‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 24 sur 76 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Qui traite d’un petit soulier de satin.

On ne doutait guère aux Clarides qu’AbeiUe eût été enlevée par les Nains. C’était aussi la croyance de la duchesse; mais ses songes ne l’en instruisaient pas précisément.

lo — Nous la retrouverons, disait Georges.

— Nous la retrouverons, répondait Francœur.

— Et nous la ramènerons à sa mère, disait Georges.

— Et nous l’y ramènerons, répondait Francœur.

— Et nous l’épouserons, disait Georges.

15 — Et nous l’épouserons, répondait Francœur.

Et üs s’enquéraient auprès des habitants des mœurs des Nains et des circonstances mystérieuses de l’enlèvement d’Abeille.

C’est ainsi qu’ils interrogèrent la nourrice MauriUe, qui

20 avait nourri de son lait la duchesse des Clarides; mais maintenant Maurille n’avait plus de lait pour les petits enfants et elle nourrissait les poules dans sa basse-cour.

C’est là que le maître et l’écuyer la trouvèrent. Elle criait: «Psit! psit! psit! petits! petits! petits! psit!

2s psit ! psit ! » et elle jetait du grain à ses poussins.

— Psit! psit! psit! petits! petits! petits! C’est vous,

monseigneur! psit! psit! psit! Est-il possible que vous soyez devenu si grand . . . psit! et si beau? Psit! psit! chu ! chu ! chu ! Voyez- vous ce gros-là qui mange toute la pitance des petits? Chu! chu! fu! C’est l’image du monde, monseigneur. Tout le bien va aux riches. Les s maigres maigrissent, tandis que les gras engraissent. Car la justice n’est point de la terre. Qu’y a-t-il pour votre service, monseigneur? Vous accepterez bien chacun un verre de cervoise !

— Nous l’accepterons, Maurille, et Je vous embrasserai 10 parce que vous avez nourri de votre lait la mère de celle que j’aime le plus au monde.

— C’est la vérité, monseigneur; mon nourrisson eut sa première dent à six mois et quatorze jours. Et à cette occasion la défunte duchesse me fit un présent. C’est la 15 vérité.

— Eh bien, dites-nous, Maurille, ce que vous savez des Nains qui ont enlevé Abeille.

— Hélas ! monseigneur, je ne sais rien des Nains qui l’ont enlevée. Et comment voulez-vous qu’une vieille 20 femme comme moi sache quelque chose? Il y a beau temps que j’ai oublié le peu que j’avais appris et je n’ai pas même assez de mémoire pour me rappeler où j’ai pu fourrer mes lunettes. Il m’arrive de les chercher quand

je les ai sur le nez. Goûtez cette boisson, elle est fraîche. 25

— A votre santé, Maurille; mais on conte que votre mari connut quelque chose de l’enlèvement d’Abeille.

— C’est la vérité. Monseigneur. Bien qu’il n’êut pas reçu d’instruction, il savait beaucoup de choses qu’il apprenait dans les auberges et les cabarets. Il n’oubliait rien. 30 S’il était encore de ce monde et assis avec nous devant cette table, il vous conterait des histoires jusqu’à demain.

ANATOLE FRANCE

Il m’en a dit tant et tant de toutes sortes qu’elles ont fait une fricassée dans ma tête et que je ne saurais plus, à cette heure, distinguer la queue de l’une de la tête de l’autre. C’est la vérité. Monseigneur.

5 Oui, c’était la vérité, et la tête de la nourrice pouvait se comparer à une vieille marmite fêlée. Georges et Francœur eurent toutes les peines du monde à en tirer quelque chose de bon. Toutefois ils en firent sortir, à force de la retourner, un récit qui commença de la sorte:

10 — Il y a sept ans. Monseigneur, le jour même où vous

fîtes avec Abeille l’escapade dont vous ne revîntes ni l’un ni l’autre, mon défunt mari alla dans la montagne vendre un cheval. C’est la vérité. Il donna à la bête un bon picotin d’avoine mouillée dans du cidre, afin qu’elle eût le 15 jarret ferme et l’œil brillant; il la mena au marché proche la montagne. Il n’eut pas à regretter son avoine et son cidre, car le cheval en fut vendu plus cher. Il en est des bêtes comme des hommes: on les estime sur l’apparence. Mon défunt mari se réjouissait de la bonne affaire qu’il 20 venait de conclure, U offrit à boire à ses amis, s’engageant à leur faire raison le verre à la main. Or sachez, monseigneur, qu’il n’y avait pas un seul homme dans toutes les Clarides qui valût mon défunt mari pour faire raison aux amis, le verre à la main. Si bien que, ce jour-là, après 25 avoir fait nombre de politesses, il s’en revint seul à la brune et prit un mauvais chemin, faute d’avoir reconnu le bon. Se trouvant proche une caverne, il aperçut aussi distinctement qu’il était possible dans son état et à cette heure, une troupe de petits hommes portant sur un brancard une fille 30 ou un garçon. Il s’enfuit de peur de malencontre; car le vin ne lui ôtait pas la prudence. Mais à quelque distance de la caverne, ayant laissé choir sa pipe, il se baissa pour

la ramasser et il saisit à la place un petit soulier de satin. Il fit à ce sujet une remarque qu’il se plaisait à répéter quand il était de bonne humeur: « C’est la première fois, se dit-il, qu’une pipe se change en soulier. » Or, comme ce soulier était un soulier de petite fille, il pensa que celle qui l’avait s perdu dans la forêt avait été enlevée par les Nains et que c’était son enlèvement qu’il avait vu. Il allait mettre le soulier dans sa poche, quand des petits hommes, couverts de capuchons, se jetèrent sur lui et lui donnèrent des soufflets en si grand nombre qu’il resta tout étourdi sur la lo place.

■ — Maurille ! Maurille ! s’écria Georges, c’est le soulier d’Abeille ! Donnez-le-moi, que j’y mette mille baisers. Il restera tous les jours sur mon cœur, dans un sachet parfumé, et quand je mourrai, on le mettra dans mon 15 cercueil.

— A votre gré, monseigneur; mais où l’irez- vous chercher? Les Nains l’avaient repris à mon pauvre mari, et il pensa même qu’il n’avait été si consciencieusement souffleté que pour l’avoir voulu mettre dans sa poche et 20 montrer aux magistrats. Il avait coutume de dire à ce sujet, quand ü était de bonne humeur . . .

— Assez! assez! Dites-moi seulement le nom de la caverne.

— Monseigneur, on la nomme la caverne des Nains, et 25 elle est bien nommée. Mon défunt mari . . .

— Maurille ! plus un mot ! Mais toi, Francœur, sais-tu où est cette caverne?

— Monseigneur, répondit Francœur en achevant de vider le pot de cervoise, vous n’en douteriez pas si vous 30 connaissiez mieux mes chansons. J’en ai fait une douzaine sur cette caverne et je l’ai décrite sans oublier seulement

ANATOLE PRANCE

un brin de mousse. J’ose dire, monseigneur, que sur ces douze chansons, six ont vraiment du mérite. Mais les six autres ne sont pas non plus à dédaigner. Je vais vous en chanter une ou deux ...

S — Francœur, s’écria Georges, nous nous emparerons de la caverne des Nains et nous délivrerons Abeille !

— Rien n’est plus certain, répondit Francœur.

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