‹ Abeille et autres contes. With notes, direct-method exercises and vocabularyChapitre 8 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qui dit comment la duchesse mena AbeiUe et Georges à l’Ermitage et la rencontre qu’üs y firent d’une affreuse vieille.

Ce matin-là, qui était celui du premier dimanche après Pâques, la duchesse sortit du château sur son grand alezan, ayant à gauche Georges de Blanchelande, qui montait un cheval jayet dont la tête était noire avec une étoile au front, et, à sa droite, Abeille, qui gouvernait avec des rênes 25 roses son cheval à la robe Isabelle. Ils allaient entendre

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la messe à l’Ermitage. Des soldats armés de lances leur faisaient escorte et la foule se pressait sur leur passage pour les admirer. Et, en vérité, Us étaient bien beaux tous les trois. Sous son voüe aux fleurs d’argent et dans son S manteau flottant, la duchesse avait un air de majesté charmante; et les perles dont sa coiffure était brodée jetaient un éclat plein de douceur qui convenait à la figure et à l’âme de cette beUe personne. Près d’elle, les cheveux flottants et l’œil vif, Georges avait tout à fait bonne mine, lo AbeiUe, qui chevauchait de l’autre côté, laissait voir un visage dont les couleurs tendres et pures étaient pour les yeux une délicieuse caresse: mais rien n’était plus admirable que sa blonde chevelure, qui, ceinte d’un bandeau à trois fleurons d’or, se répandait sur ses épaules comme 15 l’éclatant manteau de sa jeunesse et de sa beauté. Les bonnes gens disaient en la voyant: « Voilà une gentille demoiselle! »

Le maître tailleur, le vieux Jean, prit son petit fils Pierre dans ses bras pour lui montrer Abeille, et Pierre demanda 20 si elle était vivante ou si elle n’était pas plutôt une image de cire. Il ne concevait pas qu’on pût être si blanche et si mignonne en appartenant à l’espèce dont il était luimême, le petit Pierre, avec ses bonnes grosses joues halées et sa chemisette bise lacée dans le dos d’une rustique 25 manière.

Tandis que la duchesse recevait les hommages avec bienveillance, les deux enfants laissaient voir le contentement de leur orgueil, Georges par sa rougeur. Abeille par ses sourires. C’est pourquoi la duchesse leur dit:

30 — Ces braves gens nous saluent de bon cœur. Georges,

qu’en pensez-vous? Et qu’en pensez-vous. Abeille?

— Qu’ils font bien, répondit AbeiUe.

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— Et que c’est leur devoir, ajouta Georges.

— Et d’où vient que c’est leur devoir? demanda la duchesse.

Voyant qu’ils ne répondaient pas, elle reprit:

— Je vais vous le dire. De père en fils, depuis plus de 5 trois cents ans, les ducs des Clarides défendent, la lance au poing, ces pauvres gens, qui leur doivent de pouvoir moissonner les champs qu’ils ont ensemencés. Depuis plus de trois cents ans, toutes les duchesses des Clarides filent la laine pour les pauvres, visitent les malades et 10 tiennent les nouveau-nés sur les fonts du baptême. Voilà pourquoi l’on vous salue, mes enfants.

Georges songea: « Il faudra protéger les laboureurs. »

Et Abeille: « Il faudra filer de la laine pour les pauvres. »

Et ainsi devisant et songeant, ils cheminaient entre 15 les prairies étoilées de fleurs. Des montagnes bleues dentelaient l’horizon. Georges étendit la main vers l’Orient:

— N’est-ce point, demanda-t-il, un grand bouclier

d’acier que je vois là-bas? 20

— C’est plutôt une agrafe d’argent grande comme la lune, dit AbeiUe.

— Ce n’est point un bouclier d’acier ni une agrafe d’argent, mes enfants, répondit la duchesse, mais un lac qui briUe au soleü. La surface des eaux, qui vous semble de 25 loin unie comme un miroir, est agitée d’innombrables lames. Les bords de ce lac, qui vous apparaissent si nets comme taillés dans le métal, sont en réalité couverts de roseaux aux aigrettes légères et d’iris dont la fleur est comme un regard humain entre des glaives. Chaque 30 matin, une blanche vapeur revêt le lac, qui, sous le soleil de midi, étincelle comme une armure. Mais il n’en faut

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point approcher; car il est habité par les Ondines, qui entraînent les passants dans leur manoir de cristal.

A ce moment, üs entendirent la clochette de l’Ermitage.

— Descendons, dit la duchesse, et allons à pied à la S chapelle. Ce n’est ni sur leur éléphant ni sur leur chameau que les rois mages s’approchèrent de la Crèche.

Ils entendirent la messe de l’ermite. Une vieille, hideuse et couverte de haillons, s’était agenouillée au côté de la duchesse, qui, en sortant de l’éghse, offrit de l’eau bénite lo à la vieüle et dit:

— Prenez, ma mère.

Georges s’étonnait.

— Ne savez-vous point, dit la duchesse, qu’ü faut honorer dans les pauvres les préférés de Jésus-Christ? Une iS mendiante semblable à ceUe-ci vous tint avec le bon duc des Rochesnoires sur les fonts du baptême; et votre petite sœur AbeiUe eut pareillement un pauvre pour parrain.

La vieille, qui avait deviné les sentiments du jeune garçon, se pencha vers lui en ricanant et dit:

20 — Je vous souhaite, beau prince, de conquérir autant de

royaumes que j’en ai perdus. J’ai été reine de l’île des Perles et des Montagnes d’Or; j’avais chaque jour quatorze sortes de poissons à ma table, et un négrillon me portait ma queue.

25 — Et par quel malheur avez-vous perdu vos îles et vos

montagnes, bonne femme? demanda la duchesse.

— J’ai mécontenté les Nains, qui m’ont transportée loin de mes États.

— Les Nains ont-üs tant de pouvoir? demanda Georges. 30 — Vivant dans la terre, répondit la vieille, ils connais¬

sent les vertus des pierres, travaillent les métaux et découvrent les sources.

IS

La duchesse:

— Et que fîtes- vous qui les fâcha, la mère?

La vieille:

— Un d’eux vint, par une nuit de décembre, me demander la permission de préparer un grand réveillon dans les s cuisines du château, qui, plus vastes qu’une salle capitulaire, étaient meublées de casseroles, poêles, poêlons, chaudrons, coquemars, fours de campagne, grils, sauteuses, lèchefrites, cuisinières, poissonnières, bassines, moules à pâtisserie, cruches de cuivre, hanaps d’or et d’argent et de lo madré madré, sans compter le tournebroche de fer artistement forgé et la marmite ample et noire suspendue à la crémaillère. Il me promit de ne rien égarer ni endommager. Je lui refusai pourtant ce qu’il me demandait, et il

se retira en murmurant d’obscures menaces. La troisième 15 nuit, qui était celle de Noël, le même Nain revint dans la chambre où je dormais; il était accompagné d’une infinité d’autres qui, m’arrachant de mon ht, me transportèrent en chemise sur une terre inconnue.

— Voüà, dirent-ils en me quittant, voilà le châtiment 20 des riches qui ne veulent point accorder de part dans leurs trésors au peuple laborieux et doux des Nains, qui travaillent l’or et font jailhr les sources.

Ainsi parla l’édentée vieille femme, et la duchesse, l’ayant réconfortée de paroles et d’argent, reprit avec les 25 deux enfants le chemin du château.

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