‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 6 sur 76 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Où commencent les amours de Georges de Blanchelande et d’Abeille des Clarides.

Contrairement au sort commun, qui est d’avoir plus de bonté que de beauté, ou plus de beauté que de bonté, la duchesse des Clarides était aussi bonne que belle, et elle 5 était si belle que, pour avoir vu seulement son portrait, des princes la demandaient en mariage. Mais, à toutes les demandes, elle répondait:

— Je n’aurai qu’un mari, parce que je n’ai qu’une âme.

Pourtant, après cinq ans de deuil, elle quitta son long 10 voile et ses vêtements noirs, afin de ne pas gâter la joie de ceux qui l’entouraient, et pour qu’on pût sourire et s’égayer Ubrement en sa présence. Son duché comprenait une grande surface de terres avec des landes dont la bruyère couvrait l’étendue désolée, des lacs où les pêcheurs 15 prenaient des poissons dont quelques-uns étaient magiques, et des montagnes qui s’élevaient dans des sohtudes horribles au-dessus des régions souterraines habitées par les Nains.

Elle gouvernait les Clarides par les conseils d’un vieux 20 moine échappé de Constantinople, lequel, ayant vu beaucoup de violences et de perfidies, croyait peu à la sagesse des hommes. Il vivait enfermé dans une tour avec ses oiseaux et ses hvres, et, de là, il remplissait son office de conseiller d’après un petit nombre de maximes. Ses règles 25 étaient: « Ne jamais remettre en vigueur une loi tombée

ANATOLE FRANCE

en désuétude; céder aux vœux des populations de peur des émeutes, et y céder le plus lentement possible parce que, dès qu’une réforme est accordée, le public en réclame une autre, et qu’on est renversé pour avoir cédé trop vite, 5 de même que pour avoir résisté trop longtemps. »

La duchesse le laissait faire, n’entendant rien elle-même à la politique. EUe était compatissante et, ne pouvant estimer tous les hommes, elle plaignait ceux qui avaient le malheur d’être mauvais. Elle aidait les malheureux de lo toutes les manières, visitant les malades, consolant les veuves et recueillant les pauvres orphelins.

Elle élevait sa fille Abeille avec une sagesse charmante. Ayant formé cette enfant à n’avoir de plaisir qu’à bien faire, elle ne lui refusait aucun plaisir.

15 Cette excellente femme tint la promesse qu’eUe avait faite à la pauvre comtesse de Blanchelande. EUe servit de mère à Georges et ne fit point de différence entre Abeille et lui. Ils grandissaient ensemble et Georges trouvait Abeille à son goût, bien que trop petite. Un jour, comme Us 20 étaient encore au temps de leur première enfance, il s’approcha d’elle et lui dit:

— Veux- tu jouer avec moi?

— Je veux bien, dit Abeille.

— Nous ferons des pâtés avec de la terre, dit Georges. 25 Et ils en firent. Mais, comme Abeille ne faisait pas bien les siens, Georges lui frappa les doigts avec sa pelle. Abeille poussa des cris affreux, et l’écuyer Francœur, qui se promenait dans le jardin, dit à son jeune maître:

— Battre les demoiselles n’est pas le fait d’un comte de 30 Blanchelande, monseigneur.

Georges eut d’abord envie de passer sa pelle à travers le corps de l’écuyer. Mais, l’entreprise présentant des diflS-

ABEILLE

cultés insurmontables, il se résigna à accomplir une action plus aisée, qui fut de se mettre le nez contre un gros arbre et de pleurer abondamment.

Pendant ce temps. Abeille prenait soin d’entretenir ses larmes en s’enfonçant les poings dans les yeux; et, dans s son désespoir, elle se frottait le nez contre le tronc d’un arbre voisin. Quand la nuit vint envelopper la terre. Abeille et Georges pleuraient encore, chacun devant son arbre. Il fallut que la duchesse des Clarides prît sa fille d’une main et Georges de l’autre pour les ramener au châ- lo teau. Ils avaient les yeux rouges, le nez rouge, les joues luisantes; ils soupiraient et reniflaient à fendre l’âme. Ils soupèrent de bon appétit; après quoi on les mit chacun dans son lit. Mais ils en sortirent comme de petits fantômes dès que la chandelle eut été soufflée, et ils s’embras- 15 sèrent en chemise de nuit, avec de grands éclats de rire.

Ainsi commencèrent les amours d’Abeille des Clarides et de Georges de Blanchelande.

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