‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 7 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qui traite de l’éducation en général et de celle de Georges en particulier.

Georges grandit dans ce château au côté d’Abeille, qu’il nommait sa sœur en manière d’amitié et bien qu’il sût 20 qu’elle ne l’était pas.

Il eut des maîtres en escrime, équitation, natation, gymnastique, danse, vénerie, fauconnerie, paume, et généralement en tous les arts. Il avait même un maître d’écriture. C’était un vieux clerc, humble de manière et très fier inté- 25 rieurement, qui lui enseigna diverses écritures d’autant

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ANATOLE FRANCE

moins lisibles qu’elles étaient plus belles. Georges prit peu de plaisir et partant peu de profit aux leçons de ce vieux clerc, non plus qu’à celles d’un moine qui professait la grammaire en termes barbares. Georges ne concevait 5 pas qu’on prît de la peine à apprendre une langue qu’on parle naturellement et qu’on nomme maternelle.

Il ne se plaisait qu’avec l’écuyer Francœur, qui, ayant beaucoup chevauché par le monde, connaissait les mœurs des hommes et des animaux, décrivait toutes sortes de lo pays et composait des chansons qu’il ne savait pas écrire. Francœur fut de tous les maîtres de Georges le seul qui lui apprît quelque chose, parce que c’était le seul qui l’aimât vraiment et qu’il n’y a de bonnes leçons que celles qui sont données avec amour. Mais les deux porte-lunettes, le iS maître d’écriture et le maître de grammaire, qui se haïssaient l’un l’autre de tout leur cœur, se réunirent pourtant tous deux dans une commune haine contre le vieil écuyer, qu’ils accusèrent d’ivrognerie.

Il est yrai que Francœur fréquentait un peu trop le caba- 20 ret du Pot-d’Étain. C’est là qu’il oubhait ses chagrins et qu’il composait ses chansons. Il avait tort assurément.

Homère faisait les vers encore mieux que Francœur, et Homère ne buvait que l’eau des sources. Quant aux chagrins, tout le monde en a, et ce qui peut les faire oublier, 25 ce n’est pas le vin qu’on boit, c’est le bonheur qu’on donne aux autres. Mais Francœur était un vieil homme blanchi sous le harnais, fidèle, plein de mérite, et les deux maîtres d’écriture et de grammaire devaient cacher ses faiblesses au lieu d’en faire à la duchesse un rapport exa- 30 géré.

— Francœur est un ivrogne, disait le maître d’écriture, et, quand il revient de la taverne du Pot d’Étain, il fait en

ABEILLE

marchant des 5 sur la route. C’est d’ailleurs la seule lettre qu’ü ait jamais tracée; car cet ivrogne est un âne, madame la duchesse.

Le maître de grammaire ajoutait:

— Francœur chante, en titubant, des chansons qui pè- 5 chent par les règles et ne sont sur aucun modèle. H ignore la synecdoche, madame la duchesse.

La duchesse avait un dégoût naturel des cuistres et des délateurs. Elle fit ce que chacun de nous eût fait à sa place: elle ne les écouta pas d’abord; mais, comme ils re- 10 commençaient sans cesse leurs rapports, elle finit par les croire et résolut d’éloigner Francœur. Toutefois, pour lui donner un exü honorable, elle l’envoya à Rome chercher la bénédiction du pape. Ce voyage était d’autant plus long pour l’écuyer Francœur que beaucoup de tavernes, hantées 15 par des musiciens, séparent le duché des Clarides du siège apostoHque.

On verra par la suite du récit que la duchesse regretta bientôt d’avoir privé les deux enfants de leur gardien le plus sûr. 20

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