournit la preuve de ce que nous venons d'avancer ; car c'est dans l'abside, autour de l'aulel qui en remplissait le centre, que se trouve l'intéressant pavé que nous sommes heureux de signaler à l'attention du monde archéologique (V. la page suivante).
Les prophètes Hélie et Hénoc se tiennent dobotit de chaque côté de l'espace A, occupé par l'autel. Hélie est *èlu d'une longue robe maintenue par une ceinture ; un petit manteau jeté sur ses épaules j est attaché par une agrafe, tandis que Hénoc porte sur sa poitrine le costume du guerrier romain, avec une espèce de laticlave ou de manteau agrafé sur l'épaule droite par une tibule.
KRE ROMANE SEf.ONDAIRE ( PAVAGES ).
290 DE CAUMONT. ABfxKDAini: d'archlologie.
Deux bandes figuraol peul-êlre des colonnes s'élèvent près de chacune des deux figures, et Ton en voit sortir de chaque côté une main qui paraît les béi)ir Tune et ranlrc.
Au milieu de rhémicycle, derrière l'autel, sont figurés deux arbres symboliques : l'un est un figuier, puisque le mot Ficus est écrit près de là en lettres majuscules ; l'autre, qui porte des fruits orbiculaires, n'a pas de désignation.
On a constaté Tcxistence de fragments de pavage en mosaïques dans quelques autres églises de France ; mais ces débris, qui étaient plus ou moins détériorés, ont été complètement détruits et remplacés par d'autres pavages. Je suis convaincu que la mosaïque de Crnas est la plus intéressante des mosaïques chrétiennes employées en pavage qui nous restent en France aujourd'hui.
Si lu France ne nous offre plus que de faibles débris de pavés en mosaïque des XI* et XII* siècles, nous en trouvons de magnifiques dans la cathédrale St-Marc de Venise, que, grûce aux chemins de fer, tout le monde peut visiter aujourd'hui sans dilTiculté. Rien n'est d'un plus grand effet que le pavage de Si-Marc avec ses riches dessins, ses paons, ses figures variées dans lesquelles il existe malheureusement quelques lacunes. Ce pavé est bosselé et inégal par suite des tassements qui se sont faits dans le sol , tassements que fai remarqués souvent dans les mosaïques romaines ; mais il est superbe dans son ensemble. On trouve aussi une curieuse mosaïque dans le chœur de la cathédrale d'Aostc : on en cite dans d'autres églises d'Italie ; mais c'est à St-Marc qu'on peut vraiment se rendre compte de la magnificence de ces pavés, construits d'après les procédés de l'art antique.
Ou dut commencer, aux XI*^ et XIP siècles, à employer des pavages formés de dalles plus ou moins grandes, avec dessins en relief Irèspeu saillants qui se détachaient sur un fond rempli par un ciment de couleur, maintenu et en quelque sorte incrusté à la surface du pavé pour faire ressortir les dessins sculptés en méplat.
Le département du Nord renferme encore des spécimens remarquables de ces pavés ; mais comme il n'est pas sftr qu'ils remontent audelà du XIII' siècle, quoique le style de quelques-uns semble l'annoncer, nous les décrirons plus tard : toujours csl-il que j'ai trouvé ailleurs quelques fragments de ces pavés appartenant à la période romane, et qu'ils avaient été employés dès celle époque.
On peut être certain que les monuments qui, au XII* siècle, étaient
kt{E ROMANE SECONDAIRE (PAVAGES).
tant de richesse dans leurs sculptures, avaient des pavages en harmonie avec celle magnificence.
Paves emaules en terre ccite des xi* et \\\^ siècles.
Les pavés formés de pièces en terre cuite émaiilée élaient usités dès le XI« siècle : M. Digot en a remarqué dans l'église romane de Mousson qui date du XI« siècle, et dans une autre église de Lorraine (celle de Laître-sous-Amance;, consacrée en 1076. Je présenle quelques-unes de ces briques émaillécs.
Kégions morLUineiitales.
E^ -\ France, les églises romanes sont très-nombreuses : ou pourrait / en citer des centaines : si Ton veut connaître les plus importantes, on peut consulter le catalogue imprimé dans mon Histoire de rarclnlecture au moyen-âge, pages 235 et suivantes, les nombreux renseignements donnés sur les églises de France dans les lU volumes déjà parus du Bulletin monumental, et les publications diverses faites, depuis quelques années, dans tous les départements.
Des voyages multipliés m'ont permis de comparer les édifices des diverses régions de la France, dans le but de rechercher quelles modifications le génie des architectes pouvait avoir inlrbduites dans telle ou telle province; et d'autre part, pour examiner s'il y avait synchronisme parfait entre les édifices offrant, à de grandes dislances, identité de types arcbîlecîoniquos.
dp: CACilONT. ABKCliDAIRt: D ARCBIIOLOGIE.
D'après les observations que j'ai faites , j'ai divisé la France en plusieurs régions que l'on peut circonscrire à peu près ainsi qu'il suit: la région du Nord et de l'Ile-de-France ; la Normandie ; la Bretagne ; le Maine, l'Anjou et la Touraine ; le Poitou, l'Aunis, la Saintonge; le Midi, depuis la Garonne jusqu'aux frontières; l'Auvergne ; la Bourgogne ; la région de l'Est ou Franco-Germanique.
On peut simplifier encore ces divisions et les réduire à sept, comme les indique la carte suivante, savoir : la région du Nord et de l'Ilede-France, s'étendant de la Belgique jusqu'au Sud de la Loire;
c&nTF. nrs nÉr.io^is MonoienTAirs de la FRt^cc ac m* tiècie.
La région du Nord-Ouest, comprenant la Normandie et la Bretagne;
La région de l'Ouest, embrassant le Poitou, la Saintonge, la Touraine et une partie de l'Anjou ;
La région du Sud-Ouest, s'étendant depuis la Dord(^ne jusqu'aux Pyrénées ;
La régioM de l'Au\crgiîe, limitée aux départements du Piiy-de-DômC,
ÈRE ROMANE SECOXDAIRIi: (RÉGIONS MONL'MF.NTALKS ). 293
delà Haute-Loire, de l'Allier (en partie) et h quelques contrées voisines ;
Le Roman germanique, dont le centre est sur les bords du Rhin et qui, après avoir occupé l'Alsace, pénètre au-delà des Vosges dans plusieurs départements ;
La région du Roman bourguignon qui, par une dégradation insensible, s'allie au Roman de la vallée du Rhône et à celui de la Provence, et qui pourtant peut en être distingué de telle sorte qu'on diviserait en deux parties ce grand espace compris entre les frontières de la Bourgogne et de lu Méditerranée.
C'est là une esquisse géographique un peu vague, j'en conviens, qui devra plus tard être mieux arrêtée et que je me borne à tracer à grands traits.
Chaque contrée, en adoptant le style d'un pays voisin, semble lui avoir imprimé quelque caractère qui lui est propre, et un observateur qui a beaucoup vu peut dire, à la vue de l'esquisse d'un édifice, non-seulement à quel siècle, mais à quelle région il appartient ; car dans ses vicissitudes, l'architecture obéit à rinlluence des localités aussi bien qu'à celle du temps. C'est là un point qui mérite toute l'attention de l'observateur.
Nous devons indiquer aussi certaines affinités qui devront plus tard être mieux étudiées. Ainsi le Roman du Midi se rapproche de celui de l'Italie ; le Poitou offre aussi, dans quelques-uns de ses monuments, notamment dans Notre-Dame de Poitiers, des traits de ressemblance très-notables a\ec ceux des régions transalpines. Il serait facile de signaler, entre ces dernières et les églises d'Auvergne, des rapports qui n'échapperont pas à ceux qui auront le loisir de comparer les édifices de ces deux pays. Il y a des analogies manifestes entre le Roman Lombard et celui de l'Alsace et de toute la région rhénane de l'Allemagne et de la Hollande. De ces faits nous pouvons conclure que les tradilions i((ilienncs se sont répandues du Midi au Nordy en suivant Lu direction du Rliin, en même temps qu'elles se sont infiltrées plus ou moins profondément dans tes provinces méridionales^ du centre et de C ouest de la France.
Les régions situées au Nord de la Loire (Ile-de-France, Orléanais, Normandie, etc., etc.), qui avaient moins de débris antiques sur leur sol, ont aussi moins fidèlement suivi les traditions du Midi. Dès le XII*' siècle, les colonnes se sont groupées, les piliers romans se sont, comme nous le voyons ù l'Abbaye-Blanche près Mortain, couvertes de colonnes effilées ; l'acheminement vers le slyle ogi\al est plus manifeste dans ce pays que dans les autres.
294 DE CAUMONT. Ani'CKDAIRE n'ABCOtOLOGIE.
Progrès de l'arcliitecture.
r~\KPUis le XI ^ siècle jusqu'à la fin du XII*, le progrès a été constant et \/ manifeste ; mais c'est au XII «" que l'arcbiteciure romane se montre parée de toutes ses richesses, que le ciseau du sculpteur, fécond, hardi, gracieux dans toutes ses créations, orne les édifices de ses plus belles et de ses plus brillantes moulures.
Le XII' siècle forme donc une époque très-remarquable dans l'histoire de l'art, et peut donner lieu à une subdivision dans la classiûcation des monuments de la période romane secondaire.
Au XII" siècle, époque incomparable, tout naît, tout resplendit à la fois dans le monde moderne. Chevalerie, croisades, architecture, langue, lilléralure, tout jaillit ensemble comme par la même explosion ; c'est là que débute véritablement l'histoire de nos arts, de notre littérature, de notre civilisation, comme celle des autres arts et des autres civilisations de l'Europe '1 .
Une grande impulsion donnée au conimerce de l'Italie avec l'Orient, les pèlerinages à Jérusalem devenus plus fréqnenls, et surfout les croisades, établirent entre l'Orient et l'Occident des relations nouvelles qui favorisèrent de plus en plus la naturalisation du goût byzantin dans nos contrées. Aussi voit-on, au XI I*^ siècle, un luxe de moulures que n'avaient point encore étalé les monuments du XI' ,2).
En même temps que s'opère ce nouveau travail d'assimilation, dont les progrès sont manifestes pour ceux qui visitent un certain nombre de monuments du XII* siècle et les comparent à d'autres du XI% on voit paraître une forme nouvelle pour les voîitcs et les arcades : c'est, en effet, au XI T siècle quon commence à employer fréquemment l'arc en pointe ou OGIVE qui prédomina dans le siècle suivant.
(i; M. Ampère, Histoire lilléraire de h France.
(2) Or. peut trouver de» moulnres ciracte'ristiqni s du XII» jîbclc sur des ëgliscs qui ont tftd bâties lîans le XI* s.bcle, suivant des docamcnts certains. 11 paralr,en iffct, qu'un til's-pranJ nombre Je itorti-s et de fnçaJes ont (<te sculptées postérieurement à l'dicction dts C(;Uses dont elles font partie.
On dlevait des portes avec des archivoltt-s unies que l'on ciselait plus ou moins lonjrtemrs apib.* l'aclibvement de l'dditlce. J'en cvnnats plusieurs do Xl'slbcle, qui ne sont oruérs qii*k miitid l't qui prouvent la vdrl'é de mon aucrtion.
Ainsi, on seul; tait quelqtu fois d'avance, et avant de les assembler, Its pibcesqui devaiint compofcr les cintres des ; ottes; quelquefois .nnssl elles ne rdtaicnt qu*apI^s U-ur assemblable ; la nature des riselures et des matériaux In- Itualt rans doute 6ur le choix du procédé que l'un suivait k cet égard.
ÈRE ROMANE SliCONDAIRF. (PROGRÈS DE i/aRCIIITECTURE). 295
Filiation des siollures. — Quelle opinion doil-on se former sur rorigine des moulures usilées dans l'architeclure romane secondaire ? Telle est la question que je me suis souvent faites. Les débris antiques répandus sur différents points de la France, et qui peuvent dater des IIP et IV« siècles, nous offrent des moulures semblables, sauf Texécution, ù celles que nous trouvons sur les églises.
Si l'on examine les mosaïques découvertes dans le midi de la France, notamment celles qui sont aujourd'hui déposées dans le musée de Lyon, à la maison carrée de Nîmes, ù Vienne, à Narbonne et dans quelques autres cabinets, et celles que nous découvrons chaque jour dans le nord, on retrouvera, dans les bordures de ces tableaux les zigzags, les freltes crénelées, les qualre-feuilles, les étoiles, les entrelacs, les tissus nattés, etc., etc.
Les figures exprimées en mosaïque, durant l'ère gallo-romaine, furent traduites en relief sur les monuments du moyen-âge.
La France centrale entra franchement et avec bonheur dans celle voie ; moins riche que l'Italie en peintres et en mosaïstes, elle chercha dans les reliefe ce que l'Italie demandait encore souvent, aux XP et XII* siècles, ù la peinture et à l'application des pièces de couleur (1).
Mais si les pavés en mosaïque et les débris de monuments galloromains épars sur le sol ont guidé le ciseau des artistes ; si, à Autun et à Langres, par exemple, on a copié les pilastres cannelés des arcs-detriomphe et des portes antiques qui s'y voient encore ; si, dans un grand nombre de façades, on a si bien imité sur le fût des colonnes les feuilles imbriquées, les rinceaux et d'autres moulures que nous voyons sur des fûts antiques, il ne faut pas en conclure que tout soit indigène dans la décoration de nos églises du XIP siècle. Les étoffes, les galons, les peintures, les manuscrits, les reliquaires ciselés et tant d'autres objets d'art apportés de Conslantinople, avaient multiplié des types et des motifs de dessin, dont les architectes durent profiter. Il faut ici, comme en toutes choses, se garder d'adopter un système exclusif pour ces origines : tout attribuer aux importations de l'Orient, comme l'ont fait quelques archéologues, serait, je crois, une grande erreur ; de même qu'il ne faut pas attribuer aux monuments antiques indigènes une influence absolue.
(1) L'Auvergne, attachée Ii l'e'cole italienne par des causes qu'il ne m'a pas e'té donné de bien appre'cier et qui tiennent peut-être uniquement aux matériaux diversicolores fournis par ses roches volcaniques, continua plus longtemps à employer la marqueterie concurremment avec les moulures en relief.
DE CACMONT. ABÉCÉDAIRE d'ARCHÉOLOGIE.