‹ Abélard (volume 4)Chapitre 13 sur 24 · X-. .>.i. •.' v> tnilieisme. ( Oll. Frising. De Gest. Frid · texte numérisé non relu

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VIE D'ABKLARD. 9$

lin son livre dans les flammes. 11 le regardait tris- :it brûler, lorsqu'au milieu du silence apparent jiip;es, un des plus hostiles dit à demi-voix qu'il V avait lu en quelque endroit que Dieu le père était seul tout-puissanl; ce que le légat ayant entendu^ il lui dit, avec grand étonnement, qu'il ne le pouvait croire. «Même chez un petit enfant,» ajouta-t-il, «une (f si grosse erreur serait inconcevable, quand la fo « universelle tient et professe qu'il y a trois tout- (( puissants. » A ce mot, un maître des écoles, qui se nommait ïerric*, se prit à sourire, et lui souffla aussitôt ces paroles d'Athanase dans son symbole : w Et (( pourtant il ny a pas trois tout-puissants ^ mais un seul « tout-puissant \ » Et comme son évêque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance à l'égal d'un propos contre la majesté divine, Terric tint bon intrépidement en citant les paroles de Daniel : «Ainsiy « fils insensés cV Israël ^ sans juger et sans connaître la « vérité f vous avez condamné un de vos frères : retour^ « nez au jugement (Xlll, 48 et 49), et jugez le juge a lui-même , car celui qui devait juger s'est con-

* D. Brial est porlé à croire que ce Terric ou Terrique est le même qu'un certain Thierry, dialeciicicn breton assez habile, et penseur assez hardi, dont parlent Olhon de Frisingen et Jean de Salisbury. ( De Gest. Frid,, 1. I , c. xLvii. — Saresb. Melaloy., 1. I , c. v, et 1. U, c. x. '^Hist. Utt., t. XUI, p. 377.)

• La réponse était topique , mais au fond elle donnait encore prise à la controverse , et les soolasliques ont beaucoup disputé sur ce passage du symbole d'Aihanase. Pierre d'Ailiy le trouve contradictoire , car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont égaux entre eux et coéterncls , il faut bien qu'il soit tous les trois , immenses , tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous les trois , mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants. (Le P. Pctau , Dogmai. theolog., t. H, 1. VHI, cix , p. 862; cdit. de Paris, 1644.)

« damné par sa propre bouche. )> Alors l'archevêque, se levant^ justifia comme il put, en changeant les termes^ la pensée du légat; et, se laissant aller à la controverse, il établit qu'effectivement le Père était tout-puissant, le Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, toul^puissant, et que celui qui sortait de là ne devait pas même être écouté; que si d'ailleurs on y tenait, on pouvait permettre au frère* d'exposer sa foi en présence de tous, afin qu'on pût l'approuver ou Timprouver, et finalement prononcer. Cette concession, arrachée par l'embarras du moment, pouvait changer la face de l'affaire, et déjà Abélard, debout, se disposait à se défendre ; heureux de professer et de développer sa foi, il reprenait l'espoir et le courage ; le souvenir de saint Paul devant l'aréopage ou devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait parler, tout était sauvé, lorsque ses adversaires, prompts à parer le coup, s'écrièrent qu'il n'était besoin que de lui faire réciter le symbole d'Athanase % et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps, qu'il ne le savait point par cœur, ils lui mirent à l'instant sous les yeux le livre tout ouvert. Abélard laissa retomber sa tête , il soupira , et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit aussitôt , comme un accusé convaincu, à l'abbé de Saint-Médard qui était présent, et qui le conduisit

* « Fraler ille. » (Ab. Op., p. 24. )

* Tout le inonde sait ce que c'est que le symbole dit de saint Athanase , quoiqu'il ne soit pas de lui. C'est le symbole qu'on récite Je dimanche à primes et qui est appelé pour cette raison le symbole de primes ; on le nomme aussi le symbole Quicumque, parce qu'il commence par ce mot. Abélard a fait un commentaire sur ce symbole. ( Op., pars U, p. 381.)

VIE D*ABÉLARa 95

en prisonnier dans son couvent. Le concile se sépara sur-le-champ.

Ce couvent avait été fondé auprès de Soissons, sur la rive droite de T Aisne, par le roi Glotaire 1. La mission des moines était de desservir l'église où les restes de ce prince furent longtemps déposés près de ceux de saint Médard, premier évêque de Noyon, apôtre de ces contrées. C'était un monastère considérable et respecté, investi de grands privilèges. L'abbé qui se nommait Geoffroi* et qui était un homme instruit et distingué , traita son captif ou plutôt son hôte avec de grands égards; et les moines, espérant le garder longtemps, raccueillirent avec beaucoup d'empressement, et s'efforcèrent de le consoler par mille soins; mais nulle consolation n'était possible. Rien au monde ne pouvait rendre au triste Abélard ce qui venait de lui échapper. La dernière, la plus puissante et la plus vieille de ses illusions était évanouie : un pouvoir s'était rencontré qui ne pliait pas devant lui. La vérité et l'éloquence avaient été vaincues dans sa personne, et l'ascendant de son génie était méconnu. Pour la première fois, il sentait sa faiblesse et presque son déclin. On ne peut peindre son désespoir. Passant de l'abattement à la fureur, il accusait Dieu même qui l'avait abandonné, ou, cachant dans ses mains son front baigné de larmes, il se disait que ses souf-

* Geoffroi, surnommé Cou de Cerf, ancien abbc de Saint-Thierry, abbé de Saint-Médard en 1120 , cvéque de Cbâions en 1131 , et qui mourut en 1142. On a de lui des lettres et quelques écrits. ( Voyez son article dans Y Histoire littéraire, t. XU, p. 186. — Jnnal. Bened.^ t. VI, 1. LXXV, p. 199; Appcnd. p. 639. •=- Gall. Christ,, t. IX, p. 186 et 415.)

d6 liVRE PREMIER.

fronces et ses affronts passés étaient peu de chose auprès de ce qu'il éprouvait. Jadis^ au moins, il était coupable, et il avait en quelque sorte mérité son malheur; mais aujourd'hui, c'était à ses yeux une foi sincère, un amour désintéressé du vrai qui faisait de lui le plus malheureux des mortels. Qu'allaitil devenir? on avait cette fois attenté sur sa gloire. La manière dont le procès fut conduit prouve, en effet, qu'une justice éclairée ne guidait point ses juges , et les opérations du concile ont quelques-uns des caractères de la persécution*. La haine et l'envie avaient depuis longtemps une revanche à prendre, et elles se plurent à employer comme instruments la sincérité ignorante, la piété craintive, et . surtout cette intolérance de si bonne foi que le pouvoir ecclésiastique regarde naturellement comme un devoir, en présence de ce qui agite les consciences et peut troubler l'unité silencieuse de la croyance comniune. La lutte directe paraît s'être engagée entre l'esprit dans son audace et la médiocrité dans sa prudence, et ce fut l'esprit qui succomba. Cependant il n'est pas aussi vrai que se l'imaginait Abélard

* Le concile a été blâmé par des autorités non suspectes , comme Thistorien d'Ârgcntré , Duboulai , Crévier, le P. Richard et d'autres ; nous n'ajouterons pas D. Gervaise , devenu suspect à force d'engouement pour Âbélard. Les écrivains qui s'attachent à justifier le concile de Sens semblent passer condamnation sur celui de Soissons. Au reste , les actes de Tun comme de l'autre n'ont pas été conservés, et l'assemblée de 1121 ne nous est guère connue que par le récit d' Abélard , un passage d'Olhon de Frisingen et quelques mots de saint Bernard et d'un de ses secrétaires. {Àct. concil.yt. VI, pars U, p. 1103. — Phil. Labbxi Concil, hist. synops, — Anal, des conc, par le P. Richard, t. V, suppl. — Oit. Fris. De Gest. Frtd., 1. 1, c. xLVii. — Saint Bern. Op., ep. cccxxxi. — Gaufrcd. mon. Clar., Rec, des HUt., t. XIV, p. 331. —Cf. Brucker, Hist. crii. p/if/.^ t. UI, p. 749. )

VnS D'ABÉLARD. 97

que la malveillance seule pût trouver à redire à ses ouvrages^ et que la foi, même éclairée, surtout éclairée, n'en dût concevoir aucun ombrage. Si la parole lui avait été accordée, quoi qu'il eût pu dire, et à moins qu'il n'eût dénaturé sa doctrine, il ne l'aurait point sauvée d'une conséquence périlleuse , savoir que trois des attributs généraux de la divinité étant assignés 9 chacun spécialement et comme une propriété distinctive , à une personne différente de la Trinité , cette distribution était entièrement insignifiante, ou dépouillait chacune des trois personnes de deux de ces trois attributs également nécessaires, également divins. Dans le premier cas, l'unité absorbait les trois personnes et faisait évanouir la Trinité; dans le second, la Trinité, s'exagérant elle-même, brisait Tunité et se produisait sous la forme du trithéisme : voilà pour l'erreur actuelle. Quant à Terreur qu'on pourrait nommer virtuelle et qui menaçait surtout l'avenir, la voici : dans la méthode, dans le langage, dans cette intention de raisonner la foi, de démontrer le mystère et d'assimiler la religion à la philosophie, se dévoilait évidemment le rationalisme chrétien , origine possible du rationalisme philosophique *. Mais comme assuré-

* « ALbailard est orthodoxe , » dit M'"*" Guizot , « il ne veut pas cesser de rétre; une conviction préalable détermine le but auquel il veut arriver, et Texamen n'est pour lui qu'une manière de s'exercer dans un cercle dont il est déterminé à ne pas sortir, travail nécessaire d'un esprit qui marche sans avancer et enfante des nouveautés qui ne sont pas des progrès. Abailard, en religion comme en philosophie , a donné le mouvement cl non les résultats. Plusieurs fois accusé d'hérésie , il n'a point laissé de secte , et même en philosophie , la hardiesse des principes qu'il énonce quelquefois est demeurée sans conséquence , parce que lui-même n'a pas osé les avouer ou les

ment ces conséquences n'étaient pas distinctement dans Tesprit d'Abélard, comme elles étaient compensées par des assertions contradictoires et d'une éclatante orthodoxie^ rachetées par la volonté sincère de ne point s'écarter de l'unité, le crime de l'hérésie ne pouvait un moment lui être imputé. Le livre était dangereux peut-être, mais l'auteur innocent; et le jugement du concile, que ne condamne pas absolument la logique, demeure une iniquité.

Il ne faut donc pas s'étonner si Abélard, plus désolé que convaincu , retrouva bientôt dans le couvent qui lui servait comme de prison cette impatience du joug et ce besoin de résistance polémique qui entraînait son esprit plus loin que son caractère n'osait aller. Bien qu'il se loue de l'accueil qu'il reçut à Saint-Médard , il dut y rencontrer, non sans quelque importunité, ce même Gosvin, que nous avons vu sur la montagne Sainte-Geneviève lui chercher une querelle scolas tique. Celui-ci était venu là, d'accord, dit-on, avec l'abbé Geoffroi , pour travailler, en qualité de prieur, à la réforme des abus et au rétablissement des études ^ Déjà sous les murs de Soissons même , il avait été employé à une œuvre semblable dans le monastère de Saint-Crépin; c'est pour cela qu'il était sorti d'Anchin où il avait fait profession. Quoiqu'il pensât peut-être, ainsi que son biographe dévoué, qu' Abélard n^avait été conduit à Saint-Médard que pour y être lié comme un

reconnaître. Cependant il en avait assez fait et pour ses partisans et pour set ennemis. » (Essai sur la vie et les écrits d'Abailard et (THétoise , p* 372. ] ' Ex vit, S. Gosv., 1. 1 , c. XVIII., Rec. des Hist., t. XIV , p. 445.— 4ra//. Christ., t. IX , p. 415. — Hist. Htt. de la Fr., t. XH , p. 185.

rhinocéros indompté^ il jugea convenable de le traiter, à l'exemple deTabbé , dans un esprit de douceur \ Cependant, de l'humeur que nous lui connaissons, il ne s'abstint pas, dans ses entretiens, de mêler ses consolations de conseils et ses conseils de leçons. 11 lui prêcha la patience et la modestie , lui dit de ne point trop s'attrister, qu'au lieu d'être emprisonné, il devait se regarder comme délivré, n'ayant plus à redouter les soucis, les tentations, les grandeurs du monde; qu'il n'avait enfin qu'à se conduire honnêtement et à donner à tous l'enseignement et l'exemple de l'honnêteté, a L'honnêteté, l'honnê- « teté ! » dit Abélard, qui sentait, à travers la charité du prieur, percer l'aiguillon de la vanité du docteur, « qu'avez-vous donc à me tant prêcher, conseiller, « vanter l'honnêteté ? 11 y a bien des gens qui dis- « sertent sur toutes les espèces d'honnêteté, et qui « ne sauraient pas répondre à cette question : « Qu est-ce que l'honnêteté? — Vous dites vrai,» reprit aussitôt Gosvin avec aigreur ,• « beaucoup de ceux « qui veulent disserter sur les espèces de Thon- (ï nêteté ignorent entièrement ce que c'est; et si « dorénavant vous dites ou tentez quoi que ce soit « qui déroge à l'honnêteté, vous nous trouverez « sur votre chemin, et vous éprouverez que nous « n'ignorons pas ce que c'est que l'honnêteté, à la « façon dont nous poursuivons son contraire*. » A cette réponse ferme et mordante^ dit le moine historien de Gosvin, le rhinocéros prit peur^ pave foetus

* « Instar rhinocerontisindoniiti disciplina: cocrccndum ligamenlo. — lil spirila lenilatis. » (S. Gosv., ibid. )

* « Pcr inseciationcm contrarii sui. » ( Id. ibid. )

100 LIVRE PREMIEÏL

rhinocéros iste; il se montra les jours suivants plus soumis à la discipline et plus craintif du fouet, timidior flagellorum. Voilà, si ces paroles caractéristiques sont exactes, comment, dans les retraites de la vie spirituelle, le xii' siècle traitait et instruisait les héros de la pensée.

A peine rendu , cependant , le jugement du concile fut loin de rencontrer une approbation générale. On trouva dans ses procédés, rudesse, dureté, précipitation. L'oppression était évidente, le droit trèsdouteux. Beaucoup d'ailleurs penchaient à croire la vérité du côté d'Abélard; bientôt ceux qui avaient âiêgé à Soissons durent se justifier; plusieurs repoussaient la solidarité du jugement et désavouaient leur propre vote. Le légat attribuait publiquement l'affaire â ce qu'il appelait la jalousie des Français, invidia Francoruniy et tout repentant de ce qui s'était passé , il n'attendit pas longtemps pour faire ramener Abélard dans son couvent*.

A Saint-Denis , il est vrai , Abélard retrouvait des ennemis. On se rappelle qu'il s'était aliéné les moines par d'imprudentes remontrances. Ceux-ci n'étaient disposés ni à les pardonner ni à cesser de les mériter ; et une occasion ne tarda pas à survenir où il faillit encore se perdre. Un jour, en lisant le commentaire de Bède le Vénérable sur les Actes des Apôtres, il tomba par hasard sur un passage où il est dit que Denis l'Aréopagite avait été évêque de Corinthe, et non pas évêque d'Athènes. Cette opinion ne pouvait être du goût des moines. Ils tenaient à ce que leur Denis , fondateur de l'abbaye, et qui d'après le

* Ab. Op., ep. I, p. 25.

livre de ses Gestes, était en effet évêque d'Athènes , fût bien aussi l' Aréopagite, celui que saint Paul convertit*. Sans songer à l'orage qu'il allait soulever, Abélard communiqua sa découverte à quelques-uns des frères qui l'entouraient et leur montra en plaisantant le passage de Bède. Les bons pères se fâchèchèrent fort, traitèrent Bède de menteur, et lui opposèrent victorieusement le témoignage d'Hilduin , leur abbé sous Louis le Débonnaire , et qui , pour vérifier les faits, avait parcouru longtemps la Grèce avant d'écrire les Gestes du bienheureux Denis. La conversation se prolongeant, Abélard, sommé de s'expliquer , dit qu'on ne pouvait mettre l'autorij^é d'Hilduin en balance avec celle de Bède , révéré iïe toute l'Église latine, et que, sur le fond de la question, peu importait qui des deux Denis eût fond|(f l'abbaye , puisque tous deux avaient obtenu la cou-^ ronne céleste. L'indignation fut alors générale; on

* Act. XVn , 34. — . Bède le Vénérable , prêtre anglo-saxon , a composé, au VII* siècle , sur la philosophie , les sciences , l'histoire ecclésiastique et rÉcriture sainte, des ouvrages très-remarquables pour son temps. Le passage auquel Abélard fait allusion se trouve dans les Expositions du Nouveau Testament. (Bed. Ven. Op,, t. V, Exp. Act, Apost. , c. xvii. ) Quant à la question, les moines de Saint-Denis avaient tort sur un point; on ne peut plus soutenir raisonnablement aujourd'hui que Denis T Aréopagite, martyr' du !«' siècle , soit le Denis patron de la France , apôtre de Paris , et qui mourut vers le milieu du ui°. Mais il y a erreur dans Bède; TAréopagite a bien été évéque d'Athènes ; et l'évéque de Gorinthe , qui n'est pas l'Aréopagite , est celui qu'on vénérait en France et qui a donné son nom à l'abbaye de Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1315, Innocent \\\ , sans se prononcer pour aucune opinion , donna à la royale abbaye les reliques de Denis d'Athènes, afin qu'elle eût les restes des deux saints de ce nom. Mais c'était au fond décider la question , ou dire que les reliques jusque-là conservées à Saint-Denis n'étaient pas celles de l'Aréopagite. [Ab, Op. y p. 25 , et Not., p. 1 169. — Tillemont, Mém. pour serdr à l'hist, ecclés,, t. n, p. 133 et 718, et t. IV,p. 710.)

s'écria qu'il montrait bien qu'il avait de tout teipps été l'ennemi du couvent, et qu'il voulait aujourd'hui flétrir l'honneur, non -seulement de ce grand éta-^^ blissement religieux , mais de tout le royaume dont l'Aréopagite avait toujours été le glorieux patron; et Ton courut rendre compte a l'abbé du scandale dont on venait d'être témoin. Celui-ci se hâta d'assembler le chapitre ; puis , en présence de la congrégation entière , il menaça Abélard d'envoyer aussitôt au roi qui tirerait une réparation éclatante d'une si mons*trueuse offense. Il semblait que l'imprudent lecteur de Bède eût porté la main sur la couronne. Il s'excusa de son mieux , et offrit , s'il avait manqué à la discipline , de réparer sa faute ; mais ce fut en vain , et l'abbé ordonna de le bien surveiller jusqu'à ce qu'il le remît au roi.

L'hostilité de ses supérieurs et de' ses frères paraissait implacable; on dit même que la punition monacale, le fouet, lui fut infligée pour avoir été de l'avis du vénérable Bède \ Poussé à bout par tant d'acharnement et de violence, las de voir toujours ainsi la fortune le contrarier dans les moindres choses, et le monde entier conjuré contre lui , il résolut de sortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques frères qui compatissaient à ses peines, aidé de ses amis, il s'enfuit secrètement une nuit, et gagna la terre de Champagne, qui n'était pas éloignée et où se trouvait la retraite déjà habitée par lui quelque temps. Thibauld , comte de Champagne, de qui il n'était pas inconnu, s'était intéressé aux persécutions qu'il avait

> [ft fama est, ajoute Duboulai qui raconte ce fait. {Htst, Univ. par,, l. II , p. 86. )

VIE D'ABÉI^ARD. 103

éprouvées; et^ sous sa protection ^ il demeura à Pro* vinS| dans le prieuré de Saint-Ayoul S occupé par des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur était un de ses anciens amis. En même temps , il essaya de se réconcilier^ et il écrivit à l'abbé de Saint- Denis et à sa congrégation une lettre que nous avons encore, et où, discutant la question tranchée parBèdei il la décide en sens inverse et conclut que le véné^ rable auteur s'est trompé ou que les deux Denis ont été évêques de Gorinthe^ Mais cette concession fut inutile.

Pendant qu'il jouissait à Provins des douceurs d'une bienveillante hospitalité, une affaire attira dans cette ville l'abbé de Saint-Denis auprès du comte de Chunpagne; Abélard, de son côté, vint sur-le-champ, avec son ami le prieur , trouver Thibàuld , et lui demanda d'intercéder pour lui, afin d'obtenir de son abbé l'absolution et la permission de vivre suivant la règle monastique, partout où bon lui semblerait. Adam voulut en conférer avec les moines qui l'avaient accompagné et promit une réponse avant son départ. La réponse fut qu'il y allait de l'honneur de leur abbaye, s'ils laissaient le frère indocile passer dans un autre couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'après avoir autrefois choisi leur maison pour asile, il ne pouvait l'abandonner sans outrage. Puis, n'écoutant personne, pas même le comte, ils menacèrent le fugitif de l'excommunier , s'il ne ren -

* Saint-Âyoul est la traduction aliérée de Saint-Aigulfe, nom d^un prieuré soumis à Tévéché de Troyes et fondé en 1048. (Gall. Christ,, t. XII,

* Aà. Op. ^ pars H, ep. ti, Adce dilecHsHmo patri suo ébbati ,^, 224.

trait aussitôt au bercail y et interdirent sous toutes les formes, au prieur qui l'avait accueilli, de le retenir plus longtemps ; s'il ne voulait avoir sa part de l'excommunication •

Cette réponse jeta Âbélard et son ami dans une grande anxiété; mais^ quelques jours après les avoir quittés, l'abbé Adam mourut le 19 février 1122*. Un autre lui succéda le 10 mars suivatit; c'était Suger, celui qui devait être un jour régent du royaume.

Suger était alors un homme tout politique, un simple diacre employé par le roi aux plus grandes affaires, et à l'époque où il devint abbé, en ambassade a Rome auprès du pape. Âbélard, accompagné de l'évêque de Meaux Burchard, qui s'intéressait à lui, se rendit auprès du nouvel abbé , ou de celui qui le suppléait jusqu'à son retour, et renouvela les demandes adressées au prédécesseur. La décision se faisant attendre, peut-être parce qu'on attendait Suger, il se pourvut, grâce à l'entremise de quelques amis, par-devant le roi et son conseil. Il ne trouva pas que Louis YI eût grand souci de la qualité d'Aréopagite pour le patron de la royale abbaye qui devait garder son tombeau, et l'affaire reprit une tournure favorable.

Etienne de Garlande, alors grand- sénéchal de l'hôtel, se chargea de tout arranger. Il était diacre aussi comme Suger j mais homme d'État et homme de guerre , il entrait peu dans les désirs ou les convenances du clergé , et saint Bernard regardait

^ Flandre Lenoir doDoe la pierre tumulaire d'Adam. Musée des • M. i^. 1^ p^ ^34 ^ pi^ n-'ôlS. —Cf. GalL Christ., t. VU, p. 368.

mon, franc,, t. .

l'un et l'autre ministre comme deux calamités pour l'Église \

Abélard avait compté sur la politique du conseil du roi. Il croyait savoir qu'on y pensait que, moins l'abbaye de Saint-Denis serait régulière, plus elle serait soumise et temporellement utile à la couronne, peut-être parce qu'on en tirerait plus d'argent. Il pouvait donc espérer qu'on se soucierait fort peu^d'y retenir un censeur qui prêchait la réforme, et qu'on ne prendrait pas fort à cœur les intérêts de l'autorité abbatiale ni de la discipline commune. Cette situation exceptionnelle de religieux sans monastère qu'il ambitionnait pouvait être assez du goût de la cour, et lui il s'accommodait fort bien de l'idée de lui devoir sa liberté, et pour ainsi dire de relever d'elle. La royauté commençait à devenir pour les individus la protectrice universelle; et elle se plaisait dès lors à entreprendre sur toutes les juridictions, 'et à suspendre , suivant son bon plaisir, toutes les règles particulières. Etienne de Garlande et Suger s'entendirent donc aisément *. Pour que tout fût en règle, le ministre ût venir l'abbé et son chapitre ; et il s'enquit des motifs de l'insistance qu'on avait mise à retenir dans

* Voyez la lettre qu'il écrivit quatre ans après àTabbé Suger pour le féliciter sursa conversion. (Saint Bern. Op,, ep. lxxviii.)

^ Il existe deux lettres adressées à Suger, au nom du pape , pour lui recommander un mattre Pierre qui, ayant une mauvaise afl'aire, s'était adressé à la cour de Rome. Duchesne qui les a , je crois , publiées le premier, veut qu^elles s'appliquent à notre mattre Pierre; du moins le dit-il dans la table de son recueil Historiœ Francorum scriptores (t. IV, p. 637 et 538 ) ; mais la simple lecture de ces lettres prouve que cette opinion est insoutenable, et nous croyons volontiers, avec D. Brial, qu'il s'agit d'un certain Pierre de Meaux , accusé de quelque violence sous le pontificat d^Eugène III. ( Rec. des HUt., t. XV, p. 465 et 456.)

106 UVRE PREUIER.

un cloîb*e un homme malgré lui, et fit valoir le scandale qui pourrait en résulter, sans qu'on eu dût espérer rien d'utile , puisqu'il y avait entre Id congrégation et son censeur une évidente incompatibilité d'humeurs» L'abbé demanda seulement que, pour l'honneur du monastère, Abélard ne eeissât pas de lui appartenir, et qu'il allât vivre dans une retraite de son choix , sans jamais entrer dans au^^ eune autre communauté. Cette condition fut accep*' tée , et le tout fut promis et ratifié en présence du roi et de son conseil.

Le roi était alors ce Louis le Gros dont le règne fut si mémorable par l'émancipation des communes, berceau de la liberté moderne. Il eut la gloire d'atta^ eher son nom à ce grand événement, et sa puissance en profita, comme si sa volonté en eût été la cause. Tous les progrès de l'autorité royale ont été, au moyen âge, des progrès dans le sens absolu du moU Elle ne fut jamais grande, au reste, que lorsqu'elle fut libérale. Suger et Gar lande s'en montrèrent les habiles ministres, et il y a certainement quelque secrète liaison entre la politique qui secondait l'affranchissement des communes et celle qui protégeait Abélard .

11 était libre, mais il était pauvre. Maître de choisir sa solitude, il se retira sur le territoire de Troyes, aux bords de TArdusson, dans un lieu désert qu'il connaissait pour y être allé souvent lire et méditer, ou même enseigner quelquefois S C'était dans la pa-

VIE DABÉURD. 107

roisie da Qumcey, auprès de Nogent-sur-Seine. Là, dans quelques prairies qui lui furent données, il construisit avec la permission d'Atton, évèque de Troyesp un oratoire de chaume et de roseaux qu'il dédia d'abord à la sainte Trinité. Ce fut dans cette retraite qu'il se cacha seul avec un clerc, et répétant ces mots du psaume : u Voilà que j'ai fui au loin, et j'ai demeuré dans la solitude. » (Ps. LIV, 8.)

C'est une chose étrange que les vicissitudes de la vie que nous racontons. Elles se multiplient comme les mouvements inquiets de 1 ame d'Abélard. Téméraire et triste , entreprenant et plaintif , il n'a pas réussi à maîtriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre à vivre dans un humble repos. Aucune situation régulière et commune ne peut lui convenir longtemps. Partout où il paraît, il semble chercher querelle, provoquer l'oppression, et, quand il rencontre la résistance , il s'étonne en gémissant. Après 1^ grands malheurs , il n'échappe pas aux petits; victime des sérieuses passions, il est tourmenté par les passions puériles; il se prend d'une querelle domestique avec des moines, et aussitôt tout condamné, tout déchu qu'il paraît, il emploie des princes et des rois à faire ses affaires, à le délivrer de son abbé, à garantir sa liberté; puis, dès qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se soumettre à la vie du cloître, il se fait ermite *.

Nol., p. 1177.— Willelm. Godel. et Guill. Nang. Chron.^ Rec. des Hist,, t. XII, p. 675, el t. XX, p. 731.)

' Cette retraite 4'Âbélard, le repos et Tactivité philosophique qu'il trouTa au Paraclet, ont fixé Fatlention d'un auteur que nous citerons à cause de Bon nom et parce qu'il est un des premiers en date qui aient parlé de lui. Pétrarque a bât un traité sur la vie soliuire, où il vante

Mais jamais il ne pouvait demeurer ignoré du reste du monde , et son désert était à moins de trente lieues de Paris. On connut bientôt sa retraite , et sans doute il ne mit nul soin à la cacher. Le maître Pierre vit accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle génération d'écoliers. Les cités et les châteaux furent désertés pour cette Thébaïde de la science^ Des tentes se dressèrent autour de lui; des murs de terre couverts de mousse s'élevèrent pour abriter de nombreux disciples qui couchaient sur l'herbe et se nourrissaient de mets agrestes et de pain grossier. Gomme saint Jérôme au milieu des déserts de Bethléem , il se plaisait à ce contraste d'une vie rude et champêtre unie aux délicatesses de l'esprit et aux raffinements de la science; et peu à peu , entouré d'une affluence croissante^ regardant ces nombreux disciples qui bâtissaient eux-mêmes leurs cabanes sur le bord de la rivière , il se sentait consolé ; il se disait que ses ennemis lui avaient tout enlevé et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en moment , il pensait que la gloire revenait à lui. Que devaient dire les envieux ? La persécution , loin de leur profiter, servait à renouveler et à singulariser sa fortune. On l'avait réduit à la dernière pauvreté ; comme le serviteur de l'Évangile, ne pouvant creuser la terre et rougissant de mendier *, voilà que la vieille science, à laquelle

les philosophes qui ont cherché la retraite, et cite, après avoir nommé quelques anciens , « recentiorem unum nec valde remotum ab setate nos- « tra.... apud quosdam.... suspectas fidei , at profecto non humilis ingenii , a Petrum illum cui Abœlardi cognomen. » (De vit. solitar., 1. H, sect. vi , c. I. ) * « Rclictis et civitatibus et castellis. » (Ab, Op., ep. t, p. 28.) ' Luc , XVI , 3. — (Àb, Op., loc. cit., et ep. ii , p. 43.)

il devait tant , venait le sauver encore , et lui donnait une école à conduire et un institut à fonder. C'étaient des disciples qui lui préparaient ses aliments^ qui cultivaient y qui bâtissaient pour lui, qui lui fabriquaient ses habits; des prêtres même lui apportaient leurs offrandes, et bientôt, comme l'oratoire de roseaux était insuffisant , ses élèves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit édifice avait été dédié d'abord à la Trinité, divin objet des leçons et des méditations d'Abélard à cette époque j et même il y avait fait placer une statue ou plutôt un groupe qui se composait de trois figures adossées, et parfaitement semblables de visage, pour exprimer l'unité de nature de la trinité des personnes. Cette statue se voyait encore en ce lieu il n'y a guère plus d'un demi-siècle. Les trois personnes divines étaient sculptées dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le Père était placé au milieu , vêtu d' une robe longue ; une étole suspendue à son cou et croisée sur sa poitrine était attachée à la ceinture. Un manteau couvrait ses épaules et s'étendait de chaque côté aux deux autres personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande dorée portant ces mots écrits iFilius meus es tu. A la droite du Père, le Fils, avec une robe semblable , mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix posée sur sa poitrine, et à gauche une bande avec ces paroles : Pater meus es tu. Du même côté, le Saint-Esprit , vêtu encore d'une robe pareille, tenait les mains croisées sur son sein. Sa légende était : Ego utriusque spiraculum. Le Fils portait la couronne d'épines, le Saint- Esprit une couronne d'olivier , le Père la couronne fermée , et sa main gauche tenait un globe : c'étaient

les attributs de l'empire. Le Fils et le Saint-Esprit regardaient le Père qai seul était chaussé. Cette image singulière de la Trinité , cet emblème , unique , je crois ^ dans sa forme ^ attestait assez combien l'esprit d'Abélard était profondément occupé de ce dogme fondamental. Cependant quand ^ en s'agrandissant ^ l'établissement des bords de TArdusson devint en quelque sorte le monument de cette grâce divine qui l'avait recueilli et soulagé dans ses misères , comme c'était le lieu de la consolation ^ il lui donna le nom du Consolateur ou du Paraclet K

On a peu de détails sur cette école du Paraclet, sur cette académie de scolastique qu'il forma au milieu des champs. On sait seulement qu'il y maintenait l'ordre avec sévérité; nous en avons un assez curieux témoignage. Un valet, un bouvier l'ayant averti de quelques désordres secrets parmi les écoliers, le maître les menaça de cesser aussitôt ses leçons, ou du moins exigea que la communauté fût dissoute, et leur ordonna, s'ils voulaient encore Tentendre, d'aller habiter Quincey. Le bourg était assez

* D. Genraise qui écrivait vers 1720, dit qu'en 1701 , le 3 juin, M"* CatWiae delà Rochefoucauld, abbesse du Paraclet, fit retirer de la poussière cette curieuse antiquité , pour la placer solenaellemeiH dans le choeur des religieuses sur un piédestal de marbre portant une inscription qui en faisait connaître l'origine. Les auteurs de Y Histoire littéraire, peu favorable» à Gervai«e , admettent le fait. ( Vie (fAbéi., t. 1 , 1. II , p. 229. — Hist. lia., t. Xll, p. 95.) D'ailleurs l'auteur des Annales bénédiciines, qui parait avoir vu la statue , en donne la description exacte. M. Alexandre Lenoir a publié une gravure qui la représente , et il semble aussi l'avoir vue avant que la révolution ne l'eût détruite. On trouve dans \ Iconographie chrétienne de M. Didron un emblème analogue de la Trinité , tiré d'un mairascrit de Herrade , abbesse de Sainte-Odile, vers 1160. {Annal, ord, 8. Bened., u VI, l. LXXIII, p. 8&. — Qall. Chmt., t. XU, p. 571. — Mas. d€S monum. franc., 1. 1, pi. n** 616. — Icon. chrét,, p. 60i. )

éloigné^ et le jour suffisait à peine pour qu'on eût le temps de yeuir au Paraelet^ d'assister aux leçons^ de participer aux études, et de s'en retourner *. D'ailleurs la vie en commun, les doctes entretiens, l'existence d'une sorte de congrégation formée, comme le dit un de ses membres, au souffle de la logique {aura logicœ), tout cela était cher aux écoliers, donnait de l'intérêt et de l'originalité à leur entreprise; et la sévérité d'Abélard les contrista et les humilia. Un d'eux, un jeune Anglais, qui se nommait Hilaire, exhala leur douleur commune dans une complainte en dix stances, de cinq vers chacune, dont les quatre premiers sont des lignes de latin rîmées, et le cin-^ quième un vers français qui sert de refrain*. Cette

Heu ! quaiu crudelit iste nuntiiui Dicens : u Fratres, euie ciUu» ; « Habitetur vobis Quinciacus ; u Alioquin , non legct monat^hus. »

Tort a vers nos li mestrs.

Quid , Hilari, quid crgo dubitas ?

Cor non abis et Yillam habitas ?

Scd te tenet dici brevitas , Iter longum , et tua gravitas.

Tort a vers nos li mestre.

(Âb. Op., T^rs U^Elegia, p. 243.)

' Cette prose que d'Amboise a conservée, est curieuse. Les quatre vert latins de chaifue couf^t riment ensemble ; ils ont la mesure de nos vers de dix pieds , avec une césure après le quatrième , sauf dans un seul vers. 11 est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie latine ; seulement tous se terminent par un iambe. Le refrain français est un vers de six pieds , et un des plus anciens vers connus en langue vulgaire. Tort a vers nos H mestre ou mtstres , celsi si^iÛe le maître a tort envers nous ou nous fait tort. Ce qui, selon M. Champollion, exprime un regret plutôt qu'un reproche. M. Leroux de Lincy a placé cette chanson la première dans son Recueil de chants historiques français. Il la fait précéder de quelques détails que nous croyons peu exacts (p. 3) ; mais il ajoute qu'elle se trouve avee d'autres poésies du même auteur dans un manuscrit du m® siècle de la Bibliothèque Royale. Ce manuscrit a été publié par M. ChampoUion eA

chanson élégiaque, fortement empreinte de Tesprit et du goût de l'époque, est peu poétique et sans élégance; mais elle ne manque pas de sentiment ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on venait de loin se réunir autour d' Abélard , avec quel respect on lui obéissait, avec quelle avidité on se désaltérait à cette source de savoir et d'éloquence, quo logices fons erat plurimus. Je me figure que les écoliers chantaient en chœur cette complainte, que de telles poésies étaient un de leurs habituels passetemps, et que celle-ci nous donne la forme de quelques-unes de celles qu' Abélard lui-même avait su rendre populaires • On peut croire du reste qu'il se laissa fléchir et accueillit le vœu qu'exprimaient ces mots :

DesolatoSj magister, respice, Spemque nostram quœ languet re/ice.

Tort a vers nos 11 mestre.

La renommée était venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien qu'après quelque temps elle signalât son retour, en ramenant les alarmes avec elle.

L'enseignement du philosophe n'avait sans doute point changé de caractère ; le soupçon et la défiance ne cessèrent pas d'accueillir tous ses efforts, de

1838. {Hilarii versus et ludi, Paris, petit in-8o de 76 pages, p. 14. ) 11 contient des poésies lyriques et dramatiques vraiment curieuses.

Cet Hilaire, qui n'était encore connu que par cette pièce et par ce qu'en disent les Annales bénédictines , se rendit à l'école d'Angers, après qu' Abélard eut quitté le Paraclet, et y fit une seconde prose rimée en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre. (Ab, Op., loc. cit. — Hist, Utt., t. Xn, p. 251, t. XX, p. 621-6Z0. ^ Annal, ord. S, Bened,, t. VI, l.LXVin,p. 316.)

poursuivre tous ses succès. 11 provoquait naturellement l'un et l'autre , et rien de lui n'étant commun , rien ne paraissait simple et régulier. Ainsi , on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit gravé au fronton du temple qu'il avait élevé. C'était en effet une consécration à peu près sans exemple^ la coutume étant de vouer les églises à la Trinité entière ou au Fils seul entre les personnes divines. On voulut voir dans ce choix inusité une arrière-pensée, et l'aveu détourné d'une doctrine particulière sur la Trinité. Il ^st cependant difficile de comprendre comment, lorsque de certaines prières sont adressées au Saint- Esprit, lorsqu'une fête solennelle , celle de la Pentecôte, lui est spécialement consacrée, il serait coupable ou inconvenant de lui dédier un temple, qui sous tous les noms, même sous celui de la Vierge ou des saints, doit rester toujours et uniquement la maison du Seigneur ^ Mais c'était une nouveauté, et elle venait d'un homme de qui toute nouveauté était suspecte. Avec les progrès de son établissement , les préjugés hostiles se ranimaient contre lui. On a même cru qu'alors un homme qui devait jouer un grand rôle dans l'Église et dans la vie d'Abélard, le nouvel abbé de Cluni, Pierre le Vénérable, s'était inquiété de son salut, et par des lettres où brillent à la fois un esprit rare et une piété vive et tendre, s'était efforcé de le rappeler du travail aride des sciences humaines à l'exclusive recherche de l'éternelle béatitude *. Ce qui est mieux

* Ab, Op., ep. I, p. 30,31.

* Deux lettres de Pierre le Vénérable sont adressées dilecio JUio suo ou prœcordiaU fUio » magistro Petro. Elles ont pour but d'exhorter un homme

prouvé; c'est que la piété n'inspirait pas à tous alors une sollicitude aussi charitable.

Les anciens adversaires d'Abélard étaient rentrés dans l'ombre, mais d'autres avaient paru , plus dignes et plus formidables.

Deui hommes commençaient à s'élever dans l'Église, tous deux destinés à devenir célèbres et puissants, bien qu'à des degrés fort inégaux; tous deux renommés par la piété, le savoir, l'activité, l'autorité, par toutes les vertus et toutes les passions qui font la grandeur d'un prêtre; tous deux d'une charité ardente et d'un caractère inflexible, cruels à eux-mêmes, humbles et impérieux, tendres et implacables, faits pour édifier et opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les bonnes œuvres et les actes tyranniques, au rang des saints dans le ciel.

absorbé par les sciences du siècle , les travaux des écoles , l'étude des opinions discordantes des philosophes , à se faire pauvre d'esprit, à devenir le philosophe du Christ. La première témoigne d'une grande piété et d'un esprit distingué. Martène veut que ces deux lettres aient été adressées à Âbélard , et dans le temps même qu'il enseignait pour la première fois tft Trecensi cella. Ce ne serait pas du moins à cette époque; car il n'avait pas comparu au concile de Soissonsen 1121, et Pierre le Vénérable ne devint abbé de Cluni qu'en 1122 ou 1123. Rien d'ailleurs, hors ce nom de magis^ ter Petrus, ne rappelle Abélard. Au Paraclet, on ne lui voit aucune liaison avec l'abbé de Cluni. Duchesne , l'éditeur des lettres de celui-ci , croit Celles dont il s'agit adressées à un moine de Poitiers, appelé dans d'autres Pierre de Saint-Jean. A titré de pure conjecture , on pourrait dater ces lettres de l'époque très-postérieure où Abélard et Pierre le Vénérable se trouvèrent rapprochés, et tout rattacher à la conversion du premier dans fabbaye de Cluni. Mais rien de précis, rien d'individuel n'autorise cette hypothèse ; autant vaudrait regarder une lettre XXVI où l'abbé de Cluni félicite un certain Pierre de sa vie de sainte retraite , comme écrite pour notre philosophe , retiré dans ses derniers jours à Saint-Marcel. (BfbL Clun., Peir. Yen, ep. ix, x , xxvf, 1. 1, p. 030, 667; Nol., p. 107. — . Annal ordé S. Ben., t. VI, 1. LXXXIV, p. 84.}

L'un , saint Norbert S d'une famille distinguée de Xanten^ dans le pays de Glèves, avait commencé sa vie dans les plaisirs , et atteint^ comme simple prébendaire, Tâge de trente ans et plus, lorsque le repentir le saisit et le jeta dans la réforme. Devenu prêtre en 1 H 6 , il essaya vainement de convertir son chapitre , et se fit le missionnaire ardent de la foi et de la pénitence. Savant, exalté, bizarre jusque dans ses manières et son costume , il fut cité comme fanatique devant le concile de Frizlar, mais il se justifia, et même il obtint des papes Gélase et Calixte II la permission de prêcher la parole sainte. Parcourant en apôtre la France et le Hainaut , partout il produisit un grand effet sur le peuple, mais réussit peu à réformer les chanoines dont il avait particulièrement à cœur la conversion. Ayant échoué auprès de ceux de Laon, il se retira non loin de cette ville , dans la solitude de Prémontré, y jeta, en 1120, les fondements d'un ordre célèbre de chanoines réguliers, et se vit au bout de quatre ans à la tête de neuf abbayes florissantes. Il fut d'abord connu sous le titre de réformateur des chanoines et devint bientôt archevêque de Magdebourg (1126). Puissant et révéré dans l'Église, protégé par de grands princes, il unissait à une activité infatigable une foi singulière dans sa 'propre inspiration, dans une sorte de révélation personnelle, qui le conduisit à essayer des prophéties et des miracles. Persuadé de la venue prochaine de l'Antéchrist , il poursuivait avec un zèle redoutable tout ce qui

* Voyez, d9Q8 Y Histoire littéraire , l'article saint Norbert , ti XI , p. 243, et M Tie pftr Hugo, chanoine de Prémontré , 1 toi. în-4 , 17(Hè

lui semblait menacer la foi et l'unité. On ne sait s'il se rencontra avec Abélard; mais ce dernier le désigne comme un de ses persécuteurs, et tout dans la vie de Norbert , tout jusqu'au caractère de sa piété, devait le rendre incapable d'excuser et de comprendre le christianisme tout intellectuel du grand dialecticien de la théologie.

L'autre adversaire d'Âbélard n'était pas, de son temps, placé fort au-dessus de saint Norbert; mais son nom est environné d'un bien autre éclat historique. Dès son jeune âge, il s'était signalé par ces prodiges d'austérité et d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme , hormis la colère et l'orgueil , mais qui rachètent l'une et l'autre en les consacrant à Dieu. Il vivait dans les misères d'une santé faible, encore affaiblie et torturée comme à plaisir par de volontaires souffrances.il se croyait appelé à ressusciter l'esprit monastique , en ranimant dans les cou* vents la morale et la foi. Il avait de plus en plus enfoncé dans l'ombre et courbé vers la terre le front pâle de ses moines amaigris; mais il ouvrait un œil vigilant sur le monde , observait les prêtres , les docteurs , les évêques , les princes , les rois , l'héritier de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douleur, tantôt gourmandant avec force, il avait pour tous des prières , des menaces , des larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes et des sanctuaires. C'était saint Bernard.

Abélard accuse formellement ces deux hommes d'avoir été , vers l'époque où nous sommes arrivés , les principaux artisans de ses malheurs *. Suivant •

* Âb. Op,^ ep. I , p. 31. Abélard ne 1^ nomme pas , mai» |a désignation

VIE D'ABÉLARD. iH

lui, cesnouveaux apôtres^ en qui le monde croyait beau^ coup y allaient préchant contr6 lui^ répandant tantôt des douteâ sur sa foi^ tantôt des soupçons sur sa vie , détournant de lui l'intérêt, la bienveillance et jusqu'à l'amitié; le signalant à la surveillance de l'Église et des évoques, enfin le minant peu à peu dans l'esprit des fidèles , afin que, le jour venu, il n'y eût plus qu'à le pousser pour l'abattre. On peut croire que son ressentiment a chargé le tableau; noua^ verrons quelle fut la conduite de saint Bernard, lorsque Abélard sera une seconde fois jugé , et cette conduite, nous sommes loin de l'absoudre. Mais quel-ques mots des lettres du saint lui-même semblent prouver que jusqu'alors il avait fait peu d'attention aux opinions du moine philosophe \ Au temps de l'enseignement dans la solitude du Paraclet, de 1 122 à 1 125, on ne sait même s'il le connaissait personnel^ lement. Mais il pouvait, au moins, savoir de lui ses plus éclatantes aventures, et elles devaient peu le recommander au grand réformateur des moines, à l'ami d'Anselme de Laon , de Guillaume de Champeaux, au protecteur d'Albéric de Reims. Lorsque Abélard écrivit la lettre où il lui donne la première place parmi ses ennemis , il ignorait encore qu'un jour il l'aurait pour juge , et ne pouvait, en l'accusant, céder au ressentiment contre une persécution

est claire , et elle à été constamment appliquée à saint Bernard et à saint Norbert , d'abord par Héloîse , et puis par toutes les autorités , comme le censeurs de l'édition de d'Amboise , Bayle , Moreri , les auteurs de V Histoire Hlléraire , etc.; on est unanime sur ce point. [Id,, ep. ii , p. 43 et Censur. Doctor. paris. ; Not., p. 1177. — - Dict, crit,, art. Abélard, — • Hist, litt., t. XII , p. 95. )

' Saint Bem., Op., ep. cccxxvii.

fM mu

k vaîjtt d Absuiifae . ei do«s h Ih dTsBe TÎt KTcn et dne pîc6é ardcnle . df dOfBlvvft câoliilcs qw InnithF'«l devait lai de TncntîoB, de cniale et daiBonr. 0 arait créé li vue ÎHtilBlMi qw, ans être iOeliTée ni gioaûere, cootimstût MgriitiUMtiit arec l'caprit indépciidant et niwMM da Ftoadd. Gairtanx renfermait nne milice acirre éL docile dont les membres sacrifiaient tonte pumom ittdnridnelle â rimerêt de FÉclise et à roBorre da sahL Celaient des jésuite» anstères et alticis. Le Fuadet était eomme one tribu libre qui campait dans les efaamps, retenoe par le senl lien da plaisir d'apyrtnàre et d'admirer, de chercher li Térité an speetacle de la natore. Tovant dans li relieion nne seioiee H nn sentiment . non une institution et nne cause. C'était quelque chose comme les solitaires de Port-

* Oûrr»ci . Uwr^ da département d^ l'Aube, à qaiaxe Imei as ààà 4eJ7*iff%, ^tah o&e abinje du diocèse de Laiip«s» Ibodée ea IIH m 1 n ^. pv ii'>« ro\on> T»oe de Citeaox soos la ooodaîte de aiM BemnL Ob TipiMûl la troîseioe fille de Oieaiu. G^, Ckritt,, U IT, p. tSS.)

Royal, moins l'esprit de secte et les doctrines du stoïcisme K

Deux institutions aussi opposées et aussi voisines , qui toutes deux agissaient sur les imaginations des populations environnantes, ne pouvaient manquer d'ôtre rivales ou même ennemies. Elles devaient réciproquement se soupçonner et se méconnaître. Il y avait autour du Paraclet plus de mçuvement, àClairvaux plus de puissance réelle , et je conçois que saint Bernard, inquiet de cette œuvre de la pure intelligence qu'il devait mal comprendre , en inscrivit dès lors l'auteur sur ces listes de suspects que la défiance du pouvoir ou des partis est si prompte à dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitôt des tables 4e proscription.

Ce qui est certain, c'est qu'Abélard se sentit me-* nacé. De tout temps enclin à l'inquiétude, ses mal-< heurs l'avaient rendu craintif ; il était prompt à voir la persécution là où il apercevait la malveillance^ Pendant les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vécut dans l'angoisse , s'attendant incessamment à être traîné devant un concile comme hérétique ou profane. S'il apprenait que quelques prêtres dussent se réunir, il pensait que c'était le synode qui allait le condamner. Tout était pour lui l'éclair annonçant la foudre. Quelquefois il tombait dans un désespoir si violent qu'il formait le projet de fuir les pays catho-

* Cette comparaison ne s'applique évidemment qu'à l'esprit d'indépendance du Paraclet et à sa situation locale qui rappelle vaguement celle de Port-Roy al-des -Champs; car rien ne ressemble moins aux doctrines da jansénisme que celles d'Abélard ; et il a rencontre ses juges les plus se- \'ércs parmi les calvinistes , comme ses critiques les plus indulgents parmi les jésuites.

• il

liques, de se retirer chez les idolâtres et d'aller vivre en chrétien parmi les ennemis du Christ. Il espérait là plus de charité ou plus d'oubli \

Une inspiration du même genre lui fit prendre alors un parti funeste^ et chercher le repos dans le séjour où l'attendaient les plus cruelles misères.

On voit encore en basse Bretagne , sur un promontoire qui s'étend au sud de Vannes ^ le long de la baie et des lagunes du Morbihan , les ruines d'un antique monastère^ au sommet de rochers battus à leur pied par les flots de l'Océan. Là s'élevait au XII' siècle l'abbaye de Saint-Gildas-de-Rhuys^ fondée sous le roi Chilpéric I par le saint dont elle portait le nom. L'église encore debout^ monument romain dans ses parties primitives^ offre des traces d'une extrême antiquité , et domine au loin la pleine mer du haut d'un quai naturel de granit foncé que le flot ronge en s'y brisant avec fracas*. Vers 1 1 25, la communauté avait perdu son pasteur, et avec l'agrément et peut-être sur le désir de Gonan IV, duc de Bretagne, elle élut Abélard pour remplacer l'abbé Harvé qui venait de mourir. Des religieux lui furent députés en France ; ils obtinrent

* Ab, Op., ep. I , p. 3?.

' Id, ibid, et pag. suiv. — II n'y a plus trace deTancien couvent, mais réglise ofire des parties , comme le chœur et les traossepts , qui semblent n'avoir jamais été altérées , et qui peuvent bien , ainsi qu'on le dit , avoir été bAties de 1008 à 1038. Il y a même des murailles et des sculptures qui paraissent antérieures. Les rachers de granit qui bordent la côte s'élèvent à pic au-dessus de la mer. Ils oArent des anfractuosités qui peuvent receler des gi*ottes et même des passages souterrains conduisant du sol du vieu\ couvent à la mer. C'est un lieu sévère et imposant. ( Mérimée , Notes ffNN Voyage daiu Vimeit de ia Francr , 1830, p. 281 et suiv. — Magasin PiuorfstjHfy t. IX, p. 31 1.)

VIE D'ABÉLARÎ). 121

pour lui le consentement de l'abbé et des moines de Saint-Denis , et vinrent offrir au fondateur du Paraclet une des dignités de l'Église les plus ambitionnées en ce temps-là. Abélard , alors inquiet et menacé^ crut entrevoir Tasile et le port. 11 accepta, et se comparant à saint Jérôme fuyant dans l'Orient l'injustice de Rome , il se résolut à fuir dans TOccident l'inimitié de la France.

On l'appelait dans un pays barbare dont la langue même lui était inconnue; mais la vie d'incertitude et de péril lui devenait insupportable , sa force ne suffisait plus à ses épreuves; toujours aussi imprudent et rendu plus timide, il était prêta chercher dans les partis extrêmes le repos et la sécurité qu'il voulait à tout prix. Il partit donc pour la Bretagne; et ce pasteur, plein de souvenirs mélancoliques, de méditations rêveuses, tout occupé des plus délicates recherches de la pensée, alla gouverner un indomptable troupeau de moines sauvages^ qui n'auraient pas su l'entendre et ne voulaient point lui obéir. Une vie grossière et déréglée , le désordre, la violence, la férocité, tels étaient les nouveaux ennemis qu'il avait à vaincre; dès les premiers instants, il reconnut avec effroi quelle tâche ingrate et chimérique il avait acceptée. Pour comble d'ennuis, un seigneur, tyran de la contrée , à la faveur de l'inconduite des religieux , avait fait comme la conquête du monastère dont il tenait presque tous les domaines; il écrasait les moines de ses exactions, il les forçait à payer tribut comme des juifs. La communauté étant ainsi dépouillée, ses membres recouraient pour leurs besoins jour-

1S2 UYRE PREHIEIL

naliers à leur abbé qui n'y pouvait suffire^ et qui se plaisait peu d'ailleurs à soudoyer leurs profusions, leurs débauches 9 et la scandaleuse famille que chacun d'eux s'était donnée. De là des plaintes conti-* nuelles , des reproches^ des vols secrets , et une sorte de complot pour compromettre ou lasser un chef trop sévère ^ et le contraindre de renoncer à son opi-» niâtre désir de rétablir la discipline. Abélard, privé d'appui, de conseil, n'ayant personne qui pût le seconder ou le comprendre, vivait dans le sentiment pénible d'un isolement sans repos et d'une activité sans puissance. Au dehors, les satellites du tyran voisin l'épiaient en le menaçant; au dedans, les frères lui dressaient mille embûches. Là, sur ces rochers désolés , au bruit sourd des flots , en pré-sence de l'immensité sombre du ciel et de la mer, il songeait avec une inexprimable tristesse à la vacuité de toutes ses entreprises. Il se rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il voyait ceux qu'il était venu chercher, et il hésitait dans le choix.

Une mélancolie profonde respire dans tout ce qu'il a écrit, et par là aussi il a devancé son temps et se trouve en intelligence avec la tristesse un peu plaintive du génie littéraire du nôtre. Des monuments singuliers de cette disposition d'âme ont été retrouvés naguère. La bibliothèque du Vatican a livré à l'érudition allemande des chants élégiaques longtemps inconnus, Odœ flebiles y où sous le voile transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces poésies dont on a restitué jusqu'à la musique ne sont pas dénuées d'inspiration, et sous le nom de quelque personnage hébraïque qu'il met en scène ,

il y laissa échapper des plaintes dictées et comme animées par ses souvenirs \ -Par exemple , dans ce chant d'Israël sur la perte de Samson, ne croit-on pas entendre les gémissements du prisonnier de Saint-Médard, après sa disgrâce et sa chute? « Le «plus fort des hommes. ••• le bouclier d'Israël.... « Dalila d'abord Ta privé de sa chevelure, puis ses « ennemis, de la lumière* Ses forces exténuées, la vue ((perdue, il est condamné à la meule; il s'épuise ce dans les ténèbres; il brise dans un travail d'esclave « ses membres faits aux jeux de la guerre. Qu'as-tu, «Dalila, obtenu pour ton crime ? quels présents? (( nulle grâce n'attend la trahison .... »

Lorsqu'il exprime les douleurs de Dina, fille de Jacob, repoussée par ses frères pour le crime de Sichem, ne dirait-on pas qu'il fait parler Héloïse? (c Je suis devenue la proie d'un homme impur, «j'ai été séduite par les jeux de l'ennemi. Malheur « à moi , misérable , qui me suis moi - même «perdue!.... Siméon et Lévi , vous avez dans « la peine égalé l'innocent au coupable.... L'entraî- « nement de l'amour sanctifie la faute.... La jeunesse, « la légèreté de l'âge , une raison faible encore au- « rait dû recevoir de ceux que l'âge a mûris un moin-

* p. Âbœlardi Planctus cum notis musicalibus. — Spicilegium Vaticanum. Ed. Cari Greilh, Frauenfeld , 1838, p. 131-131, — Le manuscrit conservé à Rome contient six chants : Dina , fille da Jacob ; Jacob pleurant ses lils ; Les compagnes de la fille de Jephté ; Israël pleurant Samson ; le chant de David sur la mort d'Abner, et celui sur Saûl et Jonathan. Le titre dit que la musique est jointe, et elle a , dit-on, été récrite avec la notation moderne. Cependant j'ai eu dans les mains deux exemplaires de ce livre , et aucun ne contenait cette musique.

« dre châtiment.... Malheur à moi , malheur à toi, i< misérable jeune homme M.... »

Et Télégie vraiment poétique qu'il met dans la bouche des vierges, amies de la fille de Jephté, n'est* elle pas le chœur des tristes compagnes d'Héloïse , entourant de larmes et de sanglots l'autel monasti* que où la victime se sacrifie * ?

Comme à Saint-Denis^ comme à Saint -Médard^ Àbélard dut à Saint-Gildas s'abandonner à ces inspi-* rations touchantes ; et ses vers , sous la forme pédantesque de l'hymne rimée des latinistes du moyen àge^ sont empreints de cette douleur pensive , rare au moyen âge , et que laisse à l'âme la perte de l'enthousiasme , de la gloire et de l'amour.

Amoris impulsio Culpœ sanctificfttio,....

Levis œtas juvenilis Minusque discreta Ferre minus a discretis Debuit in pœna.

Ad festas choreas cœlil)es

Ex more venite Virgines l

Ex more sint odse flebiles

Et planctus ut cantus célèbres,

Incultœ sint mœstœ faciès

Plangentum et flentum similes !....

0 stupendam plus quam flendam virginem !

0 quam rarum illi virum similem....

Quid plura , quid ultra dicemus ?

Quid fletus , quid planctus gerimus ?

Ad finem quod tamen cepimus

Plangentes et fientes ducimus.

CoUatis circa se vestibus ,

In arœ succensœ gradibus ,

Traditur ab ipsa gladius....

Hebrœœ dicite Virgines ,

Insignia virginis memores,

Inclytœ puellœ Israël ,

Hac valde virgine nobiles !

A ces sombres rêveries , un remords venait s*ajou^ ter. 11 avait abandonné son cher Paracleti dispersé ou laissé son troupeau à l'aventure , déserté ses derniers amis. Sa pauvreté ne lui avait pas permis de pourvoir à la continuation du divin sacrifice sur l'autel qu'il avait élevé. Mais un incident qui semblait un nouveau malheur vint lui donner un moyen de réparer sa faute et de fonder le seul monument qui devait durer après lui.

Depuis le jour où nous avons vu le crime l'arracher aux pompes du siècle^ un nom a cessé en quelque sorte d'être prononcé dans la vie d'Abélard. Le souvenir qui semble la remplir et qui la protège encore dans l'esprit de la postérité paraît absent de sa pensée ^ ou du moins il est enseveli et scellé comme dans la tombe au plus profond de son cœur. Les portes du couvent d' Argenteuil s'étaient fermées sur celle qui avait consenti à ce suprême sacrifice, l'oubli. Cependant son caractère et son esprit l'avaient bientôt mise au premier rang; elle était prieure, et l'Église parlait d'elle avec respect. Or, il advint que Suger, qui, novice à Saint-Denis dans sa jeunesse , y avait étudié les chartes du monastère , entreprit de revendiquer celui d' Argenteuil , à titre d'ancien domaine enlevé par les événements à son abbaye. 11 paraît en effet certain que les fondateurs en avaient , au temps du roi Clotaire III , légué la propriété aux moines de Saint-Denis , qui en jouirent assez négligemment jusqu'au règne de Charlemagne. Mais ce prince jugea à propos d'en faire don à sa fille Théodrade, et Adélaïde, femme de Hugues Capet, y avait encore réuni des religieuses. Plus de cent ans

s'étaient donc écoulés depuis que l'établissement ^ devenu riche , demeurait au pouvoir des femmes. Mais Suger^ qui avait du crédit auprès du pape Honorius II et du roi Louis VI, fit valoir les anciens titres f entre autres une donation fort en règle des empereurs Xouis le Débonnaire et Lothaire son fils S et il accusa les religieuses de quelques désordres que par malheur il réussit à prouver *. Il était devenu sévère, et après quatre ans d'une administra-* tîon fort différente, il avait entrepris la réforme de son ordre en commençant par la sienne. Sur ses instances , une bulle de 1 1 27 déposséda les religieuses d'Argenteuil ; elles furent, l'année suivante, expulsées violemment; quelques-unes entrèrent à l'abbaye de Notre-Dame-des-Bois '; les autres, parmi lesquelles on comptait Héloïse , et probablement Agnès et Agathe , deux nièces d' Ab^lard , cherchaient çà et là un asile, lorsque l'abbé de Saint^Gildas fut averti et crut apercevoir une occasion favorable de réparer l'abandon

^ Ce titre existe , et il ne permet pas de douter que Hermenric et sa femme Mummana ou Nunana , les fondateurs de la maison d'Argenteuil en 665, ne l^eussent donnée au couvent de Saint-Denis ; Louis le Débonnaire y règle qu'elle reviendra à ce couvent après la mort de sa sosur. Mais les Normands parurent bientôt qui pillèrent et détruisirent Argenteuil comme tout le reste , et sous Hugues Capet , les moines omirent de réclamer leurs droits. (il6. Op.; Not., p. 1180. )

* C'est Suger lui-même qui afiSrme en très-gros mots le dérèglement des religieuses d'Argenteuil , prouvé par une enquête que dirigèrent le légat , évéque d'Âlbano , Tarchevéque de Reims et les évéques de Paris, de Chartres et de Soissons. (Dnchesne , Scr^t, Franc, t. IV; Suger, De reb. a m gesL, p. 333.— Aec. detEUt,, t. XII ; vU. Ludovic. Gross.j p. 49 ; Grandeê chron. de France , xvi ,p. 180.)

' Autrement dit l'abbaye de Sainte^Marie^e'-Footel , o(t de Malnone, ou Biata Mariu dé Ntmprt, sur les bords de la Marne, auprès de Champignjr. On ne sait pas la date de sa fondation. ( GaU. Christ. , t; VII, p. 586. )

du Paraclet. Il revint précipitamment en Champagne (11 29) et il engagea la prieure d'Argenteuil à s'établir, avec celles de ses religieuses qui lui restaient attachées, dans Toratoire abandonné. En même temps, il lui fit, ainsi qu'à ses compagnes, cession perpétuelle et irrévocable du bâtiment et de tous les biens qui en dépendaient. Atton, Tévêque de Troyes, approuva cette donation , qui devait être , moins de deux ans après, confirmée par le pape, et déclarée inviolable sous peine d'excommunication K

Il arriva en effet vers ce temps un événement qui émut vivement tout le clergé de France. Le pape Honorius était mort au mois de février 1 1 30, et aussitôt Rome avait été divisée entre Grégoire, cardinal-diacre de Saint-Ange, élu dès le lendemain et qui prit le nom d'Innocent II, et Pierre de Léon, qui peu de jours après avait, dans l'église de Saint-Marc, été promu par d'autres cardinaux au souverain pontificat sous le nom d'Anaclet.

Des désordres graves éclatèrent, et malgré les efforts de la puissante famille des Frangipani, qui lui donnèrent asile dans leur château fort, Innocent II

* Jamais les accusations diiigées contre Tabbaye d'Argenteuil n'en ont atteint la prieure -, et Ton peut conclure qu'elles étaient fort exagérées , ou ne concernaient aocnnement celles des compagnes d'Héloïse qui la suivirent au Paraclet. La considération dont elle jouissait dans l'Église , est un fait universellement reconnu , et la première bulle d'institution du Paraclet eat empreinte d'une faveur marquée pour elle. IVAmboise a publié dix bulles ^ lettres ou diplômes de différents papes , tirés du cartulaire de ce couvent « et portant concession de propriétés , droits, privilèges. Elles datent toutes de Tadminislration d'Héloïse. ITans la première , elle n'est désignée que par le titre de prieure de l'oratoire de la Sainte-Triniié. Celui d'abbesse lui est donné dans fa suivante qui est de 1136. Ce n'est que dans la troisième que le monastère est appelé le Paradet. {A». Opi, p. 346-354.)

se vit contraint de chercher un refuge en France^ et il débarqua au port de Saint-Gilles avec tous les cardinaux de son parti. Des nonces marchèrent de* vaut lui pour le faire reconnaître; réuni par ordre du roi, le concile d'Étampes, à la voix de saint Bernard, le proclama le vrai pape ; Pierre le Vénérable, abbé de Gluni, annonça qu'il le recevrait en grande pompe dans le monastère même où Anaclet avait été religieux; et le roi vint au-devant de lui. Ainsi appuyé par la puissance temporelle et par les deux hommes les plus considérables de TÉglise gallicane, il traversa solennellement la Gaule, visitant les monastères, dédiant les églises, consacrant les autels, confirmant les donations pieuses, présidant les conciles ou assemblées synodales qu'il rencontrait sur son chemin, et distribuant des bénédictions, des reliques et des indulgences. « Ce qui fut, » dit Orderic Vital , « une immense charge pour toutes les églises « des Gaules; car il ne touchait rien des revenus du « siège apostolique \ »

Il s'arrêta quelque temps à Chartres où Tavait reçu l'évêque Geoffroi dont la réputation était si grande, et qui y gagna bientôt le titre de légat. Là s'étaient réunis pour l'honorer plusieurs personnages importants dans le clergé; là, Henri I, roi d'Angleterre, qui se trouvait en Normandie, était venu, amené par saint Bernard, le reconnaître et lui rendre hommage. De Chartres, Innocent II se proposait de partir pour Liège, où il comptait voir l'empereur Lothaire et s'assurer de son adhésion. Il se dirigea donc sur

* « ImmeDsam gravedinem ecclesHs Galliarum ingessiu » ( Ord, VU, JEKfi. eccles., 1. Xni. Rec. det HUU^ t. XU , p. 750.)

Étampes et voulut séjourner à Morigni , monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fondé près de cette ville sur les bords de la Juine, vers la fin du xi® siècle, par Anseau, fils d'Arembert, et protégé par le roi et par son père Philippe I. 11 demeura deux jours dans cette maison, et à la prière de l'abbé, il daigna consacrer le maître-autel de son église, sous l'invocation de saint Laurent et de tous les martyrs, le 20 janvier 1131 \ Cette cérémonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y assistaient; c'était d'abord le pape, entouré de son sacré collège, c'està-dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait les évêques de Palestrine et d'Albano, et Haimeric, chancelier de la cour de Rome, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Nouvelle. Le métropolitain du lieu, Henri dit le Sanglier, archevêque de Sens, remplissait auprès du pape l'office de chapelain, et ce fat l'évêque de Chartres qui prononça le sermon. Les moines qui ont soigneusement écrit la chronique du monastère de Morigni n'ont pas manqué de célébrer ce jour mémorable, et de nommer les abbés dont la présence en relevait encore la splendeur; c'étaient Thomas Tressent, abbé de Morigni, Adinulfe, abbé de Feversham, Serlon, abbé de Saint- Lucien de Beauvais, l'abbé Girard, homme lettré et religieux^ c'étaient surtout w Bernard, abbé de Clair- «vaux, qui était alors le prédicateur de la parole « divine le plus fameux de la Gaule, et Pierre Abé- « lard, abbé de Saint-Gildas, lui aussi homme reli-

' La (laie est doûnce par la chronique du moDaslère de Morigni : « Anno « incarnati'Verbi MGXXX, XIII kal. februarii.» ( Ex Chron, mauriniac» Rec, des Bist., t. XII , p. 80.)

130 LIVRE PRE.UIKR.

« gieux, et le plus émineat recteur des écoles où i< affluaient les hommes lettrés de presque toute la a latinité ^ n

Abélard vit donc à cette époque le chef de la chrétienté ; il forma des relations directes avec des membres du sacré collège; il figura, avec saint Bernard , parmi les plus illustres représentants de TÉglise gallicane. Sans doute l'intérêt de son établissement du Paraclet n'était pas étranger à son voyage. Il venait solliciter pour cette institution naissante l'autorisation et la bénédiction du successeur de saint Pierre; et, en effet, la même année, le 28 novembre, nous voyons que, pendant le séjour qu'à son retour de Liège Innocent II fit à Auxerre , il délivra à ses bienaimées filles en Jésus-Christ, Héloïse, prieure, et autres sœurs de l'oratoire de la Sainte -Trinité, un diplôme qui leur assurait la propriété entière et sacrée de tous les biens qu'elles possédaient et de tous ceux que leur pourrait concéder la libéralité des rois ou des princes, avec peine de déchéance et de privation du corps et du sang de Notre-Seigneur Jésus- Christ contre quiconque oserait attenter dans l'avenir à leurs droits ou possessions.

Ainsi fut fondé le célèbre- institut du Paraclet, dont Héloïse, à vingt-neuf ans , fut la première abbesse. Du moins le devint-elle de fait; car bien qu'elle ne reçoive que le titre de prieure, dans la bulle du pape, elle n'avait point de supérieure ; une

* Ex Chron. maur.^ iM. —Voyez aussi dans le même volume , p. 69 et 60 ; Suger, De vit. Ludov. Gross.; le l. XII de la GalL Christ. :, p. 45 ; VEistoire de saint Bernard, par Neander, 1. Il ; et Y Histoire littéraire de la France 1 1. XII, p. 218-220.

VI£ D*ABÉLAAO. 181

seconde bulle ^ datée de 1 1 36 , la désigne sous le nom d'abbesse; une troisième appelle du nom de monastère du Paraclet l'oratoire de la Sainte-Trinitë ^ ; le saint-siége, dans sa prudence, ne craignit donc pas de consacrer cette invocation au divin Consola* teur dont le préjugé avait fait un crime à la recon<naissante piété d'Abélard.

Dans les premiers temps , Tabbesse et ses sœun menèrent une vie de privations ; mais elles priaient avec ferveur, le Saint-Esprit sembla les secourir « Le respect et Taffection des populations voisines vinrent a leur aide; les dons des fidèles accrurent leurs res* sources, et au bout de quelque temps rétablisse* ment prospéra.

Cette création fut pour Abélard , au milieu de tant d'afflictions, une consolation inespérée, et plus que jamais il rendit grâces au Paraclet. Une fois enfin , il n avait point fait de mal à ce qu'il aimait.

Quand revit-il Héloïse ? la revit-il à cette époque de sa vie? rien ne l'atteste. Peut-être même à soa silence est-il permis de croire que tous ces arrangements se conclurent sans que les deux époux fussent un moment réunis. Quoiqu'il en soit, bornons-noM à citer les paroles calmes et douces par lesquelles il termine, au milieu de ses tristes récits, le tableau de cette heureuse fondation .

(( Et , Dieu le sait , elles se sont, dans une année , i< plus enrichies, je pense, en biens terrestres que «je ne l'aurais fait en cent ans, si j'avais continué « d'habiter au Paraclet ; car, si leur sexe est plus

' Àb. Op., Literœ aeu diplom,, p. 346-34S.

u faible^ la pauvreté des femmes est plus touchante, «et plus facilement elle émeut les cœurs, et leur « vertu est plus agréable à Dieu et aux hommes. Puis, « le Seigneur accorda aux yeux de tous une si visible a grâce à cette femme , ma sœur \ qui était à leur ce tète, que les évèques l'aimaient comme leur fille, (c les abbés comme leur sœur, les laïques comme une irmère; et tous également ils admiraient sa piété, «sa prudence, et en toute chose une incomparable « douceur de patience. Plus il était rare qu'elle se (V laissât voir , toujours enfermée dans sa chambre (i pour s'y livrer avec plus de pureté à la méditation « sainte et à la prière , plus on venait du dehors avec a ardeur implorer sa présence et les conseils d'un enc( tretien tout spirituel. »

Abélard, de retour dans son abbaye, reprit le triste gouvernement de ses indociles sujet». Il vivait là, toujours livré à des soins pénibles , mais ayant du moins une pensée douce. Cependant, comme les commencements du Paraclet furent difficiles, et que les religieuses eurent à souffrir de leur dénûment, les voisins de ce couvent blâmaient son absence ; on lui reprochait de délaisser un établissement qu'il n'avait pourtant, ce semble, aucun moyen de secourir. Il y fit donc plusieurs voyages et porta à ses sœurs ses conseils et son appui. Il prêcha devant elles et pour elles, et leur donna ainsi quelques secours spirituels et temporels. 11 paraît qu'il avait hésité quelque temps; une sorte d'effroi le tenait éloigné de ces pieuses femmes et de ce lieu où retournait si sou-

' « lUi sorori noslrœ. » (Ab, Op,^ cp. i , p. 34.)

vent sa pensée. Mais leur intérêt et la réflexion le décidèrent; il cessa de leur refuser sa présence, et comme il était alors plus que jamais tourmenté par ses moines , il se créa ainsi , au sein de l'orage , un port tranquille où il pouvait quelque peu respirer. Cependant on a des preuves ^u'il voyait à peine Héloïse et qu'il lui parlait peu *. Elle-même s'en plaindra bientôt.

Mais ces soins^ ces visites^ ces voyages devinrent le sujet de nouveaux soupçons. La malignité y vit je ne sais quel reste d'une passion mal éteinte. On lui reprocha de ne pouvoir supporter l'absence de celle qu'il avait trop aimée. Et je doute que l'on dît vrai; il semble au contraire que son âme endurcie et glacée n'avait plus de sensibilité que pour la douleur.

Toutefois si Ton regarde plus attentivement au fond de ses pensées^ on peut dans la réserve de son langage, dans la bienveillance froide et gênée de sa conduite et de ses expressions, reconnaître une sorte départi pris, et deviner les combats que se livraient dans son âme les cuisants regrets , la honte amère , le respect de soi-même , de la religion et du passé , peut-être la crainte vague de la faiblesse de son cœur. Mais tous ces sentiments comprimés, il les reporte dans la sollicitude attentive et délicate du directeur de conscience. Il semble ne tracer pour ses religieuses et pour leur abbesse que des exhortations évangéliques, des règles monacales , des lettres de spiritualité , tout ce que dicte la piété et l'érudition j mais il règne dans tout cela une sympathie si tendre,

* Jd. ibid.f p. 38, et ep. ii, p. 46,

IS/i LIVRE PREMIER.

quoique si contenue, une préoccupation si évidente et si vive de tous les intérêts confiés à sa foi , et en même temps, dès qu'il s'agit de vérités générales et de philosophie religieuse, une confiance si absolue et un besoin si intime d'être entendu et compris , (}ti*on ne peut sans un mélange d'étonnement, de i^êspect et de pitié , assister à cette étrange et dernière transformation de Tamour.

Mais le xii'' siècle n'entrait point dans ces finesses; et en tout temps peut-être, dans les circonstances biîarres de ces deux destinées, la malignité humaine aurait trouvé quelque pâture. Abélard se montré vivement sensible à ces calomnies imprévues. Il en souffre , car désormais il souffre de tout. Il descend à s'en justifier, il descend à une apologie ensemble ridicule et douloureuse. Puis s'élevant à des considérations générales , il demande si l'on vebt renouveler contre lui les infâmes accusations qui poursuivaient saint Jérôme dans le cercle de pieuses femmes qu'il animait de sa ferveur et de son génie. Sera-t-il réduit à dire comme lui : « Avant que je « connusse la maison de cette Paule si sainte, toute « la ville retentissait du bruit de mes études; j'étais, « au jugement de presque tous, déclaré digne du « souverain pontificat.... Mais je sais que la mauw vaise comme la bonne réputation conduit au che- « min du ciel*. »

Tandis qu'il voyait ainsi calomnier les sentiments les plus purs et les actions les plus simples , il ren-

* Ab, Op,^ ep. I, p. 35. — Sanc. Hieron. Op., t. IV, pars II, ep. xxviUy ad Aêellam,

contrait de nouveaux tourments dans sa laborieuse administration. Ce n'est plus sa tranquillité^ c'est sa vie qui était en péril. S'il s'éloignait du couvent, il avait à craindre la violence de ses ennemis; s'il y rentrait, il trouvait dans ceux que son titre l'obligeait d'appeler ses enfants la haine et la perfidie. Il ne croyait pas pouvoir voyager en sûreté; il était exposé aux plus noirs complots. Du moins soupçonna-t-il plus d'une tentative homicide dirigée contre lui, jusque-là qu'il eut à prendre des précautions pour célébrer la messe, et crut un jour qu'un poison avait été versé dans le calice. Une foift qu'il était venu à Nantes auprès du comte, alors malade, il logeait chez un de ses frères qui habitait cette ville, peut-être Raoul, peut-être le chanoine Porcaire^ On essaya par les mains d'un valet de faire empoisonner ses aliments; du moins, comme il s'était abstenu d'y toucher, un moine qui l'accompagnait, en ayant mangé, mourut, et le criminel serviteur se trahit en prenant la fuite. Après de telles tentatives , il dut songer à sa sûreté ; il quitta la maison conventuelle, et se retira dans quelques cellules isolées avec le peu de frères qui lui étaient attachés. Mais il ne pouvait sortir sans redouter uil

* Le comté de Nantes était depuis longtemps réuni au duché de Bretagne , et le titre de comte de Nantes était , surtout dans cette partie de ses États, donné de préférence au duc. Le Nécrologe du Paraclet donne à Âbélard un frère nommé Raoul, et Ton voit dans un cartulaire de Buzé, qu'en 11 50 il y avait un chanoine de la cathédrale de Nantes qui se nommait Porcaire (Porcarius) et qui ayant un neveu Bommé Astralabe , pouvait aussi être un frère d' Âbélard. Enfin sa Dialectique est dédiée à son frère Dagobert ou à frère Dagobert. (Àb. Op., Not., p. 1142. — Hém, pour servir à tHiitoIre deBreta§ne > par D. Morice, t. I, p. 587. •— Ourr. inéd. DiaL, p. 229.)

nouveau guet-apens , et lorsqu'il devait passer par un chemin ou par un sentier, il craignait qu'on n'apostât à prix d'argent des.voleurs pour se défaire de lui. Ce fut dans une de ses courses qu'il fit une grave chute de cheval; il dit même qu'il se brisa la nuque , et cette fracture quelle qu'elle fût porta une atteinte profonde à sa santé déjà trop éprouvée et à ses forces déclinantes : il avait alors plus de cinquante ans.

11 lui restait une dernière arme contre ces révoltes opiniâtres , contre ces crimes audacieux , l'excommunication. Il la prononça enfin. Ceux des moines qu'il redoutait le plus s'engagèrent par la foi dans l'Évangile et par le sacrement à quitter tout à fait l!abbaye et à ne plusl'inquiéter désormais; mais cet engagement si solennel fut impudemment enfreint, et il fallut que, par ordre du pape et par les soins d'un légat spécialement envoyé, en présence du comte et des évêques, on les forçât de renouveler le serment violé et de prendre quelques autres engagements.

L'ordre ne fut pas rétabli après l'expulsion des plus mutins ; Abélard rentra dans la maison ; il voulut reprendre l'administration , il se livra aux moines qui étaient restés et qu'il suspectait le moins ; il les trouva pires encore que ceux dont il était délivré. Au lieu du poison, on parlait de l'égorger. 11 fallut fuir, et gagnant la mer, dit-on , par un passage souterrain , il s'échappa sous la conduite d'un seigneur de la contrée \

C'est retiré dans un asile où cependant il ne se

* Je crois que c'est ainsi qu'il faut traduire : « Gujusdam proceris terrse ^ conductu vix evasi. » (P. 39.) Gervaise et Niceron entendent qu' Abélard se

VîE D'ABÉLARD. 1S7

jugeait pas encore en sûreté, où, se soumettant à mille précautions, il croyait voir le glaive toujours prêt à le frapper, qu'il fit un retour sur le passé de son orageuse vie et qu'il écrivit pour un ami malheureux * cette lettre fameuse qui porte le nom d'histoire de ses calamités, Historia calamitatum. Ce sont les mémoires de sa vie, ouvrage singulier pour le temps, qui rappelle parfois et les Confessions de saint Augustin et celles de J.-J. Rousseau.

Cet ouvrage appartient à ce qu'on a de nos jours nommé la littérature intime, à celle qui est l'expression des sentiments individuels. Par là il est singulièrement original. Je ne crois pas qu'on trouvât sans peine dans le même temps un écrit dont l'auteur se proposât uniquement de raconter les aventures de son esprit et les émotions de son cœur. Une autobiographie aussi romanesque semble une œuvre de ces époques où l'intelligence , sans cesse repliée sur elle-même, analytique et rêveuse à la fois, déve-

sauva par un égout , conductu terrœ. Soit que cette version ait prévalu de tout temps , soit qu'elle eût été ellc-roéme inspirée par le souvenir d'un fait traditionnel , on montre encore dans les anciens jardins de Saint-Gildas-de- Bhuys , le soupirail par où l'on dit qu^il s'évada pour gagner un embarcation qui l'attendait au bas de la terrasse dont la mer baigne le pied. Mais le trou cl le passage sont de construction moderne. [Vie d'Ab,,i. II, p. 14 et M ém, pour servir à PHist., etc., t. IV, p. 11. — Magasin Pittoresque, t. IX, p. 312.)

* Je suis porté à croire que cet ami est un personnage imaginaire. J'ignore sur quel fondement quelques auteurs l'ont appelé Philipte. C'est une fantaisie de Bussy-Rabutin. (Voyez sa traduction des Lettres , et Âbail. et Hél. , par Turlot , p. 3. ) Un anonyme a aussi publié comme une traduction fidèle une imitation très-libre de TWis/oWa ca/ami7fl/Mm où il interpelle , sous le nom de Philintc , le correspondant d'Abélard , et donne à Héloîse une servante intrigante, une frr»ne^ qu'il ûppelle^^ilgaf/ioit. (Ht«/. des infortunes d^Abailard, Lettres d'Abailard à Philinte, in- 1 S de 48 pages, Amsterd. 1696.)

loppe cette personnalité expansive et savante qui fait de l'âme tout un monde. Je regarde^ en effets cette première lettre d'Abélard comme une comp<H sition littéraire. La forme d'une narration destinée à raffermir un ami contre le malheur par le spectacle de douleurs plus grandes me paraît un cadre artificiel que l'auteur donne au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la célèbre lettre où Sulpicius console Gicéron de la perte de sa fille par la peinture des calamités de tant de cités en ruines et d'empires détruits. Mais Abélard offrant pour consolation à l'infortune l'image de ses propres mid-* heurs est plus saisissant et plus dramatique. L'état de son âme est désespéré; rien n'est plus triste que son récit, et c'est une lecture poignante. L'effet naît du fond du sujets car la forme n'est pas toujours heureuse; il y a de beaux traits et beaucoup d'esprit^ mais l'ouvrage manque à la fois d'éloquence et de naturel. Le style, étudié sans élégance, orné sans grâce, a quelque froideur dans sa subtilité spirituelle, dans son érudite redondance. Abélard discute toujours; il démontre par arguments et citations les sentiments les plus simples, les émotions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les pensées , et dès qu'on écrivait , il fallait tout justifier. Mais il raconte des aventures réelles et tragiques , il ouvre son âme tout en dissertant sur ce qu'elle éprouve; en raisonnant, il souffre, et il vous met ainsi dans la confidence d'illusions si cruelles, de si violents mécomptes, d'humiliations si déchirantes^ il vous fait assister de si près aux douleurs et aux faiblesses d'un homme supérieur, qu'il n'est pas de

roman plus pénible à lire, et qu'aucun enseigne-» ment meilleur ne vous saurait être donné de la misère des plus belles choses de ce monde, le génie, la science, la gloire, Tamour.

VHistoria calamitatum marque une grande époque dans la vie d'Abélard. D'abord c'est à dater de cette épître que les détails biographiques commencent à nous manquer; puis, comme pour combler cette lacune et diminuer nos regrets , c'est cette lettre qui nous a valu les lettres d'Héloïse. Jusque-là, il ne reste rien d'elle; on ne la connaît que par son amant; maintenant elle va parler elle-même. Nous entrerons dans un récit d'une forme nouvelle ; pour raconter, nous aurons davantage besoin de nos conjectures. Par exemple , on ignore si Abélard resta longtemps chez ce seigneur qui l'avait recueilli , et si cette maison fut son dernier asile en Bretagne. Il y écrivit sa grande épître; ses lettres postérieures indiquent qu'il demeura quelque temps soit dans c^ lieu, soit dans un autre de la même contrée, avant de rompre tout lien avec les moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison qu'il rédigea vers ce temps ou revit et mit en ordre une partie de ses ouvrages. Plusieurs des écrits composés pour le Paraclet doivent être venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la quitta ^ Il est évident que, malgré tant de cruels dégoûts, il répugnait à renoncer, au moins par le fait, à son abbaye. Le devoir et un juste orgueil le

* Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en 1 134. (ÏÏUt, ciit.phiLy t. III, p. 756.)

l&O LIVRE PBEMIEB.

retenaient; son ambition n'avait nullement dédaigné la dignité dont Télection Tavait revêtu ; c'était alors un rang très-élevé que celui de chef et de gouverneur d'une importante communauté. C'était une position forte dans l'Église ^ et tant qu'il la conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'était de plus une fortune , et hors de là je crois qu'il n'ïivait nulle ressource. Il dit lui-même avec naïveté, à la fin de sa grande lettre : « J'éprouve bien ajourd'hui quelle u est la félicité qui suit les puissances de la terre, a moi de pauvre moine élevé au rang d'abbé, et « devenu d'autant plus malheureux que je suis de- « venu plus riche. Que mon exemple, s'il en est « qui désirent de tels biens , serve de frein à l'am- « bition \ »

Cependant il se décida enfin à s'éloigner pour jamais de Saint-Gildas. Peut-être les moines ne voulaient-ils que son départ, et les attentats dont il se crut au moment d'être victime ne furent-ils, pour la plupart^ que des menaces destinées à l'intimider. On ne cherchait qu'à lui rendre sa position insupportable et à se délivrer d'un censeur incommode. Des moines rudes et débauchés, habitués à exploiter au profit de leurs vices l'impunité de leur profession , ne pouvaient regarder que comme une gêne la présence du plus bel esprit de son époque , et peut-être en traçant le cynique tableau de l'intérieur de Saint- Gildas, Abélard s'est-il laissé aller aux exagérations d'une imagination délicate et craintive. Sa délivrance dut être facile ; on a vu qu'il avait des amis dans la

• Ab. Op*, ep. I , p. 40,

VIE D'ABÉLARD. l&l

noblesse de la province; il était bien accueilli par le comte de Nantes; enfin, il n'était pas sans crédit à la cour de Rome. Ainsi qu'il avait été autorisé à garder Fhabit de moine de Saint-Denis hors de l'abbaye de ce nom, il obtint la permission de rester, hors de son monastère, abbé de Saint-Gildas \

Quoi qu'il en soit, il était encore en Bretagne, chez ses amis, lorsque par hasard quelqu'un apporta sa lettre sur ses .malheurs à Tabbesse du Paraclet. A peine eut-elle connu quelle main l'avait écrite, qu'elle la lut avec ferveur, cette lettre pleine de fiel et d'ab^ sinthe ^ qui lui retraçait la misérable histoire de leur commune conversion. A cette lecture, saisie d'une émotion qu'on ne saurait peindre, elle rompit un silence de bien des années et écrivit à son ancien époux. C'est la première de ses lettres*. Qui l'a lue ne l'oubliera jamais.

D'abord elle ne veut que lui dire avec tendresse, mais avec réserve, combien ce récit l'a touchée , combien elle déplore ses peines , combien tous ces souvenirs sont vrais et tristes; puis elle en prend occasion de lui adresser quelques plaintes. Dès qu'il écrit avec tant d'épanchement, pourquoi la priver de ses lettres, et eu priver, avec elle, toute la congrégation qui l'aime si filialement, qui prie si ardemment pour lui? Ne sait-il pas, qu'elles aussi elles ont besoin de consolations, d'exhortations, de conseils? Ne s'intéresse-

* Il en conserva ciïcctivcmeût le rang et le tiire. Le fait est attesté par la chronique du monastère. L'extrait qu'en ont public les auteurs du Recueil des historiens de la France, porte à Tannée 1141 : « Pierre Abélard, « abbé de Saint-Gildas-de-Rhuys, meurt. Ordination de Tabbé Guillaume* » (T. XII , ex Chronic. Ruyens, Cœnob,, p. 5G4.)

• Âb. Op., ep. II, p. 41-i8.

tril plus à r institut qu'il a fondé ? ne leur donQera-t41 plus ces directions qui leur sont si nécessaires? a-t-il oublié les commencements si fragiles de leur conver<sion , et ne lui souvient-il pas des doctes traités que les saints Pères ont composés pour les femmes con* sacrées à Dieu? Tant d'oubli serait d'autant plus étrange qu'il avait à s'acquitter d'une dette ; (c car (c enfin tu m'appartiens par un lien sacré, et le monde « sait que je t'ai toujours aimé d'un amour immo- « déré*-»

Et alors cette malheureuse ouvre son cœur gonflé de tendresse et d'amertume. Elle lui retrace la gran* deur et la constance de son dévouement; elle insiste , avec un peu de ressentiment, sur les deux sacrifices de sa vie , son mariage et son entrée au couvent. Elle Ta épousé pour lui obéir ; pour lui obéir , elle s'est donnée à Dieu. Il fallait qu'en toute chose on vît qu'il était le maître unique de son cœur comme de sa personne ', car c'est lui seul en lui qu'elle a aimé. Être aimée de lui^ c'était son orgueil; le nom de sa maîtresse , c'était sa gloire. Qui ne le lui aurait pas envié? Quelle femme^ quelle vierge ne brûlait pas à sa vue? Quelle reine ou grande dame n'a point porté envie à ses plaisirâ^ ? Mais aussi comme il avait ce qui eût

* « Tanto te majore debito noveris ubligatuin quanto te amplius nuptialis « fœd«re sacramenti constat esse adstrictum , et eo te magis mihi ob- «t noxium quo te scmpcr, ut omnibus palei , immoderato aroore complexa « sum. (/Wd., p. 44.)

' « Ut te tam corporis mei quam animi unicura possessorem ostende- « rem. » ( Ibid., p. 45.)

' « Dulcius scroper mihi exlitit amicae vocabulum , aut , si non indigne- N ris, concubin» vel scorti.... Dignius videretur tua dici meretrix quam.... « imperalrix..,. Qua: conjugata, quœ virgo non concupiscebat aûenlem

VIE D*ABÉLARO. lft|

séduit toute femme ! quel était le charme de sa parole et la douceur de ses chansons I Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches^ qui par tous les pays allaient célébrer leur amour^ dont la douce mélodie devait laisser un souvenir de leur nom dans la mémoire de la foule ignorante , c'était là ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi comme toutes elles soupiraient pour lui ! car de tous les dons du corps et de l'âme , aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales d'Héloïse, qui, la voyant privée de tant de délices , ne compatirait maintenant à son malheur? quel ennemi si cruel, homme ou femme , n'aurait pas pitié d'elle aujourd'hui? «J'ai été bien coupable.... Non^ tu le sais, tf toi ^ je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'effet a de l'acte, mais dans le sentiment de l'agent, et la (c justice ne pèse pas ce qui a été fait, mais le cœur « de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours été mon « cœur pour toi , tu peux en juger seul , toi qui l'as « éprouvé; je soumets tout à ton jugement ; je sous- (c cris en tout à ton témoignage \ »

« et non exardebat in prxsentem ? Quae regiqa vel praepotens femina gau- « diisroeis non invidebat ?» {Ibid., p. 45, 46.)

' « Ut etiam illiteratos melodiœ dulcedo tui non sineret immemores esse. « Atque hinc maxime in amorem tui femina suspirabant.... Quod enim « bonum animi vel corporis tuam non exornabat adolescentiam P Quam tune « mihi invidentem nunc tantis privatse delitiis compati calamitas mea non « compellat.... ? Et plurimum nocens , plurimum , ut notti , sum innoceof. a Non enim rei effectus , etc. » [Tbid. )

Ce que dit ici Héloïse sur l'intention qui seule fait la faute est un point de doctrine qu'elle devait à son amant, et qu'il a développé dans ses ouvrages de théologie , peut-être avec une exagération que les modernes n'ont pas surpassée. Voyez le Commentaire sur l'épitre aux Romains (p. 6S5); les Problèmes (p. 426); l'Éthique, passim^ et le troisième livre de cet ouvrage.

Et pourtant^ continu e-t-elie> il la néglige etrdubUe au point que depuis le jour de sa conyérsion, présent^ elle ne peut jouir de son entretien; absent^ elle n'est point consolée par ses lettres. C'est detic vrai^ ce que tout le monde soupçonne; il n'a aimé en elle que le plaisir^ et tout s'est évanoui avec les désirs qui ne sont plus. Elle n'est pas seule à le penser, c'est une conjecture publique. Plût à Dieu qu'elle pût lui trouver quelque excuse î Mais son silence le condamne. A défaut de sa présence^ qu'il lui rende au moins par ses lettres sa chère et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile? Qu'il se souvienne que, toute jeune encore, il la enchaînée à la vie du cloître. Elle l'y a précédé, et non suivi, parce qu'il l'a voulu, parce qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourné la tête. Si ce dévouement n'a rien mérité de lui, à quoi est-il bon? Le sacrifice est vain, car de Dieu, elle n'a point de récompense à espérer, puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui; mais Abélard, il eût couru aux enfers, que sur un ordre de lui , elle l'y aurait suivi ou devancé, w Car mon âme n'était pas avec moi, « mais avec toi. Et maintenant encore, si elle n'est , u avec toi, elle n est nulle part au monde'. »

Elle conclut en le priant par grâce de lui écrire, elle a besoin d'une lettre qui lui rende quelque force,

* « Nofia mîkî s«|>ef boc merces e\pecuii<k e$i a Dco , cajos adhuc

• aaiorr màà me coosut caisse.... Ad vulcania Ioca le propenotem prse-

• eedere aal aetfn pro jassa tao neouiie dubiUreni. >\>n eoim meouB antvsedieciMi ent ; sed et dudc oMxùiie , si tecimi bob est

,Ep. D, p. 47.)

vu D'ABÉLARD. 145

afin de vaquer plus librement aux devoirs du service divin. Autrefois, pour Tentraîner à des voluptés temporelles^ il la poursuivait de ses lettres; il mettait, pw ses vers, le nom de son Héloïse dans la bouche de tous. « Toutes les places publiques, toutes les « maisons le répétaient. Combien tu ferais mieux « de m'appeler maintenant à Dieu, comme alors à la cr passion^ ! » Et elle finit ainsi cette étrange et incomparable lettre.

Abélard répond comme un frhre spirituel à sa biefh^imée sœur en Jésus-Christ^. Il s'excuse d'un long silence par la confiance absolue qu'il a dans sa sagesse, sa piété, sa science. Il n'a pas cru qu'elle eût besoin d'être exhortée ou consolée, elle à qui Dieu a départi tous les dons de sa grâce. Ce qui eût été superflu, quand elle n'était que prieure d'Argenteuil, l'est plus encore maintenant qu'elle est abbesse du Paraclet. Cependant en promettant de lui adresser des instructions, quand il connaîtra mieux ce qu'elle désire, il s'empresse du moins de lui envoyer un psautier. Puis passant à la situation funeste où lui-même il se trouve, il la supplie, elle et les saintes filles, de prier pour lui. Ses maux et ses périls ne lui ont jamais rendu plus nécessaire cette pieuse intercession. Et il ne manque pas d'établir avec exemples et citations l'efficacité des prières. Mais ce sont surtout les siennes, celles d'une femme dont la sainteté est, il n'en doute pas, si puissante auprès de Dieu, qu'il réclame avec in-

Ab. OP'j ep. Il, p. 48.

* « Dilectissimas sorori suse in Christo frater ejus in ipso. » ( Id., ep. m , p. 49.)

i/i6 UVRE PREMIER.

stance. Cela est juste; car il lui appartient^ et il lui rappelle ce que disent les Proverbes et FEccléBiaste de ce que la femme est pour son mari. L'apôtre dit que le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle; et, en France^ qui a sauvé Glovis? ce ne sont pas les prédications des saints , ce sont les prières de Clotilde'.

Au Paraclet, l'usage était , elle lésait^ que lorsqu'il était présent^ la communauté^ en terminant les heures canoniales , dît une oraison à l'intention de son fondateur, et qu'après avoir chanté le verset et le répons du jour, on ajoutât les prières et la collecte suivante :

i< Répons. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloi- (c gnez pas de moi, Seigneur.

« Verset. Soyez toujours attentif à me secourir i ce Seigneur.

« Prière. Sauvez, mon Dieu, votre serviteur qui H espère en vous. Seigneur, entendez ma prière et a que mes cris aillent jusqu'à vous^

M Oraison. Dieu qui avez daigné réunir en votre c< nom, par la main de votre serviteur, vos petites ce servantes, nous vous supplions de lui accorder ce ainsi qu'à nous le don de persévérer dans votre c< volonté. Par notre Seigneur, etc. »

A ces prières, Abélard demande qu'on en substitue de nouvelles, dont il envoie le texte, et qui| composées dans la même forme, sont plus instantes, plus précises, et se rapportent mieux à sa violente

* 1 Cor. vu» li ; ii». Op.» ep. m, p. ^2.

* Toutei ce» prières »OQt tircet des psaames xxxyu, lxxxy et ci,

VIE D'ABËLARD. 1&7

situation*. Il termine par un vœu qui devait être accompli. Si ses ennemis réussissent et lui ôtent la vie, il désire que son corps , ailleurs inhumé ou délaissé, soit transporté dans le cimetière du Parraolet» afin que ses filles ou plutôt ses sœurs, en voyant son tombeau, adressent pour lui plus de prières à Dieu; car il ne sait pas, pour une âme gémissante de Terreur de ses péchés, un lieu plus sûr et plus salutaire que le temple voué au divin Consolateur.

Telle est la lettre qu'Abélard, alors rempli de piété et de tristesse, envoie pour consolation à celle qui lui fut chère dans le siècle et qui lui est maintenant très-chère en Jésus-Christ *. On voit qu'il se concentre dans les sentiments et les devoirs pour ainsi dire officiels de sa position, et que, par un effort réfléchi, il s'élève ou se réduit à la mission austère et tendre d'un guide mystique et d'un frère en esprit et en vérité. Tout ce qui dut alors se passer dans son âme, Dieu seul le sait, et nous n'essaierons pas de peindre ce que nous ne devinons qu'à demi.

La controverse était, à cette époque, la forme naturelle de l'esprit humain. Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont tour à tour des thèses et des réfutations, et elle argumente en lui répondant. Nous n'analyserons pas cette réponse où la discussion prend place à

' Voici Toraison : « Deus qui per servum tuuno ancillulas tuas in nomine « tuo dignatus es aggregare, te quaesumus ut euin ab omni adversitate « protegas et ancillis tuis incolumem reddas. Per Dominum, etc. m {Ab, Op., ep. m » p. â3.)

» Id. ib,, p. 49.

ilxS UVM PllIiMlKR.

cùlé (les aveux emportés de la [)assion. Nous ne mou- Irerous pas Iléloise repoussant presque comme une parole trop dure le vœu suprême d*Âbélard qui osait parler de sa mort^ et lui reprochant de leur demander des prières le jour où les malheureuses ne stmront plus que pleurer *; puis, entreprenant d'établir en forme qu'il a tort de dire tant de bien des femmes, qu'elles ont toujours fait un grand mal à ceux qui les ont aimées, et que l'Ecriture en maint passage leur est défavorable; nous ne la montrerons pas se citant alors en exemple , et se complaisant dans la peinture des faiblesses de son âme. Tout le monde doit lire ces pages uniques où elle qualifie ses fautes dans le langage sévère de la religion , et confesse sans remords que le remords lui est inconnu ; où , déchirant le voile qui couvrait ses souvenirs, ses regrets, ses désirs les moins exprimables, elle semble prendre à cœur de répudier tous les mérites que se plaisait à louer en elle Âbélard, afin qu'il n'y trouve plus que l'immortel amour que lui-même alluma. Comment rendre, en effet, l'aveu des pensées ardentes que l'abbesse du Paraclet nourrit dans la solitude de sa cellule, dans l'isolement de ses nuits, et qui la suivent à l'autel , et la charment plus encore qu'elles ne l'obsèdent au bruit des chants d'église? Tout cela est si sérieux et si vrai que, lorsque Héloïse parle elle-même, on oublie l'impureté des paroles. Traduites et répétées, elles perdraient tout ensemble le feu qui les anime et la vérité qui les excuse. Ne citons que quel-

* « Flere tuuc luiseris lanluiu vacabil, uou ûrare licebJL » (AM. Op., <î|». IV , p. 66.)

ques mots qui révèlent avec une rude ingénuité ce que cette âme si ferme pensait d'elle-même.

« Mes passions m'oppriment d'autant plus que ma (t nature est plus faible. Ils me disent chaste, ceux « qui n'ont pas découvert que je suis hypocrite. Ils «confondent la pureté de la chair avec la vertu, « quoique la vertu soit de l'âme et non du corps. « J'ai quelque mérite parmi les hommes, je n'en ai « pas devant Dieu ; il sonde les reins et les cœurs , « et il voit ce qui est caché. On me tient pour reli- <( gieuse , dans ce temps où ce n'est pas une petite «partie de la religion que l'hypocrisie, où les plus « grandes louanges sont assurées à celui qui ne blesse « pas le jugement des hommes. Et peut-être est-il « louable et dans une certaine mesure agréable à « Dieu de ne point scandaliser l'Église par l'exemple «des œuvres extérieures, quelle que soit d'ailleurs « l'intention ; on évite ainsi d'exciter les infidèles à «blasphémer le nom du Seigneur, et d'avilir, aux « yeux des hommes charnels, l'ordre où l'on a fait « profession. C'est aussi un certain don de la grâce « divine, sinon de faire le bien, au moins de s'abs- « tenir du mal. Mais qu'importe ce premier pas, « si le second ne le suit, selon qu'il est écrit : Éloigne^ « toi du mal et fais le bien? (Ps.xxxvi, 27.) Et encore « l'un et l'autre précepte est-il vainement accompli , « s'il ne l'est par l'amoyr de Dieu. Or, dans toutes « les situations de ma vie, Dieu le sait^ je crains plus « encore de t'offenser que d'offenser Dieu ; c'est à « toi que je désire plaire plutôt qu'à lui. C'est ton « ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre cet « habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable

160 LIVRE PRENIEIU

uvie je mène, si j'endure ici tant de maux sans « fruit, ne devant avoir aucune rémunération dans u la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a « trompé comme beaucoup d'autres; tu prenais l'hy* « pocrisie pour de la religion , et voilà comme en te « recommandant à mes prières, tu me demandes ce «que j'attends de toi. Gesse, je t'en conjure, de « présumer ainsi de moi , et ne renonce pas a (c m aider en priant pour moi. Ne me juge pas guéce rie et ne me retire point le bienfait du remède; « ne me crois pas riche et n'hésite pas à secourir a mon indigence; ne me parle pas de ma force, car «je puis tomber avant que tu n'aies soutenu ma fai- « blesse chancelante.

« Gesse donc tes louanges... • Le cœur de l'homme «est mauvais et impénétrable. Qui le connaîtra? «L'homme a des voies qui paraissent droites, et « finalement elles conduisent à la mort. Aussi esfr-il « téméraire de le juger; l'examen n'en est réservé « qu'à Dieu; c'est ainsi qu'il est écrit : Tu ne louerai «pas Fhomme durant la vie\ Et surtout il ne faut pas « le louer, quand la louange peut le rendre moins « louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant « plus dangereuses qu'elles me sont plus douces; et «j'en suis d'autant plus captivée et charmée que je « mets mon étude à te plaire en toutes choses. Grains «pour moi, je t'en conjure, au lieu d'être sûr de « moi, et que ta sollicitude me vienne toujours en « aide. C'est aujourd'hui qu'il faut craindre , aujour-

* Eecl., XI , 30. Il y a dans le texte sacré : Ne loue pas un homme avant sa mette

VIE D'ABÉLÂROj iU

« d'hui que tu ne calmes plus les désirs de mon âme^ « Ne me dis donc plus, pour m'exhorter au courage (c et m'exciter au combat , ces mots de Tapôtre t La « vertu s achève dans la faiblesse... ^ Celui4à seul sern^ a couronné qui aura régulièrement combattu *• Je ne « cherche pas la couronne de la victoire ; il me suf- (f fit d'échapper au péril. Il est plus sûr de l'éviter « que d'engager le combat. Dans quelque Côiii du « eiel que Dieu me relègue, il fera bieb asdez pour « moi. »

Abélard accueillit cette lettre comme une oon*fession pour y répondre par une hotûélie^ Il en traita tous les points avec méthode» et trouva dans toutes les plaintes d'une infortunée le niotif ou le prétexte d'un sermon. D'abord, il ne vetit voir dans les aveux d'Héloïse qu'une preuve d'hutnilité, et il l'approuve de ne point aimer la louange^ pourvu cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galatée de Virgile qui fuit et chel*che en fuyant ce qu'elle semble éviter. A la peinture de leurs malheurs passés et de ses cruels regrets , il répond cotnme un confesseur que ces maux sont un châtiment mérité, une leçon utile, une expiation nécessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs péchés, afin de la bien convaincre que Dieu ne leur a fait que justice. Il la prie donc très-instamment de déposer toute cette amertume dont il la croyait délivrée, et surtout de ne plus déplorer les circonstances de leur commune

• « Nunc vcro prsecipue timendutti est ubi nullum incontinentisê mcf» « superest in te remedium. (Âb, Op., ep. iv, p. 61.)

• n Cop. Xn , 9. — n Timoth. II , 5.

• Id.y ep. V, p. 62 et suiv.

un LIVRE PREMIER.

conversion, dont elle devrait plutôt remercier le ciel.

Il la conjure, puisqu'elle tient tant à lui plaire, de

lui épai^ner le tourment qu'elle lui cause , et si elle

croit qu'il aille vers Dieu , de ne pas se séparer de

lui. « Viens à moi , et sois ma compagne inséparable

« dans l'action de grâces, toi qui as participé à la

« faute et au bienfait. Car Dieu n'a pas non plus

« oublié ton salut, que dis-je? il s'est surtout sou-

ce venu de toi , lui qui t'avait en quelque sorte mar*-

(( quée comme à lui par un nom prophétique , en

(c t'appelant Héloïse de son propre nom qui est

a Héloïm^ C'est lui, dis-je, qui a voulu dans sa

« bonté nous sauver tous deux, lorsque le démon

« s'efforçait de nous perdre, en ne frappant qu'un

a de nous. Car peu de temps avant que le malheur

u arrivât , il nous avait liés Tun à l'autre par l'in*

« dissoluble loi du sacrement du mariage, et tandis

« que t' aimant sans mesure, je ne souhaitais que

« de te garder à jamais, déjà il préparait tout pour

(( que cet événement nous ramenât à lui. Car si tu

« ne m'avais été unie par le mariage, lorsque j'ai

(( quitté le siècle, les prières de tes parents ou les

« désirs de la chair t'auraient enchaînée au siècle.

« Vois donc combien Dieu s'inquiétait de nous,

« comme s'il nous réservait à quelque grand emploi,

* Abélard explique et décompose lui-même ce nom du Seigneur dans son Commentaire sur la Genèse. En lisant ce passage dans l'Hexameron où le nom d'Héloîm revient plusieurs fois sous sa plume , il est impossible de ne pas penser qu'à quelque épocfue qu'il l'ait écrit, fût-ce dans les jours d'austère retraite à Cluni , par une puissante liaison d'idées , le nom chéri devait lui revenir avec des souvenirs bien dificrenis des préoccupadoos de l'exégèse et de la théologie. {Expos, in Hexam. Thés, nov, anecd., u V, p. 1371.)

yjE D'ABÉLARD. 15S

« et qu'il vît avec indignation ou avec regret que « cette science littéraire , ces talents qu'il nous avait ({ remis à tous deux^ ne fussent point dépensés pour « rhonneur de son nom^; ou comme s'il eût craint « pour son serviteur plein d'incontinence, parce « qu'il est écrit que les femmes font apostasier les « sages mêmes : témoin Salomon le plus sage des a hommes.

« Combien au contraire le talent de ta sagesse a rapporte tous les jours d'usures au Seigneur! Déjà u tu lui as donné un troupeau de filles spirituelles, « tandis que je demeure stérile et que je travaille « inutilement parmi les enfants de perdition. Oh! « quelle perte détestable , quel déplorable malheur, u si aujourd'hui, t'abandonnant aux souillures des « voluptés de la chair, tu donnais douloureusement « le jour à quelques enfants du monde , au lieu de « cette famille nombreuse que tu enfantes avec joie (c pour le ciel! Tu ne serais plus qu'une femme, « toi qui surpasses les hommes , et qui as' changé la (( malédiction d'Eve en bénédiction de Marie ! Oh ! « qu'il serait indécent que ces mains sacrées qui « tournent aujourd'hui les pages des livres divins, (( fussent réduites à servir à des soins grossiers! « Dieu a daigné nous arracher aux souillures conta- « gieuses, aux plaisirs de la fange, et nous attirera « lui par cette force dont il frappa saint Paul pour « le convertir, et peut-être a-t-il voulu, par notre H exemple, préserver d'une orgueilleuse présomp-

^ Le mot talent est toujours pris par Abélard métaphoriquement dans le sens de la parabole du père de famille. (Matt., XXV, 15, etc. )

1«& LIVRE PBEMIER.

« tion les autres personnes habiles dans les let-^ a très \ w

Puis , par nn mouvement dont la véhémence élo-» (^ente tranche avec sa manière un peu didactiijne , Abélard l'engage à surmonter sed douleurs en lui présentant le tableau des souffrances de J[ésus^Christ> exhortation presque inévitable dans la bouche du prédicateur chrétien, mais qui sera éternellement émouvante et pathétique.

w Ma sœur, » ajoute4-il, a c'est ton époux Véritable a que cet époux de toute l'Église : garde-le devant tes «yeux, porte-le dans ton cœur.... C'est lui qui de « tdi ne veut que toi-même^ Il est ton véritable ami, « celui qui ne désirait que toi et non ce qui était à a toi. Il est ton véritable ami celui qui disait en mou-^ u rant pour toi ; Personne n'a pour ses afnis Une plus a grande affection que celui qui donne sa i)ie pour « eucoi (Jean, XV, 13.) Il t'aimait, lui, véritable-^ « ment> et non pas moi* Mon amour, qui nous enve-^ a loppait tous deux dans le péché, était de la conçu- (< piscence , et non de l'amour. Je satisfaisais en toi (I mes désirs misérables, et c'était là tout ce que j'ai- « mais. J'ai, dis-tu, souffert pour toi j et c'est peut- '( être vrai ; mais j'ai plutôt souffert par toi , et encore w malgré moi ; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, (c mais par contrainte et par force , non pour ton (c salut , mais pour ta douleur. Lui seul a souffert « salutairement , volontairement pour toi , qui par « sa passion guérit toute langueur, écarte toute pas-

* « Hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque literarum peritos ab hac deterrere priesamptidnè. {Ab* Op., ep. y, p. 72-78.)

VIE D'ÂBÉLARb. 155

« sion. Que pour lui donc, je t'en prie, et non pour w moi, soit tout ton dévouement, toute ta compaEH « sion 9 toute ta componction. Pleure cette iniquité a si cruelle commise sur une si grande innocence > « et lion la juste vengeance de l'équité sur moi , ou « plutôt, je te l'ai dit, une grâce suprême pour tous « deuXé..i Pleure ton réparateur et non ton corrup^ w teur, celui qui t'a rachetée, et non celui qui t'a « perdue , le Seigneur mort pour* toi , et non un es^ ce clàve vivant, ou plutôt qui vient enfin d'être vraies ment délivré de la mort. Prends garde, je t'en w prie , que ce que dit Pompée à Cornélie gémissante a ne te soit honteusement appliqué : Pompée survit K aux Combats^ mais sa fortune a péri ^ et tu pleures) w c'est donc là ce que tu aimais^. Pense à cela, je t'en (< supplie, et rougis, à moins que lu ne veuilles «défendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma « sœur, accepte patiemment ce qui nous est arrivé « mîséricordieusement.... * »

« Je rends grâces au Seigneur qui t'a dispensée de a la peine et réservée à la couronne. Tandis que par « une seule souffrande corporelle, il a glacé en moi (c toute ardeur coupable , il a réservé à ta jeunesse « de plus grandes souffrances de cœur par les conwtinuelles suggestions de la chair, pour te donner « la couronne du martyre. Je sais qu'il te déplaît d'en- (c tendre cela, et que tu me défends de parler ainsi , « mais c'est le langage de l'éclatante vérité} à Celui

■ VlTit post prœlia MagDOS ,

Sed fortuna périt ; quod défies iUud amasii.

(Lucan. Phars., l. XIII, v. S4.) • àb, Op, , ep. V, p. 7 3*7 5.

i56 UYRE PREMIER.

fc qui combat toujours appartient la couronne, parce « que nul ne sera couronné qui naura pas régulière'^ u ment combattu. -Pour moi » aucune couronne ne me i< reste, parce que je n'ai plus à combattre. » 11 finit en lui demandant ses prières , et en lui adressant une nouvelle formule d'oraison qu'elle récitera avec ses religieuses, mais qui n'est visiblement que pour elle.

Chose étrange ! cette prière , dans sa forme liturgique et sacrée , est peut-être ce qu'il lui écrit de plus tendre. L'amour respire dans cet élan de l'âme vers une céleste pureté.

« Dieu qui , dès la première création de l'huma- « nité, formas la femme de la côte de l'homme, et « consacras comme un très -grand sacrement l'union ic nuptiale; toi qui as relevé le mariage par un im- « mense honneur , soit en naissant d'une femme ma- « née , soit en consommant les miracles de ta nais- (c sance, et qui as jadis accordé le mariage comme « un remède aux égarements de ma fragilité; ne mé- « prise pas les prières de ta faible servante , prières w que j'épanche en présence de ta majesté et pour wmes fautes et pour celles de mon bien- aimé ^ « Pardonne , 6 très-clément ! ô la clémence même ! « pardonne à nos crimes si grands, et que l'immen- « site de nos péchés éprouve la grandeur de ta misées ricorde ineffable. Punis, je t'en supplie, descoui< pables dans la vie présente, afin de les épargner « dans la vie future ; punis une heure , afin de ne « point punir une éternité. Prends envers tes service teurs la verge de correction , non le glaive de la « colère. Afflige la chair pour sauver les âmes. Épure

* « Pro meis ipsis charique mei excessibus. ( Ab, Op., ep. v, p. 77.)

«et ne venge pas^ sois bon plutôt que juste; le « Père miséricordieux n'est pas un Seigneur austère. c< ÉprouYe-nous , Seigneur, et tente-nous, comme te « le demande le Prophète* Ne semble-t-il pas dire : « Regarde d'abord nos forces , et modère en conséi< quence le poids des tentations. Ainsi parle le bien-* i< heureux saint Paul dans ses promesses à tes fidèles: i< Car Dieu est puissant , et ne souffrira pas que vous a soyez tenté au delà de votre pouvoir y mais il vous « donnera^ avec la tentation même, la puissance cTen a triompher. (I Cor. X, 13.) Tu nous as unis, Sei- « gneur , et tu nous as séparés quand il t'a plu et « comme il t'a plu. Maintenant, Seigneur, ce que tu «as miséricordieusement commencé, accomplis-le « en miséricorde; et ceux que tu as une fois séparés a dans le monde , réunis-les à toi à jamais dans le « ciel, ô notre espérance, notre appui, notre attente, « notre consolation , Seigneur, qui es béni dans les « siècles ! Amen. »

Héloïse reçut la prière , la répéta sans doute plus d'une fois fes yeux en pleurs , mais elle obéit : elle n'objecta rien, ne concéda rien; elle promit seulement de ne plus rien écrire de tout cela ; elle savait se sacrifier, mais non pas changer. Sa réponse commence ainsi : « Pour que tu ne puisses en «rien m'accuser de désobéissance, le frein de ta « défense a été imposé à l'expression même d'une « douleur immodérée, afin qu'au moins en écrivant, «je retienne des paroles dont il serait difficile ou « plutôt impossible de se défendre dans un entretien. « Car rien n'est moins en notre puissance que notre « cœur; loin de lui pouvoir commander, force nous

ffiS LIVRE PREMIER.

cr est de lui obéir. Lorsque les affections du cœur « nous pressent, nul ne repousse leurs subites atu teintes, et elles éclatent facilement au dehors par i< les actions , plus facilement encore par les paroles, « signes bien plus prompts des passions du cœur ; c< selon qu'il est écrit* La bouche parle d'abondance a de cœur. J'interdirai donc à ma main d'écrire ce If que je ne pourrais empêcher ma langue d'expricf mer. Dieu veuille que le cœur qui gémit soit aussi f< prompt à obéir que la main qui écrit !

w Tu peux cependant apporter quelque remède à ma « douleur, si tu ne peux l'enlever tout entière....*))

Et le remède qu'elle demande, c'est qu'il veuille l>ien d'abord lui enseigner l'origine historique des ordres religieux de femmes, ainsi que leurs droits et leur autorité; puis, lui envoyer une règle écrite, qui (convienne à la communauté , et détermine complètement son état , ses devoirs et son habit. La lettre n'est plus qu'une longue suite de questions et de réflexions sur ces matières d'un intérêt purement monastique.

Cette lettre est la dernière. Héloïse paraît n'avoir plus écrit. Mais Abélard lui envoya la dissertation qu'elle demandait avec un plan de vie religieuse et une règle détaillée , qui est curieuse à lire et rédigée avec beaucoup de soin et de sévérité. Aussi, assuret-il qu'en la composant , il a imité Zeuxis, qui pour peindre la beauté d'une déesse, fit poser cinq jeunes filles devant lui. Il a eu, lui, plus de modèles sous les yeux pour retracer la vierge du Christ. Ces modèles, ce sont les Pères de l'Église, a l'ai cueilli

* 4^. Oip., cp. VI , p. 78.

VIE D*ÂBÉLARD. 159

i< chez euXy» dit-il ^ « de nombreuses fleurs pour orner ti Iqs lis de ta chasteté ^ » Désormais la correspondance devint sans doute une pure correspondance spirituelle. L'abbé de Saint-Gildas ne fut plus que le directeur de Tabbesse du Paraclet; le couvent tout entier l'appelait notre maître.

On peut se demander quel était Fétat de Tâme d'Abélard. Avait-elle été entièrement brisée par le temps, le malheur, la réflexion, la préoccupation accablante de ses chagrins et de ses périls? Le besoi|i du repos, un sentiment de dignité personnelle, up orgueil souffrant réglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin la dévotion dominait- elle en lui tout le reste? 11 est probable que ces diverses causes agissaient à la fois, et l'avaient amené peu à peu à Tétat où nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et plus encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser les hommes à prendre une attitude convenue d'avance pour autrui comme pour eux-mêmes, de leur permettre

* Si nous n'avions déjà beaucoup cité , il y aurait un intérêt d'un autre genre dans les extraits de la correspondance relative à la règle du couvent^ Héloîse avait rennarqué que la règle commune aux couvents d'hommes et de femmes était celle de Saint-Benoit, établie , dans l'origine , uniquement pour les hommes , et elle demandait quelques adoucissements qui ne nous paraissent nullement exagérés, comme , par exemple , la permission (f avoir du linge. Abélard ne lui accorda pas toutes les modifications qu'ellp demandait , et lui composa avec force citations et réflexions une règle assez peu dilïérente de celle de Saint-Benoît. {Ab. Op., ep. vu , p. 94 ; ep. viii , p. 130. ) A la suite de la lettre d' Abélard , les archives du Paraclet contenaient un règlement intérieur que l'on croit l'ouvrage d'Héloïse ou plutôt l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-même établi. Duchesne Ta imprimé. ( Ibid., p. 198.) Il parait que c'est à peu près la règle de Saint- Benoit suivant les statuts généraux de l'ordre de Préraontré. ( Hitt. UtU, t. XU, p. 640.)

des sentiments et un langage factices et pourtant sincères et dignes^ de leur donner enfin un personnage à jouer en parfaite tranquillité de conscience. Elles nous prêtent en un mot un caractère ; elles font en nous ce que les théologiens appellent un homme nouveau. C'est un manteau que la grâce donne à la nature^ et la faiblesse humaine croit s'améliorer, quand elle ne réussit qu'à se déguiser. Peut-être a-t-^Ue raison ; souvent le cœur ne gagne pas à être TU. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'âme ingénue et libre qui , ne s'environnant que de voiles transparents , laissera percer sa lumière intérieure, au risque de montrer le feu qui la consume. Héloïse se conforma aux volontés d'Âbélard et pour lui à tous les devoirs de son état. Sous la déférence de la religieuse, elle cacha le dévouement de la femme. Elle le lui dit avec les formes de la dialectique , jusques dans la suscription de sa dernière lettre : A Dieu spécialement^ à lui singulièrement \ Ce qui signifie en bonne logique, à Dieu par l'espèce^ à lui comme individu y* et ce qui se dirait en sens inverse aujourd'hui : « La religieuse est « à Dieu, la femme est a toi. » Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son cœur rentra dans le silence. Elle vécut, puisqu'on le voulait, paisiblement, saintement ; elle asservit et sacrifia sans résistance toutes ses actions à ce que réclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable et indomptée , elle obéit et ne se soumit pas; elle accepta tous ses devoirs, sans en faire beaucoup de cas, et son âme n'aima jamais ses vertus.

' « Domino specialiter, sua siogulariter. • {Ab. Op., ep. vi , p. 78.)

VIE D'ABÉLARO. 161

Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont un monument unique dans la littérature. Elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent ans après que le tombeau se fût fermé sur eux , Jean de Meun traduisit ces lettres dans l'idiome vulgaire ^ et sa version subsiste encore , témoignage irrécusable du vif intérêt qu'elles inspirèrent de bonne heure aux poètes. Comme la langue des passions qui sont éternelles est pourtant changeante^ et suit les vicissitudes du goût et les modes de Tesprit^ on a plus d'une fois retraduit pour la modiûer, altéré pour l'embellir, l'expression première de ces ardents et profonds amours. Si l'auteur du poëme de la Rose leur donnait , avec son gaulois du xiii° siècle, une humble naïveté , dédaignée par Âbélard , inconnue d'Héloïse , Bussy- Rabutin, avec le français du xvii% leur prêtait, dans un excellent style, un ton d'élégante galanterie, autre sorte de mensonge. Ainsi, un épisode historique fixé par des documents certains est devenu comme un de ces thèmes littéraires qui se conservent et s'altèrent par la tradition, et qui se renouvellent selon le génie des époques et des écrivains. Peutêtre même y a-t-il eu des temps où tout le monde ne savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des esprits, les noms d' Abélard et d'Héloïse ont été près de se confondre avec ceux des héros de romans. A diverses fois, on a repris leurs aventures pour en faire le sujet de récits passionnés ou de correspondances imaginaires. On ne s'est pas borné à retoucher, à paraphraser leurs lettres, on leur en a fabriqué de nouvelles, et la réalité a fait place à la fiction. La poésie est venue à son tour;

elle à prêté à ces amants d'un autre âge les finesses de sentiment, les combats, les remords qui coû-* tiennent à la morale dramatique des temps mo-* dernes. Elle a dénaturé leur amour réel, croyant lé rendre plus intéressant; et telle est la puissance dé cërtdlnesi cdnirentiëns littéraires qu'elles paraissent quelquefois plus Vraies que les faits. L'Héloïsé dé Pôpè est devenue , pduf dé certaines époques, THélôiâè de rhistbire , â ce point que Tauteui* du OéfiU diz ChfiètîariismB y tôulant peindtè rafiiânte èhrétiénne , n*à imaginé rien dé mietil ^Ue de la cheréhèf dànë les vers de Golâl*déàu^

Le sentiment du réel à commencé à renaître parmi nous, et c'est aujourd'hui dans leur côrreâpdndanc?e authentique qUe nous Voulons retrouver Hélôïse et Abélard. Ce qu'on en tient de lire suffit, ée rtié semble, pour là faire connaître. On Ue peut Songer à dôttiparer ces lettres qu'aux Lettres portugaises, si toutefois l'imagination n'a point celles-ci â se reprocher. Dans les premières , le fond de deux âméô Souffrantes apparaît avec les formes de TespHt du temps ; 1-amour et la douleur y empruntent le langage d'une érudition sans discernement, d'un art sans beauté, d'une philosophie sans profondeur;

* Gén. du Christ,, part. !! , 1. Itl , c. v. — On y lit ces mots : * Fentmé d'Âbeilard^ e))e ( Héluïse ) vit et elle vit pour Dieu. » Taime mieux ce jugement de d'Alcmbert répondant à Rousseau : « Quand vous dites que les femmes ne savent ni décrire ni sentir l'amour même , il faut que vous ri'ayéz jatnais lu les lettres d'Hélofsô où que Vous ne les ayet lues que dans quelque poète qui les aura gâtées.» (Lettre à M. Rousseau. Mél, de phil., t. n. ) On trouve la traduction de Bussy-Rabutin et presque toutes leg (jièces de Vers composées au nom d'Héloïse et d'Abélard dans un Votutne in- 12 publié à Parts en 1B4 1 ; le texte de Pope est réimprimé dans l' Abélard illustré de M. Oddoul.

mais ce langage pédantesque, c'est bien le cœur qui le parle , et le cœui* est en quelque sorte éloquent par lui-même. Si le goût n*a point orné le tetnple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse que la pensée ^ la passion peut se passer plus aisément de la perfection de la forme > et quel que soit le vêtement dont la recouvre un art inhabile, elle se fait reconnaître à ses mouvements , comme la déesse de Virgile à sa démarche : tneessu patuit dea.

Reprenons notre récit. — - Lorsqu'une fois les rapports d'Abélard avec la supérieure de Tabbaye du Paraclet eurent été réglés, et qu'il se fut affranchi de ses derniers liens avec le couvent de Saint^Gildas^ il se livra sans réserve à la sollicitude qu'elle lui in*^ spirait; et il porta dans ses communications chré^ tiennes et intellectuelles un intérêt et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son ctmt^ sans compromettre les froids devoirs de sa profeË-^ sion. Nous avons encore une partie des écrits qu'il adressait aux religieuses dans sa paternelle vigilance pour leur perfection y pour leur instruction > et peut^ être aussi dans son désir de ne pas cesseï^ d'occuper leur âme et de maîtriser leur pensée. Tantôt c'est une exhortation développée à l'étude des langues et des lettres, où l'on voit en même temps l'estime qu'il faisait de l'esprit des femmes et sa manière supé** rieure d'entendre la religion , dont il ne voulait pas faire un formulaire attentivement récité , mais une science bien étudiée et profondément comprise. Tatt*

' Nous avons vu qu'on ne sait pas l'époque précise de cette rupture j mais elle îyxK antérieure à 1 1 36 et probablement de plusieurs années,

tôt c'est un panégyrique de saint Etienne^ composé spécialement à l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont des homélies ou des sermons écrits pour elles et qu'il prononça sans doute dans leur chapelle, quand il se fut définitivement rapproché de Paris ^ Pour Héloïse, il lui adresse de véritables ouvrages, monuments de l'intime et mutuelle confiance qui^ entre ces deux intelligences^ survivait à tout le reste. Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problèmes de théologie que la lecture de TÉcriture sainte lui a suggérés et dont un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui répond par quarante -deux solutions motivées, dont quelques-unes sont de petites dissertations*. Pour elle, il compose un livre d'hymnes et de séquences qui ne sont pas dénuées de quelque talent poétique. Pour elle, il réunit ses sermons en une collection qu'il lui dédie par quelques mots simples et tendres \ Enfin , c'est à sa demande qu'il écrit son Heœameron^ ou-

* Ab. Op,, pars II, ep. vi, Âdvirgin. paracL, p. 251. Comparez avec la fin de la lettre tiu, p. 197, ep. vu ad easdem, — De lande S, Stephani, p. 263. — • Sermones per annum legendi , p. 730. Quelques-uns cependant de ces sermons sont composés pour des moines, notamment le sermon XXXI , en l'honneur de saint Jean-Baptiste . p. 946.

* Heloissœ problemata cum M. P. Abœlardi solutionibus, p. 384.

' Voyez la dédicace des sermons (p. 729} et la lettre dVnvoi des chants d'Église. (BibL de l'École des chartes^ t. III, 2* liv., 1842, et Ann, de philos. cArér. , janvier 1844.) Le manuscrit de Bruxelles, qui contient ces poésies sacrées, renferme quatre-vingt-quatorze hynmes ou séquences ( proses ou cantiques) pour tout le cours de Tannée. Ce ne sont pas les seuls vers d'Abélard. La Gallia Christiana lui attribue un distique fort insignifiant sur une alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. M. Cousin a publié une longue épltre à son tils Astrolabe. Duchesne et Duboulai , sur Tautorité du docteur Clichton , lui attribuent également une prose rimée sur le mystère de l'incarnation, chantée autrefois dans plusieurs églises. Je pré-

vrage théologique d'une assez grande importance; et qui contient, ainsi que le nom l'indique ^ des recherches sur l'œuvre des six jours ou un commentaire sur la Genèse ^ C'est surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit épancher d'un ton triste et doux les sentiments qu'il se croit permis avec Héloïse; et maintenant qu'il a établi entre elle et lui ce commerce pieux et savant de saint Jérôme avec Paule ou Marcelle ; il s'y abandonne complaisamment , et même dans les limites de la science et de la religion y il laisse voir encore un désir passionné de lui plaire.

Nous sommes peut-être au temps le plus tranquille de sa vie. Délivré des soucis de son abbaye ^ tout entier à l'étude, à la prédication ^ à la direction du Paracleti il pouvait ne pas ambitionner d'autre pouvoir, et son repos était assuré. Si l'inimitié assoupie^ mais non éteinte, le menaçait encore, il ne manquait ni de protecteurs ni d'amis. Par quelques faits épars, on entrevoit qu'il avait trouvé faveur auprès des puissances du temps; le comte de Champagne, le

fère cette autre pièce intitulée "Rhythme sur la Sainte-Trinité et que Durand et Martène ont tirée d^un manuscrit de Tabbaye du Bec :

 et Q , Magne Deus , Heli , Heli , Deus meus ,

Cujus virtus totum posse , cujus sensus totum nosse ,

Cujus esse summum bonum , cujus opus quidquid bonura', etc.

{Gall Christ., t. VU, p. 595. — Fragm.pMos., t.ni, p. 440. — Àb. Op,t p. 1136. — Hist. Université parisiens., t. H, p. 761. — Hist, litt., t. XII, p. 133-136. — Ampliss. Coll., t. IX , p. 1091. — Cf. Reliquiœ antiquœ, par M. Th. V^rigbt et Hollivol, Londres, 1841 , in-8, t. I, p. 15- 21 , et surtout l'article de M. E. Duméril, Joum. des sav. de Normand., 2« liv. 1844.

* Voyez ci-après, I. 111, et Thesaur. nov. anecd.y t. V, p. 1363.

duc de Bretagne, le rot de France luMnême, le prirent plus d'une fois sous leur garde , et les Gar«landes, qui sous Louis le Gros et son fils, formèrent eomme une dynastie de ministres^ paraissent s'être intéressés à lui comme s'intéressent les ministres. Beaucoup de ses sectateurs étaient maintenant assez avancés dans la carrière pour l'aider de l'autorité, de l'influence ou de la réputation qu'ils avaient acquises : l'Église en comptait plusieurs parmi ses grands dignitaires. Quelques-uns, étrangers à la France et même à la Gaule, avaient rapporté dans leur patrie son souvenir et ses opinions. On disait qu'elles avaient pénétré dans le sacré collée. Ses anciens disciples peuplaient les rangs élevés de l'en*' seignement, de la littérature et du clergé.

D'ailleurs l'institution du Paraclet était florissante, elle obtenait chaque jour davantage la faveur et le respect, et il était difficile que le succès de Tceuvre ne rejaillît pas un peu sur l'ouvrier. Héloïse à la vé^ rite pouvait en cela réclamer la plus grande part. Il ne paraît pas qu'à aucune époque rien ait sérieusement altéré l'admiration que celte femme inspirait à tout son siècle. Une fois religieuse, puis prieure, puis abbesse, elle édifia et elle enorgueillit l'Eglise; elle fut la lumière et l'ornement de son ordre. La supériorité de son esprit et de sa science était si bien établie que tous ses contemporains étaient fiers d'elle , pour ainsi dire , et lui portaient un intérêt qui ressemblait à l'engouement. Hugues Métel, rhéteur épistolaire qui écrivait en style affecté à tout ce qui était illustre , lui adressait, sans la connaître, des lettres et des vers où il la com-

VIE D ABÉLARD. i«7

paFCÛt à l'astre de Diane. Il pensait gagner de Ip. gloire à la louer*. Les plus sévères avaient pour elle une indulgenee qu'ils n'auraient pas même osé nommer ainsi , tant elle imposait naturellement le res^ pect. Plus dédaigneuse et plus irritée qu' Abélard luir même cantre ses ennemis, elle désarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle ne âtiblissait sur aucun des intérêts comme sur aucune des idées de son éppux et de son maitre, et jamais on n'osa faire remonter jusqu'à elle une dangereuse solidarité. Elle appelait saint Bernard un fauœ apôtre j fit lui-^même paraît n'avoir entretenu avec elle que des relations bienveillantes'; elles amenèrent même entre Abélard et lui, sur un point de liturgie d'un intérêt médiocre, urie controverse qui ne semblait pas présager leur violente rupture et qui cependant la commença peut-être. On voit dans les lettres de Pierre, abbé de Gluni, combien il se trouvait honoré de correspondre avec Héloïse^ Ainsi, les chefs des institutions les plus puissantes, Clairvaux et Gluni, les rois du cloître, traitaient sur un pied d'égalité avec la reine des religieuses, avec eette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait donné mille fois son voile , sa croix et sa couronne, pour entendre encore chanter sous sa fenêtre

* Hug. Metel., epist. xvi et xvii , dans le recueil intitulé : Hugoti. Sacr. antiq. mon,, t. II , p. 348.

* Quant au nom 4^ faux apôtre > voyez ^a première lettre ; et quant aux rgt^ons bienveillantes y voyez ce qu'ep dit Ab)élar4. (Ep« M* P- ^?» et parjB II , ep. y , p. 344.) Saint Bernard )a rjecommanda une foi« au p^ip^ , ^j^ sèchement il e^t vrai > «t sept ou huit ans après la mort d'Abélar<jl • (S. Berp., Op., ep. cclxilviii. )

' Ab, Op., p. 337 et 344.

par un enfant de la Cité qu'elle était la maîtresse du maître Pierre.

Un poëte anglais qui écrivait vers la fin de ce siècle , Walter Mapes, a cependant prouvé qu'il y avait des esprits clairvoyants qui devinaient le cœur de la femme sous l'habit de la religieuse. « La mariée^ a ditril ( nupta , apparemment ce mot suffisait pour (( la désigner) , cherche où est son Palatin bien-aimé^ (( dont l'esprit était tout divin ; elle cherche pour^ c( quoi il s'éloigne comme un étranger, celui qu'elle (( avait réchauffé dans ses bras et sur son sein \ »

C'est ^ je le crois ^ dans l'intervalle qui s'écoula entre le moment où il devint abbé de Saint-Gildas et celui où nous le verrons rouvrir pour la dernière fois son école qu'Abélard composa ou retoucha ses principaux ouvrages. Le plus considérable est sa Dialectique si longtemps perdue pour la postérité, et qui, à l'originalité près, ressemble à la logique d'Aristote, qu'elle reproduit en partie sous les formes verbeuses de la scolastique. C'est le résumé de son enseignement philosophique adressé à Dagobert, son frère peut-être, ou du moins son frère spirituel. Peut-être y travailla-t-il à Saint-Gildas , s'il

Nupta querit ubi sit suus Palatinus Cujus totus extitit spiritus divinus , Quent cur se substrahat quasi peregrinus Quem ad sua ubera foverat et sinus.

W. Mapes ou Gautier Map , archidiacre d'Oxford vers 1200 , insère ces vers dans une pièce dirigée contre l'ignorance des moines. Il y décrit une sorte d^Élysée fantastique des savants et des lettrés , où il énumère et caractérise les beaux esprits du temps. Cest par ce quatrain et sans autre explication qu'il indique Héloïse , que l'on reconnaissait alors à ce nom nupta , l'abbesse mariée. ( The laiin poems, etc., by Thomas Wright , Lond., 1841 , pet. in-4. — Cf. Hist. lia., t. XV, p. xiv, 496.)

VIE d'abélârd. i«g

ne l'avait commencé à Saint-Denis ; mais il l'acheva ou la revit plus tard. Ce qui est certain^ c'est que l'ouvrage est d'une époque où il n'enseignait plus depuis longtemps déjà^ et où la dialectique n'était pas en grande faveur auprès de ceux qui veillaient au gouvernement des esprits. Un écrit plus court, mais plus précieux , parce qu'il paraît beaucoup plus original, est un traité peu étendu Sur les genres et les espaces ^ monument le plus certain et le plus intéressant qui nous reste de la partie systématique des opinions d'Abélard. Si le conceptualisme est quelque part , il est là. On en retrouve l'esprit dans un petit traité sur les idées , resté longtemps inconnu ( De intellectibus). Parmi ses écrits théologiques ^ le plus important paraît être celui qui fut brûlé à Soissons, ou , selon nous , V Introduction à la théologie. On cite aussi un recueil de textes des Écritures et des Pères réunis méthodiquement et qui expriment le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacrée, ouvrage singulier qui s'appelait le Oui et le Non ( Sic et Non), et qui ne fut peut-être pas publié par son auteur. On se tromperait cependant, si Ton y cherchait un recueil d'antinomies destiné à établir le doute en matière de religion; c'est un ouvrage consacré à la controverse plutôt qu'au scepticisme. Les opinions exposées dans Y Introduction ont été de nouveau présentées et complétées dans un grand Com^ mentaire de VépUre aux Romains, et dans la Théologie chrétienne^ qui reproduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques remaniements et quelques amendements. Enfin, la morale théologique d'Abélard est exposée sous ce titre : Connais^oi

i70 WVW PttlîllïBE.

tQi^^ême ( SçitQ te ip$um). On Jui p-ttribw égRl^maat une démonstration m forme dp dialogue de U vérité du christianisme contre le jndatemç et h philowpliiç iocrédule. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que la plupart de ces traités ^ m reçurent la dernière main qu'à une époque asse^ avan<léa d^ sa vie, quoiqu'ils contiennent des opinions de sa ji^u^ nesse, et qu'ils doivent abonder en raisonnements, en exemples, en expressions cent fois employés dans ses écrits de tous les temps et dans les improyisinti^ns de son enseignement oraK L'analogie des idées et des citations, l'identité des formes et du style, sont remarquables dans presque tous ces ouyrages» On retrouve sans cesse dans ses lettres des pensées qui rappellent sa philosophie ou sa théologie , et qhose plus intéressante encore , les lettres d'Héloïse sont semées de maximes empruntées aux théories du maître de son esprit et de son cœur*

Tout annonce que le temps qui sépara le jour où 4.bélard quitta la Bretagne de l'année 1140 (ut pour lui animé et rempli par une grande activité intellectuelle et littéraire. Cependant cette période est dans sa vie une lacune assez obscure* On sait seulement qu'il reprit une dernière fois sot! en^sei-^ gnement public , et telle était sa vocation éminf nte pour cet emploi difficile de l'intelligence que ^ers 1136, c'est-à-dire à l'âge de cinquante-#ept ans, il retrouvait la vogue de sa jeunesse. C'était à Paris , sur la montagne Sainte*Geneviève , un des pre-

' Nous ne faisons ici que les nommer. Les deux derniers livres de cet ouvrige aoDl destinés à les faire coanaitre.

vu d'abélârd. iTi

miere théâtres de ses succès, qu'il avait rouvert éeole de dialectique , et nous le tenons d'un de ses auditeurs.

« J'étais tout jeune ^ » dit lean de Salisbury, « lors* c< que je vins dans les Gaules pour y faire mes études. « C'était l'année qui suivit celle où le roi des Anglais^ « Henri ^ Lion de Justice ^ quitta les choses humaines («(1135). Je me rendis auprès du péripatéticien « Palatin qui alors présidait sur la montagne Sainte- «r Geneviève , docteur illustre^ admirable à tous. Là , i< à ses pieds , je reçus les premiers éléments de l'art c< dialectique y et suivant la mesure de mon faible « entendement , je recueillis avec toute l'avidité de « mon âme tout ce qui sortait de sa bouche. Puis, « après son départ qui me parut trop prompt , je i< m'attachai au maître Âlbéric, qui excellait parmi « les autres comme le dialecticien le plus réputé , et « qui était effectivement l'adversaire le plus éner- « gique de la secte des nominaux K m

Ainsi peu de temps après ce dernier enseignement, et pour une cause inconnue , Abélard suspendit ses leçons ; mais en reformant son école , il avait ravivé son influence et sa renommée. Aussitôt devait se redresser contre lui la vigilance hostile qu*il avait

' Johan. Saresb. Metalog., 1. U , c» x, et JR«c. iUs UUi., U X|V, p. 364. — Jean le Petit, de Salisbury, oiè , dit-on, eo 1110 , njait probablea^ot plus tard , quitta TÂngleterre pour venir ^udier en Fraoc«. 11 y suivit ie« maîtres les pkis célèbres « Abélard, Albéric^ Eobert de Meluo , Guillaiime de CoDches, Adam du Petit-Pont, Gilbert de U Porrée , etc.. et û imiw a laÎA^ de préeieux détail ^ur le» écplea de ann temps. Il i^etourAa eo Ai»gleteire en 1 161 , remplit de oombr«u»es misaiiMia en Italie , fut appelé en 117^ à l'iévacbé de Cbarires, et mowmt le %h octobre 1180. ( Ein, Uu., l. XIV, p. 89.)

172 LIVRE PRERilER.

constamment rencontrée. L'éclat de ses leçons devait accroître encore la curiosité qui s'attachait à ses écrits théologiques; et suivant d'assez bonnes autorités, ce fut le moment où après les avoir achevés , il leur donna le plus de publicité , quoique plusieurs aient été toujours tenus secrets \

Bientôt vingt ans allaient s'être écoulés depuis que le concile de Soissons avait prononcé , et peut-être était-il oublié* Du moins faut-il qu'Âbélard le crût ainsi, ou que , ranimé par un retour d'empire et de popularité, il fût redevenu confiant dans sa fortune, et moins inquiet de l'habileté et de la force de ses ennemis , puisqu'il recommençait à livrer au public les mêmes doctrines qui l'avaient fait condamner une fois. Peut-être comptait-il sur l'autorité de son âge, sur celle de ses amis, sur la disparition de ses anciens rivaux , sur sa réconciliation ou plutôt sur ses relations convenables avec saint Bernard. Il se manifestait d'ailleurs en ce moment un vif mouvement intellectuel et comme un effort général de la liberté^ de penser.

Abélard devait s'associer à ce mouvement qui venait en partie de lui , et il semblait le guider. Quoique plus retenu que ses élèves ou ses imitateurs , dès qu'il paraissait , il était aussitôt le premier dans les

* Cette propagation rapide et étendue de ses ouvrages est attestée par Guillaume de Saint-Thierry et par saint Bernard dans les lettres qui seront pk» bas analysées. Le premier dit aussi que le « Sic et Non et le Scito te ^imtm fuyaient la lumière et ne se trouvaient pas aisément. » 11 est à croire que plusieurs de ces ouvrages, surtout ceux qui avaient été condamnés , furent longtemps lus en secret , quoique assez répandus : « Libri ejusdem « roagistri diu in abscondito servati sunt ab ejus discipulis. » (Alberic. Trinmf. Chronic, Recèdes' Hist., t. XII, p. 100.^ Histoire littéraire, t. XII ,

craintes et dans les aversions du parti de la vieille autorité. Il ne pouvait retrouver la renommée sans réveiller la haine et encourir le malheur.

On aime aujourd'hui à tout rapporter à des causes générales, et l'histoire n'a plus d'événement qui ne soit présenté comme le symptôme ou le résultat de l'état des esprits au moment où il s'est produit. Cette manière de juger les choses humaines n'est jamais plus de mise que lorsqu'il s'agit de raconter un événement où figurent des philosophes et des théologiens , des penseurs et des prêtres , et qui n'est qu'une lutte critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien éloigné de séparer Âbélard et sa querelle avec saint Bernard de l'état général du monde spirituel à leur époque. Ce conflit célèbre est un drame qui devait se reproduire plus d'une fois sous d'autres formes , avec d'autres noms , en d'autres temps, parce que chacun des deux athlètes représentait l'un des deux esprits qui ne sauraient périr dans les sociétés modernes. Le combat de l'autorité et de l'examen n'a pas commencé d'hier, et quoique la victoire ait décidément changé de côté , il n'est pas prêt à finir.

« Ce qu' Âbélard a enseigné de plus nouveau pour « son temps, » dit un ingénieux écrivain, « c'est la (c liberté , le droit de consulter et de n'écouter que « la raison ; et ce droit, il l'a établi par ses exemples « encore plus que par ses leçons. Novateur presque « involontaire , il a des méthodes plus hardies que « ses doctrines, et des principes dont la portée dé- « passe de beaucoup les conséquences où il arrive. « Aussi ne faut - il pas chercher son influence dans

17& LIYIŒ PREMIER.

a les vérités qu'il a établies , mais dans l'élan qu'il (( a donné. Il n'a attaché son nom à aucune de oes « idées puissantes qui agissent à travers les siècles; (c mais il a mis dans les esprits cette impulsion qui « se perpétue de génération en génération. C'est tout (foe que demandait^ tout ce que comportait son (c siècle K »

On a donc eU raison d'éôlaircir et de compléter le récit qui nous reste à faire par des considérations générales sur ce réveil de l'esprit humain aU m' siècle ^ sur cette seconde des trois renaissanceè qu'on peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyeb âge '• Un des historiens de saint Bernard ^ Neanderi a caractérisé d'une manière bien intéressante le mou-* vement des esprits et des opinions aux approchas du concile de Sens\ Mais la biographie> sans s'interdire l'observation des faits généraux j se nourrit surtout de faits précis et individuels é Ces faits ont aussi leur influence^ car c'est aussi une loi générale de l'histoire dé l'humanité qUe les causes particulières produisent leurs effets > et que le petit concourt au grand , comme le grand aboutit très-^ souvent au petit. Recueillons donc encore quelques détails qui achèveront de caractériser Abélard et sa situation.

L'esprit de ses doctrines , ou y comme on dirait aujourd'hui^ leur tendance^ n'était pas la seuk cause de Tanimadversion de l'Église contre lui. Son carac-»

* U°^ Giiizot , Essai sur la vie et les écrits (fAhaU. et d'UM,, p. 343.

• Bistoire littéraire delà France, par M. Ampère, t. III, I. III, c. ii , p. â2.

» Histoire de saint Bermfdtt de ion siècle, pâf A. Neaoder, traéiiil de Fallemand par M. Yial , 1. II, p. 119 et suiv. Vojez aussi le c. xxtu de \*9f9Îoire de saint Éèrnard , par M. l*abbé Ralisbonne, i.It, p. i et suîv.

VIE Ô'ABÉLARDo 478

tère personnel avait certainement beaucoup aggravé l'effet de ses opinions, et notre récit Ta dû prouver* Ce qu'il lui fallut souffrir à différentes époques Tavait irrité contre ses supérieurs ecclésiastiques y et , sadd concevoir là pensée de faire schisme dans TÉglisé^ il s'était livré plus d'une fois à de vives attaquée contre plusieurs des autorités ou des corps qui Ift constituaient. Nous l'àvouid vu se plaindre de l'évê^ que dé JParis et de ses chanoines , de l'abbé de Sâiût^ Dénis et de ses religieux; savant, difficile et ôh&^" gHn , il ne contenait pas l'expression blessante dé sôil mépris pour l'ignorance , de son redsentiment contre l'injustice , de sa sévérité envers le désordre^ et c6 chanoine si peu i^age , ce moine si peu clottré^ ce prêtre si indépendant de toute règle y s'était érigé en censeur amer et véhément du clerçé. Dans plu* sieUrs de ses ouvrages, il éclate contre les moines, et non pas seulement contré ceux de Saint^Denis OU de âaint-Gildaé. L^ignorahce ou les vices des côtt-*vents en général sont l'objet de ses invectives *. Si une fois il paraît défendre les moines, c'est pour leur immoler les chanoines réguliers, et sans doute pour attaquer indirectement , soit l'abbaye de Saint-Victor où respirait un esprit opposé au sien, soit plutôt saint Norbert qui avait, à la réforme et à la propagation de la constitution canonicale de la vie religieuse, attaché ses soins et sa gloire \ Les évoques ne s'étaient point soustraits à sa téméraire critique. En leur re*

' Ah. Ûp,, ep. Ytit, p. 193 et 195. Pars 11, de S. Sutanna sermo itiiii p. 935. 1>e S. Joatine Bapt. seriilo x%\\ , p. 963, 958 , etc. «^ f heo{9$f«

chriit., 1. n , p. ma, itu, 1240.

* à9, Op,j part U , pp. iti , p, 2t8.

176 UYRE PREMIER.

prochant positivement de ne point savoir les lois et les règles de l'Église , il essayait , dans un de ses plus graves écrits , de limiter dans leurs mains ce qu'on appelle le pouvoir des clefs ^ et , en dénonçant la cupidité d'un grand nombre > il avait devancé la réformation par ses attaques contre le trafic des indulgences ^ Nous ne connaissons pas de satire plus vive contre le clergé que le plus important de ses sermons, celui pour la fête de saint Jean-Baptiste. C'est là qu'il a l'audace d'accuser formellement saint Norbert d'avoir essayé de frauduleux miracles, et travaillé , de connivence avec Farsit , son coapôtre, à ressusciter un mort. 11 dénonce avec un ton de dérision qui semble en avance de six siècles les recettes cachées, les remèdes et les ruses dont se servent les nouveaux saints pour conjurer les maux de prétendus infirmes, et raconte jusqu'à un complot que Norbert aurait formé avec une mendiante pour tromper la crédulité des fidèles*. Qu'on s'étonne ensuite

* Ethic. seu Scito te ipsum , c. xviii , xxT et xxvi.

* Âb. Op., deS. Joan B. serm. xxxi , p. 967. — Les miracles de saîot Norbert remplissent sa biographie. Cependant le plus ancien récit ne parle point de morts ressuscites ; Fauteur, comme le remarquent les panégyristes plus modernes, n'ayant voulu, à cause de l'endurcissement de certains infidèles, raconter que des faits connus et avoués de tous. Le jésuite Daniel Papebroke parait le regretter dans ses notes de la Vie des Saints ; d'autres plus hardis ont conclu d'une peinture qu'on voyait dans une église de Nancy que Norbert avait ressuscité trois hommes , et le prémontré Hugo qui a écrit sa ine en 1704 n'hésite pas à raconter ce miracle qui aurait précédé de très-pea la mort même du saint. Est-ce de ce miracle qu'Âbélard s'est moqué et qu'A dit : « Mirati fuimus et risimus ? » Quant à ce Farsit, qu'il associe à Norbert et que Papebroke prend pour : « Fursitus , convitium potios quam nomen , » ce doit être Hugues Farsit ( Hue li Farsis ] , chanoine de Saint-JeaiHies- Vignes à Boissons, lequel suivait les miracles qui de 1128 à 1182 s'opéraient dans l'église de Notre-Dame de cette ville. 11 a écrit de grandes louanges de saint Norbert, et prétend avoir assisté à soixante-quinze mirades dont se

qu'il y eût contre lui dans le clergé des haines bien plus vives que ne semblait le mériter la hardiesse modérée et chrétiennement respectueuse de ses nouveautés dogmatiques.

Quant à saint Bernard, Abélard semble l'avoir plus ménagé; et, si ce n'est dans une ligne de l'histoire de ses malheurs où il l'attaque sans le nom-* mer S il paraît être resté, à son égard, dans les termes d'une prudence politique , imitée par son rival que distrayaient d'ailleurs tant d'autres soins, et qui était dans la religion un homme d'État encore plus qu'un docteur. Cependant il faut raconter une anecdote déjà indiquée qui peut servir à bien faire juger de leurs relations.

Un jour, l'abbé de Clairvaux visita le Paraclet, et y fut reçu avec de grands honneurs. Ayant assisté à vêpres, comme à la fin de l'office , suivant une règle de Tordre de Sainir-Benoît, on récitait l'Oraison dominicale , il remarqua avec surprise qu'on y faisait une variante, non adoptée généralement par TÉglise. Au lieu de dire : Donnez-^ous aujourd'hui notre pain quotidien y conformément au texte de saint Luc, on disait : Notre pain supersubstantiel ^ selon le texte de saint Mathieu. Bernard en fit l'observation à Tabbesse , et comme elle lui dit que le maître Pierre l'avait prescrit ainsi , il parut ne pas approuver cette

moque Racine le fils. {Biblioth, prœmonstr. ordin, S. Norb. vU,,ip. 365. ^ Aeta sancior, Junii, l. I, p. 815 et 86!. — Fie cf« saint Norbert, par Hugo, l. IV, p. 334. — Hist, liti. , t. XI, p. 6Î6, et t. XII, p. 1 15 , 294 et 71 1. -^ Mim* de tAcad. des inscript., t. XVllI, p. 347.) * Àb. Op,, ep. I , p. 31 , et ep. ii , p. 42.

178 LITRE PREMDSIL

singularité \ Étant venu au couvent quelques jours après, Âbélard fut instruit de ce qui s'était passé, et il écrivit à Tabbé de Ciairvaux une lettre où il lui dit d'abord 9 un peu ironiquement peut-être, qu'on l'a écouté au Paraclet, non comme un homme , mais comme un ange, et que pour lui , il serait plus fâché de lui déplaire qu'à personne ; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru préférable à celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le Pater de la bouche de Jésus-Christ, tandis que le second ne pouvait le tenir que de saint Paul , qui luimême n'avait pas entendu le Sauveur. Enfin , après quelque discussion , il déclare ne pas beaucoup tenir à ces diversités de bréviaire qui sont naturelles et sans danger, et cette lettre commencée si respectueusement pour saint Bernard, il la termine par quelques critiques d*un ton vif et moqueur contre la manière particulière dont certains offices étaient dits à Ciairvaux S On ne voit point que saint Bernard ait rien répondu. 11 paraît seulement que par la suite, mais longtemps après Abélard , Héloïse et saint Bernard , les religieuses du Paraclet comme les religieux

* Celte ditTérencc existe dans la Vulgate qui traduit par supersubstanHa- Icm panem dans saint Mathieu , et par panem quotidianum dans saint Luc, les mots of/»7ev iirioûviov communs à Tun et à Tautre dans le texte grec. Quoique le mot de pain quotidien ait prévalu , on ne voit pas comment il peut traduii*^ exactement l'adjeciif grec qui signifie beaucoup plutôt sub^ AfdN/tV/ que quotidien, (Voy. Thés, fing.grœc.^ L'épiihète de supersubstantiel est rtMîdue dans la Bible de Vence par ces mots : -Vorre pain qui est au-des^ nus de toute substance. Au reste , les variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce passage de la prière la plus familière aux ûaétiens. \^ Miilh.« VI , V>. — Luc., XI , 3. — BibNa maxim., t. XVH, p, 62. — Nicole, Patet\ c. vi. )

• Ab, 0/».. part 11 , ep. \ , P. Aba^l. ad Bern. clar«v. abb., p. 244 , et Serm. xui , p. s,S8.

VIE D'ABÈLARD. 179

de Gîteaux^ ont changé les singularités de leur liturgie.

Telles étaient, à les considérer dans leur détail , les relations d'Âbélard avec diverses parties du clergé. Jugez donc si le jour où il exciterait de nouveautés ombrages de Tortbodoxie , il pouvait espérer indulgence ou justice. Or cette bypothèse devait tôt ou tard se réaliser. La foi absolue qu'il avait dans son propre sens, la certitude naïve qu'il professait d*è^ tre le plus savant des hommes, lui avaient dicté àsME de maximes indépendantes et d'imprudentes publia cations pour que la matière ne manquât point 9i,nx accusations de ses ennemis : il ne leur manqua longtemps que Toccasion et le courage.

Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui était mort en 1134, ni Albéric de Reims qui, devenu archevêque de Bourges depuis six ans, paraît avoir enfin mis un terme à l'activité de sa haine contre un ancien rival. Mais nous trouverons saint Bernard i et nous le verrons entouré d'auxiliaires nouveaux.

Ainsi qu'il arrive toujours, on s'en prit d'abord aux disciples d'Abélard. Ils étaient présomptueux et insolents; on les accusa d'exagérer la doctrine de leur maître; puis, on les soupçonna de la révéler, et on lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de Gautier de Mortagne, professeur assez renommé de théologie , qui avait enseigné sur la montagne Sainte-Geneviève et à Reims, et qui devint plus tard évêque de Laon \ Dans cette lettre, dont la

' C'est ce Gautier de Mortagne ou de Laon , désigné quelquefois sous le nom de Gautier de Mauritanie. On a de lui quelques lettres qui sont éa petits traités do théologie. Celle qui çst adressée à AbéJard pourrait être

date est inconnue , il se plaint au maître de Toutrecuidance de ses élèves; il ne peut croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur professeur donne la pleine intelligence de la nature de Dieu, et ramène à une clarté parfaite le dogme de la Trinité. 11 remarque cependant que quelques passages des leçons d'Abélard paraissent se prêter à ces interprétations ; mais en rendant hommage à sa science et à sa modestie y il le prie de lui écrire positivement son avis sur quelques points délicats de théologie ; car il n'est pas bien assuré de sa pensée , quoiqu'il ait récemment conféré avec lui ; il lui demande de lui dire nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance parfaite , et quand il saura sur cet article et quelques autres à quoi s'en tenir, il lui promet de répondre et de discuter, s'il y a lieu. Cette lettre mesurée et encore bienveillante est un modèle du ton que la controverse aurait dû toujours conserver; mais cet exemple ne fut guère imité.

Un chanoine de Saint-Léon de Toul, Hugues Métel, élève d'Anselme deLaon, fabricaleur habile de phrases et de vers , ou plutôt d'antithèses et d'acrostiches , bel esprit orthodoxe qui semble avoir fait métier, presque comme Balzac ou Voiture, d'adresser des lettres en style recherché aux grands personnages de son temps, écrivit au pape Innocent II, et au philosophe Âbélard \

d'une date antérieure à l'époque que nous racontons , si la suscription Jfiiyistro Petro monacho doit être prise à la lettre. (D'Achery, SpicUegimn (1723), t. III, p. 524. — Fwr. /i«., t. Xlll, p. 511.)

* C'est le même qui avait écrit à Héloîse , on ne sait à quelle époque, deux lettres déjà citées qui ne sont que des compliinents littéraires. ( Hugo , Sacrœ antiqmt. mon., t. H, p. 312. — Hift. liit., t. XII, p. 493.)

VIE DABÉLARD. 181

En parlant à ce dernier , maître accompli dans le trivium et le quadrivium, Hugues Métel, qui s'intitule quelque part le secrétaire d'Aristote *, lui déclare que, sur la foi de la renommée , il exècre les hérésies qu'on lui attribue, et qu'il abhorre leur auteur avec elles. Si toutefois ce qu'on dit de lui est la vérité , c'est erreur et horreur y l'Écriture sainte a été profanée. Quelle présomption en effet ! Un chétif mortel vouloir s'élever à l'explication de l'incompréhensible Trinité ! Est-il donc plus insensé qu'Empédocle? est-il donc enivré de vaines nouveautés? Oublie-t-il qu'on ne connaît Dieu qu'en l'ignorant*? « Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le « sais pas. Non que je veuille, » ajoute notre écrivain, (( attaquer ta sagesse et ta gloire ; ce serait vouloir « obscurcir le soleil.... Tu as tant de prudence, tant «d'éloquence, tant d'élégance de mœurs.... Mais « peut-être ce sont des paroles qui auront été jetées «au vent, on n'en aura pas bien saisi le sens..., « Reviens à toi , docte maître , reviens.... Sur la porte «de ton âme, garde écrit le Connais-toi toi-même ; « car c'est une parole descendue du ciel. Souviens- « toi que tu es un homme et non pas un ange ; en « cherchant à te connaître , tu ne sors pas de toi- « même, tu ne te dépasses pas. ^ «

' « Aristotelis secretarius. » (Id. ibid,, ep. xii , p. 343.) * « Cum fania loquor.... hsereses tuo noroini dedicatas.... exccror.... « et te ipsum cum ipsis abominor.... Scripturam sacram devirgioasti.... « errore et horrore erras et horres , si hseresibus hœres , si tamcn verura

« est quod de te dictum est insanior es Empedocle.... Inebriatus es no-

« vitatibus vanis.... Deus oesciendo scitur; unum hoc de Deo scio quod 1 eum nescio. » (Id. iifid,^ ep. y, p. 332.)

' « Prudentia tua ianta , facundia tua tanta , clegantia morum taola «tua !.... In superliminari anim» tuœ Grwtum canton (8ic> pro Gnd(i

Dans ces conseils, mêlés d'ironie et d'adulation, s'aperçoivent encore l'admiration , la déférence, l'embarras que témoignaient presque tous les contemporains d'Abélard en s'adressant à lui : mais , délivré de cette contrainte, Hugues s'épanche avec plus d'amertume , quand il parle au souverain pontife. 11 lui dénonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit naître et il lui prédit la querelle qui va s'élever entre saint Bernard , cet homme vraiment et 'entièrement catholique, israélite de père et de mère, spirituellement et littéralement , et Abélard , ce fils d'un Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère , infidèle au sens spirituel par son père. Ce Pierre, non pas Barjone, mais Ahoilardy aboie en effet contre le ciel *. C'est une hvdre nouvelle , un nouveau Phaéton , un autre Prométhée , un Antée à la force d'un géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout allumé par Taquilon. Ainsi la France est frappée des plus cruelles plaies de l'Egypte ; car elle est ravagée par des grenouilles parlantes. C'est au saint -père d'y porler remède, c'est à lui rf'a/- Inmer le cautère qui guérira ces consciences cautérisées. Qu'il se presse , s'il ne veut pas que tous les pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme *.

« seauton) scriptum habeto. Descendit quippc de cœlo acito te ipsum : nie- « mineris , etc. » ( Id, ibid. )

* « Peirus iste non Barjona , sed Aboilar, quod cquidem esset tolerabile « si tanien latraret in arie.... latratus dat in cxceisum. m Jeu de mots sur le nom d*Aboilar el le rapport du son avec le mot qui dès lors représentait le mot aboyer. ( Id , op. iv, p. 330. )

- « Âllcra olla Ezechiclis bulliens succensa ab aquilone.... Inflamraandum « est cauterium ad cauteriatas conscicntias medendas.... Velociter, in- •I quam , ne cadant in retiaculo prxfati hominis pcccatores teiT<T.» ( frf. iMd.)

VI£ D'ABÉLâRD. iU

11 n'y a rien de bien sérieux dans ces compositions étudiées d'un rhéteur clérical qui , sans mission , se mêle d'une haute controverse, et la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie , son esprit et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai.

Il y avait alors dans l'Église un moine de Gîteaux, de labbaye de Signy au diocèse de Reims , nommé Guillaume y et qui^ avant de s'ensevelir dans Tobs^ curité d'une cellule , avait été dans la même contrée abbé bénédictin du couvent de SainUThierry, dont il conservait le surnom. Il jouissait d'une grande réputation de piété \ écrivait avec talent sur les ma-« tières spirituelles , unissait assez habilement la dia* lectique et la mysticité; et surtout il était vivement aimé de saint Bernard , qui le consultait souvent sur ses ouvrages.

Dans le temps que ce Guillaume de Saint^Thierry s'occupait d'un commentaire sur le Cantique des Cantiques y livre qui était alors en possession d'ex-* citer la sagacité féconde des interprètes , le hasard fit tomber sous ses yeux un recueil intitulé : Théologie ds Pierre Abélard, Le titre excita sa curiosité; le recueil contenait deux petits ouvrages , à peu près les mêmes pour le fond, mais l'un plus étendu et plus développé que l'autre. C'était X Introduction à la Théologie y et, je crois, la Théologie chrétienne. Cette lecture émut le religieux; abandonnant aussitôt

I ' Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages , le qualifie de Beatus. Nous ne voyons nulle part ailleurs son nom précédé de ce titre. Ce doit elfe un saint de Gtteaux. {Bibliothec. Patr. cisterc, t. IV. •— Hist. litt.^ t. Xn, p. 811.)

son travail , car c'était une œuvre des temps de loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le domaine de la foi envahi à main armée S il nota tous les passages qui le troublaient , et ses motifs pour en être troublé. Il y reconnut des pensées et des expressions nouvelles y inouïes , touchant les matières de la foi. Le dogme de la Trinité^ la personne du Médiateur, le Saint-Esprit , la Grâce > le sacrement de la Rédemption , lui parurent compromis par les témérités d'un homme qui portait dans l'Église l'esprit qu'il avait montré dans Técole. Saisi d'inquiétude et d'indignation , Guillaume de Saint- Thierry hésita sur ce qu'il devait faire. 11 trouvait le scandale manifeste, le péril grave et imminent. L'Église n'avait plus, à son avis, dans le monde et dans l'école, de docteurs célèbres et vigilants , capables de soutenir avec éclat la saine croyance, de représenter le véritable esprit de la religion. Il appartenait à un parti où l'on estimait que, depuis la mort de Guillaume de Champeaux et d'Anselme de Laon, le feu de la parole de Dieu s'était éteint sur la terre*. Ceux qui pouvaient le rallumer restaient comme ensevelis dans les soins de Tépiscopat , les méditations du cloître, ou le gouvernement des affaires temporelles de l'Église. 11 s'alarmait de leur

* C'est lui qui s'exprime ainsi dans une Épttre aux chartreux du Mont- Dieu , qui précède son traité de la Vie solitaire , et où il énumère tous ses ouvrages. Il dit même qu'il a interrompu son exposition du Cantique des Cantiques aux versets 3 et 4 du chap. iii. Là, en effet, se termine cette exposition qui est insérée dans la Bibliothèque des Pères de Clteaux. {ÏÀb, de vit. solit,, prœfat., t. IV, p. 1.)

* « Mortuo Anselmo laudunensi et Guillelmo catalaunensi , ignis verbi «I Dci în terra defecit.» ( Hug. Metcl., ep. iv ad Innocent., p. 330.)

VIE D'ABÉLAHD. 185

silence, et, d'un autre côté, il avait aimé Abélard'; il éprouvait apparemment ce mélange de goût et de crainte que ressentaient pour lui tant d'hommes éminents de ce siècle; il balançait à l'attaquer, craignant de passer pour trop vif ou pour trop défiant. Cependant l'intérêt de la foi l'emporta dans son âme, et dominant toute autre considération, au risque de s'engager dans une affaire difficile , il résolut de provoquer directement , dût-il leur déplaire, ceux dont le silence lui semblait une calamité pour l'Église. 11 écrivit une lettre commune à l'abbé de Clairvaux, et à Geoffroi, l'évéque de Chartres.

Dans cette lettre que le temps a respectée, Guillaume, tout en leur demandant presque pardon de les troubler, gourmande respectueusement leur quiétude, et décrit, dans un langage animé, et le danger pressant qui le force à parler , et les poignantes inquiétudes qu'il éprouve. La foi des apôtres et des martyrs est menacée, et nul ne résiste, nul ne parle. Il souffre , il se consume , il frissonne , et cependant Pierre Abélard recommence à dire , à écrire ses nouveautés ; ses doctrines courent le royaume et les provinces; ses livres passent les mers; chose plus grave, ils ont franchi les Alpes, et l'on dit qu'ils ont obtenu de l'autorité en cour de Rome. Ainsi le mal se propage , et bientôt envahira tout, si Bernard et Geoffroi n'y mettent un terme. « Je ne savais en qui me ré- (( fugier. Je vous ai choisis entre tous , je me suis « tourné vers vous, et je vous appelle à la défense de

* « Dilexi et ego eum. » (S. Bern., Op., ep. cccxxvi , Guillelm. abbat. ad, Gaufrid. et Bernard. — BiWio/h. Pair. cisterc.U IV, p. 112.)

«Dieu et de toute TÉglise latine. Car il vous craint, « cet homme, et vous redoute. Fermez les yeux, qui w craindra-t-il ? Kt après ce qu'il a déjà dit, que « dira-t-il, lorsqu'il ne craindra personne? Ils sont « morts , presque tous les maîtres de la doctrine <( ecclésiastique , et voilà qu'un ennemi domestique (( fait irruption dans la république déserte de l'Éwglise, et s'y conquiert une exclusive domination. « Il traite l'Écriture sainte comme il traitait la diawlectique; cène sont qu'inventions à lui person- «nelles, que nouveautés annuelles. C'est le cenw seur et non le disciple de la foi, le correcteur et « non l'imitateur de nos maîtres. «

A l'appui de cette dénonciation, il relève dans les deux ouvrages d'Abélard treize articles condamnables, et il indique les noms d'autres livres qu'il ne connaît pas et qu'on tient cachés : c'est le Oui et le Non, c'est le Connais-toi toi-même^ dont les titres, qu'il trouve monstrueux , lui paraitftent annoncer dans le texte d'autres monstruosités. Cette lettre servait de préface à une dissertation en forme qui l'accompagnait, ou qui du moins la suivit de fort près. Là, Guillaume discute en détail et combat avec beaucoup de soin les treize erreurs capitales dont il accuse Abélard, et sa réfutation, composée d'autant de chapitres qu'il trouve d'erreurs à réfuter, n'est certainement pas d'un esprit vulgaire. Inférieure pour le mouvement et la puissance à celle que saint Bernard adressa plus tard au pape, écrite d'un style moins coloré et moins brillant, elle atteste un esprit plus subtil , plus propre à pénétrer dans le fond des questions de dialectique et même de métaphysique. Sa

pensée générale est celle d'une foi implicite et absolue, qui affirme et n'explique pas; l'esprit humain , quand il s'agit de Dieu et des conditions de la nature divine, ne pouvant aller légitimement et sûrement au delà de la conception et de l'affirmation de l'existence.

Guillaume de Saint-Thierry ne se trompait pas, s'il soupçonnait d'un peu de froideur les deux dignitaires de l'Église qu'il interpellait. Ils s'étaient accoutumés à témoigner leur zèle en de plus graves affaires que des controverses d'école , et tous deux venaient de jouer le rôle le plus actif dans les luttes provoquées par le schisme des deux papes. Dans sa querelle contre Pierre de Léon ou Anaclet II , Innocent II avait trouvé en Geoffroi et en Bernard les plus utiles et les plus zélés défenseurs. L'un portait encore le titre de légat du saint-siége dans les Gaules , et il n'y avait guère plus d'un an que l'autre était revenu de Rome, où après la mort d' Anaclet il avait conduit son successeur repentant aux pieds du souverain pontife, et rétabli Tunité de l'Église.

On ignore comment l'évêque de Chartres répondit ""à Guillaume de Saint-Thierry; quant à saint Bernard, il accueillit la dénonciation avec une politesse fort laconique. C'était au mois de mars, pendant le carême de 1139, ou, suivant quelques-uns, de 1140*.

" On peul adnietire en elfcl que ceci ne se passa qu'en 1140, année de la réunion du concile. Dans ce cas, la conférence de saint Bernard et de Guillaume , puis celle de saint Bernard et d'Abélard , leur demi -rapprochement, leurs plaintes mutuelles, leur rupture, l'appel au concile, la retraite de saint Bernard, puis sa rentrée dans la (pierelle , la session du synode et son jugement , tout se serait passé dans le court espace de cinquante à soixante jours , de la fin du carême à l'octave de la Pentecôte , et l'accusation di*

imtE PREâtlER.

lMm «les plas courtes , il approure J'émo-

>M4 iift raLi^^jWix, loue son traité, bien qu'il n'ait

»«^ .«) .ir^ doiHNre avec assex d'attention, le croit

•%^^|iM 4 viétruire des dogmes odieux , et , pour le

-^^lÉt^ il :$^ rejette sur les dcToirs du saint temps où

; ;îtfù pour ajourner toute explication. L'oraison

"trimri^ à cette heure tous ses instants , et ce n'est

>(ià{||W^ Pâques qu'il pourra se rencontrer avec

viiùllaume et conférer avec lui. En attendant , il le

pcî# de prendre sa patience en patience ^ il a jusqu'ici

Jk p0U près ignoré toutes ces choses, et il termine

M lui rappelant que Dieu est puissant et en se re-

c^Mttttiandant à ses prières ^

h» défenseurs de saint Bernard ont insisté sur i^tj^ preuve de sa froideur au début de toute cette nK^ire. Ils en concluent qu'on ne le saurait accuser ^'inimitié ni de passion, et mettent un soin peu exttli^ble à le disculper de toute initiative dans une |H>Uii»uite que cependant ils approuvent, et qu'ils le louant d'avoir soutenue plus tard avec chaleur et perikévérance. Kn tout genre, les apologies sont souvent ^H>ntradictoire8; elles tendent à établir à la fois que vH^lui qu*elle8 défendent n'a pas fait ce qu'on lui re-^ lUMohe et qu'il a eu raison de le faire. Ainsi, selon ^^$ partisane, saint Bernard serait louable de n'avoir \m nuHcilé Taffaire qu'il est louable pourtant d avoir

Huivio.

|<!videmment, tout cela importe peu ; et si, comme

m^i0 ountro Abélard (l*avoir é un certain moment prétendu emporter rAllHtiHi <)n U bru«(|uant, n'en serait que mieux justifiée. ( Voyez plus bas

* y, HlM^ni» Op*, Dp. CCCXXVil.

les documents l'attestent, le zèle de Guillaume de Saint -Thierry alluma celui de Tabbé de Clairvaux, la conduite de ce dernier n*en est ni mieux justifiée ni plus condamnable.

Nous avons vu, en 1121, au concile deSoissons, la sage modération de l'évèque de Chartres intervenir avec une grande autorité. Son influence n'eût pas été moindre dans les nouvelles conférences de 1139 ou de 1140. Le titre de légat qu'il portait encore et que son humilité changeait en celui de serviteur du saint-siège apostolique^ n'aurait fait qu'ajouter à son ascendant. Mais bien qu'il ait participé aux opérations du concile de SensS il s'efface dans toute cette affaire , et d'ailleurs sa position politique dans l'Église , sa liaison avec saint Bernard , la récente communauté de leur conduite et de leurs efforts en tout ce qui touchait les intérêts de la papauté, devaient le porter impérieusement à marcher avec lui. 11 est probable qu'il suivit le mouvement sans ardeur et sans résistance.

Saint Bernard fut donc abandonné à lui-même. C'était un esprit plus élevé qu'étendu , et dont la sagacité naturelle était limitée par une piété ardente et crédule. Il la poussait jusqu'à la dévotion minutieuse. Comme sa sévérité envers lui-même, son zèle pour la maison du Seigneur ne connaissait pas de

* Je ne sais où Gervaise a pris que Geoifiroi était mort celte année même y le jour de Pâques , et par conséquent n'avait pu assister au concile ( t. U , 1. V, p. 86). Il y assisu , il signa les lettres synodiques, il était encore légat en 1144 , sanctœ sedis apostoUcœ famulus , et ne mourut que le 29 janvier 1149. (S. Bern., Op.^ ep. cccxxxvii. — GaUia Christ,, X. VIII, p. U34. — Hi9t. iUL, t. Xin,p.84.)

IftO LIVRE PREMIER.

bornes; et tandis qu'il domptait son corps et humiliait sa yie par les rigueurs les plus misérables, il se livrait avec une confiance absolue au sentiment d'une mission personnelle de sainte autorité. Sa charité vive et tendre dans le cercle de TÉglise ou do son parti dans TÉglise, s'unissait à une sévérité soupçonneuse hors du monde soumis à son influence, confondue à ses yeux avec le divin pouvoir de TÉglise même. C'était un orateur éloquent, uu brillant écrivain, un missionnaire courageux, un actif et puis*sant médiateur dans les affaires où il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait souvent de mesure et de prudence. Sa raison était moins forte que son caractère , sa foi en lui-même exaltée par Texcès de ses sacrifices. La justesse, la modération, Timpartialité lui étaient difficiles; il y avait de l'aveuglement dans son génie; et à côté des rares qualités qui l'ont placé si haut dans l'Église et dans l'histoire, on reconnaît à mille traits de sa vie que ce graud homme était un moine ^

Lorsque le jour de Pâques fut passé , il donna plus d'attention aux avertissements de Guillaume de Saint- Thierry, qui sans doute ne manqua pas de lui rappeler la conférence promise. La gravité réelle ou apparente de quelques-unes des nouveautés d'Abélard, l'indépendance générale de sa doctrine, sa préférence pour la méthode rationnelle dans l'exposition des vérités religieuses , et, plus que tout cela, l'immense et rapide propagation de ses idées, qui

* Voyez Othon de Frisingen, Le Gest, Frid,, 1. 1, c. xvir. — Cf. Brucker, Hist. ait, philos., t. Ul, pars H , l. H , c. m , p. "61 cl 759.

trouvaient tous les esprits prêts et ardents à les accepter, déterminèrent saint Bernard à intervenir.

Quoique douze ans auparavant Abélard Teût rangé au nombre de ses ennemis \ leur dissidence, qui était dans la nature des choses , n'avait pas eu beaucoup d'éclat; rien d'irréparable ne les armait 6U«core l'un contre l'autre. L'abbé avait visité le Paraclet; quelques relations les avaient rapprochés; leur passager dissentiment sur le texte de l'Oraison dominicale pouvait bien avoir manifesté ou laissé entre eux un fond d'aigreur cachée , mais enfin ils vivaient en paix. Bernard hésitait évidemment à rompre, peu curieux d'engager un si rude combat. Il voulut d'abord avoir une entrevue avec Abélard , et il lui fit quelques observations sur ses doctrines. Cette première conférence n'ayant rien produit , une seconde eut lieu, et cette fois en présence de deux ou trois témoins y suivant le précepte de l'Évangile *. il l'engagea à revoir ses écrits, à modifier ses assertions , surtout à ralentir les pas trop rapides de ses disciples dans la voie qu'il leur, avait ouverte. La conversation fut assez amicale. Un secrétaire de saint Bernard, son panégyriste et son biographe, assure même qu'on s'entendit et que ce dernier obtint quelques promesses rassurantes. C'est ce que ne confirme point la relation officielle, envoyée au saint-siége par les évêques, après la décision du

* Voyez ci-dessus , p. 116.

• « Si ton frère a péché contre toi , va et reprends-le entre toi et 1«i ; s'il l'écoute , tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas , prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit confirmé sur la parole de deux ou de trois témoins. » (Math., XVllI, 16 et J6. )

concile \ Il y eut une simple conférence préliminaire^ d'où chacun se retira avec des espérances , parce que^ de part et d'autre^ on resta en des termes bienveillants. Gomme Abélard était éloigné de toute idée de schisme^ et que ses propositions les plus hasardées comportaient pour la plupart une explication plausible, un entretien commencé «sans le désir de rompre devait conduire à quelque espoir de rapprochement entre Bernard et lui. L'un n'était point pressé de pousser les choses à l'extrême; il ne cherchait pas un éclat; l'autre^ toujours placé entre la soumission et la révolte^ désirait se maintenir à l'égard du pouvoir ecclésiastique dans une indépendance sans hostilité; il ne céda donc pas à son adversaire , mais il ne l'irrita pas.

Quand les hommes supérieurs se rencontrent, ils essaient ou feignent de s'entendre, du moins tant que la guerre n'est pas déclarée. Mais une fois séparés , chacun , rentré dans son camp , y retrouve ses amis , ses confidents , ses flatteurs , et se réchauffe au foyer de l'esprit de parti. Ce qui inquiétait Bernard, c'était moins encore la nature que le succès des doctrines d' Abélard. Il voyait au loin s'étendre l'esprit de con-

* Geofliroi , né à Âuxerre , moine de Clairvaux , secrétaire ( notarius ) de saint Bernard , et qui a écrit sa vie , avait été quelque temps disciple d' Abélard ; mais il appartenait tout entier au parti opposé lors du concile de Sens. H affirme qu' Abélard promit de s'amender à la volonté de saint Bernard , « ad ipsius arbitrium correcturum se promitteret universa. » Mais les évéques de France, dans leur lettre au pape , parlent de la conférence /ami- Hère et amicale où Abélard fut averti ; et ils ne disent point ce qu'il répondit. S'il eût fait une promesse violée plus tard , leur intérêt était de le rappeler. (Cf. Gaufr., 1. 111, De vit. S. Bemardi, Rec, des Hist,, t. XIV, p. 370, etc. — Thés, nov, anecd, , t. V, p. 1147. — S, 6ern«, Op., ep. cccxxxvii. — 4^. Op») Not. , p, 1191.)

troverse sur les matières les plus hautes et les plus sacrées. Dans les derniers temps, des hérésies graves, notamment sur la Trinité, s'étaient produites en divers lieux ^ Abélard, après en avoir beaucoup réfuté par, ses arguments, en avait suscité d'autres par sa méthode. 11 autorisait les erreurs même qu'il n'enseignait pas. Partout à sa voix se dressait, moins prudent et moins réservé que lui, l'éternel ennemi de l'autorité, l'examen. Son exemple avait comme déchaîné dans la lice la raison individuelle.

Hors de sa présence , l'abbé de Glairvaux ne se contraignit point pour maudire cette réformation anticipée; il ne s'abstint pas d'en rapporter l'existence au plus renommé des novateurs ; sans peutêtre attaquer directement sa personne, il accusait ses principes et son exemple. Il arrachait ses livres des mains de ses disciples , et prêchait contre la contagion de son école. Autour du nouvel apôtre s'élevait contre l'autorité doctrinale d' Abélard une clameur de réprobation et d'anathème. Nous en pouvons juger par le langage des écrivains partisans de saint Bernard. Abélard dogmatisait perfidement ^ disent-ils tous. 11 fut négromant et familier du démon^ a écrit Gérard d'Auvergne'.

* C'était surtout celles de Henry, de Tanqiielm ou Tankelin , de Pierre de Bruis, peut être aussi des deux frères bretons, Bernard et Thierry dont parle Oihon de Frisingen , et dont Gautier de Moriagne a réfuté le second. On suppose que ce sont les deux frères que veut désigner Abélard dans le tableau qu'il a par deux fois tracé des hérésies contemporaines. ( Cf. Introd, ad TheoL, l. 11 , p. 106C. — Theolog, Christ, , 1. IV, p. 1314-1315, et ci-après, 1. 111, c. ii. — Rec, des Histor., t. XIV, prœf., p. Ixx. — De Gest, Fnd.y l. I, c. xlvii. — Spicileg., 1. 111. — Hist. litt., t. XIII, p. 378.)

' « De fide dogmatizans perfide.... Nigromanticus et dxmoni fanailiaris. » {Thés, anc, t. V, prsef. in fin.) On lisait cela dans une chronique manuscrite de

19/i LIVRE PREMIER.

Non moins puissant et non moins passionné, retentit bientôt de l'autre côté le cri de l'indépendance. Abélard lui-même, irritable et convaincu , opposait aux accusations des dénégations sincères, et^ ne croyant que se défendre, prenait contre ce qu'il appelait la mauvaise foi , l'ignorance ou l'envie, une offensive hautaine. Ses disciples toujours nombreux renvoyaient Tinsulte à la réprobation , et le mépris à l'anathème. Ils avaient pour eux les droits de l'intelligence. Ils pensaient défendre contre des préjugés tyranniques la vérité étemelle et nouvelle à la fois. Âbélard pouvait se regarder comme le représentant de ce que le christianisme renfermait de plus éclairé, comme le docteur , sinon de la majorité dans l'Église, au moins d'une minorité pleine d'espérance et d'avenir. Tous les esprits hardis se groupaient autour de lui. Ceux même qui exagéraient ou dénaturaient ses opinions, ceux même qui en soutenaient d'autres, ou, comme on dirait aujourd'hui, de plus avancées ^ le prenaient pour chef, et voulaient, à leur profit, faire triompher en lui la liberté de penser. Un docteur qui avait étudié avec lui et sous lui , Gilbert de la Porrée , chancelier de l'église de Chartres et déjà célèbre par la solidité et le succès de son enseignement, avait commencé à développer sur l'essence divine, sur ses attributs, sur la différence des personnes aux propriétés dans la Trinité, ces subtilités ingénieuses, hasardées, dont il devait, huit ans après, étant évêque de Poitiers, venir répondre devant deux

Cluni. Les mots perfide dogmatizans ont été répétés ailleurs. ( Guill* Naog. Chron», Rec. desjïist., t. XX, p. 731.)

conciles*. Pierre Bérenger, zélé disciple d*Abélard, déjà revêtu des fonctions de scolastique, et qui devait défendre plus tard son maître dans une courageuse apologie, nourrissait et ne cachait pas contre le despotisme ecclésiastique ces sentiments d'opposition dont il a rendu l'expression si vive et si piquante *.

Enfin un homme intrépide, jeune encore, Arnauld de Bresce, qui passe également pour avoir suivi les leçons d'Abélard, venait de se retirer en France, banni de Rome par l'autorité pontificale, pour y avoir fougueusement soutenu la réforme spirituelle et temporelle de l'Église chrétienne. Moins préoccupé du dogme que des abus introduits dans la constitution du clergé, il préludait, sans le savoir, à l'insurrection des Yaudois, des Albigeois, à celle du protestantisme , par des attaques où se mêlait à la passion de l'indépendance religieuse un sentiment confus de la liberté politique ^ On dit qu'il se rapprocha d'Abélard , et le poussa vivement à la résistance. Rien , à

' Gilbert de la Porrée ( Porretanus ) soutint des opinions théologiques qu'on trouve, sous quelques rapports, analogues à celles d^Abélard. Il rencontra aussi saint Bernard pour adversaire. Il fut traduit devant le consistoire de Paris et au concile de Reims, en 1148. (Oit. Frising. De Gest, Frid. ,1.1, c. XLVi , l et seq. — Hist. lin., t. XII , p, 466. )

• Pierre Bérenger, de Poitiers , scolastique on ne sait de quelle église , n'est guère connu que par son apologie d'Abélard et une invective contre les chartreux. Pétrarque, le premier, l'a appelé Pictaviensis ( Poitevin ). Dom Brial soupçonne qu'il l'a confondu avec Pierre de Poitiers , autre disciple d'Abélard, et veut, sans trop de fondement, que Bérenger soit Gabalitanus ou du Gévaudan. [Àb, Op, , pars II , ep. xvii, xviii et xix; Not., p. 1192.— ' IfiA/. lut,, t. XII , p. 254. — Rec, des Hist., t. XIV, p. 294.)

' Arnauld, qu'on croit né à Bresce, dans les premières années du xii' siècle, attaqua avec tant de violence la richesse du clergé et le despotisme du gouvernement papal qu'il fut condamné en 1 139 parle concile de Latran. Forcé de quitter l'Italie , il vint en Suifte, et de là apparemment en France.

notre connaissance^ n'atteste cette coalition que le dire de saint Bernard. Il appelle Ârnauld le lieutenant, ou plutôt Vécuyer d'Abélard *, et met grand soin , dans ses lettres pour Rome , à confondre la cause de l'un avec celle de l'autre , et à représenter Abélard , tantôt comme le guide, tantôt comme l'instrument de l'ennemi que le pape venait de frapper. Espérons pour saint Bernard qu'il a dit vrai.

Excité ou non par Arnauld de Bresce, Abélard affronta la tempête , et traita ses pieux et puissants adversaires comme des cœurs méchants et des esprits faibles. Revenant à la confiance présomptueuse de sa jeunesse, entraîné surtout par ce mouvement général qui ne venait pas tout entier de son impulsion , il maintint avec fermeté la vérité de ses principes , provoqua la réfutation , accusa ses adversaires de calomnie, et parut braver l'Église.

Alors éclata la sainte colère de Bernard, et il commença une guerre déclarée. 11 poursuivit son adversaire, disent ses apologistes , avec son invincible vigueur^. Songeant d'abord à s'assurer une nécessaire protection, il écrivit en cour de Rome. La confiance d'Abélard de ce côté Tinquiétait visible-

11 repassa les Alpes en 1141, souleva Bresce , provoqua dans Rome un mouvement révolutionnaire qui triompha dix ans , et fut brùIé vif en 1 155.

* « Proccdit Golias procero corpore , nubili illo suo bellico apparalu « circumcinctus , antécédente quoque ipsum ejus armigero ArnaMo de « Brixia. (S. Bern. Op,, ep. clxxxix. Voyez aussi les lettres cxcv « et cccxxx. )

* Uistoire de saint Bernard, par M. l'abbé Ratisbonne, t. II, c. xxix, p. 31. — La plupart des historiens croient que saint Bernard ne devint vraiment actif et n'écrivit en cour de Rome qu'après qu' Abélard cul demandé à être jugé au concile de Sens. Cela est possible ; mais Tordre que nous avons adopté peut aussi se juatifier par les textes.

ment , et ce n'est pas sans anxiété qu'il invoque d'un ton tour à tour plaintif et indigné la sollicitude du pape et des cardinaux. Nous avons ses lettres^ toutes déclamatoires et cependant éloquentes, toutes remplies de recherche et de passion , d'art et de violence; la foi est sincère , la haine aveugle^ l'habileté profonde.

Dans son premier appel aux cardinaux , ce n'est pas un homme seulement, c'est l'esprit humain qu'il dénonce. « L'esprit humain, il usurpe tout, ne lais- « sant plus rien à la foi. 11 touche à ce qui est plus « haut, fouille ce qui est plus fort que lui; il se «jette sur les choses divines, il force plutôt qu'il a n'ouvre les lieux saints.... Lisez, s'il vous plaît, le t( livre de Pierre Abélard , qu'il appelle Théologie^ » Quant à la lettre que je regarde comme la première que saint Bernard ait écrite sur cette affaire au pape , elle est comme trempée des larmes qu'il verse dans le sein pontifical ; il jette l'épouse désolée aux bras de l'ami de l'époux, et lui rappelle que laSunamite lui est confiée, pendant que l'époux absent tarde encore. La peste la plus dangereuse , une inimitié domestique, a éclaté dans le sein de l'Église; une nouvelle foi se forge en France. Le maître Pierre et Arnauld , ce fléau dont Rome vient de délivrer l'Italie, se sont ligués et conspirent contre le Seigneur et son Christ. Ces deux serpents rapprochent leurs écailles. Ils corrompent la foi des simples , ils troublent l'ordre des mœurs ; semblables à celui qui se transfigura en ange de lumière, ils ont la forme

' s. Bern. Op.\ ep, clxxxviii.

de la piété. L'Église vient à peine d'échapper à Pierre qui usurpait le siège de Simon Pierre , et elle rencontre un autre Pierre qui attaque la foi de Simon Pierre. L'un était le lion rugissant, l'autre est le dragon qui guette sa proie dans les ténèbres : mais le pape écrasera le lion et le dragon *. Le nouveau théologien invente de nouveaux dogmes , il les écrit, afin d'en mieux empoisonner la postérité ; et , au milieu de ses hérésies , il se vante d'avoir ouvert les sources de la science aux cardinaux et aux clercs de la cour de Rome. Il dit qu'il a mis ses livres dans leurs mains, et il appelle à défendre son erreur ceux-là même qui le doivent juger. « Persécuteur de «la foi, comment as-tu la pensée, la conscience « d'invoquer le défenseur de la foi? De quels yeux , « de quel front peux-tu contempler l'ami dé l'époux, « toi, le violateur de l'épouse? Oh! si le soin de mes « frères ne me retenait! Oh! si mon infirmité cor- « porelle ne m'empêchait , de quelle ardeur j'irais (( voir l'ami de l'époux qui prend la défense de « l'épouse en l'absence de l'époux ! Moi qui n'ai pu (( taire les injures de mon Seigneur , je supporterais i< patiemment les injures de l'Église ! Mais toi, Père (cbien-aimé, n'éloigne pas d'elle ton bras secouer rable; songe à sa défense, ceins ton glaive. Déjà « l'abondance de l'iniquité refroidit la charité d'un « grand nombre ,• déjà l'épouse du Christ , si tu n'y

* « Squamma squammse conjuDgihir.... ad imaginem et similitudinem « illius qui transGgurat se in angelum lucis, habentes formam pietatis..-. « Evasinius rugitum Pelri Leonis, sedem Simonis Pétri occupantem ; sed « Peirum Draconis incurremus , fidcm Simonis Pétri impugnantem , etc. » Il y a là un jeu de mots sur le nom de pierre de Léon. (S. Bern. Op., ep. cccxxx.)

« portes la main, sort et suit les traces des troupeaux « et les fait paître auprès des tentes des pasteurs \ » C'est ainsi que saint Bernard parle dans ses lettres à divers membres du sacré collège, aux cardinaux Ives et Grégoire Tarquin , à Etienne, évêque de Palestrine. Dans sa circulaire à tous les évèques et cardinaux de la cour de Rome % il tient le même langage. Il leur rapelle que leur oreille doit être ouverte aux gémissements de l'épouse, qu'ils sont les fils de l'Église, qu'ils doivent reconnaître leur mère, et ne pas l'abandonner dans ses tribulations; il leur dénonce les témérités de cet Abélard , persécuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors , hérétique au dedans, religieux sans règle, prélat sans sollicitude, abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons , en repousse sept autres. 11 a dérobé les pains sacrés; il veut déchirer la tunique du Seigneur; il est entré dans le Saint des saints, dans la chambre du roi; il marche entouré de la foule, il raisonne sur la foi par les bourgs et sur les places; il discute avec les enfants et converse avec les femmes; il reproduit sur les dogmes les plus saints les hérésies des plus détestées. 11 les a signées de sa plume, et en les écrivant il transmet la contagion à

' Id. ibid., in/in. — Les derniers mots sont empruntés aux versets 6 et 7 du c. I du Cantique des Cantiques. Toute la lettre est remplie d'allusions à des passages du même poème sur lequel saint 'Bernard avait fait un traité.

* Grégoire Tarquin, cardinal-diacre de Saint-Serge et Bacche. (Id, ep. cccxxxii.) Cette lettre porte ad cardinalem C, comme la suivante. Ives, cardinal-prétre (ep. cxciii ) ; Etienne, évéque de Palestrine, cai^dinal en 1 140 de Tordre de Cileaux (ep. cccxxxi ). La lettre commune aux évéques et cardinaux de la cour de Rome est l'ep. clxxxviii.

l'avenir *, et cependant il se glorifie d'avoir infecté Rome de ses poisons. Les enfants de TÉglise ne défendront-ils pas le sein qui les a portés , les mamelles qui les ont nourris?

Ainsi saint Bernard prenait soin d'ôter par avance tout refuge à celui qui n'était pas encore proscrit et qu'il ne se hâtait pas d'attaquer ouvertement. C'est Âbélard qui le contraignit enfin à se montrer. Las de de se voir sans cesse diffamé^ jamais combattu^ il demanda une épreuve publique.

Le roi de France, qui n'était plus Louis le Gros , mais ce roi violent, inégal et dévot , dont une activité malheureuse n'a pu illustrer le nom, et qui amena les Anglais dans le royaume , Louis VU avait au plus haut degré la dévotion des reliques; il aimait les cérémonies consacrées à la translation, l'exposition, l'adoration des restes alors si révérés des martyrs et des saints. La cathédrale de Sens , métropole de la province de Paris , était riche en trésors de ce genre, et elle conserve encore des traces précieuses pour Tantiquaire de son ancienne opulence. Le jour de l'octave de la Pentecôte de l'anhée 1140, le roi avait promis d'aller visiter à Sens les saintes reliques qu'on y devait exposera la vénération des grands et du peuple '. A cette occasion, il devait y avoir dans cette

* « CalhoIic;£ iidci pcrsecutorein , inimicum crucis Christi....Monacham a se exterius, hasreticum inlerius oslendit.... Egressus est de caverna sua « coluber tortuosus, et insirailitudinera hydrœ uao priuscapite succiso, etc. « ( ep. cccxxxi.) Habemus in Francia monachum sine régula, sine sollici- « tudine prœlatum, sine disciplina abbatem.... disputantem cum pueris , « conversanteni cum mulieribus, etc. » (ep. cccxxxii. )

' Alan, episc. autissiod. in S, Bern. VU. adornat. , c. xxvi. Rec. des Hist. , t. XIV^ p. cv. in prœf., et p. 37 1 et 484. — Gallia Chrisl.y t. XU , p. i6.

ville un concours nombreux de prélats et de dignitaires de l'Église. Non-seulement les suffragants de l'archevêque de Sens , mais encore celui de Reims et les évêques de sa province , devaient s'y rencontrer. On y annonçait aussi la présence de plusieurs seigneurs du voisinage. Cette solennité était attendue avec curiosité par les populations.

Irrité et enhardi par les attaques détournées dont il était Tobjety animé par les conseils de ses amis et peut-être d' Arnauld de Bresce , Abélard , s'adressant à l'archevêque de Sens , demanda que cette réunion sainte devînt un synode ou concile devant lequel il put être admis à répondre à ses adversaires et à venger sa foi par la parole *.

On dit qu'il calculait que l'archevêque de Sens, qui avait eu récemment quelque différend avec saint Bernard , lui serait favorable , et qu'une convocation brusque et à bref délai déconcerterait ses ennemis '. Ce qui est certain, c'est que son appel ne déplut pas à l'archevêque, dont la vanité fut flattée, et qui songea aussitôt à rendre l'assemblée plus complète et l'épreuve plus solennelle. 11 écrivit à l'abbé de Clairvaux afin de l'inviter au concile pour le jour fixé. Celui-ci refusa, alléguant son inexpérience de ces joutes de la parole. 11 disait qu'auprès d' Abélard, formé au combat dès sa jeunesse, il n'était lui qu'un enfant. 11 regardait comme inutile et peu digne de commettre la foi dans ces disputes, de laisser agiter ainsi la raison divine par de petites raisons humaines^.

* s. Bern., 0/J.,ep. clxxxix, ad dono. pap. Innocentium.

* Le P. Longueval, HUt. de VÉgU galL, t. IX, 1. XXV, p. 22.

^ « Âbnui , tum quia puer 8um , et ille vir bellator ab adolescentia , tuin

Il ajoutait que les écrits d'Abélard suffisaient sans discussion pour le condamner, et qu'après tout c'était l'affaire des évêques et non celle d'un moine et d'un abbé que de juger en matière de dogme.

Mais voulant mieux assurer le succès et témoigner de son intérêt dans l'affaire^ il adressa aux évèques qu'elle regardait une circulaire pour les engager tous à se trouver exactement au jour de la réunion, et à s'y montrer fidèles amis du Christ. Il les avertit en même temps de se tenir sur leurs gardes contre les ruses d'un ennemi qui espérait les surprendre , les trouver mal préparés à la résistance, et dont la perfidie se trahissait déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il les avait défiés *.

Cependant Abélard ne s'oubliait pas. Il donnait à ses amis et à ses disciples rendez-vous à Sens pour le jour fixé. 11 publiait qu'il comptait bien y trouver Bernard et lui répondre. Il annonçait ce grand débat comme un duel théologique en champ clos que déciderait avec solennité le jugement de Dieu.

Ce fut bientôt la nouvelle populaire , et l'attente devint générale. Les amis de saint Bernard alarmés lui représentèrent tout le danger de son absence , quelle confiance elle inspirerait à son adversaire , quel découragement à ses partisans , combien cet abandon apparent d'une si juste cause lui pourrait nuire et donner de chances au triomphe de l'erreur. L'abbé céda; il consentit avec regret à paraître au concile; mais il assure qu'il ne put retenir ses lar-

« quia judicarem indignum rationcm Hdei huDianis commitli ratiuaculis agi- « tandam. .. Dicebam sufficere scripta ejus ad accusandiim eum. (Ep. clxxxix.) * Id., ep. CLxxxvii , ad episc. senonas coovocandos.

mes. Il partit pour Sens, le coeur triste, sans préparer ni argumentation ni discours, mais se répétant sans cesse cette parole de l'Évangile : Ne prémédites pas votre réponse ^ elle vous sera donnée à V heure de parler^ et cette autre du psalmiste : Dieu est mon sourtien y' je ne craindrai pas ce qu^un homme peut me faire\

Mais s'il ne se préparait point pour le débat, il avait tout disposé pour le jugement. De toutes parts, des évêques , des abbés , des religieux , des maîtres en théologie , enfin des clercs versés dans les lettres avaient été convoqués. Thibauld, comte palatin de Champagne, cher à l'Église pour ses pieuses fondations; Guillaume, comte de Nevers, célèbre par sa piété , qui lui fit un jour abandonner le monde pour devenir chartreux*; d'autres nobles personnages se rendaient à Sens.

Le roi devait, avec ses grands officiers, assister au concile. Henry dit le Sanglier, d'une noble famille, de Boisrogùes, archevêque de Sens, devait le présider; il était là, environné de tous les évêques de sa province, excepté ceux de Paris et de Nevers''; et Samson des Prés , archevêque de Reims, avec trois de ses suffragants , devait siéger à côté de lui. Les prélats qui suivaient le premier étaient d'abord Geoffroi de Chartres , sans nul doute l'homme le plus considérable de tout le corps épiscopal , quoiqu'il ne paraisse avoir joué cette fois aucun rôle; Hugues III,

* Id. ep. CLXxxix.' — Math., X, 19. — Ps. cxvii, 6. — Ex vit. et reb. gest. S. Bem. , auct. Gaufrid. abb. liée, des Hist,, t. XIV, p. 371 et 372.

* Ex chron. turonens. Rec. des Hist,, t. XH , p. 471.

' « Heoricus cognomine Aper.... (Guill. Nang. Chron. j Rec. des Hist.f t. XX , p. 727. ) On ignore lei motin de r absence d'Etienne de Seul», évéque de Paris , et de Fromond, é?è<pie de Nevers,

20/i LIVRE PREMIER.

évèque d'Âuxerre , Hélias, évêque d'Orléans , Atton, évèque de Troyes, Manassès II , évèque de Meaux. Les prélats de la proyince de Reims étaient Âhise^ évèque d'Arras , Geoffroi de Châlons et Joslen de Soissons y celui que nous avons vu , vingt ou trente ans auparavant, enseigner à tout risque d'hérésie une variété du nominalisme sur la montagne Sainte- Geneviève*. A leur suite, une multitude d'ecclésiastiques, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres, avaient envahi la ville', et pour la plupart animés de Tesprit de saint Bernard , ils le propageaient dans la foule. Sens était une cité tout ecclésiastique, la métropole de Paris, et presque la métropole des Gaules septentrionales; l'influence épiscopale y régnait toute-puissante, et le peuple était dès longtemps préparé à entendre appeler Abélard des noms d'Antéchrist et de Satan, lorsqu'il vit entrer dans ses murs d'un côté saint Bernard seul , triste , souffrant , les yeux baissés, couvert de la robe grossière de Clairvaux , et précédé d'une renommée de sainteté merveilleuse ; de l'autre , Abélard , qui , malgré son âge et ses maux , portait encore avec fierté une tête belle et détruite, et marchait entouré de ses disciples à l'aspect quelque peu profane. Partout où passait le saint abbé, on voyait les genoux fléchir, les fronts s'incliner sous la bénédiction de la main dont on racontait les miracles. Sur les pas d' Abélard, ceux qu'attirait la curiosité étaient presqu' aussitôt repoussés par l'effroi.

* Gall. Christ., t. VUI , p. 1134, 1448, 1613; t. XH, p. 44 etpassim.— — " Voyez aussi ci-dessus, p. 23 et ci-après l. H, c. viii etx. ' Loc. cit., et s. Bera. Op., ep, gccxxxyii.

Les actes du concile de Sens n'existent plus. Les scènes intérieures n'en ont été nulle part fidèlement décrites. Nous ne savons que quelques faits succinctement indiqués par saint Bernard et les évêques. Il faut les raconter après eux.

Le premier jour, 2 juin 1140 *, c'était un dimanche (on l'appelait alors le jour de l'octave de la Pentecôte , car la fête de la Trinité n'a été fondée qu'au XV* siècle ) , on s'occupa de l'adoration des reliques qui furent exposées à la vénération des fidèles. Le roi les visita pieusement^ disent les écrivains ecclésiastiques^ et se les fit montrer et expliquer par saint Bernard S Ce fut une grande solennité rendue plus imposante par une pompe royale, épiscopale , guerrière, et dont l'effet était tout favorable à l'Église, qui faisait ainsi parler la religion à l'imagination populaire, tandis que la théologie philosophique ne s'adressait qu'à Tintelligence. D'un côté, une vaste cathédrale, des débris sacrés dans une châsse étincelante , la mitre et la couronne, la crosse et le scep? tre, la croix et l'épée , les vêtements de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelisées, les dalmatiques

* J'ignore sur quel fondement un auteur dit que le concile s'ouvrit le 1 1 janvier. Les témoignages authentiques donnent une date certaine , Toctavede la Pentecôte. Or, Tannée 1140 /Pâques était le 7 avril. (Du Gange» art. Annus. ) Selon notre manière de compter, la Pentecôte devait être le 26 mai. Du reste, comme il n'existe pas de procès-verbaux de cette assemblée, on en refait l'histoire avec les lettres de saint Bernard et des fragments d'historiens. Nous ne voyons aucune raison pour renvoyer le concile de Sens, comme le veulent les BoUandistes, à l'année 1141. (Cf. Act. condlior,, t. VI, pars II, p. 1219. — Philip. Labbaei Sacr» conciL, t. X, p. 1018. *-• Anal, des conciL^ par le père Richard, t. V, suppl. — Act, sanct., t. 111, p. 19G.)

• Alan, episc, autiss, in Vit. S, Bern,, c. xxvi. Rçç* des Uist,^ t. XIV, p. 371. -? Gall Chmt., t. XII, p. 46.

blasonnées , les chants religieux qui semblent s'élever vers le ciel avec la fumée de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui s^agenouillent ; enfin au milieu de ces pieuses magnificences , un moine austère et charitable que la voix populaire sanctifie avant L'Église; et de l'autre , un homme d'une renommée étrange et suspecte , célèbre par de tristes aventures , par des tentatives stériles , par des humiliations bizarres, à la fois altier et faible, n'ayant jamais pris que des positions téméraires sans en avoir su garder aucune, appuyé seulement par une bande débrayants disciples, simplessans humilité, fiers sans puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde ni celles de l'Église, libres d'esprit, ce qui ne plaît à personne , si ce n'est l'avant-veille des révolutions.

Le lendemain, le concile s'ouvrit dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne. Les pères étaient assis en présence du roi sur son trône. Seigneurs, moines, docteurs, prêtres , tous attendaient en silence, li'émotion intérieure d'une grande curiosité agitait tous les esprits. L'anxiété attentive redoubla lorsqu'Abélard parut. II traversait la foule des assistants qui s'ouvrait pour lui faire place , lorsqu'apercevant parmi eux Gilbert de la Porrée qui le regardait d'un air d'intelligence , il lui fit un signe et lui dit ce vers d'Horace en passant :

Nam tuares agitur, paries cum proximus ardet,

prédisant ainsi le synode de Paris où , sept ans après, saint Bernard devait, pour des nouveautés analogues, poursuivre le subtil prélat \

> Hor. EpUt, I, XVIII, 84.— Vincent. Bello?., Bibhoth. Mund.,i, IV; %c.

VIE D'ABÉLAR». 207

Abélard s'arrêta au milieu de rassemblée. En face de lui ^ dans une chaire qu'on montrait encore avant la révolution^ saint Bernard était debout, acceptant le rôle de promoteur, c'est-à-dire d'accusateur devant le concile qu'il semblait présider *. 11 tenait à la main les livres incriminés; dix-sept propositions en avaient été extraites, qui renfermaient des hérésies ou des erreurs contre la foi. Saint Bernard ordonna qu'on les lût à voix haute. Mais à peine cette lecture étaitelle commencée qu' Abélard l'interrompit, s'écriant qu'il ne voulait rien entendre , qu'il ne reconnaissait pour juge que le pontife de Rome , et il sortit *.

Qu'avait-il éprouvé, qu'avait-il voulu? Était-ce une fuite ? Était-ce une inspiration soudaine , un pro-

hUtoriaL, 1. XXVII, c. lxxxvi, p. 1127. — Gaufr. autissiod. P'it, S. Bern,^ Rec. des Hist., t. XIV, p. 372. — i/wr. litt,, t. XH, p. 467. )

' Recherches hist, sur la ville de Sens, par M. Th. Tarbé, 1838 , c. xxi. — D'Amboise signale comme une irrégularité de la procédure que Taccusateur ait été saint Bernard, qui n'était pas de la même province ecclésiastique qu' Abélard. Un accusateur idoine , dit-il, devait être choisi dans la province de Tours où éuit située l'abbaye de Saint-Gildas. Mais ce n'est point comme abbé de Saint-Gildas , c'est pour des opinions publiées dans la province de Sens et de Reims qu'Abélard était poursuivi. Seulement il peut paraître singulier que dans un concile composé de prélats do ces deux provinces, un si grand rôle ait été donné à un homme qui n'était ni de l'une ni de l'autre ; car l'abbé de Clairvaux était du diocèse de Langres , province Lyonnaise première. {Ab. Op., prœf. apol.)

* On n'est point parfaitement d'accord sur les détails de cet événement; je suis le récit adressé par saint Bernard au pape. Celui des évêques y est à peu près conforme ; seulement ils ajoutent que celte lecture avait pour but de melire Abélard en mesure de s'expliquer et de se défendre. Mais il se pouvait qu'on n'eût que rinlention de lui demander s'il avouait ou désavouait les articles ; car c'était l'opinion et le conseil de saint Bernard : « Dicebam sufBcere scripta ejus ad accusandura eum. » (S. Bern., Op., ep. CLxxxix , ad pap. Innoc. — Ep. cxci, Remens. arch. ad eumd, — Ep. cccxxxvii, Senon, arch. ad eumd. — Gaufrid. Ex vit. S, Bern.f\.Ul. Rec. des Hist. ,i.\l\, p. 371.)

jet réfléchi , une tactique , une faiblesse ? On ne le sait pas. Il fut miraculeusement frappé^ disent les légendaires de saint Bernard^ et Dieu rendit muet sur la place celui dont la parole avait été soixante ans puissante et funeste. Suivant d'autres narrateurs moins crédules^ il fut troublé devant cette assemblée si auguste , devant cet adversaire si saint et si grand; et l'erreur perdit mémoire et courage en présence de la vérité personnifiée *. Certes, on ne croira pas qu'Abélard fût venu jusqu'au milieu du concile qu'il avait en quelque sorte convoqué lui-même , avec le dessein de se taire au jour marqué pour la parole , et d'éviter solennellement un combat solennellement demandé. Le désir de suspendre toute querelle en ajournant et en déplaçant le jugement ne saurait avoir dès l'origine déterminé sa conduite *. Mais nous savons qu'il était imprudent et affaibli > téméraire pour entreprendre et facile à émouvoir. « Il n'avait nulle audace pour l'action, » dit un historien, « quoiqu'il en eûtbeaucoup dans l'esprit '. » Du moment qu'il mit le pied dans la ville de Sens, il ne vit que des yeux ennemis; on le menaçait d'une sédition populaire *. 11 lisait son arrêt écrit sur le front de ses juges. Qu'il se tournât vers le pouvoir ou spirituel ou temporel, point d'espérance. On ne lui offrait pas une controverse en règle , engagée entre

* Id. ibid., p. 372. — Hist, de saint Bernard, par M. Tabbé Ratisbonne, t. U,c. XXIX, p. 38. — Le P. Longueval, Hist. de l'Égl, galL, t. IX, I. XXV, p. 28.

* C'est pourtant l'opinion de D. Martène dans les Annales de Vordre de Saint-Benoît, t. VI, p. 3?4.

' Crevier, Hist. de l'Univ., t. 1, 1. 1, § 2 , p. 186.

* Ou. Frising. DeGest. Frid.^ 1. I,c. xlvii.

docteurs égaux; on lui signifiait une accusation , on le sommait d'un désaveu , d'une rétractation, ou peut-être d'une défense; mais tout débat eût été oiseux^ toute éloquence impuissante. En essayant de se justifier, il n'aurait fait qu'accepter et aggraver sa défaite. D'un autre côté^ il espérait en l'appui de la cour de Rome, et savait que c'était là le plus grand souci de ses adversaires. Le trouble , l'orgueil , la crainte et la vengeance se réunirent pour lui suggérer ensemble la pensée d'échapper ainsi à un péril certain, d'embarrasser ses ennemis, d'annuler d'avance l'effet de leur jugement. Comme saint Paul sans espoir devant les magistrats de Jérusalem , il se crut le droit d'en appeler à César et de citer à leur tour ses juges inquiets devant le tribunal de Rome.

On peut admettre qu'Abélard, appréciant sa position, s'était dit, avant d'entrer au concile, que suivant l'aspect de la séance et son inspiration du moment, il parlerait ou refuserait de répondre. Mais nul ne s'attendait à ce dernier parti, et cet incident si imprévu causa d'abord beaucoup d'émotion. Le concile embarrassé hésita sur ce qu'il devait faire. Sa compétence paraissait douteuse : car le titulaire d'une abbaye de Bretagne pouvait , comme tel, n'être justiciable que de l'archevêque de Tours. A la vérité, il avait lui-même choisi ses juges et reconnu par là leur juridiction , et en qualité de fondateur ou de chapelain du Paraclet, il pouvait être regardé comme prêtre du diocèse de Troyes*. Mais il avait pris le concile moins pour juge que pour témoin de

* Mabillon, S. Bern. Opr, Not., fus. in ep. clxxxvii, p. lxv, — Le P. Lopgueval, Hift, detÉgl. gall.j l.lX, 1. XXV, p. 22.

sa controverse avec saint Bernard; jamais il n'aviit accepté le rôle d'accusé. Et s'il était accusé , comment le ju^er sans Tentendre y sans savoir même s'il reconnaissait pour siennes les opinions dénoncées? Dailleurs , l'appel au pape n'était-il pas suspensif, et ne risquait-on point , en passant outre, de blesser le saint-siége^ dont les dispositions étaient déjà si don* teuses ?

Cependant, si le concile se séparait sans statueri et qu'il se récusât ainsi lui-même , la victoire d'Abélard était complète , etTÉglise, celle de France da moins , prononçait sa propre condamnation. C'était une faute grave que saint Bernard ne pouvait commettre, et pour l'autorité une mortelle atteinte qu'A ne pouvait souffrir. Il décida aisément le concile i s'en défendre.

On se rappelle comment l'assemblée était conH posée. Geoffroi de Chartres, qui peut-être n'eût pas engagé l'affaire , et qui était seul en mesure de rivaliser d'influence avec Tabbé de Clairvaux , n'avait garde de lui résister, et occupait désormais un rang trop important dans le gouvernement de TÉglise pour mettre au-dessus des intérêts de son ordre les inspirations naturelles de sa modération et de son équité. L'archevêque de Sens pouvait hésiter; car trois ans à peine s'étaient écoulés depuis qu'il avait été suspendu par Innocent II, pour ne s'être pas arrêté devant un appel au pape dans une question de droit canonique sur la validité d'un mariage; mais ses débuts dans la carrière épiscopale n'avaient pas été édifiants; sa réforme était en partie l'œuvre de saint Bernard qui , après lui avoir adressé pour

VIE D*A6ÉLARD. SU

Vy confirmer un traité sur le devait dés ivéquéB^ s'était maintenu dans Tusage de le gourmaûder sétè-^ rement toutes les fois qu un caractère violent et capricieux Tentraînait à quelque faute. « La juâl^ « tice a péri dans votre cœur,» lui écrivait-il un jour* C'était là le premier des juges d'Abélard^ Quanta l'archevêque de Reims, élu depuis peu et malgré le roi^ qui résista longtemps à son installation , il n'avait à grand'peine obtenu sa confirmation défi* nitive que par l'énergique intervention du saint abbé^ dont il se regardait comme la créature ^ Âttoil ^ l'évêque de Troyes, avait été l'ami d'Abélardj il l'avait protégé dans ses premiers malheurs; il lui devait, ce semble, un peu d'appui^ étant dani l'Église plutôt du parti de Pierre le Vénérable qud dé celui de saint Bernard. Mais qui sait s'il ne se croyait point suspect par ses antécédents mêmes ^ et s'il ne fut pas d'autant plus prompt à déserter son ancien ami qu'il était plus naturellement appelé à le dé** fendre? D'ailleurs, il se peut qu'il n'eût qu'une position faible et compromise dans le clergé f ainsi que

' Henry le Sanglier avait mené une vie mondaine depuis son élection en 1 122 jusqu en 1 126. Ramené à plus de régularité par Geoffroi de Chartres et par Burchard de Mearux , tl passa soup ta tutelle de saint Bcrifiard , qui te défendit auprès du pape et contre le roi. Voyez surtout celle de lesi \tx\téi qdi est devenue le traité de officU) episcoporum ( 1 127 ), et celle oèi \é saint traite l'archevêque si durement pour avoir déposé un archidiacre , l'accusalnt de provoquer ses adversaires et d'oCfenser ses protecteurs (f 13G). • Vous ame* nez des pieds et des mains votre déposition , » ajoule-t-il. « Ita ne potallB « periisse justiiiam de toto orbe, sicut de vestro corde? » (Se BerÉ. Op., ep. XLii , xLix et clxxxu. Opusc. 11, t. 11, p. AGO. -^ Hiêt, liit^^ t. Xll suppl., p. 134 et 228. — Gall, ChiisL, t. XII , p. 46 eC pareU , Instrum. p. 33.)

* S. Bernard. 0/»., ep. clxx, p. 168 in DOt. — Oall. Christ., I, IX, p. 85.

IftI

Mi unuE

iér4>qM f^^tVsua BHiK, iH

kcjt ui» p.oè taoïd d^-pofâ par k HojToet 4e MiMMD^ érlque d'Ane itenutf <j , UD des treote qvi étaîni arec lui , riji^tr^ept années aii|uiaijBt Toir que par tes veux et penser qne pv Oo fait peu de ebose de rérèqne de d*AjTas , AlTÎse . est désigné par d'Akélard eomine un des moins babiles et da plus prérenot. On eroit qu'il était frère de Smpr, et il avait été abbé d'Anehin, nHMiastére dirîeé knetemps par Gosfin , on des constants ennemis de notre philc^bophe^ Le maître de Gosvin, Joslcn, éir^ue de SoissoDs, en sa qualité d^ancien profesKur de dialeetique , aurait bien pu se mcmtr» facile en matière d'bérésie , mais il avait été rival d'Abéhid sur la montafoie Sainte-Geneviève, et collègue de saint Bernard , dans la mission que celui-ci reçut d'Innocent 11 ^ en 1 131 , pour aller convertir T Aquitaine à »on autorité \ L'évèqoe de Cbâlons, Geoffiroi Cou de Cerf, était cet ancien abbé de Saint-Médard

* AlUric, Ex Chrmuc,, Etc. de* Bût., t. XIII. p. 701.— Cotf. Ckwitt.^

* 6a//, ChrUt., t. XII, p. 292. - Bût. lût., t. XII, p. 408 et XH,

MIppI , p, 7'

* Ctf;*l À lui , tiu «(fct , OU à Joflen que D. Brial applique le passage oè Hérisn^*ir s« inoque d'un prélat d'un renom célèbre, d'une grande autorité dans \ti atitc'Afs , qui durait , aprffs avoir bu plus que de raison , fait vue barariguo u%%(t7, vive conlre Abélard. ( Ab. Op., p. 306. — Cf. Rec. des mi., t. XIV, p. 207. — GalL Chritt,, édii. I, 1656, l. Il, p. 215. — Blsi, lin., i. XIII, p. 71, et l. XII, p. aci. — Yojez ci-dcssus,p. 24 et 98.)

* Cuil. ChtiHt., I. IX, p. '61)1, -^BUft. Hu., l. XII, p. 412. Voyez cidr'Sftu» , p. 2H,

que le concile de Soissons avait chargé de détenir et de discipliner Abélard; et lui aussi, il devait, à la recommandation de saint Bernard ^ sa promotion à l'épiscopat*. On ne voit pas d'où aurait pu venir au trop faible et trop redoutable accusé la protection, la bienveillance ou même l'impartialité.

Saint Bernard n'eut donc aucune peine à faire prévaloir sa volonté, qui paraissait conforme aux intérêts de l'Église et de l'autorité. Dans la délibération du jour qui suivit la comparution et la retraite d' Abélard, il fut décidé que Ton continuerait à juger la doctrine, à défaut du docteur, et que sans examiner si l'appel était régulier, en laissant aller la personne par respect pour le saint-siége, à qui elle appartenait désormais , on statuerait sur les dogmes. Il fut dit que ces dogmes, extraits d'ouvrages non désavoués, avaient été notoirement et à diverses reprises enseignés au public , et que l'intérêt le plus pressant était de les ruiner dans les esprits, qu'ils avaient commencé de corrompre*. Plusieurs pères, mais surtout saint Bernard, apportèrent des autorités nombreuses, et nommément celle de saint Augustin, en preuve des hérésies contenues dans les propositions accusées. Elles furent déclarées pernicieuses , manifestement condamnables, opposées à la foi, contraires à la vérité, ouvertement hérétiques ^ On

* Gall. Christ., t. IX, p. 879. — Hist, litt,, t. XH, p. 186; voyez cidessus , p. 9ô.

* « Episcopi , Vesirœ Reverentix déférentes , nihil in personam egerunt « (S. Bern. Op., ep. cxc ). Licet appellatio ista minus canonica videretui', « sedi tamen aposlolicae déférentes , in personam hominis nullam voluimus « proferre senlentiam. » (Ep. cccxxx.vii. )

* « Errorem perniciosissimum et plane damnabilem. -* «Sentenlias...^

dit qu'Abélard quitta la ville le jour où la condam* nation fut prononcée.

(( Ses adversaires , » dit Brucker S ce ne purent ni w supporter ni pénétrer les nuages dont il envelop- « pait des vérités simples; la superstition, Tigno- « rance, l'hypocrisie, l'envie, trouvèrent matière à tf persécuter cruellement un homme si digne de M temps et de destins meilleurs. Il a le droit d'être K compté parmi les martyrs de la philosophie. »

Cette condamnation embrassait quatorze des dixseptpropositionsquiluiétaientattribuées.Ellesétaient données comme extraites de ses écrits; le premier, sa Théologie ( et ce titre comprenait probablement deux ouvrages, Y Introduction et la Théologie chrétienne ) ; le second , le Connais-toi toi-même ou son traité de morale. Le troisième était le Livre des Sentencesy ouvrage qu'il a toujours désavoué; Ton ne eonnaît en effet aucun livre de lui qui porte ce titre*.

« l^siereticas evidentissime comprobatas (ep. cccxxxvi ]. Fidei adversaptia , « contraria vcritati. » (Ep. clxxxix.)

♦ JKé/. cn7.p/li/., t. m, p. 7G4.

' On trouve ces propositions diversement classées et rédigées dans divers recueils {Àb, Op,^ praefat. , pars II, ep. xx; Apolog.^ p. 330. — Thés, nov. aneed.t t. V. Theol. Christ., Observ. prœv., p. Ml 49. — S. Bernard. Dp,, ep. CLxxxvui]. Elles diflérent peu poi.r le fond de Textrait dressé par Guillaume de Saint-Thierry. Le texte , qui fut envoyé à Rome et sur lequel le pape prononça , a été retrouvé au Vatican par Jean Durand , bénédictin , et publié par Mabillon. On croit que c'est le texte qui était joint à la grande lettre de saint Bernard. ( Ep. cxc, seu Tractatus, etc. Opusc. XI. ) Je crois plutôt que c'est l'extrait annoncé à la fin de la lettre des évéques de France (ep. cccxxxvii ) j il contient quatorze articles représentés par quatorze fragments textuels dWbélard. (S. Bern. Dp,, t. II , Opusc. XI , p. 640.) Les opinions qui y sont exprimées ont été disculées souvent. (Voyez Bupin , Hist. des controverses , xii« siècle , c. vu, p. 360. — Le père Noël Alexandre . Hist. Eccl., t. VI, Dissert. VU, p. 787. — Duplessis d'Argenlré, Collée. Judicior. de nov, error.,t. I, p. 21. — Gervaî3e, Hist. dtAbeil.,i. II, U V, p. 165, -— 'Les auteurs du Thetaur. anecd,j t. V, p. 1148 , et ceux

Quoique les quatorze propositions ne se retrouvent pas toutes littéralement dans le texte des écrits qui nous sont restés, elles sont en général authentiques^ et les apologistes d'Abélard ont eu tort de les contester.

Parmi les maximes condamnées^ les principales sont les suivantes :

I. Dans la Trinité, le Père a la toute-puissance , le Fils la sagesse, et le Saint-Esprit la charité; chacune de ces propriétés désigne chacune des personnes, de sorte qu'en logique rigoureuse la propriété qui distingue une des personnes semble manquer aux deux autres. Abélard ne dit pas cela, mais il avance au moins que le Père a la puissance parfaite , le Fils quelque puissance, le Saint-Esprit nulle puissance. Le Fils est de la substance du Père, puisqu'il en est engendré; le Saint-Esprit n'est pas de la substance du Père, puisqu'il ne fait que procéder du Père et du Fils. Une personne est à Tautre comme l'espèce est au genre , comme la forme est à la matière. C'est là ce que saint Bernard appelle introduire des degrés dans la Trinité , et sur ce chef, il accuse Abélard de l'hérésie d'Arius \ C'est ce que d'autres ont appelé

deVHistoire littéraire , l. XU , p. 118 et suiv. et 138; enfin la troisièiTie partie du présent ouvrage.) Quant aux écrits dénoncés, il faut en rayer le Livre des Sentences ou Sententiœ Divinitaiis, recueil qui courait sous son nom , qu'il a formellement désavoué et qu'on lui atlribuaft encore à Vépoque où Gautier de Sainl-Viitor écrivait contre lui en même temps que contre P. Lombard, Gilbert de la Porrée, et Pierre de Poitiers. (Duboulai, Bist. Univ.fl. 11, p. 631. ) Ce nom de Livre des Sentences était assez commun alors. {Ab. Op., i4po/ogr., p. 333; Not., p. 1159. — Hw/. litt,^ t. X, p. 313, et t. XII, p. 137.)

* « Theologus noster cum Ârio gradus et scalas in Trinitale disponit. » (S. Bern. Op., ep. cccxxx. Voyez aussi les lettres cxcii , cccxxxi , cccxxxii ,

CCCXXXVI, GCCXXXVIIL. )

216 LIVRE PREMIEB.

réduire à Tunité les personnes divines^ et sur ce chef, Abélard a été accusé de Thérésie de Sabellius \

H. L'Homme-Dieu ou le Christ ne peut être appelé à ce titre une personne de la Trinité. C'est pour cette parole que saint Bernard accuse Abélard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius '•

IIK Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauvé que pour celui qui ne Test pas, tant que Tun et l'autre n'a pas de lui-même consenti à la grâce divine; d'où il suit , que par les forces du libre arbitre et de la raison , l'homme peut rechercher la grâce, s'y attacher, y consentir, ou en d'autres termes, qu'une grâce spéciale n'est pas nécessaire pour obtenir la grâce. C'est sur ce point que saint Bernard accuse Abélard, quand il parle de la grâce, de tomber dans l'hérésie de Pelage '.

IV. Jésus-Christ ne nous a sauvés que par son exemple , par les perfections dont il nous a donné le divin modèle, et par la reconnaissance et l'amour que doit nous inspirer son sacrifice.

V. Dieu ne pouvait empêcher le mal , puisqu'il l'a permis , c'est-à-dire qu'étant la perfection même, il ne pouvait par sa propre nature faire ce qu'il a fait autrement qu'il ne Ta fait.

* Guillelm. S. Theod. Disput, adv, y^b., c. ii et m. Biblioth. cist. , t. IV. — Ou. Frising. J)e GesL Frid. , 1. ï , c. xlvii. — Mabilloo , S. Bernard, Op, , vol. I, t. II , p. 640. — Bayle, Dict, crit., art. Abélard. — Fwf. /i«., t. Xll,p. 139.

* Voyez les lettres déjà citées.— Il faut bien remarquer qu'il ne s'agit ici que du Dieu fait homme], ou du Fils de Dieu en tant que Jésu- Christ. Car pour le Verbe ou Fils de Dieu , considéré comme tel , il n'y a pas dans tout .Xbélard un mol qui affaiblisse en lui un seul des caractères de la divinité.

' Voyez les mêmes lettres.

VI. Ce n'est pas dans l'œuvre que réside le péché, mais dans la volonté y ou plutôt dans l'intention ou le consentement donné sciemment au mal , de sorte que l'œuvre en elle-même ne nous rend ni meilleurs ni pires, que l'ignorance exclut le péché, et que le péché n'est ni dans l'acte , ni dans la tentation , ni dans la concupiscence, ni dans le plaisir.

On doit entrevoir la portée de ces idées. A l'exception de la seconde qui nous paraît sans importance (car on ne voit pas ce qu'il y a de mal à dire subtilement que , Jésus-Christ n'étant que le nom humain du Fils ou le nom du Verbe fait homme, ce n'est pas en tant que Jésus-Christ que le Fils est une personne de la Trinité) , toutes ces maximes ont une certaine gravité, et peuvent recevoir un sens qui compromette des dogmes fondamentaux. 11 serait oiseux de les discuter ici; nous l'avons fait ailleurs *• Nous ne contesterons point que les principales opinions incriminées ne se trouvent au moins en principe dans les écrits d'Abélard, et qu'interprétées avec une rigueur absolue , poussées à leur extrême limite, elles ne soient hérétiques , du moins par certaines de leurs conséquences. Mais nous affirmons, en pleine connaissance de cause, qu'elles n'ont en général dans ses livres ni la gravité ni le caractère qu'elles présentent comme citations isolées et dans la forme arrêtée d'une rédaction sommaire. Elles sont, chez leur auteur, tempérées par des déclarations positives, modifiées par des développements ou des restrictions , qui permettent ou de les absoudre , ou

' Voyez la troisième parlie de cet ouvrage.

SIS iumE

de 1m exeoscr, oa deksrahiire à des raexaclitiides delangage-LgsmodgTPggcenaeufsdAhélaard ne nient

mèiiie pas qu'elles poîas^tt être ramenées à nn sens eslholiqoe; et anenn n*affinae qo*il ail ronhi innover an foDd ni seiemmenl sortir de Twiilé ^. Cela snffil poor que le jugement qui le firappa soit condamné. Yainemeot le concile prétend-il aToir épargné la personne j poor ne joger que les doctrines ; c^est la personne, bien phis qne les doctrines, qu'il a ponrsnirie. Dans nn antre temps, cbez nn antre homme, il les aurait tolérées. Ce n'est pas la pensée abstraite d' Abèlard y c'est sa pensée Tirante et remuante; ce n'est pas son système, c'est son inflnenee que ses juges ont Toulu anéantir ^ Ce n'est pas la Térité

' Voyez Sfartene et Durand. ( Thts. mm. mmecé,^ L Y» pneCit.) Les pn>pofhiems ^Abélard , diseot-tb , me peuieet qt^à gnad'pcne être laiacaées à «s feos cailtoli^«e , et deTaicai être coadauBsées da ■wert «|«'il relîifait de les explM{aer. MabOlon , rédiienr et l'apologiste de saint Bernard , ne Teat pas qa'on classe ALélard parmi les béréiiq: es , maïs seolenieni parmi les errants, « ioter errantes ; • et plus loia : « Nolnroos Abclardom « baereticom ; snfficit pro Bemardi causa eum fuisse in quibusdara erran* « tem ; qaod Abaelardos non diffitetur. • (S. Bem. Op., praefat. § 5, 51, 56. et Tol. I, t. II, Admon. in oposc. XI. ) Mais ce qne Mabillon accorde suffit aussi pour que Ton condamne la TÎolence de saint Bernard. Tous ces bénédictins paraissent au fund réduire les torts d'Abélard à de mauvaises expressions. L'auteur de son article dans VHisioire littéraire , si malYeillant pour Itif , ne lui impute pas comme hérésies intentionnelles les erreurs qu'on peut tirer de ses expressions (t. XII, p. 139 }; et M. Tabbé Ratisboone , plus équitable encore , lui reconnaît « un respect sincère pour TÉglisc et une foi vive et docile. » {Hist. de saint Bem., t. II , c. xxtiu, p. 24.) Les questions d'iiérésie me paraissent discutées avec soin et modération parle père Alexandre Nocl qui conclut ainsi : t Non est censcndus haereticus: nusquani erronés « 8U08 pertinaciter propugnavit. » (Natal. Alex. Hist. Eccl., t. VI, Dissert. VII , p. 787-803. ) Toutes ces opinions , et je n'ai cité que des autorités qui ne prennent point parti pour Abélard , contiennent ainsi une censure indirecte de la décision du concile.

* « Quia honio ille multitudinem trahit post se et populum qui sibi credat

VIE D'ABËLARO. 219

mais la situation accidentelle de TÉglifie qu'ils ont défendue. La puissance d'un *génie inquiétant et réfractaire, dans le passé d'humiliantes victoires , .dans lavenir une tendance dangereuse, dans le présent une émotion générale des esprits impatients du joug , tels sont les graves motifs qui s'unirent aux inévitables passions humaines , pour déterminer la politique religieuse de saint Bernard et du concile qui lui servit d'instrument.

La politique religieuse, en effet, n'agit pas seule. Il faut y dans ce jugement , faire une grande part à la vieille haine qui avait poursuivi Abélard dès le début de sa carrière et que ses premiers ennemis, en disparaissant de la scène, avaient transmise à leurs successeurs. La jalousie qui s'acharna contre lui est historiquement établie. La modération même des peines prononcées prouve bien qu'on ne pensait pas de lui tout le mal qu'on en disait; car dès cette épo* que , le sacrilège et le blasphème encouraient de plus rudes châtiments. On ne voulait évidemment que deux choses, son impuissance et son humiliation. Il faut remarquer, au reste, que le temps n'était pas venu encore où l'on vit TÉglise déployer Systems^tiquement la dernière rigueur contre l'erreur purement spéculative, et commander ou permettre les crimes qui ont plus tard souillé sa cause. Le xii"" siècle était un temps de liberté de penser relative , quand on le compare aux temps qui l'ont suivi.

Cependant, ni saint Bernard ni les pères du concile n'étaient tranquilles sur les suites de leur déci-

«I habet, necesso est ut huic contagio céleri remedio occurratis.» (Lett. des évéq, au pape^ S. Bern., ep. clxxxi. )

33t UTBE PtEMIEE.

sioD. Qoe derait en penser Rome? cette question la inquiétait. D'abord il ne parait pas qae plusieurs des pères jouissent de ce côté-là d'une grande dreor, car, des deux archerèqoes de Sens et de Reims , Fm avait encoam déjà une fois la disgrâce da sadnt-sége; Tautre était destiné à se voir pins tard privé dn pot lium, parjngement du pape Eugène IIP. Pois, IncB qu'on eût admis que Tappel à la cour de Rome coih vrait la personne d'Abélard, on n'était pas sûr d^ètre approuvé par le souverain pontife pour avoir passé outre au jugement des doctrines. L'abus de ces sortes d'appeby fortement dénoncé par le clergé gallican, était constamment accueilli ou encouragé par le saintHsiége. Grégoire Vil avait attiré à lui presque toute la juridiction ecclésiastique , et le célèbre archevêque deTours, Hildebert, comme plus tard saint Bernard lui-même dans son traité de la Considé^ ration^ avait en vain réclamé contre cette compétence directe et illimitée qui transformait la cour de Rome en tribunal unique de la chrétienté *. 11 est vrai qu'on alléguait contre l'appel interjeté par Abélard que lui-même avait choisi ses juges, et qu'un concile provincial demeure en tout état de cause juge de la doctrine d'un théologien de son ressort. Mais ces raisons pouvaient n'être pas goûtées à Rome, et les évêques ne doutaient pas qu' Abélard et ses amis n'y missent tout en œuvre pour faire condamner le clergé

» GaU. Chriit., t. IX, p. 86, et t. XII , p. 46.

• Cf. Gcrvaiie, Vie dtAb., t. Il , 1. V, p. 229. — Bec. des Hist. des Gaules , i. XIV ; pr»fat. , p. xiv. — S. Bern. De Considérai, 1. 1, c. m. — Neander, 5, Bern. et son siècle , 1. II. ^ Bergier, Dict. de Théol., art. Papauté; Not. xvi.

de France au tribunal de saint Pierre. La modération a toujours été le caractère et de la politique et de la religion de Rome^ sauf dans quelques circonstances extrêmes où l'autorité apostolique s'est vue directement en péril. Sa conduite est connue; ardente, quand les églises nationales sont tièdes, elle se montre sage et clémente quand celles-ci paraissent passionnées ; elle s'étudie à garder les formes d'une paternelle protection. On a déjà vu qu'au sein du sacré collège Abélard comptait des appuis et même des disciples. A leur tète était le cardinal Gui de CastelloS distingué par l'élévation de son esprit^ sa douceur y sa justice^ et dont le crédit était grand; car c'est lui qui, quatre ans après, fut pape sous le nom de Célestin II , trop tard pour le repos d' Abélard, trop peu de temps peut-être pour l'Église et pour l'humanité.

Mais saint Bernard avait encore plus d amis auprès du saint-siége. Sa réputation de sainteté, sa haute position et son influence active dans le clergé, ses grands et récents services dans l'affaire du schisme, lui assuraient en Italie une autorité qu'il s'occupa d'augmenter. D'abord deux lettres synodiques furent adressées au saint-père, Tune par l'archevêque de

* Guido de Castello dans les lettres de saint Bernard ; Gu]^ de Castellis , du Chatel , de Castel ou de Château , dans les historiens français ; son nom vient delà ville de Città di Castello dans la légation dePérouse. Nommé par Honorius II, cardinal-diacre au titre de Sainte-Marie, in via lata, et par Innocent II , cardinal-prétre au litre de Saint-Marc , il s'éleva au souverain pontificat en il 43 et mourut au bout de six mois. Les manuscrits des lettres de saint Bernard portent qu'il était disciple d' Abélard , et Duboulai le désigne ainsi : « Magistcr Guido de Castellis P. Abaelardi quondam discipulus , « ejusque defcnsor acerrimus. (S. Bern. Op., ep. cxcii, p. 185 in not. — Hi9t, lfmt'.,t. II, p. 212.)

rhcut te

^iédtiek à0: 0:hskriiès de dii^TétkpB^ a ie& Ai^sd^ti/ ht àt §eê dûcî{^e>, fniriat par «m écfi k %}tu^ a i« réunir ti Ben^ard à y ponitre. Pus, a Urr/;eè fort inceÎDctî, le» pércs dâ eoocîk cx|>«1 ^4; qui h' y thi yamé ; eommeoi le wtifmnr mkèt a produit daAÂ l'aâèei&bLée le Urre de Ihêok^e do ■aille Pi^rr^ , et la& articles dudit livre , notés eomiae ab- ^tàtàttk et pi^îciement hérétique», pour que rîneolpé filât le» a^ oir échtà , ou ^ s'il les avouait , les justifiai ou k* amendât; coiumeat le maître Pierre Abélard parut alofji «e défier, chercher un moyen d'évasion, et refijwi de répondre; si bien qu'enfin et quoique libre audience lui fût accordée, et qu'il fut en lieu «6r et devant d'équitables juges, il en appela au wint-père en ga présence, et sortit de rassemblée avec le» wen». Encore que cet appel, ajoule-t-on, parût peu canonique, par déférence pour le siège

* », Bero, Op,,ep, cccxhyh, ad Inooeent. pontif. in pertooa tfiêcifp, , 5ot. d.

apostolique, on n a point voulu prononcer de sentence contre l'homme lui-même. Mais , pour mettre un terme à la propagation de Terreur , on a statué sur les doctrines , lues et relues souvent en des cours publics; elles étaient notoires; elles étaient manifes* tement fausses et hérétiques ; on les a donc condam-* nées en elles-mêmes^ et cela un jour avant Tappel fait au saint-siége. Cette dernière circonstance n'est affir* mée que dans cet endroit et elle n'est guère conciliable avec les autres relations, même avec celle de saint Bernard , même avec celle que contient cette lettre*. Pour qu'elle soit exacte, en effet, il faut ou qu'Abélard ait quitté la séance sans mot dire, ce que nul ne prétend, ou qu'on eût par provision statué à huis-clos sur ses doctrines, avant de l'entendre en personne, ou qu'enfin l'appel au pape n'ait paru consommé qu'après avoir été régularisé par une déclaration écrite , admise comme valable par le concile ^ Quoi qu'il en soit, Tarchevêque de Sens et son clergé transmettent au pape, en finissant, les articles condamnés, et « le supplient unanimement de confirmer leur senc< tence, de frapper d'un juste châtiment ceux qui « s'obstineraient par esprit de contention à les défen^ udre'; et quant au susdit Pierre, de lui imposer i< silence en lui interdisant d'enseigner et d'écrire , « et en supprimant ses livres. »

* « IVidie ante factam ad vos appellationem damnavimus. » Cette circonstance est en effet peu conciliable avec ces mots de la portion antérieure

du récit : « Respondere noluii ad veslram tanien, sanciissisme pater,

« appellaDsprxseniiam, cum suis a conventu discessit. » {[d. ibid. Voyez aussi les lettres clxxxix et cxci.)

» Le père Longueval , Hist. de l'Égl. galL.t. IX , 1. XXV, p. 29.

* « Sententias eas perpétua damnatione notari et omnes qui perficacit6r « et contentiose illas defeoderent justa pccna mulctari. » (Ep, cccxxxvn»)

e t«r» ^ '>ii«i« L& OMÛ»sr «se rf^fS-^p . sas

Cs GoEslL §>s: >Tê. ruîiix: joi$ bariî ^ il sentait tfleii q^ .1 I. T itl:: point de Dst>1 : Gfifiitk« €*cssl

AnuûQjd de Br«&». Pois rî«iit le x«eit des irtaxâ^ef qo^ i oa sait, et «afin mie a^vntâoK flKnt^ jkdnséée an «oeeessenr de Pierre : q«H voie s'il ei^ p^iîéible qoeleimeiiii de la foi de Piemr troore im refa2^ auprès da &iése de Piem ; qu'il se son- Tienne de ce qa'il doit à ITelise; qu'il ècnsse la forear des s^faismatiqaes; qo'ii ne fasse pas moiiis qne les graodè éveques , ses prédéeesseoi^ , et saisisse , pendant qa'ils sont encore [>etits, les renards qui dévorent la Tio^ne du Seigneur.

Un moine de MoDtier-Ramey , admis plus tard a Clainraux , Nicolas, secrétaire de Tabbé, son messai^er de prédilection pour les négociations délicates, et qui arait alors toute sa confiance, quoiqu'il l'ait trahie plus tard ^ fut chargé de porter ces lettres au

' « Tardet Tiir^re et an mon expédiât oescio. » ^ Ep. clxxxix. .

' Mootîer-Baniej était aoe abbaje a quatre lieues de Troves. Nico!as était on ïttiauae fO*truit , lettré , liabile, fort emploTé dans les ailaires de Rome , ita^% bvpo€nt« , et que saint Beroard accusa plus tard de ' x»l et de faax. On

pape , et d'y ajouter de vive voix les commentaires convenables.

Ces lettres n'étaient pas les seules; il en est d'autres où le saint s'exprime d'un ton différent^ suivant la différence des correspondants. Ainsi il s'adresse avec autorité au cardinal Grégoire Tarquin, comme s'il n'avait pour le faire agir qu'à lui donner le signal, et qu'il le pûttraiter comme un religieux de son ordre, toujours prêt à lui obéir. « Suivant votre coutume, » lui dit-il, « quand j'entre dans la cour (la cour de « Rome), vous devez vous lever pour moi. Levez- « vous donc pour ma cause ou plutôt pour la cause du « Christ ^ » Quand il écrit au cardinal Haimeric, qui était des Gaules, son ami , et de plus chancelier de l'Église romaine *, il lui parle gravement, presque politiquement, et lui fait sentir en peu de mots ce qu'on doit en pareille occurrence attendre du saintsiége. Il est moins à l'aise avec le cardinal Gui de Castello : il l'appelle son vénérable seigneur et son père chéri, et d'un ton mêlé de flatterie et de fermeté il lui témoigne l'espérance de ne pas le voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce serait injure que de le soupçonner d'une telle amitié , elle serait terrestre, charnelle et diabolique; et il ajoute : « Ce n'est pas moi qui accuse Abélard auprès du saintce père; c'est son livre qui l'accuse.... Un homme qui (( ne voit rien en énigme, rien dans le miroir,

a de lui des lettres assez intéressantes.» (S. Bern. Op., ep. clxxxix et prœfat., in t. III, vol. 1, p. 711. — ^w/. lin,, t. Xlll,p. 553.)

' Ep. cccxxxiii, ad G. cardina/em.

* Haimeric , Bourguignon , de la ville de Châlillon , et qu'on dit de la famille deCaslries, cardinal-diacre du titre de Sainte-Marie-Nouvelle. ( S. Bern., ep. xv et cccxxxviii.)

« mais qui regarde tout face à face ^ !.••. restimerais « moins votre équité , si je vous priais longtemps, « dans la cause du Christ , de ne mettre personne «Avant le Christ. Sachez-le seulement , parce qti*il (c vous est utile de le savoir, vous à qui Dieu a donné a la puissance : il importe à TÉgiise, il importée ett Cl homme lui-même, qu'il lui soit imposé silence, i»

Mais quand il parle au cardinal-prêtre Ives, son ami, qui ayant été chanoine régulier de Saint* Victor de Paris pouvait comprendre et partager ses sentiments , il épanche toutes ses colères contre Abélard; là encore, c'est un moine sans règle, un supérieur sans soin, qui ne sail ni imposer Tordre ni s'y soumettre, un homme différent de lui-même, Hérode au dedans , Jean-Baptiste au dehors , qui veut souiller la chasteté de TÉglise, fabricateur de mensonges, fauteur de dogmes pervers, plus hérétique enfin par son opiniâtreté que par ses erreurs*.

Mais en multipliant ces lettres habilement calculées pour intéresser à sa cause tout ce que Rome avait de plus considérable, saint Bernard ne voulait point se montrer étranger à la question de doctrine. Indépendamment de la relation qu'il écrit pour le pape , il lui adresse une épître, ou plutôt un traité où il examine et discute quelques-unes des opinions d' Abélard '. Cette composition a été justement placée parmi les meilleures de son auteur. Quoiqu'il n'y

* t Nihil videt per spéculum et in senigmate , sed facic ad faciem oronU « inlueiur. » (Ep. cxcii, ad mngislruni Guidonein de Castcllo.)

• Ep. cxciii, ad magislrum Ivonem cardinalem.

■ S. Bern. Op., cp. cxc, seu Iracialus contra quxdam capitula errorum Abœlordi. vol. I, t II, op. XI, p. 63^. — Àb, Op., p. 276. Voyea daoilà iu'te de cet ouvrage le c. iv de la troisième partie.

considère pas dans leur ensemble , ni d'un point de vue fort élevé, les doctrines de son adversaire, il prend sur lui à divers moments une supériorité véritable; et dégagée des violences d'un langage injurieux qui altère et déshonore la vérité même , sa pensée est souvent juste et quelquefois profonde. Dans la discussion sur la Trinité, on peut Taccusef de n'avoir pas équitablement pris l'opinion qu'il réfute. S'il ne la défigure pas, du moins il l'eiagère; et en isolant les expressions, il les rend exclusiv^ft et plus suspectes qu'elles ne doivent l'être pour uti esprit de bonne foi. Mais dans l'examen de la nou-^ velle théorie de la Rédemption il paraît avoir raison contre son rival; et l'esprit moderne qui petit préférer l'idée d'Abélard ne saurait faire qu'elle fût l'idée traditionnelle et partant orthodoxe de l'Église catholique. La Trinité et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont le saint s'occupe avec étendue. Il glisse sur le reste, et se borne à caractériser d'une manière générale l'esprit du ratio* nalisme qui respire dans toute la théologie d'Abélardé Là encore, il montre une vraie sagacité , et il attaque l'intervention de la raison dans les choses de la foi avec une force et une clairvoyance qui feraient envie à plusieurs des apologistes de notre siècle, avec une rhétorique passionnée qui rappelle l'auteur de V Essai sur [^indifférence en matière de religion^ c'est la même éloquence, plus animée peut-être, quoique moins naturelle encore; c'est la même vigueur sophistique ; c'est, avec les idées que M. de la Metinais n'a plus , le talent qu il a toujours. Jamais plus active et plus soigneuse Itofeileté n'a

228 LITRE PREBUER.

été déployée pour perdre un homme , coupable senlement de dissidence et convaincu d'être un confaradicteur. Â voir tant d'efforts empreints de tant de haine 9 de ressentiment et d*orgueii, on se dit qu'il est heureux pour saint Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour un intérêt quelconque de ce monde , même pour celui d'une politique équitable et légitime , serait accusé de méchanceté dans la tyrannie; la sainteté seule atténue, si elle ne les justifie , ces excès de l'âme. On a grand tort d'attaquer les austérités que le christianisme prescrit. Ces austérités héroïques sont seules capables de racheter devant Dieu les vives passions que y ne pouvant les supprimer^ le christianisme détourne à son profit, et qu'il dévoue à sa cause. Saint Bernard consacrait à Dieu ses passions , comme autrefois les templiers leur épée.

L'intérieur du parti qui poursuivait Abélard nous est mieux connu que le parti d'Âbélard lui-même, et que sa propre conduite, dans ces difficiles circonstances. Peut-être le Vatican, qui nous a rendu le texte des propositions déférées parle concile de Sens, contient-il encore, dans ses mystérieuses archives, les lettres d'Abélard suppliant , et les plaintes de ceux qui, croyant la vérité persécutée dans sa personne, invoquaient la protection du chef de la chrétienté; mais tout cela nous est inconnu. Nous ne possédons que les actes publics, deux confessions de foi et une apologie qu'un de ses amis écrivit avec plus de chaleur que de prudence. Encore ne sait-on pas bien la date de ces écrits, et les auteurs ne sont pas d'accord. Racontons les faits dans l'ordre le plus simple.

La décision de Rome demeura un temps incertaine. Mais les lettres de saint Bernard au pape furent répandues dans le public^ et Ton ne tarda pas à les faire suivre du bruit de la condamnation; on Tannonçait avant de l'avoir obtenue. Abélard, imparfaitement instruit de son sort, dut redoubler de soins pour l'éviter et l'adoucir. 11 comptait sur deux appuis , Topinion de la France et la faveur de Rome.

La première était moins unie qu'il ne pensait. L'énergie avec laquelle on l'avait attaqué au nom de l'Église intimidait ceux qui n'étaient qu'impartiaux, neutralisait dans le clergé une partie de ses amis, et donnait à la querelle une gravité qui ne permettait plus de le suivre ouvertement qu'aux convictions fortes ou passionnées. Toutefois, pendant qu'il faisait sans doute jouer à Rome tous les ressorts qui le pouvaient sauver, il ne négligea pas de s'adresser au public , et de se concilier les deux sortes d'esprits qui l'avaient si souvent servi; d'une part, les esprits curieux et hardis, qui se plaisent à l'examen et goûtent la controverse, en un mot les esprits faits pour l'opposition ; de l'autre, les esprits élevés et bienveillants, qui s'intéressent aisément au talent et à la sincérité persécutés, et qui placent volontiers le bon droit du côté de Tintelligence et de la faiblesse. Aux uns il adressa les réponses de la dialectique, aux autres les gémissements de la foi. 11 s'étudia comme toujours à faire en lui redouter le controversiste et plaindre le chrétien.

Mais il y avait un juge qu'il devait avant tout rassurer et satisfaire , c'était Héloïse : non qu'il pût craindre un moment d'être désavoué par l'esprit le

130 untE nunon.

plos libre y «handoiiné par le eœnr le plus fidèle. Eh! dans quelles extrémités Hélo»e ne raarait-ella pas suiri ? mais il araît besoin de Tanner ponr la eaose, et de ranger pabliqoeinent de son parti Tabbesse et ses religieuses: ear elle exerçait dans TÉglise ttle inonde une grande autorité morale. D^ailleors, an milieo de ces restes de passions philosophiques et de calculs ambitieux qui ragitaient encore, le cceur d'Abélard renfermait un fond de Té:*itable tristesse; un sentiment amer d'injustice et de malheur qui demandait à se répandre , et qui s*épanchait toujours Ters celle qui comprenait toute sa pensée et sentait toute son âme. Cest pour elle qu'il écrÎTit cette con* Cession de foi si noble et si touchante :

« Héloïse, ma sœur, toi jadis si chère dans le siè* H cle, aujourd'hui plus chère encore en Jésus-Christ, H la logique m'a rendu odieux au monde. Ils disent en Cl effet, ces pervers qui pervertissent tout et dont u la sagesse est perdition , que je suis éminent dans a la logique, mais que j'ai failli grandement dans la w science de Paul. En louant en moi la trempe de « l'esprit , ils m'enlèvent la pureté de la foi. C'est, il M me semble , la prévention plutôt que la sagesse qui w me juge ainsi; je ne veux pas à ce prix être phi- «losjphe, s'il me faut révolter contre Paul; je ne (rveux pas être Aristote, si je suis séparé du Christ; « car il n'est pas sous le ciel d'autre nom que le sien w en qui je doive trouver mon salut. J'adore le Christ (( qui règne à la droite du Père; des bras de la foi, » je l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire « dans sa chair virginale, prise du Parade t\ Et pour

* t Amplector eum ulnis fidei in carne virginali de Paracleto sumpta

VIE D'ABÉLARD. 2Si

« que toute inquiète sollicitude , tout ombrage soit «banni du cœur qui bat dans votre sein , tenez de «moi ceci. J'ai fondé ma conscience sur la pierre « où le Christ a édifié son Église. Ce qui est gravé « Bur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots: a Je crois dans le Père et le Fils et le Saint-Esprit, «Dieu un par nature et vrai Dieu, qui contient la «Trinité dans les personnes, de façon à conserver « toujours Tunité dans la substance. Je crois que le « Fils est en tout coégal au Père; savoir, en éternité, « en puissance, en volonté, en opération. Je n'écoute « point Arius qui, poussé par un génie pervers, ou « même séduit par un esprit démoniaque, introduit « des degrés dans la Trinité, enseignant que le Père « est plus grand , le Fils moins grand , oubliant ainsi « le précepte de la loi : Tu ne monteras point par des a degrés à mon autel (Exod. xx, 26); car il monte «par des degrés à Tautel de Dieu, celui qui intro- « duit dans la Trinité une priorité et une postériorité «(une supériorité et une infériorité). J'atteste que « le Saint-Esprit est consubstantiel et coégal en tout « au Père et au Fils, quand dans mes livres je le dé- « signe si souvent du nom de la Divine bonté. Je « condamne Sabellius qui, attribuant au Père et au «Fils la même personne, avança que le Père avait « souffert la passion, d*où est venu le nom des pa- « tripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu « le Fils de l'homme , et qu'une seule personne sub- « siste par et dans les deux natures. C'est lui qui

« gloriosa divinitus operantem. » Manière un peu recherchée , mais exacte, d'exprimer que le Fils de l'homme a été conçu dans le sein d'une vierge par Fopération du Saint-Esprit.

i< après avoir souffert toutes les conditions attachées «k son humanité et la mort même, est ressuscitéi (c est monté au ciel , et viendra juger les vivants et i( les morts. J'affirme que tous les péchés sont remis i( par le baptême; que nous avons besoin de la grâce » pour commencer et accomplir le bien , et que ceux i( qui ont failli sont régénérés parla pénitence. Quant (( à la résurrection de la chair, pourquoi en pariec< rais-je , puisque vainement je me glorifierais d'être « chrétien, si je ne croyais que je dois ressusciter « un jour?

« Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. (( C'est d'elle que je tire la fermeté de mon espèce rance. Fort de cet appui salutaire , je ne crains pis (( les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Cha- « rybde, je n'ai pas peur des chants mortels des sirè- (f nés. Si la tempête vient, elle ne me renverse wpas; si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; « car je suis fondé sur la pierre inébranlable ^ »

Cette déclaration est chrétienne. Elle contient l'expression d'une foi correcte sur les principaux articles touchant lesquels on accusait Abélard d'hérésie. Cependant elle ne rétracte pour le fond aucune des opinions qu'il a soutenues dans ses livres, au sens du moins où il les a soutenues. 11 n'est ni le premier ni le seul qui, pour rester dans l'unité, ait profité d'une communauté de langage entre ses adversaires et lui , sans tenir compte des idées diverses que des esprits différents attachent aux mêmes mots. Peut-être si l'on obligeait tous les chrétiens à don-

* Ab, 0/>., pars 11, p. 308.

ner individuellement le sens précis et sincère qu'ils attribuent chacun aux expressions consacrées du dogme, verrait-on dans Tunité perpétuelle du catholicisme surgir les dissidences et les variations, et l'hérésie des cœurs trahir l'orthodoxie des paroles.

Ainsi Abélard parlait à Héloïse. Ainsi il essayait d'offrir aux catholiques, sans engagement ni passion, les moyens de s'intéresser à lui et de le prendre sous leur garde. En même temps-, il composait une apologie plus développée , où il se défendait en discutant et réfutait ses adversaires. Cet ouvrage est inconnu. Mais Othon de Frisingen nous en a conservé le commencement, où l'on voit que les questions de dialectique avaient été mêlées par les adversaires d!Abélard aux questions de théologie, et ceux-ci ont accusé cet ouvrage d'une vivacité et d'une violence qui auraient à la fois aggravé les torts de l'auteur et empiré sa situation*. Nous doutons qu'il ait écrit avec l'emportement qu'on lui reproche. En général.

* Othon paraU croire que l'apologie d'Abélard fut faite à Gluni après la décision du pape. Si c'est la confession de fui qui se trouve dans les OEuvres, elle n'était pas de nature à provoquer de vives répliques, et elle ne commence point par les mots qu'Othon nous a conservés , et qui indiquent que les imputations d'hérésie auraient été rattachées à quelque point de philosophie traité d'après Boèce. Elle n'est pas l'apologie dont un adversaire d'Abélard dit: a Per apologiam suam theologiam impejorat. » Celle-ci est donc perdue. L'existence en est attestée par Othon et par les citations eurieuses que donne le censeur inconnu dans une réfutation attribuée faussement à Guillaume de Saint-Thierry. 11 faut que les éditeurs de celle-ci l'aient lue avec peu d'attention pour n'avoir pas aperçu qu'elle était dirigée contre une apologie tout autrement polémique que la déclaration publiée par d'Amboise et annexée par Tissier àla dissertation de Guillaume de Saint- Thierry, et à celle de l'abbé anonyme qu'on croit être Geoffroi d'Auxerre. ( Oit, Fris. De Gest. Frid., 1. I , c. xu\.— Disput anon. abb, adv. P. AbœL, Biblioth, cisterc, t. IV , p. 239, 240, 242, 246.)

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4^f*r:*e, véruble inv^cV:Te eB3ntre saint Benanl*. L^jfnrz'j^, e.^t rempli d^T^rre et d'aodaee. An milica d^» \f,u'ji]r'iT^ , d^è paérilitf», des plaisanteries gros- Ater'rîi r|rje tolérait le ^oCt da temps, de ces eilations irinombrïh!fr.«, ornement oblisé d'onooTTase destiné aux ^ef«4 inhiniiisf on y trooTc ao¥raî talent satirique^ nn eï^prit libre et pénétrant, quelquefois nos ar;?ijmentation vive et des traits d^ éloquence. Ccst une Provinciale du m* siècle. On ne saurait dire si Abélard v avait mis la main.

Noua n^avons rien emprunté à cet ourrage en m* contant le concile de Sens. Nous ne Tondrions pas jijjrer les jésuites sur la foi de Pascal; mais il y a danî^ Pascal du vrai sur les jésuites, et tout ne peut- ^tre faux dans ce que raconte Bérenger: car s'il parle comme un ennemi de saint Bernard, il ne s' exprime pas comme un ennemi de la foi.

Citons, si ce n'est comme historique, au moins comme échantillon de style, quelque chose delà peinture intérieure du concile. Après s'être assez agréablement moqué de la prétention constante de Bernard à nVître qu'un ignorant qui ne sait pas écrire faute d'études, quoiqu'il écrivît avec beaucoup d'art et

' Ah» Op., pars U , c|». xvii , Barengarii scholastici Apologeticus , p. 30 î.

de recherche, et qu'il se fût adonné aux lettres profanes au point d'avoir composé dans sa jeunesse des chansons badines dont on lui peut offrir quelques citations, l'apologiste lui rappelle avec un respect ironique sa sainteté et ses miracles, puis lui déclare brusquement qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa conduite dans la dernière affaire.

« Gr, voilà les évêques convoqués de toutes parts « au concile de Sens. C'est là que tu as déclaré Abéw lard hérétique, que tu Tas arraché comme en lam- « beaux du sein maternel de l'ÉglisCt 11 marchait « dans la voie du Christ; sortant de Tombre comme (( un sicaire aposté , tu Tas dépouillé de la tunique a sans couture. D'abord tu haranguais le peuple, «afin qu'il priât Dieu pour lui; et intérieurement wtu te disposais à le proscrire du monde chrétien. « Que pouvait faire la foule ? Comment prier, quand « elle méconnaissait celui pour qui il fallait prier ? Toi, « l'homme de Dieu, qui avais fait des miracles, qui « étais assis avec Marie aux pieds de Jésus , qui con- « servais toutes ses paroles dans ton cœur, tu aurais w dû brûler au ciel le plus pur encens de la prière w pour obtenir la résipiscence de Pierre, ton accusé, w pour obtenir qu'il se lavât de tout soupçon.... Est- « ce que par hasard tu aurais mieux aimé qu'il de- « meurât tel que la censure trouvât où le prendre ?

« Enfin, après le dîner, le livre de Pierre est ap- (( porté , et Ton ordonne à quelqu'un de faire à haute « voix lecture de ses écrits. Mais le lecteur, animé « par la haine , arrosé par le fruit de la vigne , non « pas de cette vigne dont il est dit, je suis la vigne

a véritable (Jean, xv, 1), mais de celle dont le jus « coucha le patriarche tout du sur le sol , se met i c< crier plus fort qu'on ne lui demandait. Après (c quelques mots, vous eussiez vu les graves pontifes «vse moquer de lui, battre des pieds, rire, jouer, c< comme gens qui accomplissent leurs vœux, non i( au Christ , mais à Bacchus ; en même temps on (( salue les coupes, on célèbre les pots, on loue les (c vins; les saints gosiers s'arrosent*. •• et c'est alors « que , comme dit le satirique :

iDter pocula quxrunl PoDlifices 8aluri quid dia poemala narrent ' .

ce Puis , quand arrive jusqu'à eux le son de quelque « passage subtil et divin, auquel les oreilles pontice ficales ne sont pas habituées, l'auditoire se dégrise « dans son cœur ; ce ne sont plus que grincements « de dents contre Pierre, et ces juges aux yeux de « taupe pour voir clair en philosophie , s'écrient : — « Quoi! nous hisserions vivre un pareil monstre ! — (( et, remuant la tête comme des juifs : — Ah ! disent- (( ils , voilà celui qui renverse le temple de Dieu. — (((Math. XXVI, 40.) Ainsi des aveugles jugent les ((paroles de lumière; ainsi des hommes ivres cou- «damnent un homme sobre. Ainsi de vrais pots (( pleins de vin prononcent contre l'organe de la ((Trinité.... Ils avaient rempli, ces premiers phi- (dosophes du monde, le tonneau de leur gosier, (( et la chaleur du breuvage leur était montée au cer- (( veau^ de sorte que tous les yeux se fermaient noyés

* Pers. »at. l, v. 27-28. L'auteur laiin dit fiomu/ido? et nonpontifices.

« dans un sommeil léthargique. Cependant le lecteur (( crie, l'auditeur dort. L'un s'appuie sur son coude (cpour mieux sommeiller; l'autre, sur un coussin «bien mou, cherche à fermer ses paupières; un « troisième penche sa tête sur ses genoux. Aussi, « quand le lecteur trouvait quelque épine dan» te (( champ, il criait aux sourdes oreilles des pères: « Vous condamnez ? Alors , quelques-uns à peine « éveillés à la dernière syllabe, d'une voix somno- (( lente, la tête pendante, disaient : Nous condantr- «nons. — AmnonSy disaient d'autres qui , éveillés à « leur tour par le bruit que les premiers faisaient en ((jugeant, décapitaient le mot*.... Ainsi les soldats ((endormis rendent témoignage que, pendant leur (( sommeil , les apôtres sont venus et ont emporté le ((Corps. (Math, xxviii, 13.) Ainsi, celui qui avait (( veillé le jour et la nuit dans la loi du Seigneur est (( condamné par des prêtres de Bacchus. C'est le ma- (( lade qui traite le médecin ; c'est le naufragé qui (( accuse celui qui est sur le rivage ; le criminel « qu'on va pendre accuse l'innocent. Que faire, 6 <( mon âme? A qui recourir? As -tu oublié les pré- « ceptes des rhéteurs, et maîtrisée par la douleur, (( gagnée par les larmes, perds-tu le' fil de ton dis- (( cours? Crois-tu que le Fils de l'homme, quand il (( viendra, trouvera la foi sur la terre ? Les renards ((ont leurs terriers, les oiseaux du ciel ont leurs «nids; mais Pierre n'a pas où reposer sa tête....

' Il y a ici un jeu de mots impossible à traduire. Damnatis , dit le promoteur. Damnamus , disent les pères. Namits , répondent les plus endormis. Namus, nous nageons, ce mot fait allusion à l'ivresse, et Bérenger ajoute; « Votre natation est une tempête , une submersion. » (P. 306.)

338 LIVRE PREHIEiL

(( En voyant agir de la sorte^ en écoutant les arrêts u de pareils juges, on se console avec ces mots de a rÉyangile : Les pontifes et les pharisiens se Mil u réunis y et ils ont dit : Que faisons-naus ? Cet homme « dit des choses merveilleuses. Si nous le laissons aller, u tout le monde croira en lui. (Jean, xi, 47*)

(c Mais un des pères, nommé Tabbé Bernard, étant «comme le pontife de ce concile, prophétisa en « disant : // nous convient qu*un seul homme Suit « exterminé par le peuple et que toute la nation ne u périsse pas \ C'est de ce moment qu'ils ont résolu fc de le condamner, répétant ces paroles de Salomoo : « Tendons des embûches au juste (Prov. i, 11), enle- (( vons-lui la grâce des lèvres et trouvons le mot qai « perdra le juste. — Vous Tavez fait en faisant ce qut (( vous avez fait, vous avez dardé contre Abélard les (( langues de la vipère. Renversés par Tivresse, votls (f l'avez renversé, et vous avez absorbé le vin, âomtne (( celui qui dévore le pauvre en secret (Habac. m, 14). u Et pendant ce temps, Pierre priait : Seigneur ^ « disait-il , délivrez mon âme des lèvres iniques et de « la langue perfide. ( Ps. cxix, 2.)

a Au milieu de tant de pièges, Abélard se réfugie « dans l'asile du jugement de Rome. — Je suis , ditce il, un enfant de TÉglise romaine. Je veux que ma «cause soit jugée comme celle de l'impie; j'en ap^ a pelle à César. — Mais Bernard, l'abbé, sur le bras « duquel se reposait la multitude des pères, ne dit « pas comme le gouverneur qui tenait saint Panl

* iean , xi , 50. Bérenger dit : Exterminetur a populo , ce qui Teot dire ioU exterminé par le peuple ou proscrit du iein du peuple. Il j a dam tt Vulgate ; MorUtiur pro populo, ce qui est conforme aa texte grec.

VIE D*ABÉLÂRa 239

« dans les fers : Tu en as appelé à César ^ tu iras à Ce-- « sa^^; mais tu en as appelé à César, tiê nuiras pas à u César. 11 informe en effet le siège apostolique de « tout ce qu'ils ont fait, et aussitôt un jugement de « condamnation de la cour de Rome court dans toute « rÉglise gallicane. Ainsi est condamnée cette bou^ « che^ temple de la raison, trompette de la foi, asile (c de la Trinité. 11 est condamné, ô douleur, absent, « non entendu, non convaincu. Que dirai-je, que ne c< dii*ai-je pas, Bernard?,...

c( Malgré tout ce que la fureur intestine des baines w conjurées, tout ce qu'un orage de passions impla- « cables et insensées pouvait lancer contre Pierre, « tout ce que pouvait comploter l'envie et l'iniquité, « la froide clairvoyance de la censure apostolique ne « devrait jamais se laisser endormir. Mais il dévie « facilement de la justice, celui qui dans une cause « craint Thomme plus que Dieu. Elle est vraie, cette w parole d'une bouche prophétique : Toute tête est « languissante.... De la plante des pieds jusques au col, « rien nest sain en lui *.

« Il voulait , disent les fauteurs de l'abbé , corri- « ger Pierre. Homme de bien, si tu projetais de rap- (( peler Pierre à la pureté d'une foi intacte, pouiv « quoi, en présence du peuple, lui imprimais-tu le « caractère du blasphème éternel ? Et si tu cherchais w à enlever à Pierre l'amour du peuple, comment t'ap- « prêtais-tu à le corriger ? De l'ensemble de tes

* « Caesarem appel lo.—Caesa rem appellasli ; ad Caesarem ibis.» (Acl. xxv, n et 12.)

* Isaï. , I, 6 et 6. — Le texte dit de la plante des pieds jusqu'au sommet de la léie , usqm ad verticem. C'est peut-être par erreur que la citation Je Béreoger porte çervicem,

2&0 UTBB FRBIOBB.

« actions , il ressort que ce qai t*a enflammé confre (c Pierre n est pas Tenvie de le corriger, mais le (c désir d une vengeance personnelle. C'est une belle « parole que celle du prophète : Le juste me carri^ (C géra en miséricorde. (Ps. cxl, 5.) Où manque en « effet la miséricorde, n'est pas la correction da « juste, mais la barbarie brutale du tyran.

« Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les H ressentiments de son âme : // ne doit pas trouver un n refuge auprès du siège de Pierre, celui qui attaque « la foi de Pierre V' Tout beau, tout beau, vaillant « guerrier; il ne sied pas à un moine de combattre (( de la sorte, dois-en Salomon : Ne soyez pas trop «juste de peur de tomber dans la stupidité*. Non, « il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui affirme la (( foi de Pierre : il doit donc trouver un refuge auprès (C du siège de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abélard (C soit chrétien avec toi. Et si tu veux, il sera catho- (( lique avec toi; et si tu ne le veux pas, il sera ca- (c tholique encore; car Dieu est à tous et n'appartient « à personne \ »

Après ces belles paroles, Bérenger recherche si çn effet Abélard n'est pas chrétien. 11 donne alors le texte de la confession de foi adressée à Héloïse, .et sur cette déclaration , il demande s'il est juste et charitable de fermer à celui qui |irofesse la croyance de l'Église tout accès vers le chef de l'Église. Abélard

* s. Bcrn., cp. clxxxix.

* Eccl,, VII, 17. —Il y a dans le texte : « Noli esse justus multum , ne- « que plus sapias quam necesse est , ne obstupescas. » Bérenger dit : « Noli « nimium esse justus, ne forte obstupescas. »

' Au, Op., pars H, ep. xvii, p. 303-308.

peut s'être trompé , mais il n'a point dit tout ce qu'on lui fait dire y ou il Ta dit dans un autre sens; un second ouvrage eût corrigé ou bien éclairci le premier; il fallait attendre ses explications. Enfin s'il reste des erreurs, et Berenger ne le conteste pas, où n'y a-t-il point d'erreurs ? il y en a dans saint Bernard lui-même. Son traité sur le Cantique des Cantiques contient une hérésie sur l'origine de l'âme *. Il y a des fautes dans saint Hilaire , dans saint Jérôme, et saint Augustin a publié le livre doses rétractations. Comment donc a-t-on pu avec tant d'acharnement travailler à fermer au maître Pierre les portes de la clémence apostolique ?

Telle est l'argumentation ici parfaitement juste par laquelle Berenger termine son pamphlet théologique , en prenant l'engagement de discuter dans un autre écrit le fond même des questions. Mais cet engagement, il ne le tint pas. On vient de voir qu'en écrivant, il savait déjà que la cour de Rome avait prononcé, et que toute espérance était perdue. Du côté de saint Bernard, une dissertation, empreinte d'une verve qui va jusqu'à la violence, avait été fctnf^ cée contre l'apologie , non de Berenger, mais d*Abé^ lard\ L'auteur inconnu , mais qui était un abbé de*'

* Les erreurs que Berenger signale dans saint Bernard , jsont pea grave» ' ou peu prouvées. Ainsi on lit dans son vingt-septième sermon sur le Çanti^ que des Cantiques, que Tâme vient du ciel, et Berenger en conclut que saint Bernard est tombé dans l'erreur d'Origène qui attribuait aux âmes une existence antérieure à cette vie. L'induction nous parait forcée. ( S. Bcrn. Op., vol. 1 , t. IV, serra, xxvii, 6; Not., p. cxiij. — Hist, /i«., t. Xil , p. 257.)

* Nous avons déjà parlé de cette dissertation d'un abbé anonyme. Plusieurs auteurs, Duchesne entre autres, l'ont confondue avec celle de Guillaume de Saint-Thierry, ou la lui ont attribuée par surérogalion ;

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moines noirs, dédie son onTiage à l'archeirè^e de Rouen qui parait être son supérieur ecclésiastique, raconte qu'il a été lié avec Abélard par la pins étroite familiarité , et prend avec la dernière vivacité h défense de saint Bernard contre une apologie qu'il traite de calomnieuse. C/est celle que nous n'atou plus. Il accuse Abélard d'être conduit par les furiesA d'avoir comparé saint Bernard à Satan, transformé en ange de lumière. Si la citation est exacte, Taccusé n eût fait que rendre à l'accusateur ce qu'il lui avait prêté *.

Mais ces violences de langage , toujours blâmables^ étaient de plus imprudentes. Le clergé orthodoxe prenait de jour en jour le dessus. Berenger, esprit vif et caustique , s'était fait encore d*autre8 affaires, en attaquant les chartreux qui, dit-on , avaient pris parti contre lui ^ 11 se vit bientôt obligé de quitter le pays et de songer à sa sûreté ; puis du fond de la retraite où il s'était caché , il écrivit à Guillaume , évêque de Mende, une lettre où il s'ex-

erreur manifeste que Tissier et Mabillon ont relevée. Point d'évideote raison non plus pour donner cet ouvrage à Gcofi'roi , Tauteur de la VU de saint Bernard. Un muinc de CUeau\ , nomme aussi GeofTroi , rattri* bue bien à un abbé de moines noirs , et GeolTroi le biographe devint en effet abbé de Clairvaux (ou des moinos noirs de (lîlcaux); il fut le troisième successeur de saint Bernard; mais il n'était point abbé à Tépoque où l'ouvrage paraît avoir clé écrit , et surtout il ne dépendait pas de i archeYéque de Rouen . L'ouvrage , au reste , a été inséré dans la Bibliothèque de Cîteaux. (Disputai, anonyni. abbat. adv. dogm. P. Abwl., BibL cist., t. IV, p. 23S. — S. Bern. Op., admon. in opusc. XI , vol. 1 , t. Il, p. 636. ^* Thcs, nov, anccd, obsew. prœv. in Âb. TheoL, t. V, p. 1148, — Ex episl. Gaufr. mon. clarev., Rec. des Hin,, t. XIV, p. 331. -- Ab. Op, ; Not., p. 1193.)

* Voyez ci-dessus et S. Bern. ep. cccxxx.

• Ab, Op,f pars II, ep. xix, p. 325,

VIE D'ABÉLARt). 248

cuse , en laissant échapper encore quelques épigrammes contre saint Bernard. Il déclare qu'il se rend sur les questions générales du dogme , qu'il n'a pad fait suivre son premier ouvrage d'un second, et qu'il a renoncé à s'ériger en patron des articles reprochés à Pierre Abélard, puisque, encore qu'ils solentbons pour le sens, ils ne le sotit pas pour le son *. « Quant à Face pologie que j'ai publiée, je la condamnerai , ditce il, en ce sens, que si j'ai dit quelque chose coûw tre la personne de l'homme de Dieu, j'entends que « le lecteur le prenne en plaisanterie , et noù au « sérieux. »

C'est que le jugement du pape, qui d'abord n'avait que transpiré, fut bientôt officiellement connu, et mit fin à cette grande controverse , qui devait renaître un jour sous les auspices d'hommes nouveaux.

Saint Bernard avait triomphé; l'œuvre était consommée. On ignore si la cour de Rome hésita, si elle fut quelque temps combattue entre les deux partis; mais Tacquittement d'Abélard était la condamnation du clergé de France et l'immolation danô l'Église de ce qu'on pourrait appeler le parti gouvernemental au parti libéral. Un tel acte ne pouvait être qu'une dangereusejnconséquence, à moins qu'il ne fût le début et le signal d'un système nouveau, et ne fiocurât dans un vaste ensemble de mesures de réforme ou tout au moins de conciliation. Or cette politique n'était pas dans les idées du siècle, peut^ être même eût-elle devancé de trop d'années la nécessité qui plus tard a pu la réclamer sans l'obtenir. En

* « Quia , etsi sanum sapèrent, non sano sonabant. » (JM* Op», pars U ep« XYiU| p* 322.)

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foot as, elle n'était pu à la portée de celui qui, foos le nom dlnnoceot U, «miTemail FÉgUse, esprit médiocn^ et d'ane coannane prudence , imitateur timide de la politique illostrée, entre ses prédécesseorsy par Hîldtbraod , et eatre ses successeurs par Lotbaire Gmli. Peu de mois après le concile de SeQS; no reserit doené à Latran le 16 juillet , et adressé aax arcLeTê ^ues de Sens et de Reims , ainsi qu'a Tabbé de Tlainranx , condamna sur l'appel Abélard et aes doctrioes '. Les termes en sont assez modérés. Après on préambule sur les droits et les devoirs do saint siège, et quelques citations d'erreurs déjà condamnées , le pape , sans se prononcer en droit toucbant les opérations du concile, dit que, quant aux articles déférés par les deux archevêques, il a reconnu avec douleur , dans la pernicieuse doctrine de Pierre Abélard, d'ancienues hérésies, et qu'il se Félicite qu'au moment où se raniment des dogmes pervers , Dieu ait suscité à l'Église des enfants fidèles, au saint troupeau d'illustres pasteurs , jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique *. En conséquence, après avoir pris le conseil de sesévêques et cardinaux , le successeur de saint Pierre condamne les articles ainsi que la doctrine générale de Pierre et son auteur avec elle , et impose à Pierre, comme hérétique CtanquamhœreticoJ y un perpétuel silence. Il estime en outre que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur devront être séquestrés du commerce des fidèles et enchaînés dans les liens de Texcommu-

* s. Born. Op., cp. cxciv ; Innocentius cpisc. venerabilibus fratribus. — « Ab, Op., pars U, ep. xvr, p. 301.

' « Qui novi hsBretici calomniis studeant ob?iare. » ( ld,t ibid. )

nication. On ajoute que le pape ordonna de livrer aux flammes les livres d^Abélard, et que lui-même les fit brûler à Rome ^

Telle était la lettre immédiatement ostensible. Une lettre plus courte, portant la même suscription, et donnée le lendemain de la précédente, contenait le commandement que voici :

(( Par les présents écrits, nous mandons à votre « fraternité de faire enfermer séparément, dans les (f maisons religieuses qui vous paraîtront le plus (f convenables , Pierre Abélard et Arnauld de Bresce, « fdbricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la « foi catholique, et de faire brûler les livres de leur « erreur partout où ils seront trouvés. Donné à Lace tran , 1 8' jour des calendes d'août. »

Et à cette lettre était annexé cet ordre :

« Ne montrez ces écrits à qui que ce soit, jusqu'à i< ce que la lettre même (sans doute le rescrit prince cipal) ait été , dans le colloque de Paris qui est « très-prochain, communiquée aux archevêques*. »

Le secret prescrit fut gardé quelque temps. Abélard paraît n'avoir ni su ni soupçonné de bonne heure ce fatal dénoûment. En faisant son appel, il avait entendu se retirer par devers la Cour de Rome , pour y plaider sa cause. 11 ne pouvait s'imaginer

* Gaufrid., In Vit. S.Bem. — S. Bern. Op,, vol. 1,p. 616.

* Cet ordre est du 1 4 juillet. On ignore quel élail le but de ce colloque (conférence ou dclibcralion ) qui devait se tenir à Paris et où devaient assister des archevêques, je n'en ai vu trace ni dans la Gallia Christiana , ni dans V Histoire de l'Éqli»e de Paris du P. Gérard Dubois. (S. Bern. Op., ep. cxciv et not. in ep. clxxxvii et seqq , p. Ixvj. — Ab. Op., pars II , ep. XV et XVI, p. 299 et 301.— Fleury, Hist. Eccl., t. XIV, 1. LXVU ,

qu*on Ty jugerait sans Tenlendre, et que cette iniquité, presque sans eveuiplc de la part de TÉglise su|irêmo, serait consommée contre lui. Il faut remtfquer en effet , qu a aucune époque de la procédorey soit en France, soit en Italie, il n*a été admis à din 8*il reconnaissait les ouvrages à lui attribués, 8*il avouait, désavouait, rétractait, modifiait ou interprétait les articles qu'on prétendait en avoir extraits, ni enûn à s'expliquer sur ses dogmes et ses intentions; la preuve n'a donc jamais été faite qu'il fût coupable de malice, orgueil, opiniâtreté, conditions indispensables de Thérésie; car Thérésie est un crime et non pas une erreur. On conçoit donc jusqu'à qb certain point sa sécurité. Cependant, comme il n'at* tendait plus rien de la France , il résolut d'aller à Rome , aûn de s'y défendre s'il était encore simple accusé, de se justifier s'il était condamné déjà. Triste et souffrant, il partit pour Lyon , en faisant route par la Bourgogne. L'âge et les infirmités ralentissaient sa marche; il séjournait dans les monastères qu'il rencontrait sur son chemin. Une fois, surpris, dit-on , par la nuit, il fut forcé de s'arrêter à Cluni. La maison de Cluni, située non loin de Mâcou, était une ancienne abbaye de Tordre de Saint-Benoît, fondée au commencement du x'' siècle par lîernon, abbé de Gigny, et richement dotée par Guillaume 1", duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Elle avait précédé Cîteaux et par conséquent Clairvaux, qui n'était qu'une colonie de cette dernière maison , et, comme on disait dans le cloître, la troisième fille de Cîteaux*.

' Cluni et CUeaux> tous deux de Tordre de Saint-Benoit , étaient cepen-

VIE D'ABÉLARD. Ul

Çluni était ce qu'on appelle un chef d'ordre et un des monastères les plus renommés de la Gaule pour sa richesse et sa dignité. On vantait la magnificence de son église j de ses bâtiments^ de sa bibliothèque; et l'hospitalité y était exercée avec grandeur. Un esprit de paix et d'indulgence, le goût des lettres et des ^rts même régnaient dans cette maison où les bieïis du monde n'étaient point dédaignés et que des religieux austères accusaient de relâchement. Les vives animosités qui éclataient souvent entre les divers ordres, comme entre les couvents du même ordre , avaient , pendant un temps , animé Cîteaux contre Cluni. Cîteaux, chef d'ordre comme Cluni, et à sa suite Clairvaux, plus ardent, plus rigoureux, plus pauvre 9 avait attaqué tout à la fois la richesse, l'influence, et l'esprit large et tolérant d'une abbaye où le temps avait amené quelques modifications à la règle primitive de Saint-Benoît, Naturellement, Cluni répondait en accusant Cîteaux de pharisaïsme. Bernard, avec sa ferveur inflexible, n'avait pas manqué , près de quinze a,ps auparavant, de prendre parti pour Cîteaux , d'où il était sorti , et tout en lui reprochant le» exagérations malveillantes d'un zèle outré, il avait censuré les nouveautés et les concessions de Cluni, et dénoncé la mollesse

dant des chefs d'ordre. Le^ quatre démembrements de Citeaux, appelés 8M quatre filles, étaient les abbayqs de La Ferlé, de Pontigni, de Giairvaux et de Moriniond. La robe de Cluni était noire , celle de CUcsuix blanche , excepte quand les niQJnes sortaient de la maison. Cette difléronce dans la couleur du froc joue pn grand rOle dans les démêlés des cluoisies et des cisterciens. (Hist. des ordres monastiçtifis , par le P. Heliol , t. V, c. xviii et

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