L -LKivantage la curiosité, et
: <;i'oos qui rappelait le passé.
... !.•.> Jans la science séculière et
/. /'ans son école, et la décadence
:iîOuts recommença. Les maîtres
. .:<• nouveau contre lui. On attaqua
^ .: f ro ci son droit d'enseigner. On lui re-
... x*',»n pas en face, d'être, contrairement
,..s monastiques, encore trop captivé par
..,., .s lîMVs profanes, et d'avoir usurpé, cette
,.,^ ^i X .;u*un supérieur l'autorisât, la maîtrise en
..,^^, .^^ ^'. Sui école était en effet une œuvre volon-
j ?vk' :Ti\ro; il n'était plus maître et comme recteur
,:o .v-'^* ^'^* Paris , il n'était théologal d'aucune église.
l,i !»i:Mi<'itô dos écoles monastiques n'existait pas de
,?:viî . ci d'aillours il enseignait hors de son couvent.
i>:i diMuanilaitdonc son interdiction, et l'on ne ces-
siit do pivssrr dans ce sens, archevêques, évêques,
,ihhos ol tout personnage revêtu de quelque titre
iHvlosiasiiipio. On travaillait à soulever tout le
oloruo oonlro lui.
Vhôlard commença par braver l'orage; il s'était aoo«Miluino à dédaigner ses ennemis. Sa supériorité iivail jusqu'ici accablé tous ceux qu'elle avait irrités.
* H Siiiiiiiiiini rliristi.'inoruni philos()|)horiini OrigtMirn). » (Ep. r, |>. 19.) \(i\tv II' |iiiftNii^c i\v. itvv'^oii'ii dans l'ouvrage tic D. Gcrvaisc ( t. 1 , p. ]t3l ) un il.iiiN »■<• prn* Iiii-iiM'iiio. ( Oral, pancgip'ic. cl chnrisi. ad Origen , p. 73. S. p. <'n*K< <M)gii.'niauni. Op.. Paris, 10^1.)
VIE D*ÂSÉLAIUK K
N ayant rien perdu de sa science éloquente , voyant son auditoire renouvelé , il pensait avoir gardé tout son ascendant, et il méconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation des plus heureux , ce que le malheur enlève d'autorité au talent des plus habiles. Le respect et Tempressement de ses disciples lui faisaient illusion. 11 ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve guère^ et que depuis sa chute une ombre funèbre avait été portée sur tout son avenir.
11 arriva que , pressé par ses élèves , il entreprit de rédiger ses leçons théologiques. Son intention décla^ rée était d'affermir les fondements mêmes de la foi ; et puisque le philosophe était maintenant un religieux, de rendre témoignage de sa professiou eu enseignant la philosophie religieuse. Or, la première vérité de la philosophie religieuse , c'est Dieu ; la première question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut donc un traité sur la nature de Dieu, c eslà-dire sur TUnité et la Trinité divine. C'est Ylntroduc" tion à la Théologie que nous avons encore*. 11 essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il Tobserve lui-même, est plus fait peut-être pour la pensée que pour l'expression. Démontrant, comme on dit, la foi par la
* Ab. Dp,, pars II, p. 973. Tout le monde n*a pas regardé cet ouvrage comme celui qui fut brûlé à Soissons et qu'on a cru perdu. Mais il coDlieut ce qu'à Boissons on lui reprochait d'avoir écrit , et les pensées et les expressions du prologue se rapportent parrailemonl à ce qu'il dit dans VHistoria calamitatum de la composition de l'ouvrage condanAné à Soissons. ( fd., ep. i, p. 20. Voyez le c. ii du l. UI de cet oavtig€ç) yaasorliou pour laquelle Othon de Frisingen dit qu'Abélard fut condamné se trouve textuellement dans l'Introduction. ( Id,, ïntrod. ad Theùlùl- ÎI , p. 1078. — De Gest, Ftid., 1. I , c. ilyii. )
raison , il veut répondre aux hérétiques et surtout aux incrédules qui se piquent de philosophie, par un christianisme philosophique. De là cette thèse persevéramment soutenue que le dogme peut être présenté sous une forme rationnelle , qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystère qui ne puisse être éclairci par des explications ou du moins par des similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique , cette maîtresse de la raison , doit être conciliée avec les croyances chrétiennes, si l'on ne veut pas qu'elle les ébranle, en les mettant en contradiction avec ses propres lois. Une conséquence assez naturelle était de placer l'autorité des philosophes presqu'au rang de celle des saints; de prétendre que la raison, révélation intérieure, avait conduit les premiers aux mêmes notions que les seconds sur la nature de Dieu et notamment sur la Trinité; que la vérité étant commune à tous, les sentiments qu'elle inspire avaient pu l'être, et qu'il ne fallait pas entièrement désespérer du salut des sages de l'antiquité.
Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon, plus développée, plus authentique, plus puissante chez les chrétiens, c'est le dogme de l'unité de Dieu , seul incréé, seul créateur, seul toutpuissant, bien suprême et perfection infinie. Mais, en Dieu se distinguent la puissance , la sagesse et la bonté; la première engendre la seconde, et la troisième procède de toutes deux. Car il y a encore de la puissance dans la sagesse, et la bonté qui n'est ni Tune ni l'autre serait nulle et vaine si toutes deux n'existaient pas. Tels soqt les attributs distinctifs qui
se personnifient dans le Père tout-puissant^ dans le Fils, verbe de Dieu, éternelle raison, suprême intelligence, dans le Saint-Esprit, source divine de grâce, de charité et d'amour. Voilà les trois personnes de la Trinité , personnes distinguées entre elles éminemment par lesdites propriétés, mais qui n'ont qu'une essence, qu'une substance , puisqu'il n'y a qu'un Dieu dont toutes les œuvres sont indivisibles et supposent à la fois la puissance, la sagesse et la bonté. Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait être conciliée avec ses attributs généraux, avec son immutabilité, sa providence, sa prescience. Cette conciliation était l'objet de. la dernière partie, qui est restée ou ne nous est parvenue qu'incomplète; et l'ouvrage touchait ainsi à toute les questions de la théodicée.
Cette doctrine, qui sans être entièrement nouvelle ni dénuée d'antécédents réputés orthodoxes, se signalait cependant par un ton defea^diesse, par des subtilités hasardées, par un caractère général de liberté dans la discussion, devait à la fois séduire beaucoup déjeunes esprits, et alaymer beaucoup de consciences inquiètes. Le nom de son auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'étaient toujours attachées à lui, la position qu'il avait toujours prise en dehors de l'ordre commun, la rendait plus suspecte, plus attrayante et plus périlleuse qu'elle ne l'eût été sous la protection d'un autre nom. L'intelligence était alors curieuse, excitée, et cependant soumise aux règles de la foi ; elle aimait à raisonner et elle voulait croire. Ce qui semblait démontrer la croyance, convaincre la raison , satisfaire à ce besoin inquisi-
tif d'examiner et de discuter , sans le déchaîner ni régarer, donner enfin au mystère la forme d'un problème et au dogme celle d'une solution, devait être saisi avec ardeur et accepté comme la découverte de la vérité parfaite et définitive. Les idées d'Abélard avaient dès longtemps transpiré par ses leçons , et s'étaient ouvert les esprits; le traité qui résumait ces idées et les livrait au public eut un succès de propagande.
C'était précisément l'instant où se formait contre lui la coalition des maîtres qu'il avait discrédités. Ils s'armèrent du prétexte que leur fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le dénoncèrent à la foi sévère ou timide. Les autorités ecclésiastiques furent appelées à la vigilance et suppliées d'intervenir. Abélard, sans mépriser absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et répondit par l'insulte et le défi. Toujours confiant et impérieux, il provoquait une lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on osât engager. Gomme on lui reprochait d'avoir appliqué témérairement la dialectique à la théologie et donné aux doctrines sacrées les allures d'une science profane , il publia ou laissa courir une amère apologie (du moins on peut présumer qu'elle date de cette époque), ou plutôt une invective contre ces ignorants en dialectique qui prenaient, disait -il, ses dogmes pour des sophismesK fe
w Mais quoi? n'était-ce pas toujours laijable si connue du renard dédaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques docteurs de cfe
^ « laveciiva in quemdara ignaruiii dialectices. n {Ab. Op,, pars II , ep. IV, p. 238.)
temps j parce qu'ils ne sauraient atteindre à la dialectique, l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre est sottise; ce qui les passe est un délire. Ils s'appuient, s'il faut les en croire, sur les livres sacrés ; mais que de saints docteurs la recommandent, cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer des citations des Pères qui jugent la dialectique nécessaire pour comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin, saint Jérôme même lui donnent à résoudre les difficultés de la foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et comment confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant dialecticiens ? Et nous nous montrerons en proportion disciples fidèles du Christ. Quel est le nom que lui donne l'Évangile ? n'est-ce pas celui de la raison , du verbe incarné, de cette lumière qui luit dans les ténèbres ^ de ce principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de la logique ? Si le Christ est si souvent appelé sophia ou la sagesse, s'il est le logos ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean , les amis de la sagesse ou les philosophes ^ les disciples du verbe ou les logiciens ne sont que les chrétiens les plus fervents. Ne semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence et l'amour? Enfin notre Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs, n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé la foi par des miracles; lui aussi, il a recouru à la puissance de la raison ; et son divin exemple nous enseigne que nous, ii qui manquent les miracles, à qui ne reste que la lutte de la pa-
80 LIVRE PREMIEF.
rôle, nous devons convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse comme les Grecs au temps de saint Paul *. Aussi bien , pour les hommes qui savent juger ^, la raison a plus de force que les miracles , qu'on peut attribuer à quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation. Il faut donc s'adonner à la logique , qui pénètre tout , même les questions sacrées , et qui confondra surtout les docteurs présomptueux qui se croient les mêmes droits qu'elle. »
En même temps qu'Abélard se défendait de la sorte contre ceux qui suspectaient sa foi pour cause de philosophie, il avait soin de se montrer à l'Église gardien jaloux des intérêts de la vérité , et prompt à repousser toute attaque que la dialectique même pouvait diriger contre son orthodoxie. On croit qu'il rencontra parmi ses dénonciateurs ce Roscelin qu'il avait autrefois suivi et qui lui-même avait tant scandalisé l'Église. Mais, réconcilié avec elle depuis son retour d'exil, par les soins d'Ives, dernier évêque de Chartres, Roscelin pouvait être devenu d'autant plus intolérant qu'il avait été persécuté, d'autant plus jaloux qu'il était oublié. On lui attribue d'ailleurs quelques-unes des propositions sur la Trinité qu'Abélard, sans le nommer, attaquait dans son livret C'était assez pour le pousser à la vengeance.
^ « Nam et Judœi signa polunl, el Grœci sapienliam quœrunt. » (I Cor. I, 52.)
* « Apud discrelos » {loc, cit., p. 242), ceux qui ont la discrétion ou le «liscernomcnl, comme dans celle expression : l'âge de discrétion.
' Âb, Op., hitrod. ad. TA., 1. H , p. 1067; Not., p. 1157.— Ilist. litt., t. XII, p. 1?2, J'aurais de la peine à reconnaître Roscelin parmi les hé-
Un jour donc, en 1121 % Abélard apprend que ce maître en fausse dialectique , tâchant d'envenimer êSL doctrine sur la Trinité , Ta dénoncé aux autorités ecclésiastiques. Il prend l'offensive à son tour^ et^ dans, une lettre véhémente, il dénonce à Girbert, évêque de Paris , et au vénérable clergé de son église^ cet antique ennemi de la foi catholique^ convaincu par le concile de Soissons de prêcher le trithéisme, et qui vient vomir contre lui l'outrage et la menace'.
rétiques qu'Àbélard caractérise au commencement du livre II de Tlntroducdon ; mais des erreurs signalées dans le cours de l'ouvrage , plus d'une peut venir de Roscelin , chef de ces pseudo-dialecticiens , qu'il attaque si vivement. Voyez dans le livre III de cet ouvrage le c. ii.
* Rousselot , Philos, du moy* àge^ 1. 1, p. 187.
' Cette lutte entre Àbélard et Roscelin est un fait contesté. On en donne pour preuve une lettre dans laquelle un théologien , désigné par l'initiale P et qui a écrit sur la Trinité, se plaint à G, évéque de Paris, des attaques dVn vieux dialecticien hérétique qui ne parait autre que Roscelin , et demande à être jugé conlradictoirement avec lui {Ab. Op., pars II , ep. XXI , p. 334 ). Mais on ne peut démontrer que cette lettre soit d'Âbé* lard , qui l'aurait écrite vers M 30 ou 1 121 ; on ne sait pas si Roscelin vivait encore quand parut l'ouvrage sur la Trinité ; enfin on ajoute que converti alors, Roscelin qui vivait pieusement en Aquitaine vers 1103, n'aurait pu provoquer ou mériter à Paris les attaques que l'auteur de la lettre dirige contre lui. On veut donc qu'elle soit d'un théologien inconnu P qui aurait poursuivi Roscelin , lors de ses démêlés avec saint Anselme au sujet de la Trinité; revenant d'Angleterre vers 1097, Roscelin trouvant cetOHVrage, l'aurait dénoncé à Tcvéque G (Guillaume) auprès duquel P se serait défendu à son tour. On peut répondre que la date de la mort de Roscelin est ignorée ; que la lettre de P peut être de Petrus , nom donné sans cesse à Abélard , et adressée à Girbert , évêque de Paris de un à 1 l^i. L'auteur de la lettre se dit auteur d'un Opuscule sur la Trinité, Opusculo nostro defide TrinitaHs , et Abélard , en parlant de son Introduction, se sert ailleurs du même mot {Comm, in Rom., p. 513). La lettre , à lui attribuée par d'Amboise et Duchesne , cotée sous son nom dans le manuscrit , respire une irritabilité intolérante , un des traits de son caractère. Il a bien pu se montrer méprisant et offensé à l'égard de Roscelin même converti , et Roscelin , quand ce serait lui dont la piélé en 1 103 édifiait TAquiiaine , avait bien pu se monu^er malveillant ou injuste envers
ce S'il est vrai qu'il ait inséré quelque ombre d'hérésie dans ses écrits sur la Trinité y il invoque les athlètes du Seigneur et les défenseurs de la foi; qu'un jour soit pris , un lieu désigné , et que des juges choi-* sis prononcent et punissent ou le calomniateur ou l'hérétique. Pour lui , il remercie le ciel d'avoir- à eomhattre pour la foi^ et d'être en butte aux traits d'un homme qui n'a jamais eu d'inimitié que contre les gens de bien , de celui qui a osé attaquer dans une épître le héraut du Christ y Robert d'Arbrissel, et se répandre en outrages contre ce magnifique docteur de l'Église^ Anselme, archevêque de Cantorbery*, d'un homme dont Tindocilité mérita que le roi d'Angleterre le bannît de son royaume , et qui n'a pas sans peine sauvé sa vie par la fuite. Et c'est cet homme déshonoré qui veut étendre à d'autres son infamie ! Cet homme, proscrit de deux royaumes, fustigé, dit-on, par les chanoines dans l'église de Saint-Martin , dont il est chanoine aussi pour la honte du sanctuaire , cet homme que sa vie et sa foi dénon-
le novateur Abélard. (Cf. G. Dubois , Histor. Eccles. paris. ^ t. I , I. XI , c. ir, p. T09. — Hist, lin., t. VllI, p. 464; t. IX, p. 362; t. XII, p. 111. — Malleac, Chron, in Bibl. nov. mss. P. Labbxi, t. Il, p. 217.)
' « Egrcgium illum prscconem Ghristi.... magniticum Ecclesise doctorem. » Les deux personnages sont bien caractérisés. Robert d'Arbrissel fut un prédicateur, une sorte de missionnaire plus célèbre par la piété que par le talent. On lui dut plusieurs fondations , entre autres celle de Fontevrault. On ne sait pas dans quelle occasion il fut attaqué par Roscelin. C'est à tort qu'on a essayé d'attribuer à ce dernier, soit la lettre de Godefroi, abbé de Vendôme , soit celle de Marbodc , dans lesquelles des conseils à la fois charitables et sévères sont adressés à Robert d'Arbrissel. Les auteurs de r^i5foire/t7/^raire ne me paraissent laisser subsister aucun doute à cet égard. Quant aux attaques de Roscelin contre saint Anselme , elles sont fort connues , et elles contribuèrent à le faire chasser de l'Angleterre où il s'était réfugié après avoir été chassé de France. {Journal des Savants, ann. 1682, p. 101. —Ht^/. Htt,,t, IX, p. 364 ; t. X, p. 359. )
cent assez , Âbélard ne le nommera pas. « C'est ce (( faux dialecticien et ce faux chrétien qui ayant préce tendu qu'aucune chose n'a de parties, a été coqa traint d'admettre que lorsque le Seigneur mangea, u comme le dit saint Luc , un morceau de poisson (c rôti , ce qu'il mangea fut une partie du mot de u poisson rôti. Or, est-il étrange que celui qui a levé (c la tète contre le ciel , extravague sur la terre , et « veuille perdre les autres après s'être perdu *? »
C'est dans ces termes, où se trahit peut-être plus de colère que de mépris, qu Abélard livrait son ennemi à l'exécration de l'Église, oubliant trop sans doute qu'au temps où il vivait \eS mêmes anathèmes attendaient quiconque avait innové dans la dialectique et par elle dans la théologie , et que le glaive sacré était déjà levé sur la tête du contempteur de Roscelin, téméraire vainqueur de Guillaume de Champeaux et d'Anselme de Laon.
Rien n'était fort à craindre , en effet j dans cet
' Tel est Textrait de la lettre intitulée G. Dei gratia parisiacœ sedis epitcopo unaque venerabili ejttsdem ecclesiœ clero P. ( Pars U , ep. xxi , p. 334 .] Plusieurs détails font reconnaître Roscelin. Le sarcasme surit morceau de poisson rôti {partem piscis assi , Luc. XXI V, 42 ) est une allusion à la doctrine qui refusait l'existence réelle aux parties du tout comme aux qualités de la substance , d'où il résultait que les qualités et les parties n'étaient que des mots. Au reste , dans ce système pris au sens le plus absolu , ce n^est pas le poisson qui eût été un root , mais la partie seu* lement. (Ouvr. inéd.yintr., p. xc. DiaL^ p. 471. ) Quant à la flagellation de Roscelin , elle n'est, que je sache, rapportée nulle part. Avant de quitter la France , sous le coup de la sentence du concile de Soissons, Roscelin est désigné constamment comme maître et chanoine de Compiègne , où il n'y avait pas de chapitre de Saint-Martin. Les auteurs de V Histoire littéraire ne voient pas de difficulté à croire que, rentré en France, il fut chanoine de Saint-Martin à Tours; mais ils ne citent ni ce passage ni aucune autorité, carDuboulai qu'ils nomment n'en parle pas. {Hist. Htt., t. IX , p. 3G). >- Uist. Univ. paris., 1. 1, p. 443, 485, 493, G39. )
Sk LIVRE PREMlEil.
effort désespéré d'un auteur de système qui, se sentant menacé de Toubli , voulait envelopper dans une communauté d'hérésie et de disgrâce celui qu'il n'avait pu annuler ou traîner à sa suite. Malgré cette dénonciation odieuse, repoussée avec une violence qui ne le semble guère moins, ce n'était pas le proscrit Roscelin que devait redouter Abélard ; mais les anciens sectateurs du réalisme, mais les amis de Guillaume et d'Anselme morts sans vengeance S* mais quelques disciples fidèles à leur mémoire et bienvenus auprès des princes de l'Église; mais cet Albéric et ce Lotulie dont il avait rencontré de bonne heure l'opposition vigilante, et qui voulaient dominer à leur tour et recueillir tout l'héritage de leurs maîtres; voilà ceux dont l'inimitié devait lui faire éprouver cruellement sa puissance.
Albéric et Lotulfe gouvernaient les écoles de Reims; le premier, archidiacre de la cathédrale, prieur de Saint-Sixte , et qui avait été un moment désigné, avec l'appui de saint Bernard, pour succéder à Guillaume de Champeaux dans l'évêché de Châlons ', jouissait d'un grand crédit auprès de
* C'est Abélard qui dit positivement qu'ils étaient morts à cette époque (op. 1 , p. 20], et comme le concile de Soissons eut bien certainement lieu en 1121, cela fortifie l'opinion qui place avant cette année la mort de Guillaume de Champeaux. (Voyez la note 2 de la page 29. ] Quant à Anselme, il était mort en 1116.
* Saint Bernard fit de vains efibrts auprès du pape Honoré II pour obtenir qu'il approuvât l'élection d' Albéric au siège de Reims. ( S. Bern. Op., ep. XIII. ) Je dois cependant ajouter que la plupart des auteurs pentent que ce n'est pas après Guillaume de Champeaux ( 1 1 19 ou 1 ISl ) , mais après Ebal, son successeur (1126), qu' Albéric faillit devenir évéquc de Cbâloos.
Raoul dit le Vert, son archevêque\ Poussé par les instances répétées des deux professeurs^ ce prélat s'entendit avec Gonan, évêquedePalestrine, qui remplissait alors dans les Gaules les fonctions de légat du saint-siége*, pour convoquer, sous le nom de concile ou synode provincial, un conventicule à Soissons, ville déjà signalée par la condamnation de Roscelin en 1092. Abélard y fut appelé, on lui dit d'apporter son célèbre ouvrage , opus clarum. On laccusait d'avoir, comme Roscelin, appliqué les principes du nominalisme au dogme de la Trinité, il se rendit à Tappel et parut accepter le jugement.
Soissons était une ville de la province ecclésiastique de Reims ^ L'archevêque Raoul y avait convoqué ses suffragants, et quelques membres considérables du clergé, parmi lesquels on distinguait 'Geoffroill, évêque de Chartres. Le droit de juridiction sur Âbélard n'était] rien moins qu'établi. Comme moine de Saint-Denis', il relevait de l'évêque
* « Radulfàs nomine, Viridis cognomine. » Abélard et plusieurs écrivains l'appellent JRocfu//i(« ^ et d'autres Radulfiis, que Ton traduit ordinairement par Raoul. (Ab. Op., ep. i,p. 20; Net. p. 1164. — G. Marlol, Melrop. remens. Hist., t. H , I. H, c. xxxi, p. 244 et 275. -^Gall. Christ., t. IX, p. 80. )
* Conan, Conon ou Conus, cvéque de Palestrine ou Préncstc , légat du pape Paschal H en France, y prit part à plusieurs conciles. En 11?0 , il était légat du pape Galixte II , et tint un nouveau concile à Beauvais. [Ab. Op.-, Not., p. 1166.)
' Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants de Varchevéque de Reims, en 1121 , étaient probablement les évéques de Soissons, d'Arras , de Laon , de Beauvais , de Chdlons , de Noyon , d' Amiens , de Senlis et de Térouenne. On ignore quels sont ceux de ces prélats qui assistèrent au concile. Il y en eut sans doute Ircs-peu ; on verra plus bas que l'assemblée n'était pas nombreuse. La présence de Lisiard de Crespy, évé* Sue de Soissons, est seule attestée. ( Gall. Christ., t. IX, passim.)
dd Paris^ dont le métropolitain était à Sens. Tout au plus pouvait-on dire que le lieu où il avait enseigné se trouvait dans une partie du territoire de Champagne ^ dépendante de la province de Reims. Mais il n'éleva aucune difficulté; il était loin de se refuser aux épreuves et aux discussions publiques , et il les avait en quelque sorte demandées ^
Lorsqu'il arriva à Soissons ( 11 21 ), il trouva le clergé et le peuple mal disposés pour lui. On avait répandu les bruits les plus fâcheux ; il passait pour avoir écrit et prêché qu'il y avait trois Dieux , en sorte que, dans les premiers jours , quelques-uns de ses disciples faillirent être lapidés par le peuple*. C'était assurément une situation toute neuve pour Abélard.
Il alla d'abord droit au légat, et lui remit son livre, déférant d'avance au jugement de cetévêque, et déclarant que, s'il avait rien émis qui s'éloignât de la foi catholique, il était prêt à le corriger et à donner toute satisfaction, déclaration qui se lisait déjà dans l'ouvrage mème\ Le légat embarrassé le lui rendit, en lui disant de le porter à l'archevêque et à ses conseillers, accusateurs devenus juges. L'ordre fut exécuté; mais les nouveaux censeurs regardèrent, feuilletèrent le manuscrit sans y rien
* Mais cette demande était adressée à l'évéque de Paris. Voyez ci-dessas p. 81, et daDS les Œuvres, p. 334. Quant à la compétence, résultant du jîeu où l'enseignement avait été donné , je ne l'indique que comme une hypothèse.
* Le peuple de Soissons était fanatique. Peu d'années auparavant, il avait brillé de son propre mouvement un homme soupçonné de manichéisme. (Le P. Longueval, Hist, de l'Église gall, t. VlH, 1. XXIV, p. 414.)
' Iniroduct» ad ThcoL^ prolog., p. 974.
VIE D'ABÉLâRD. 87
trouvera reprendre, du moins en présence de l'auteur, et ils renvoyèrent le jugement à la fin du concile. Avant même qu'il ne s'ouvrît, Abélard è'était efforcé de se ressaisir du public. Partout et devant tous , il développait chaque jour la pensée de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme intelligible, démonstratif, et commençait à Iretrouver des admirateurs. On remarqua bientôt dans la ville cette singularité d'un accusé qui parle haut et d'un accusateur qui se tait, u Quoi , » disait^ u on, » il harangue le public, et on ne lui répond a pas! Le concile touche à son terme, un concile (c réuni principalement à cause de lui ; et de lui il cr n'est pas question ! Est-ce que les juges auraient « reconnu que l'erreur était de leur côté? » Ces propos et d'autres semblables ne faisaient qu'animet* de plus en plus Tardeur de la poursuite; une condamnation devenait à chaque instant plus nécessaire.
Un jour, Albéric, accompagné de quelques-uns des siens, s'approche d' Abélard^ et voulant apparemment l'embarrasser, après quelques mots flatteurs, il lui dit qu'il s'étonnait d'une chose qu'il avait notée dans son ouvrage ; savoir que Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu étant unique. Dieu cependant ne s'était pas engendré lui-même.
« Si vous voulez, » répondit Abélard, « je vous en ce donnerai la raison. — ^Nous faisons peu décompte,» (c reprit Albéric, w des raisons humaines , ainsi que « de notre propre sens en pareilles matières; nous « demandons les paroles de Tautorité. — Tournez « le feuillet, » dit Abélard, « et vous trouverez l'auto- « rite. » Et lui, prenant des mains le livre qu'Ai-
88 LIVRE PREIVIIEK.
bérîc avait apporté, il chercha le passage qu'Albéric n'avait pas vu ou compris, n'ayant qu'une pensée, celle de trouver un adversaire en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage se présentât aussitôt. La citation portait : a Saint Augustin , de « la Trinité y livre L — Celui qui croit qu'il est de la ce puissance de Dieu de s'être engendré lui-même, w erre d'autant plus que non-seulement Dieu n'est (c point dans ce cas , mais pas plus que lui aucune « créature spirituelle ou corporelle. Il n'est absoluce ment aucune chose qui s'engendre elle-même*. »
Les disciples d'Albéric qui étaient présents furent surpris et confus. Leur maître, pour essayer de se défendre , dit à tout hasard : « Mais il faut (c bien l'entendre. — La belle nouvelle,» reprit surle-champ Abélard ; « mais vous demandiez un texte, ce et non pas le sens. Si vous voulez le sens et la ce raison, je suis prêt à vous montrer qu'avec l'autre ce opinion , vous tombez dans l'hérésie qui veut ce que le Père soit son propre fils. » A ces mots , Albéric en colère répondit par des menaces, et lui dit que , dans cette affaire , ni les autorités ni les raisons ne seraient pour lui , et il s'éloigna.
Abélard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage en question, c'était précisément une opinion d'Albéric lui-même qu'il attaquait en passant , l'attribuant , sans prononcer aucun nom ,
1 Voilà une preuve que Vouvrage jugé à Soissons est l'Introduction à la Théologie ; on y trouve le passage repris par Âlbcric , et la citation de saint Augustin qu'invoque Abélard pour lui répondre. {Ab. Op., ep. i, p. 21 ; Introd,, 1. II, p. 1066. — Saint Augustin , Op. omu., De Trin., l.I, c. i, ^Vin,p. 749;édit. del779.)
VIE DABÉLARD. W
à un maître en théologie qui occupait en France une chaire de pestilence^ Albéric qui s'était reconnu, sans en convenir^ avait dû naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse hérésie du livre.
Le dernier jour du concile arriva, et avant la séance , le légat mit en délibération avec l'archevêque et quelques-uns des meneurs ce qu'on devait faire de l'accusé et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre sous la main, ils étaient là pour les juger, et ils paraissaient n'avoir rien à dire. Évidemment, on reculait devant une discussion publique , et soit faiblesse ou calcul , soit défiance de la cause ou crainte de l'ascendant si connu d'Âbélard , on avait ainsi tout retardé, débat et jugement, les uns voulant échapper à la nécessité d'une telle épreuve , les au* très prévoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile et que le coup pourrait être brusquement et silencieusement porté. Mais Abélard avait un parti dans le clergé ; les dignités ecclésiastiques étaient déjà le partage de quelques-uns de ses élèves. Dans cette conférence décisive, Geoffroi de Lèves, évèque de Chartres , le premier par sa piété et par la dignité de son siège', profita de l'embarras visible des
* « Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos pestilentî» « cathedras tenent.... quorum unusin Francia. » (Ab. Op., loc, ciu)l%s\x\% ici Topinion deMabillon. (Saint Bern., ep. xiii , in not.]
* Geoffroi U , successeur d*lves dans Vévéché de Chartres , était de race noble , et son siège a été longtemps le premier de la proTioce de Sens. Le siège de Paris n'était alors que le troisième. On n'explique pas comment , étant de la province de Sens , il assistait à un concile tenu par les évéques de celle de Reims. Il joua pendant toute sa vie un grand rôle dan« les affaires du clergé, et nous le verrons reparaître plus d'une fois. {Ab, Op., ep. I, p. 22. — Gall. Christ. , t. VIII , p. 1 1 34 et suiv. — Hist. litu , l. XIII, p. 82.)
assistants pour les exhorter à la modération. Il rappela d'abord la situation d'Abélard, la supériorité de ses talents^ ses succès dans tous les enseignements^ le nombre de ses sectateurs, Tétendue de son influence , de cette vigne qui projetait ses pampres jusqu'à la mer. 11 ajouta que si l'on voulait le condamner par une décision en quelque sorte préjudicielle et le rrapper sans débat , il était à craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitât aussitôt ttn grand parti pour sa défense , d'autant que rien dans se^s écrits ne donnait ouyertement accès à la censure; qu'une telle violence ajouterait à la faveur J)ublique , et serait attribuée à l'envie plus qu'à la justice; que si, au contraire, on voulait procéder canoniquement, il fallait produire dans l'assemblée un écrit ou un dogme incontestablement de lui, l'interroger, et le laisser librement répondre, afin qu'après aveu ou conviction , il fût réduit au silence; suivant cette parole de Nicodème , lorsqu'il voulut sauver Notre-Seigneur : « Est-ce que notre loi con- « damne un homme , s'il n'a pas été ouï auparacc vaut, et sans qu'on sache ce qu'il a fait?» (Jean, VII, 51.)
Cet avis fut accueilli par des murmures, et quelques-uns s'écrièrent ironiquement que le conseil était bien sage d'aller lutter de faconde avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait su comment résister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il était encore plus difficile de disputer avec le Christ, lequel pourtant Nicodème voulait qu'on écoutât par respect pour la loi. Puis essayant de les ramener par une autre voie
et d'obtenîr rajournement d'une décision qui réclamait un examen plus mûr et une assemblée plus nombreuse , il demanda qu' Abélard fût reconduit à Saint-Denis par son abbé qui était présent, et que Ton y convoquât une réunion considérable et des plus savants hommes, pour examiner plus attentivement ce qu'il y avait à faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du légat, et tous les autres parurent s'y rendre. Dans les cas épineux, rajournement gagne aisément la faveur d'une assemblée. Conan se leva pour aller dire sa messe, avant d'entrer au (Concile , et il fit prévenir Abélard par Tévéque de Chartres de la permission qui lui serait accordée de retourner dans son monastère, pour y attendre ce qui avait été convenu. Mais alors les plus acharnés ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocèse et là où leur crédit ne s'étendait pas, persuadèrent à Tarchevêque qu'il serait ignominieux pour lui que la cause fût renvoyée à un autre tribunal, et qu'il fallait craindre que l'accusé n'échappât. On revint donc au légat, on le pressa de changer d'avis, et on l'amena, malgré lui, à consentir que la doctrine fût condamnée sans débat contradictoire, le livre brûlé en présence de tous, et l'auteur renfermé à perpétuité dans un nouveau couvent. On lui persuada que, pour fonder la condamnation , il suffisait que sans l'autorisation ni du souverain pontife , ni de l'Église , l'ouvrage eût été lu dans un cours public et livré par l'auteur lui-même à plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un tel exemple servirait la religion en prévenant à l'avenir
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— r :t . Jugé sans discussion, con-
^. > . i.^'c.:. on le força de jeter de sa propre
:.t o^xa:1 rhisloirc du synode de Soissons (ep. i,
i« . ra* connaître l'objet précis de raccusation.
.■ .■•.-. Jii qu'il fut reconnu sabellicn , pour avoir
\» |v :vto à des mois par l'application dunomina-
• . ,«vri servi à motiver contre Uoscelin, trente ans