AUTORITÉS POSTÉRIEURES AU XIII«= SIÈCLE
1. — Un grand nombre d'historiens qui ne s'occupaient point spécialement d'Abélard, ont été conduits par leur sujet à écrire sa vie ou à en donner le sommaire , particulièrement d'après VHistoria calamitatum et Othon de Frisingen.
Le premier me paraît être Bertrand d'Argentré , un des plus anciens historiens français de la Bretagne. [L'Histoire de Bretaigne , 1 vol. in-fol., 1538 , liv. I , chap. xiv, p. 74; liv. III , chap. cm , p. 236 et suiv.) C'est un court résumé de l'histoire d'Abélard, d'après Othon de Frisingen.
Pasquier a donné un abrégé de XHistoria calamilatum , de son J. b
xvjij PREUVES ET AUTORITES
temps encore manuscrite, en y joignant quelques détails et quelques réflexions. [Les Recherches de la France , iiv. VI, chap. xvii, p. 587 et suiv. ; iiv. IX, chap. v, vi et xxi.j
Tritheme, clans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques , insère un article pris dans les chroniques déjà citées. (De Scriptoribus ecclesiasticis, in J. Trithemii Span. Oper. histor., in-folio, 1601, part. I, p. 276.)
Duboulai , dans son Histoire de l'Université de Paris , compose en divers passages une biographie à peu près complète, d'après d'Amboise , Othon de Frisingen , Jean de Salisbury, saint Bernard et ses biographes. [Cœs. Egassii Bulœi Hisioria Universitalis parisiensis ,
6 vol. in-folio, i66o, t. I, p. 257, 272, 349 , 445 ; t. II, p. 8 et suiv., 53, 68, 85, 107,157, 162, 168, 200,212,715,733, 739, 753, 759 et suiv.)
Le père Gérard Dubois raconte aussi, à leurs époques, dans l'Histoire de l'Église de Paris, les événements de la vie d' Abélard. [Gerardi Dubois aurelianensis Hisioria Ecclesiœ parisiensis, 2 vol. in-folio, i 690, t. I, lib. XI, cap. II, p. 709, etc.; cap. vu, p. 771, etc; t. II, lib. XII , cap. VII , p. 64 et 1 78 , etc.)
Jacques Thomasius a écrit une vie d'Abélard où il y a de l'érudition et des erreurs. [Peiri Abelardi vita in Hist. sapient. et stult. a Christ. Thomasio, t. I, p. 75-112, 1693, Hal. Magdeb.)
Citons encore Dupin . dans sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques. [Hist. des controv. et des mat. ecclésiast, traitées dans le xir siècle, 1696, chap. vu, p. 360, etc., 392 à 412.j
Le père Noël Alexandre. [Natalis Alexandri Hisioria ecclésiast Ica,
7 vol. in-folio, 1699, t. VI, dissertât, vu , p. 787 etseq.)
L'abbé Fleury. [Histoire ecclésiastique, Iiv. LXVII et LXVIII , p. 307, etc., p. 406, etc., p. 547, etc., du t. XIV de l'édition in-4°. }
Casimir Oudin. [Commentarius de scriptoribus Ecclesiœ antiquis, 3 vol. in-folio, 1723 , t. II, sect. xii . p. 1160 et seq.)
Dom Remy Ceillier. ( Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, Paris, 1729, 23 vol. in-4% t. XXH, chap. x, p. 154-191.)
Le père Longueval, jésuite. [Histoire de V Église gallicane , Paris, 1730-49, 18 vol. in-4°, t. VIH, hv. XXIH , p. 350 et suiv., 414 et suiv ; t. IX , hv. XXV, p. 22 et suiv.)
Dom Guy Alexis Lobineau , dans son Histoire générale de Bretagne , 2 vol. in-folio, 1707, t. I, Iiv. V, p. 139 et suiv. C'est un récit assez
DE L'HISTOIRE D'ABELARD. xix
complet, écrit avec modération et bienveillance, et que je regarde comme la base des récits postérieurs.
Dom Hyacinthe Morice, dans l'ouvrage qui porte le même titre; autre récit plus sommaire et dans le même esprit. {Hist. gén. de Brei., 5 vol. in-folio, 1744, t. I, liv. II, p. 96 et suiv.)
Baronius, et surtout son commentateur Pagi , dans ses notes. ( Annales ecclesiastici , 43 vol. in-folio; Lucques, 1738-57, t. XVIII. Voyez le texte à l'an 1140 et les notes aux années 1113, 1121, 1129, 1131, 1140 et 1142.)
On peut citer également V Histoire de la ville de Paris, par les pères Félibien et Lobineau ( 5 vol. in-folio, 1725 , t. I, liv. III et IV); l'article Ahélard du Dictionnaire universel des sciences ecclésiastiques, par le révérend père Richard (6 vol. in-folio, 1760), et le § II du liv. I de y Histoire de l'Université de Paris, par Crevier. (T. I, p. 111-193, 7 vol. in-12; Paris, 1761.)
Le père Niceron a publié une vie d'Abélard qui n'est guère que ranalyse de celle de D, Gervaise. [Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la république des lettres, 42 vol. in-12, 1729, t. IV, p. 1 et suiv.)
Mabillon, ou son continuateur Martene, donne, dans les Annales bénédictines , une biographie par morceaux détachés qui vaut à beaucoup d'égards les précédentes^ Annales ordinis S. Benedicti. (6 vol. in-folio, 1739, t. IV, lib. LXXIII, p. 63 et seq., 84 etseq., 324 et seq., 356 et seq., 991, 1085, etc.)
L'article d'Abélard, dans l'Histoire de la philosophie, de Brucker, mérite aussi d'être lu , tant pour la critique que pour la biographie. { Jacobi Bruckeri Historia critica philosophiœ , 6 vol. in-4°, LipsisB , 1 766 , t. III , pars II , lib. II , cap. m , sect. ii , p. 71 6, 734, etc. )
Nous ne faisons que mentionner l'histoire d'Abélard par Diderot , dans l'article Scolastique de Y Encyclopédie.
IL — Parmi les biographies proprement dites, nous citerons particulièrement :
La Vie de Pierre Abeillard, abbé de Saint-Gildas , et celled'Héloise^ son épouse, 2 vol. in-12 , 1720, par D. Gervaise (François-Armand). Cet ouvrage est intéressant : l'auteur , quoique ancien abbé de la Trappe, est un apologiste enthousiaste; le récit est fait avec soin , même avec assez d'exactitude quant aux faits essentiels , mais enjolivé de détails romanesques. 11 est vrai que Gervaise a été accusé par
x\ PREUVES ET AUTORITES
Saint-Simon d'avoir eu lui-même une intrigue galante avec une religieuse.
L'article Ahèlard, dans le Dictionnaire de Moreri, dans le Dictionnaire critique de Bayle, ainsi que les articles Héloïse, Paraclet, Foulque j Bérenger, Fr. d'Amboise.
TheHistory of the Hves of Abeillard and Heloisa, by the rev. Joseph Berington , 2 vol. in-8°, Basil, 1793. Cet ouvrage fort estimé contient, avec une biographie étendue , une traduction et le texte des lettres d'Héloïse et d'Abélard. Il est intéressant, mais il n'a pas été composé d'après les autorités contemporaines, et l'auteur a pris pour historiques tous les détails romanesques inventés par D. Gervaise.
Abailard et Héloïse^ avec un aperçu du xif siècle, par F. C. Turlot, \ vol. in-8°, 1822.
L'article d'Abélard dans V Histoire littéraire de la France, ainsi que celui d'Héloïse. Ces articles ont été rédigés par dom Clément avec beaucoup de soin et de critique , mais avec une sévérité qui tombe dans l'injustice. Ils ont été réimprimés, l'Académie des inscriptions ayant donné une nouvelle édition du volume où ils sont insérés , et M. Daunou y a joint quelques notes. [Histoire littéraire de la France , t. XII, 1830 , p. 86 et suiv., p. 629 et suiv.)
U Essai sur la vie et les écrits d' Abailard et d'Héloïse , par madame Guizot. ( Œuvres diverses et inédites de madame Guizot, 1828 , t. Il , p. 319.) L'ouvrage qui n'est pas fini est le plus remarquable pour le fond des idées et pour les vues qu'il contient; il a été terminé par M. Guizot et placé à la tète de l'édition illustrée des Lettres d'Abailard et d'Héloïse, traduites par M. Oddoul. (2 vol. in-8°, Paris, 1839.) Cette dernière édition renferme un assez grand nombre de pièces et de témoignages, le spécimen d'un des manuscrits des lettres, quelques fragments de MM. de Chateaubriand, Michelet, Quinet, etc.
Les dictionnaires et recueils biographiques, qui tous en général contiennent un article Abélard. Nous citerons celui de M. d'Eckstein , dans V Encyclopédie des gens du monde ,1.1; celui de M. P. Leroux , dans V Encyclopédie nouvelle, t. I; celui de M. Géruzez , danslePlutarque français, t. I; M. Barrière y a donné l'article Héloise.
La traduction des lettres d'Héloïse et d'Abélard , par le bibliophile Jacob, insérée dans la Bibliothèque d'éhte, in-12, Paris, 1840. Cette traduction, fort bien faite, est précédée d'une notice intéressante et
DR L'HISTOTRE D'ABELARf). \xj
détaillée qu'on doit à M. Villenave, sousce titre : Abélard et Héloïse, leurs amours, leurs malheurs et leurs ouvrages.
Parmi les anciennes traductions, assez peu remarquables, on ne doit conserver que celle de Bussy-Rabutin , réimprimée avec de nombreuses compositions poétiques sous ce titre : Leilres d' Héloïse el. (V Abélard, traduites librement d'après les lettres originales latines, par le comte de Bussy-Rabutin , avec les imitations en vers par de Beauchamps , Colardeau , etc., etc., précédées d'une nouvelle préface par M.E.Martinoault, in-12, Paris, 1841.
Une biographie universelle publiée en Angleterre contient un bon article sur Abélard, The biographical Dictionary of the Society for the diffusion of use fui knowledye, in-S'^, t. I , London, 1842.
Les Allemands se sont peu occupés d'Abélard. On cite les deux ouvrages suivants, dont nous ne connaissons que des extraits :
F. C Schlosser, Âbaelard und Dulcin, oder Leben und Meinungen eines Schîvaermers und eines Philosophen , in-8°. Gotha, 1807.
Fessier, Abaelard und Heloisa, 2 vol. in-8°, Berhn ,-1808.
Abaelard und Heloise oder der Schriftsteller und der Mensch, par M. Feuerbach ( Leipzig, 1844 ), est un mince recueil de pensées détachées qui ne m'ont paru avoir aucun rapport avec le titre '.
Abaelard und Heloise. Ihre Briefe und die Leidensgeschichte iiberseizt und eingeleitet durch eine Darstellung von Abaelards Philosophie und seinem Kampfmit der Kirche, von Moriz Carrière, in-l 2, Giessen, 1 844. C'est une traduction des lettres, mais l'auteur l'a fait précéder d'une introduction qui se lit avec intérêt, et où il se montre au courant des plus récentes publications qui concernent Abélard.
IIL — On trouve des renseignements sur les manuscrits d'Abélard , sur ses ouvrages inédits, sur la publication de ceux qui sont imprimés, dans le Thésaurus de Durand et Martene et dans celui de Pez, aux lieux cités; dans Casimir Oudin (t. II, p. 1169 ); V Histoire littéraire ( t. XII, p. 103, 129, 134 et 706 ) : Fabricius [Biblioth. lai.
* Voici au vrai le sens tout allemand de ce titre. H s'agit d'une comparaison entre la vie littéraire et la vie active. Je crois qu Abélard désigne l'une et Héloïse l'autre. C'est un recueil dont le titre revient à peu près à ceci, l'art et l'humanité. Les deux noms propres ne se rencontrent pas dans le cours du livre.
xxij PREUVES ET AUTORITES.
nied. et infim. œtat., éd. a P. J. Mansi, t. V, lib. XV, p, 232 et seq .); Olearius, [Joann. Gotfr. Olearii Biblioth. scriptor. ecchsiast., t. l. p. 2-4); le recueil intitulé : Historia reiliUerariœ ordin. S. Benedicfi, par Ziegelbauer et Legipontanus ( 1. 1 et IV) ; celui de Guillaume Cave, ( Scriptor. ecclesiast. Historia litteraria, t. lï, p. 203 } ; le Voyage littéraire de deux bénédictins (part. I, p. 245), et l'Introduction aux Ouvrages inédits d'Abélard, par M. Cousin.
Les opinions religieuses d'Abélard ont été exposées et discutées par d'Amboise, D. Gervaise, Dupin , le père Noël Alexandre, Oudin, Lobineau, Bayle, les éditeurs des deux Thésaurus , Mabillon , dans l'édition de saint Bernard, son continuateur, dans les Annales bé" nédictines, l'auteur du tome XII de V Histoire littéraire , Bu])\essis d'Argentré [Collectio judiciorum de novis erroribus, t. I, p. 19 et seq.), M. Neander et M. l'abbé Ratisbonne, chacun dans son iÏ2sfoire de saint Bernard; (l'une traduite par M. Th. Vial , 1 vol. in-'12 , 1842; l'autre, 2 vol. in-12, 1840, t. II, chap. xxvii,xxviii et xxix. )
Les opinions philosophiques d'Abélard ont été incomplètement exposées par les divers historiens de la philosophie , qui jusqu'à ces derniers temps, ne connaissaient pas ceux de ses ouvrages où elles sont exposées. Voyez pourtant, outre Brucker déjà cité , Tennemann ( Geschichte der Philosophie , t. VIII , part. I, chap. v, p. 170, Leipzig, 1810); Degerando (Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. IV, ch.xxvi,p. 397), et la note du commencement du chap. m de notre livre II. Mais les doctrines d'Abélard ne commencent à être bien connues que depuis l'introduction de M. Cousin {Ouvr. inéd., ou Fragments philos., t. III \ On peut consulter aussi l'ouvrage intitulé : Études sur la philosophie dans le moyen âge, par M. Rousselot (3 vol. in-8°, 1840-1842). Il a paru quelques dissertations en Allemagne que nous citons en leur lieu.
Lorsqu'on suit, en quittant Nantes, la route de Poitiers, on traverse, avant d'arriver à Clisson,un bourg formé d'une longue rue et qui se nomme le Pallet. Après les dernières maisons, on aperçoit à gauche au-dessus du chemin une église, remarquable seulement par sa simplicité et par la vétusté de quelques-unes de ses parties. Derrière cette église et sur une hauteur, des restes de murs épais , avec des vestiges de fossés , indiquent sous le lierre qui les couvre une ancienne et forte construction, et renferment maintenant un carré d'arbustes et de grandes herbes, cimetière abandonné où s'élève une vieille croix de pierre parmi quelques modestes tombeaux. Ces ruines sont celles de la demeure des seigneurs du Pallet, détruite en 1420, lors des guerres qui suivirent l'attentatcommis sur Jean V, duc de Bretagne, par Marguerite de Clisson. C'était là, qu'au \f siècle, un petit château fortifié dominait le bourg, du haut d'une éminence à pic sur l'étroite rivière de la Sanguèze, ainsi nommée, dit-on, pour avoir été souvent rougi e
du sang des combattants , au temps des luttes acharnées des Bretons et des Anglais.
En 1079, Philippe 1" était roi des Français, et Hoël IV, duc de Bretagne, lorsque dans ce bourg et dans ce château, son domaine , un personnage noble, Bérenger, eut de sa femme Lucie un fils qu'il nomma Pierre \ C'était l'aîné de sa famille, qui s'augmenta bientôt de plusieurs enfants; ses autres fils s'appelèrent Raoul, peut-être Porcaire et Dagobert, et sa fille, Denyse. Le père, avant de prendre le métier des armes, avait reçu de l'instruction, et il en conservait un tel goût pour les lettres qu'il voulut le transmettre à ses enfants et faire précéder par quelques études leur éducation guerrière. L'amour qu'il por-
^ Le Pallet , Palaiium (on trouve aussi Palet, Palais, Paletz , Palez), est situé à 19 ou 20 kilomètres au sud-est de Nantes, sur la route de Chollet etde Poitiers, «oppidum.... aburbe Nannetica versus orientem octo « miliariis remotum. >• L'église est sur le penchant d'une butte, appelée encore la butte d'Abélard. C'est l'ancienne chapelle du château, donnée à la commune, comme je Tai appris du curé en 1843, par le dernier seigneur Barin de Froidmanleau , de la même famille que les La Galissonniere , dont la résidence se voit à moins d'une demi-lieue en avant. Les ruines du château, détruit d'abord en 1420, puis sous Louis XIII, ou quatre pans de murs , hauts de 1 mètre environ , renfermant un carré d'à peu près 30 mètres de côté, passent pour la maison d'Abélard , qu'on a dit aussi né dans une autre maison plus modeste , démolie il y a sept ou huit ans par M. Dufrêne, procureur du roi. Bérenger peut avoir été châtelain du lieu , quoiqu'il fût Poitevin, suivant l'unique témoignage d'une des épitaphes d'Abélard {ex Chron. Rich. Pictav.) ,
Namque oritur pâtre Pictavis et Britone matre ,
si toutefois on n"a pas fait confusion avec Bérenger de Poitiers , dont il sera question plus bas. Mais rien n'empêche de voir en lui l'ancêtre de ces seigneurs du Pallet qui , jusqu'au xv* siècle, figurent dans les annales de la Bretagne. Son fils est souvent désigné sous le nom de Palatinns et quelquefois de Sannetetisis. (Ab. Op., ep. i, p. 4. — Johan. Saresb. Policrnt. , 1. II, c. xxii, et Métal., l. I , c. v, et 1. II, c. x. — Rec. des Hist. des Gaules, t. XII. p. 'il5, et t. XIV, p. 303-304. — 7/m. de Bret., par
tait à son fils aîné lui inspira des soins particuliers, auxquels celui-ci répondit par delà toute espérance. Il annonçait des dispositions brillantes. Dans cette vieille Armorique qui passait pour devoir son nom de Bretagne à la brutalité de ses habitants, on remarquait dès lors une singulière aptitude aux choses qui demandent la subtilité de l'esprit, et le jeune Pierre tenait du lieu natal, ou plutôt de sa race, une remarquable facilité \ Ses progrès furent bientôt tels qu'il s'éprit d'une passion vive pour l'étude, et , dans son ardeur, il résolut de se consacrer aux lettres tout entier. Renonçant à la gloire militaire,
D. Lobineau, t. I, 1. III, p. 106-107; 1. IX , p. 298; I. XIX, p. 651, 1143, 1162 et 1235. — Abail. et Hél., parTurlot, p. 143. — Voy. pitt. de Ctisson, par Thienon , pi. n et m. — Notice sur Clisson , in-1 8 , Nantes , 1841 , p. 7. — Renseignements manuscrits transmis par M. Chaper, préfet (le la Loire-Inférieure, et par MM. de la Jarriette et Démangeât, de Nantes.) ' C'est Âbélard qui dit que Breton vient de brute. « Brilo dictus est quasi '< brutus. Licet enim non omnes vel soli sint stolidi , hoc («c)tamen quino- « men Britonis composuit secundum afiinitatem nominis bruli , in intenlione « habuit quod maxima pars Britonum fatua esset. » Et on lit, en effet, dans le roman de Brut , que Brutus
Apela de Bruto Bretons
Les Troyens ses compaignons.
, (V. 1211 et 1212. )
11 s'agit , il est vrai , de la Grande-Bretagne , mais elle donna son nom à VArmorique. Les savants pensent que le nom de Bretons vient de Vrezonze ou Brazonce , les peints, les tatoués, comme les Picïe* de l'.Angleterre. Cependant l'esprit pénétrant des clercs bretons est attesté par Othon de Frisingen , mais il veut qu'en toute autre chose que les arts (la rhétorique et la dialectique),, les Bretons soient presque stupides. C'est en faisant allusion à celte subtilité particulière qu' Abélard dit de lui même : « Natura « terrsemeœ vel generis animo levis. » Car je crois qu'ici animo levis signifie plutôt l'esprit prompt que la légèreté du caractère : ce n'est pas l'usage d' Abélard de parler modestement de lui-même , et la légèreté n'est pas le défaut breton. ( Ouvr. inéd. d'Ab. Dialectic. ^ p. 222 et 591. — De Gest, Frid. l imper, ^ 1. I , c. \i.y\\, '—Ab. Op., ep. i , p. 4.)
li LIVRE PREMIER.
et abandonnant à ses frères son héritage et son droit d'aînesse, il s'adonna surtout à la philosophie, et dans la philosophie, à la science de la dialectique, cet art de la guerre intellectuelle dont il préférait à tout les armes, les combats et les trophées.
Très-jeune encore, il affronta les chances et les épreuves de cette stratégie du raisonnement et de la parole. Il s'y exerça de bonne heure, et ses rapides succès lui donnèrent une telle confiance que, quittant la maison paternelle , il alla voyager, parcourant les provinces, cherchant les maîtres et les adversaires, marchant de controverses en controverses, et renouvelant ainsi , sous une autre forme et dans un plus vaste espace, la coutume attribuée aux péripatéticiens de discuter en se promenante La philosophie avait alors ses chevaliers errants.
La France ne manquait pas de maîtres et d'écrivains qui cultivaient la dialectique. Des sciences qui occupaient les esprits, c'était celle qui commençait à faire le plus de bruit et à donner le plus de renommée. Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la théologie qu'elle servait et inquiétait tour à tour. La grammaire et la rhétorique qui , unies à ces deux sciences et à quelques études mathématiques, composaient presque tout l'enseignement de l'époque , ne venaient que loin après la dialectique dans l'estime des hommes instruits. La dialectique , c'était alors la philosophie proprement dite. On l'appelait un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer, et que l'étude du raisonnement
' Ah. Op., ep. f , p. 4,
VIE D'AJÎÉLAIID. 5
ne va pas sans le besoin d'en montrer les ressources, d'en essayer les procédés, d'en éprouver les forces'. On apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient la Logique d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions incomplètes et surtout par l'intermédiaire de Porphyre et de Boècc. L'introduction que le premier a jointe aux Catégories, c'est-à-dire aux prolégomènes de la Logique, faisait corps avec elle; on n'en séparait pas les versions et les commentaires du second. Ainsi l'on ne savait la dialectique qu'à la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les cinq voix ou les rapports généraux des idées et des choses entre elles , exprimés par les noms de genre, d'espèce, de différence, de propriété et d'accident; les catégories ou prédicaments, c'est-à-dire les idées les plus générales auxquelles puisse être ramené tout ce que nous savons ou pensons des choses; la théorie de la proposition ou les principes universels du langage; le raisonnement et la démonstration, ou la théorie et les formes du syllogisme; les règles de la division et de la définition; la science enfin de la discussion et de la réfutation, ou la connaissance du sophisme. En étudiant toutes ces choses, on trouvait, chemin faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre l'exemple au précepte; c'étaient des questions d'abord de logique pure, puis de physique, de métaphysique, de morale, et souvent de théologie. Sur ces questions s'échauf-
^ On sait quft notre faculté des lettres s'appelait autrefois la faculté des
arts : d'où le litre de maître ôs arts. Le nom (ïarlisln fut donné dans la
XI* siècle aux philosophes , qui à Rome étaient aussi appelés rc/yuoi, quand
ils s'adonnaient à l'enseignement et à la controverse. Budda.'us , Observ.
'aekct, XIV et XVI, t. VI, p. 121 et 130. lIuU., 1702.
6 LIVRE PREMIEPx.
faient les esprits, s'animaient les passions, et brillaient ceux qui se livraient à l'enseignement et à la dispute; sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettrés, les écoles, et quelquefois TÉglise et le public.
A l'époque où le jeune Pierre se mit à courir le pays pour chercher les aventures philosophiques, un homme s'était fait dans les écoles une grande renommée. C'était Jean Roscelin, né comme lui en Bretagne, et chanoine de Compiègne. Ce maître avait trouvé assez répandue cette doctrine, qui n'était pas cependant toujours explicite, que les noms appelés plus tard abstraits par les grammairiens désignent , pour le plus grand nombre , des réalités, tout comme les noms des choses individuelles, et que ces réalités, pour être inaccessibles à nos perceptions immédiates, n'en sont pas moins les objets sérieux et substantiels d'une véritable science. 11 combattit cette idée qu'il contraignit à se développer et à s'éclaircir; et il soutint que tous les noms abstraits, c'està-dire tous les noms des choses qui ne sont pas des substances individuelles, que par conséquent les noms des espèces et des genres qui n'existent point hors des individus qui les composent, et les noms des qualités et des parties qui ne peuvent être isolées des sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparaître, les autres sans cesser d'être des parties, n'étaient en effet que des noms. Puisqu'ils n'étaient pas les désignations de réalités distinctes et représentables, ils ne pouvaient être, selon lui, que des produits ou des éléments du langage , des mots , des sons , des souffles de la voix ,
flatus vocis. Cette doctrine fut appelée la doctrine des noms, le système des mots, sententiavocum y les historiens de la philosophie l'appellent le nominalisme *.
Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas inventée tout entière, mais qui, la rencontrant en principe dans Aristote, l'avait, après Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussée à ses extrêmes conséquences et rédigée en termes absolus; mais elle compromit le repos et la sûreté de Roscelin. L'Église s'était alarmée; saint Anselme, alors abbé du Bec en Normandie , en attendant qu'il succédât à Lanfranc dans l'archevêché de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand crédit comme religieux et d'une grande réputation comme philosophe, avait combattu le nominalisme, en soutenant à outrance la réalité de ce qu'exprimaient les termes abstraits et généraux , ou ce qu'on appelle la réalité des universaux. Devançant même cette polémique, un concile tenu à Soissons, en 1092, avait condamné la doctrine de Roscelin, comme fausse en elle-même, et comme incompatible avec le dogme de la Trinité, puisqu'en n'attribuant l'existence qu'aux individus , elle annulait celle des trois personnes, ou les réalisait en trois essences individuelles, ce qui était admettre trois dieux.
Roscelin avait été forcé de s'exiler en Angleterre. On croit que dans le cours de ses voyages notre Pierre fut un de ses auditeurs; mais on ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses leçons, et probablement avant de venir à Paris. 11 l'entendit du
* Voyez le l. H de cet ouvrage , c. ir, \m, ix et \.
8 LlVRfc: PREMIER. ^é ^
moins étant fort jeune ; il a dit plus tard qu'il Tavait ^ eu pour maître , et il a dit aussi qu'il trouvait sa doctrine insensée \ ''' t
On croit qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la première fois^ = *
Cette ville était alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe, la capitale des lettres et des arts. Elle a été de bonne heure , elle est restée toujours le centre de cette philosophie du moyen âge qu'on a nommée la scoîastique. Ce nom ne désigne pas autre chose que la philosophie des écoles ou cette dialectique que nous avons décrite. Les écoles étaient assez nombreuses en France, et pour la plupart épiscopales , c'est-à-dire qu'elles étaient ouvertes ordinairement sous le patronage et la surveillance de l'évêque et même dans sa maison.
Ces institutions avaient succédé aux écoles palatines, fondées par Charlemagne, grande et passagère
' « Magi&lri noslri Roscellini luni insaua seiilenlia. » (Ouvr. inéd. Dialect., p. 471.) C'est Olhon de Frisiogen qui veut que le premier maître d'Abélard ait été Roscelin . lequel a sans aucun doute été son maître , mais qui ne peut avoir été le premier, encore moins son précepteur dans sa famille . comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve que Roscelin ait enseigne en Bretagne. Proscrit lorsqu'Âbélard avait treize ans , il ne peut guère l'avoir connu que plus tard dans ses courses plus ou moins secrètes en Franco. ( ft/., Introd., p. \1 et suiv. ) Abélard le traite avec sévérité , il l'a réfuté et même attaqué violemment. (^1Z>. Oy^.^ ep. xxi, p.334 ; Not., p. 1143. — 0^1. Fris. De Gesi. Frid. I, 1. I, c. xlvii. — Philosophie dans le moyeu ôgc . par M. Rousselot, t. I, c. v.)
" Peut-être même était-il plus jeune ; les auteurs du Recueil des historiens des Gaules et de la Fia}ice veulent qu'il ait entendu Guillaume de Champeaux , à Paris, avant la fin du xi*" siècle (t. Mil, p. Go4^\ Le P. Dubois , dans son Histoire ecclésiastique de Paris, dit qu' Abélard arriva dans celle ville en 1 100 (t. 1 , 1. XI , c. vii , p. 777}. Duboulai voudrait mèuie faire remonter son arrivée jusqu'en 1095. {Uis(. Univeni'. parisims. l.n,p. 8.)
4^^ « VIE D'ABÉLAUD. <J
création , comme presque toutes celles de cet homme qui devança trop son temps, et manqua l'avenir pour l'avoir deviné trop tôt. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'était donc produit dans l'évêché ou même à la porte du cloître ^ Dans ces écoles, qui différaient de réputation et quelquefois de doctrine, comme les évoques eux-mêmes , on enseignait toujours la théologie et souvent les sciences profanes , y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions dura longtemps; il en est resté au chef-lieu de tous les diocèses, auprès de tous les évêques, deux titres portés par des prêtres et qui représentent le douhle enseignement du passé : l'un est le titre de théologal, et l'autre celui d'écolâtre.
A l'époque dont nous parlons, ou vers l'an 1 100, il n'y avait donc pas d'Université de Paris. Il y avait des écoles à Paris, et parmi elles, au-dessus de toutes , l'école épiscopale , la plus fréquentée et la plus célèbre ^ Les étudiants y accouraient de très-loin, non-seulement de toute la France, ce qui était peu dire, mais de toute la Gaule et des pays
' «Carolus.... seculares quodain modo lilleras fecit et a cœnobiis ad « palaliuin evocavit. » ( Duboulai , t. I , p. 95.) Je parle ici d'après l'idée reçue qui allribuc à Charlemagne la création permanente d'écoles royales tenues dans son propre palais. Domus regia schola dicitur, disait le concile de Kierzy en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince aurait ainsi conçu cl réalisé la véritable instruction publique , celle de l'État. J'avoue que M. Ampère a singulièrement ébranlé cette idée. Au reste, les écoles épiscopales elles-mêmes doivent encore être originairement rapportées à Charlemagne; c"'est lui qui en prescrivit la formation par un capitulaire de 789. ( Histoire littéraire de la France avant le \ii^ siècle , par M. Ampère ,
t. 11I,C. II.)
- Cf. Lobineau, Kist. de Paris, t. I, l. IV, p. 151. — Gérard Dubois ,
llist. Ecoles, paris. y t. 1 , 1. XI, c. vu, p. 775. — D. Brial., Rec. des îlist.
. l. XIV, pnvj. xxxj. ' — . Troplong , Dit pouvoir de l'Etat sur l'ensei'jne-
étrangers. L'Angleterre, l'Italie et rAUemagne commençaient à envoyer leurs enfants dans cette ville, destinée à devenir l'Athènes de la philosophie du moyen âge. Les cours de l'école, ou comme on disait les lectures^ (il n'existait point de collège), avaient pour auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les écoliers étaient alors de tout âge. Ils se rassemblaient autour de la chaire du professeur, dans un cloître assez voisin de l'habitation de l'évêque, située au lieu où nous avons vu encore TArchevêché , et au pied de l'église métropolitaine, qui se nommait bien déjà Notre- Dame, mais qui n'était pas le monument magnifique et vénéré que commença Maurice de Sully sous Philippe Auguste. Il n'y a pas très- longtemps qu'une enceinte , jadis habitée tout entière par les membres du chapitre, s'étendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'église, allait rejoindre le jardin de l'Archevêché; elle s'appelait le Cloître Notre- Dame ^ Là était, aux premiers jours du xii^ siècle , l'école épiscopale, l'école maîtresse, perpétuelle, celle dont le titulaire régissait de droit les écoles de Paris, et c'est pour cela qu'elle portait dans le monde et qu'elle a conservé dans l'histoire le nom d'École du Cloître ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de
meni , c. vi , vu , viii cl ix. — Launoy, De ScJiol. celeb., t. IV, c. lix. — Bist. litt. de la Fr., par les bénédiclins de Saint-Maur, t. IX, Disc. prél.
* Lectiones, d'où le mot de leçons. Bayle appelle Anselme de Laon lecteur en théologie. Les professeurs au Collège de France avaicnl conservé ce ùlrc de lecteur. Les leçons, au moyen âge, se composoient d'une lecture ou dictée, puis d'un commentaire ou glose improvisée. C'est la fonne encore suivie dans nos écoles de droit.
" Paris ancien et moderne j par de Mariés, t. 1 , ci, p. 51, et c. n , p. J39.
reconnaître pour chef Guillaume, dit de Chanipeaux, du nom d'un bourg de la Brie où il était né. Archidiacre de Paris, il enseignait avec beaucoup de succès et d'éclat. Il paraît avoir brillé dans la dialectique, donné de quelques-unes des questions qu'elle pose des solutions nouvelles, et appliqué le premier, dans l'école de Notre-Dame, les formes de la logique à l'enseignement des choses saintes : ce qui a fait dire qu'il avait, le premier, professé publiquement la théologie à Paris, et d'une manière contentieuse, en ce sens qu'il aurait introduit la théologie scolastique. On l'a surnommé la Colonne des docteurs^
Pierre alla l'entendre et ne tarda pas à lui plaire. Un disciple intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les leçons qu'il écoute , est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les écoliers de Paris; il les étonnait par sa mémoire surprenante, par son instruction précoce, par sa rare subtilité , par le don de la parole que rehaussait en lui la sino;ulière beauté de sa fmure. Il se faisait admirer, aimer, et partant envier. Bientôt il s'enhardit à se séparer de son maître; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut plus
' On le dit né vers 1068. Après avoir étudié sous Manegold et Anselme de Laon, qui professèrent à Paris, il y devint le chef de l'enseignement , et il eut le regimen scliolarum d'où est venu sans doute plus tard le titre de recteur. 11 eut des disciples nombreux dont quelques-uns occupèrent un rang distingué dans l'Église et la science. Élève d'Anselme de Laon , qui s'était formé sous saint Anselme, Guillaume continua donc le réalisme, et même il paraît l'avoir exagéré. {Ab. Op., cp. i, p. 4 j Not., p. 1145. — Ouvr. inéd. Dialeclic. passim. — Jolian. Saiesb. Metalog., 1. I, c. v; 1. III , c. ix. — B.ec. des Jlist., t. XIV, p. 303. — Lisiardi Viia M. S. S. Arnuljiy c. xv. D'Achery, Spicileg., t. I, p. 033. — Hist. l'Ut., t. X, p. 307, 308 et suiv. )
d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une défiance et une jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous ses malheurs. Mais alors jeune, heureux , plein d'espoir, il parcourait les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la connaissance humaine était ouvert devant lui comme le monde devant un conquérant.
On raconte cependant que, ne sachant encore rien au delà de ce qu'on apprenait dans le trivium^ c'està-dire la rhétorique, la grammaire et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets du quailrivium, où l'on enseignait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique; car telle était restée la division encyclopédique de renseignement au xii'' siècle \ 11 prit même des leçons d'un certain maître qui se nommait Tirric, et qui se chargea de lui apprendre les mathématiques. On appelait ainsi une science fort suspecte où l'étude des propriétés des nombres et des figures s'unissait à celle de leurs vertus symboliques et mystérieuses ^
Pierre prenait ces leçons sans bruit; déjà il ne lui convenait plus de paraître apprendre; cependant il ne réussissait pas. Lui-même a reconnu qu'il n'a ja-
^ Celle division septuple des sciences est indiquée partout et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint Augustin. {Divinar. Lect., c. xxvir. — De Ordin., l. II, c. xii, etc. — llelract., 1. I , c. VF. ^Cf. Budd. Observ. sclecl. IV, t. I, p. 47, Ôl, 55.)
'' C'est Abélard qui nous donne lui-même cette idée des nialhématiques. « Ea quoque scieutia cujus nefarium est exercilium , qua3 mathemalica « appellatur, mala putanda non est.» ( Ouv. inéd. D'udecl., p. 435. — Johan. Sarcsb. Policrat., 1. II, c. wiii cl mx, cl Ducange, au mol Mathemalica.)
vil:: D'ABÉLAUD. 13
mais pu savoir l'arithmétique \ Ce genre de travail opposait à son esprit une difficulté inattendue, soit qu'il manquât d'une aptitude naturelle , chose douteuse, car la dialectique ressemble aux sciences du calcul; soit que, déjà confiant et ambitieux , il ne donnât à ses nouvelles études que les restes d'une attention trop partagée; soit enfin que son esprit, déjà rempli de savoir et préoccupé de mille choses, ne fît qu'effleurer la surface de ces nouvelles connaissances. Son maître, à ce qu'il semble, en porta ce dernier jugement; car le voyant un jour triste et comme indigné de ne pas pénétrer plus avant, il lui dit en riant : « Quand un chien est bien rempli , que « peut-il faire de plus que de lécher le lard ? » Le mot d'une latinité dégénérée qui signifie lécher^ composait, avec le dernier mot de la plaisanterie vulgaire du maître, un son qui ressemblait à Baio^ lard (Bajolardus)-. On en fit dans l'école de Tirric le surnom de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un côté faible dans un homme à qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'étudiant en prit son parti, et acceptant ce sobriquet d'école , dont il changea quelque peu le son et le sens, il se fit appeler Abélard (^Habelardiis) y se vantant ainsi de posséder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine puérile et familière qu'auraient immortalisé le génie, la passion et le malheur.
• « Ejus artis ignarum oninino me cognosco. » (Ouv. inéd. Dialeri.^ .p 182.)
^ « Bajare quod est lingere. » On ne connaît, je crois, ce mot que par le passage du manuscrit où celte anecdote est rapportée. Du moins, au mot liajare , Ducange ne donne-t-il aucun antre exemple.
Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire , lorsqu'il eut atteint le faîte de la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oubliée , et Ton ne voulut y voir qu'un surnom emprunté au nom de l'abeille, comme si Abélard eût été l'abeille française , ainsi qu'autrefois un grand écrivain fut appelé l'abeille attique*.
Cependant il avait conçu l'idée de devenir maître à son tour et de régir les écoles, idée hardie chez un
* L'anecdote sur l'origine du nom d' Abélard est peu connue , et n'a été rapportée que par Bernard Pez , sur la foi d'un manuscrit de l'abbaye de Saint-Emmeram. ( Thesaur. anecdot. noviss., t. III , Dissert, isagog., p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom d' Abélard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint Bernard lui-même aient fait ce rapprochement. (Saint Bcrn. Op., ep. clxxxix.) D'Argenlré voit un nom de famille dans le nom de Pierre Esveillard, qu'ils appellent en France Abéilard. (L'Hist. de Bretaigtie , 1. I, c. xvi , et 1. III, c. cm, p. 74 et p. 23G.) Les textes latins écrits en Bretagne portent Abœlardus. (Chroniq. de Ruy s. Recueil des Histor.ji. XII, p. 5G4. — Mém. pour senir à l'Hist. de Bretagne, par D. Morice , t. I , p. 659.) C'était plutôt un surnom. Tous les noms de famille ont bien commencé par des surnoms; mais très-rares alors , ils se montraient sous la forme de litre féodal ou nom de fief héréditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois, Abœlardus. Dans ses propres ouvrages , il se nomme lui-même : « Hoc vocabulum Abœlardus « mihi.... collocatum est. » (Ouvr. inéd. Dialect., p. 212 et 480.) Othon de Frisingen écrit Abailardus , et l'on trouve aussi Abaielardus , et même Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus^ Belardus. En français , Abeillard , Abayelard , Abalard , Abaulard , Abaalarz, Allebart , Abulord , Beillard , Baillard , Balard , etc., et dans une ballade de Villon :
Oh est la très-sage Héloïs Pour qui fut chastré et puis moyne Pierre Esbaillart h Saint-Denys , Pour son amour eut cest essoyno ?
Les formes les plus usitées sont Abailard ou Abélard. La dernière est celle que préfèrent Bayle, VHistoire littéraire, et M. Cousin. [Ab. Op., praefal., p. 3; Not., p. 1141.— Bayle, /)/cf. crit., art. Jbélard. ) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Abélard dans le canton de Vallet où le Pallet est situé , au témoignage de M. le juge de paix du canton ; mais le nom d'Abélard n'est point inconnu à Nantes comme nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demançeal.
étudiant qui sortait à peine de l'adolescence ^ Mais sûr de sa force et confiant dans sa fortune, il ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un lieu où il pût ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors fort importante et qui était un siège royal. Guillaume, le maître qu'il abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fût sur le point de renoncer à sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empêcher rétablissement d'une école nouvelle, ou du moins pour éloigner davantage Abélard des murs de Paris. Il usa de secrètes manœuvres afin de lui faire interdire le lieu où on lui permettait de professer. Mais le talent et la jeunesse trouvent aisément faveur et protection ; le vieux maître avait des jaloux; il s'était fait des ennemis parmi les puissants de la terre ; ils soutinrent son rival ; la malveillance envers Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abélard ; la faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde , et son vœu fut réaUsé, il eut une école. Tout cela se passait vers l'an 1 1 02.
Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa renommée couvrit bientôt et la réputation naissante de ses condisciples, et la célébrité
' « Factum est ut.... ad scholarum regimcn adolescentulus aspirarem. » [Ab. Op., ep. I , p. 4.) C'est une opinion assez générale qu'il avait vingt-deux ans. [Bistor. Eccl. paris, a G. Dubois , t. 1, 1. XI , c. vu , p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite parait avoir duré au delà de sa jeunesse niéme. On l'appela longtemps le jeune Palatin; du moins trouvet-on ce titre en tête de quelques uns de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre Pétri Abœlardi junioris Palatini siimmi peripatetici editio , et non pas Abélard le jeune, puisqu* Abélard n'est pas un nom de famille. D'ailleurs il n'avait cédé que ses droits d'aînesse et non son ùgG, On a proposé de traduire : le grand péripatéiicien moderne. (Cousin, Ouvr, inéd. Introd. p. xiij.)
établie des maîtres eux-mêmes. Nul ne semblait à ses auditeurs digue ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la dialectique; et cbaque jour plus présomptueux , ne redoutant aucun voisinage, il voulut rapprocher son école et la transporter à Corbeil, place forte qui ne tarda pas à devenir un château royal comme Melun \ Là , plus près de Paris , il donnait pour ainsi dire l'assaut à la citadelle de l'école de Notre-Dame.
Cependant un travail excessif avait épuisé ses forces et altéré sa santé. Il fut obligé de quitter la France, de voyager , et probablement de visiter sa patrie , laissant après lui de vifs et longs regrets, et sans cesse ardemment rappelé par tous ceux qu'intéressait l'enseignement de la dialectique. Très-peu d'années se passèrent ainsi , celles peut-être pendant lesquelles il entendit Roscelin ; et il se sentait rétabli , lorsqu'il apprit que son ancien maître avait abandonné la chaire de Notre-Dame.
En 1108, au temps de Pâques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre Guillaume de Champeaux s'était retiré, avec quelques-uns de ses disciples, près d'une chapelle au sud-est de Paris, où était ensevelie une recluse morte en grand renom de piété.
^ Le comté de Melun el celui de Corbeil avaient été réunis , puis séparés. Le premier revint d'abord à la couronne par la mort de Rainauld , évêque de Paris et chancelier, comte de Melun ; il y eut alors un vice-comte ( vicomte). Puis, Philippe V^ prit possesion de la ville qui était fortifiée comme tout chef-lieu de ûe( {Meldunum castrum , castellum) ; il en fit un siège royal, c'est-à-dire qu'étant la ville d'un domaine dont le roi était seigneur, elle devint une de ses résidences et il y établit sa justice. Philippe P"" y mourut en 1108. C'est son successeur, Louis le Gros , qui réunit dans les mêmes conditions le comté de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte. C'est a une époque bien voisine de cet événement , si ce n'est lors de cet événement même. (ju'Abélard vint à Corbeil. (^4^. Op.: Not.. p. 1 195.)
VIE D'ABÉLAllD. 17
Il y avait formé une congrégation volontaire de clercs réguliers, qui devint plus tard l'abbaye de Saint- Victor. C'est là que, commençant une vie de paix et de piété , il espérait trouver un abri contre les attaques et les luttes qu'il prévoyait , ou même se préparer à l'épiscopat, qu'il pouvait souhaiter comme une délivrance ou comme un asile.
Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez éclatant, fit sensation dans le clergé; on loua beaucoup la dévotion et l'humilité d'un homme qui renonçait pour la solitude à un poste élevé dans l'Église de Paris, aux chances apparentes d'une forlune plus grande encore; enfin à une position qui, suivant ses disciples, équivalait presque au premier rang dans le palais du roi \
Ilildebert, célèbre évêque du Mans, et dans la suite plus célèbre archevêque de Tours, lui écrivit que c'était là vraiment philosopher-; mais il l'exhorta vivement à ne point renoncer à ses leçons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle résidence ne l'éloignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le séquestra pas du monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui la science, et il continua à faire des cours, inaugurant ainsi cette grande école de Saint -Victor qui a joué un rôle im-
* « Cum esset archidiaconus , ferequeapud regem primus , omnibus quœ « possidebat demissis, in prœlerilopascha, ad quamdam paupcrrimam ecclc- « siolam soli Deoservilurusse conlulit,» dilun anonyme qui (';crit un an après ravoir entendu et admiré, tanquam angeliim. {Rec. des HLstor.j t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette retraite en 1109. (Crevier, Hist. de l'Univ., 1. 1, 1. I , § 2.)
' « Hoc verc philosophari est. » (Hildeb., episc. cenoman.^ ep, i, — G. Dubois, lîkt. Ecd. paris. ^ t. I, 1. IX, c. ix.)
portant dans la théologie et presque dans la religion \ Tandis qu'il y parlait , entouré de ses nombreux élèves, il vit tout à coup dans leurs rangs reparaître Abélard qui venait, disait-il, entendre ses leçons sur la rhétorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas à provoquer son maître sur la question de philosophie qui préoccupait les esprits. C'était cette question fameuse et redoutée qui avait perdu Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux était le contre-pied de celle du chanoine de Compiègne. Il professait le réalisme le plus pur et le plus absolu, c'est-à-dire qu'il attribuait aux universaux une réalité positive ; en d'autres termes , il admettait des essences universelles. Dans son système, tout universel était par lui-même et essentiellement une chose, et cette chose résidait tout entière dans les différents individus dont elle était le fond commun , sans aucune diversité dans l'essence , mais seulement avec la variété qui naît de la multi-
' Guillaume de Champeaux ne fut donc pas précisément le fondateur officiel de la congrégation des chanoines réguliers de Saint-Victor. On a même contesté qu'il ait été chanoine régulier, quoique ce titre lui soit souvent donné, et qu'il ait au moins formé dans cette maison une congrégation temporaire, ce qu'Abélard appelle un convenlicule de frères , un ordre de clercs réguliers, qui put être le type et fut certainement l'origine de l'institution définitive. Avant Guillaume, on prétend que la chapelle ou le prieuré de Saint-Victor était desservi par des moines noirs , et dépendait de la célèbre abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la règle de Saint-Benoît. En 1108, Guillaume s'établit dans le prieuré avec ses disciples et en agrandit les bâlimenls. En 1112, il devint évêque. En 1113 , Louis le Gros changea le prieuré en abbaye et remplaça, dit-on, les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier abbé fut Gilduin. ( Cf. Ab. Op., ep. i, p. 5 et 6 ; Not., p. 1 145. —Fie d'^beillard, par D. Gervaise , t. 1 , p. 22. — Hist. litt. de la France , t. XII , art. Hugues de Saint-Victor, p. 3, et Gilduin, p. 47G. — Dubois, Hist, Eccl* paris., loc. cit. — Gallia Christ,[l, VII , p. 660. )
tude des accidents individuels. Ainsi , par exemple, l'humanité n'était plus le nom commun de tous les individus de l'espèce humaine , mais une essence réelle, commune à tous , entière dans chacun, et variée uniquement par les nombreuses diversités des hommes. Ainsi du moins Abélard décrit la doctrine de son adversaire. 11 l'attaqua directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre , disaitil, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanité est une essence tout entière en chaque homme , et que l'individualité soit un pur accident , il s'ensuit que cette essence entière est en même temps intégralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est à Rome et Socrate à Athènes , elle est tout entière avec Platon à Rome , et dans Athènes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, étant l'essence de l'individu, est l'individu même , et par conséquent il emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est à Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est à Athènes , Platon s'y trouve avec lui et en lui. Là conduisait cette formule de Guillaume de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait essentiellement ou dans la totalité de son essence \ Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au sens commun, Abélard troubla tellement le maître longtemps incontesté des écoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de rétracter ou effacer de la formule un mot décisif. Guillaume cessa de dire que la chose universelle
' Ab. Op , ep. i, p. 5. — Ouvr. inéd., De Gêner, et S^ec. p. 513,
20 LïVRE PREMIER.
subsistait comme une seule et même chose essentiellement dans les individus, ce qui était dire qu'elle en était l'essence. Il se réduisit à prétendre qu'elle subsistait ou individuellement , ou plutôt indifféremment dans les individus \
Or, si elle subsistait individuellement ^ elle n'était plus identique et intégrale dans tous , elle avait une existence individuelle, ce qui ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en parties numériques semblables, mais non identiques, et par conséquent indépendantes. Si elle subsistait indifféremment dans lesindividus, elle existait comme l'élément non différent (indifferens) des différents individus; manière technique d'exprimer qu'elle était ce qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un même genre ou d'une même espèce. Des deux façons, c'était abjurer, ou se réfugier dans un réalisme mitigé, qu'Abélard appelle la doctrine de l'indifférence, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur en repos.
Cette question des universaux était depuis un
* D'après l'édition des œuvres d'Abélard , et le texte de sa première épître, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, YHistoria calamitatum donne individualiter, pour le mot substitué à esscntialiier ; mais d'Amboise met en marge la variante indifferenter ; c'est le mot du manuscrit de la Bibliothèque du Roi , d'un autre de la bibliothèque de Troyes , et de ceux que Rawlioson dit avoir consultes ; il paraît de tout point préférable j car la première substitution , si elle a une valeur, annule le réalisme , et la seconde , au contraire, exprime une doctrine qu'Abélard, dans ses ouvrages didactiques , expose et réfute comme la seconde opinion de Guillaume de Champeaux et la seconde forme du réalisme. (Cf. Ab. Op., ibid. Ouv. inéd., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij. — De Gen. et Spec, p. 513 et 518. — Jtec. défi Eist., t. XIV, p. 279. — Abail. et Hél., par Turlot , p. 16. — Voyez aussi plus bas 1. U, c. viit et suiv.)
VIE D'ABÉLAKD. 21
temps la question dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des maîtres et des écoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitôt sou crédit et toute confiance en lui-même. Quiconque se rétractait en cela renonçait à convaincre et à guider. Du jour où Guillaume de Champeaux eut corrige ou délaissé son opinion, le découragement le prit, ses leçons furent négligées; à peine l'écouta-t-on encore , à peine lui permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il semblait que ce point abandonné eût emporté toute la science avec lui. En même temps , la doctrine et la position d' Abélard acquirent plus de force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant passèrent de son côté. De toutes parts, et du sein même de Técole opposée , on accourut dans la sienne.
En quittant le cloître de Notre-Dame pour l'institut naissant de Saint-Victor, Guillaume n'avait point laissé sa chaire déserte. Un successeur s'y était assis et devait y continuer son œuvre; mais le gouvernement de la science avait passé en d'autres mains ; découragé ou converti , le nouveau maître offrit sa place à Abélard , et se rangea parmi ses auditeurs. L'empire de l'école lui fut ainsi régulièrement dévolu, car c'était alors une règle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec l'autorisation d'un maître reconnu, et comme son suppléant et son délégué. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans maître S était une témérité et presque
' Sinemagislro, sans avoir ou la maîtrise ou l'aulonsalion magistrale. ( Ab. Op., ep. I, p. 19.) Il fallait, suivant M. Troplong, obtenir la licence du niaîlre des éludes ou scolaslique , appelé aussi chancelier, ou bien être dis*
un délit. Aussi , ne pouvant plus l'attaquer luimême, Guillaume au désespoir attaqua-t-il son propre successeur; de honteuses accusations furent dirigées contre lui, dont la plus grave sans doute et la moins avouée était sa déférence pour Abélard. 11 fut interdit , et comme Guillaume de Champeaux était apparemment resté titulaire de sa chaire, il la fit donner à quelque adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forcé de retourner à Melun , et d'y recommencer ses leçons.
Mais la victoire fut passagère; en écartant pour un moment un formidable rival , on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il intimidait, il abaissait encore ceux qui s'étaient délivrés de sa présence. La vie s'était comme retirée d'eux ; la malignité publique les poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorité. Elle se prit à Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des écoliers sur le désintéressement de sa piété, sur les motifs de sa retraite, le forcèrent bientôt à se retirer, lui, la congrégation qu'il avait formée, et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne éloignée de la ville ^
Abélard se hâta de se rapprocher. Comme l'école
ciple d'un maître titulaire et enseigner sous sa direction. De là sont venus peu à j)eu tous les grades académiques , maître , licencié , docteur. ( Cf. Hist. litt. de la Fr., t. IX, p. SI, et t. XII, p. 93. — Pasquier, Rech. de la France , 1. IX, c. xxi. — - D. Brial, préf. du t. XIV des Hist. fr., \), xxxj. — Crevicr, Hist. de l'Univ., t. I, l. I , p. 132, 135, IGl, 2ô6, etc. — Troplong, Du Pouv. de l'Etat sur l' enseignemeni , c. x.)
' Une maison de campagne ou un hameau , car villa a ces deux sens ; nd villnm quamdam ab urbe remotam. Bruckcv dit que ce lieu était le vieux prieuré {veteres cellœ) , peut-être le même où fut fonde Saint-Victor. ( Ab. Op..ep. i. p. G. — Hist. crit.phil., l. lll, p. 733. •
de la Cité restait toujours occupée , il s'établit hors des murs, sur la montagne Sainte-Geneviève, et dans le cloître même, dit-on, de l'église dédiée à la patronne de Paris. Cette colline, destinée à devenir comme le Sinai de l'enseignement universitaire, était alors l'asile où se réfugiait l'esprit d'indépendance, le poste où se retranchait l'esprit d'agression contre l'autorité enseignante. Des écoles privées, plutôt tolérées qu'autorisées par le chancelier de l'Église de Paris, s'y ouvraient aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire les écoles de la Cité. Ainsi Joslen de Vierzi, qui devait un jour, en qualité d'évêque, juger Abélard, donnait à ses côtés des leçons tendantes au nominalisme, malgré la défaveur qui s'attachait à cette doctrine ^ Les étudiants étaient divisés par conférences, sous des professeurs ou répétiteurs qui aspiraient à la maîtrise ou à la
' D'après Daboulai , l'Université de Paris se serait formée de la réunion de l'école palatine , de l'école épiscopale et de celle de Sainte-Geneviève. II De prouve pas que la première subsistât encore au commencement du XII* siècle; la seconde dominait la Cité, et continua d'y subsister à l'ombre de la Métropole^ toujours plus thcologique, plus ecclésiastique , plus soumise à l'autorité du premier chantre ou chancelier de l'Eglise de Paris qui paraît avoir été, jusqu'au temps de Louis le Gros, le magistrat de l'instruction publique. Le chef de l'enseignement ou maUre recteur, ce qu'on appelait d'abord le primicier, dut , là comme ailleurs, cire le se kolas tiens ou scholasfcr(ccolàtre), magister scholœ ou capisehoL Le nombre des étudiants s'étant fort accru ne put être retenu entre les deux ponts ou dans l'Ile, et s'étendit sur la montagne Sainte-Geneviève. Il s'établit une école à Tabbaye du même nom (emplacement du collège Henri IV ); et des écoles particulières s'ouvrirent sur la pente septentrionale delà colline: de là le pays latin. (Hist. Univ. paris., t. I, p. 557, 507, 272, 280). Joslen , Goselen ou Josce- "lin, surnommé Le Roux, d'une famille noble dite de Vierzi , enseigna d'aboid sur la montagne Sainte-Geneviève, puis devint archidiacre, et plus tard évéque de Soissons ( 1 125 ou 1 126) ; et comme tel , il siégea au concile de Sens où Abélard fut condamné. ( Johan. Saresb. Metalog., 1. ÎI, c. xvii. — Rec. des HisL, t. XIV, p. 2U7. — Uist. lin., t. IX, p. 32 et t. XII, p. 412.^
2/i LIVRE PREMIER.
renommée. Mais par sa science éprouvée et pcir son éloquence sublime (ce sont les expressions de ses ennemis), Abélard effaçait tout le monde. L'originalité de son esprit lui inspirait des nouveautés hardies qui séduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul n'avait osé , insultant à tout ce qu'il n'approuvait pas, il provoquait la lutte par ses témérités et la décourageait par la terreur de sa dialectique ^ .
11 est probable que, combattant à la fois le réalisme de Guillaume de Cbampeaux et le nominalisme déguisé de Joslen, il ne manquait ni de jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, poussés à bout, voulurent enfin lui susciter un contradicteur, et cherchèrent dans leurs rangs un adversaire courageux qui essayât de lui tenir tête. « C'est un chien qui (( aboie, » disaient-ils, «il le faut chasser avec le bâton « de la vérité. » Il y avait dans l'école de Joslen un jeune homme de Douai, qui se montrait plein d'ardeur et d'intelligence. 11 se nommait Gosvin , et il n'aspirait qu'à l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il fut choisi. Son maître qui l'aimail s'efforça de le dissuader de cette damrereuse entreprise ; il lui représenta qu' Abélard était plus redoutable encore par la critique que par la discussion , plus railleur que docteur, qu'il ne se rendait jamais,
' « Probalœ quidem scienlia?, sul)limis cloquenliœ,.... ioauditaruin eral « invenlor et asserlor novitatum , et suas qucerens slatuere scnlenlias, erat « aliarum probalarum iniprobalor. Urnlo in odium vcncrat corum qui sa- '< nius sapiebanl, cl sicul manus ejus contra omncs , sic omnium contra cuni « annabantur. Dicebat quod nuUus anlea prœsumpserat. -> ( Ex. vil. S. Gosviiii ocquiciucl. abb., 1. 1. Jicc. des Uiit., t. XIV, p. 4i2.)
VIE D'ABÉLAKD. 25
n'acquiesçant j)as à la vérité si elle n'était de sa façon', qu'il tenait la massue d'Hercule et ne la lâcherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer à la risée en l'attaquant, il fallait se contenter de démêler ses sophismes et d'éviter ses erreurs. Le jeune élève persista, et tandis que ses camarades réunis pargroupes dans leurs logements, comme des soldats sous leurs tentes, faisaient des vœux pour lui , il en prit avec lui quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Geneviève. 11 se comparait à David marchant à la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans qu' Abélard , qui devait alors approcher de trente ans, il était petit, grêle , d'une figure agréable, avec le teint d'un enfant. 11 entra bravement dans l'école et trouva le maître faisant sa leçon à ses auditeurs attentifs. 11 prit aussitôt la parole , et l'interpella hardiment ; mais Abélard, lançant sur lui un regard dédaigneux et menaçant : « Songez à vous taire, » lui dit-il avec hauteur, « et n'interrompez point ma leçon. » L'enfant qui n'était pas venu pour se taire insista avec énergie ; mais il ne put obtenir une réponse. Sur sa mine, Abélard ne pensait pas qu'il en valût la peine, et levait les épaules sans l'écouter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui dirent que c'était un subtil disputeur, et l'engagèrent à l'entendre. (( Qu'il parle donc, » dit Abélard, (( s'il a (( quelque chose à dire. » Le jeune athlète, libre enfin d'entrer en lice, commença l'attaque. Il posa sa thèse, et ouvrit une controverse en règle. Nous igiio-
' « Non dispulalor, scd cavillalor, plus joculalor quani doctor.... Quod ■ « pcrlinax csset in criorc , et quod , si sccundum se non csset, nunquam « acquiesceret vcritali. » ( Id. ibid., p. 443.)
rons quel en était le sujet , quels en furent les détails et les incidents, et toute cette histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dontGosvin fut un jour abbé * . Mais selon lui , le petit David terrassa le géant; il conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravité de sa parole; puis, il enlaça si savamment son adversaire par des assertions qu'on ne pouvait ni éluder ni combattre qu'il lui ferma peu à peu tout moyen d'évasion et parvint graduellement à le réduire à l'absurde. Ayant ainsi garotté ce Protée par les indissolubles liens de la vérité ^ il redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles oii l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des cris de victoire et d'allégresse.
Quoi qu'on doive penser de cette anecdote , on ne voit pas que Gosvin ait suscité contre Abélard une résistance ou une concurrence bien formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir école à son tour, il n'osa le tenter à Paris , ou du moins sa tentative n'v a laissé nulle trace. C'est à Douai, sa ville natale, qu'il paraît avoir fondé un véritable enseignement; et il devint, en 1131, abbé d'Anchin, en attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le retrouverons plus tard.
Rien cependant n'arrêtait la marche ascendante
* On attribue à Alexandre , successeur de Gosvin au litre d'àbbé d'Anchin , ou plus exactement à deux moines qui Tavaient connu et n'écrivaient que huit ou dix ans après sa mort , la biographie* d'où nous extrayons ce récit. Elle a été imprimée à Douai en 1G20, et insérée par fragment dans le Recueil des Historiem des Gaules. (T. XIV, p. 4H-445. — Hist. lin. , i.XIII, p. 605.)
VIE D'ABÉLAllD. 27
(l'Abélard. Du haut de sa montagne, il devenait de fait le maître des écoles , et celui qui dans la Cité en occupait la place n'était plus qu'un vain simulacre sur une chaire impuissante.
A ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort. Il quitte les champs , il reparaît; il ramène la congrégation à Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait délivrer dans l'école son soldat, sentinelle abandonnée. Ce retour commença par perdre ce triste remplaçant; il avait encore quelques auditeurs; on trouvait qu'il était habile à expliquer Priscien , écrivain plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il fut obligé de quitter sa chaire, et ses élèves retournèrent à Guillaume de Champeaux, qui lui-même , désespérant de la gloire mondaine , sembla de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre Abélard et Guillaume. Devant eux l'arène était ouverte et libre, et le combat s'engagea entre les deux écoles , entre les deux maîtres. Peut-on demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un côté était l'espérance, la nouveauté, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorité incontestée, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce qui perd les pouvoirs menacés de révolution. Chaque jour des victoires de détail venaient préparer le triomphe d' Abélard , et couronnaient le maître dans ses élèves. Enfin l'événement prononça. ((Si vous me demandez, » dit Abélard, en citant Ovide, ((quelle fut la fortune du
(( combat , je vous répondrai comme Ajax : H ne (( m'a pas vaincu \ »
En effet, bientôt la lutte cessa d'être possible. Plus de résistance, plus même de rivalité. Abélard allait régner sans partage dans l'école, lorsqu'il fut encore obligé de quitter la France. Son père s'était, comme on disait alors , converti. Il venait d'embrasser la vie religieuse , et Lucie , sa femme , se disposait , suivant la règle, à imiter cet exemple. Tendrement aimée de son fils, elle l'appela près d'elle. Tous deux avaient leurs adieux à se faire dans le siècle. 11 partit, il revit la Bretagne et sa mère, et quand après une courte absence il revint à Paris, il trouva l'école silencieuse et libre. Guillaume de Champeaux , abandonnant à la fois la retraite et l'enseignement, s'était réfugié dans les dignités ecclésiastiques. Il était évêque de Châlons-sur-Marne.
C'avait été un professeur très-habile, un logicien très-ingénieux, et sa réputation était grande; mais elle avait veilli. Il n'avait su ni souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractère manquait à la fois de générosité et d'énergie, et, dans le combat, son esprit lui fit faute. Mais il fut un prélat pieux et respecté , placé à la tête de l'épiscopat des Gaules pour la science de l'Écriture sainte. On comprend que celui qui avait régi si longtemps les Écoles sublimes (tel était le nom donné aux cours de haute science) devait faire un grand évêque .-aussi en
Si quferitis hiijiis Furtuiiani pugiia:-, non t>um supcratns ab illo.
Ovid. Melom. , 1. XIII. — Ab. 0}). , tp. i , p. 7.
YIK U' A BEL VU i). 29
a-t-il reçu le litre^ . Il administra son diocèse pendant sept années et mourut regretté de saint Bernard dont il était l'ami et à qui, le premier peut-être, il fit connaître Abélard '.
On était en 1113 ; Abélard , dans la force de l'âge et du talent, avait constitué son enseignement, son autorité , presque sa gloire. Il dominait l'école de Paris; c'était être dictateur dans la république des lettres.
Ses doctrines avaient pris leur caractère définitif. A l'exception de la théologie, dans laquelle il lui restait encore des progrès à faire, il avait à peu près fermé le cercle de ses études. Ses contemporains ont vanté son savoir et l'ont dit égal à la science humaine, éloge quelque peu hyperbolique \ Nous avons vu qu'il n'était point versé dans l'arithmétique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul. Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignoré, même le droit, chose plus que douteuse, citent en
* « Magnum Wuillclmum episcopum, qui sublimes scholas rexerat. » ( Ex Chron. maiiriniac. Recueil des Ilistor.^ t. XII, p. 7G. — Sainl Bern. Op., t. I,p. 13.)
' La date de l'élection de Guillaume de Champeaux , comme celle de sa mort, est controversée. Les uns veulent qu'il ait été évéque en 1 112 et soit mort en 1119 (Duchesne, Ab. Op. ; Not., p. 1147 et 11G3. — Gervaise ^ ViecCAb., t. 1, p. 23); les autres, que la promotion soit de 1113 et le décès de 1121 , le 22 mars. (Mabillon, saint Bern., Op., t. I, p. 13, Gl et 302. — Durand et Marlene , Thés. nov. anecd., t. V, p. 877. — Gallia Christ., t. IX, p. 878. — D. Brial , Rec. des Hist., t. XIV, p. 279. — Hist. lia. de la Fr., t. XII , p. 47 G, et t. X , p. 310 et 311.) Des deux côtés on invoque des textes. Les tables manuscrites de l'évêché de Chdlons portaient qu'il avait administré pendant sept ans.
' 11 est dit de lui dans une épitaphe : « 111c sciens quicquid fuit ulli sci- « bile ; » et à la lin : « cui soli paluit scibile quicquid erat.» C'est aussi de lui qu'on a dit: « Non homini , scd scientiœ deesl quod nescivit.» {Ab. Op., préf. in fin. — Gervaise, t. Il , p. 150.)
preuve une anecdote qui indiquerait seulement qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien , Théodose et Arcadius sur les limites \ Il ne possédait bien d'autre langue que le latin; le grec, dont l'étude était d'ailleurs alors difficile et rare , ne lui était, je crois, connu que par quelques mots de la langue philosophique. 11 avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la traduction , et l'on n'a nulle preuve qu'il entendît l'hébreu '. Mais son instruction littéraire était fort étendue; elle embrassait à peu près tous les auteurs de l'antiquité latine connus de son temps, et le nombre en était plus grand qu'on ne pense. Le xii^ siècle était plus lettré que le xv^ ne Ta laissé croire, et il n'est pas
^ C'est la loi quinque pedum Prœscriptione , C. fin. regund. , 1. 111 , lit. XXXIX. Sur cette loi , qui n'est pas fort claire en eiïct, Âccurse dit que Pierre Baylardf Pcfrj<.j Bay/arrf«s), qui se vantait de donner un sens raisonnable à tout texte , quelque difficile qu'il fût , a dit : Je ne sais pas. Or, cola ne signifie point que Baylardus sût le droit; de plus , on conteste que ce Baylardus soit Âbélard, et l'on dit que ce pourrait être un Johannes Bajolardus , professeur en droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins qu'établi que le Codex repetitœ prœlectionis , d'où celte loi est extraite , et même les textes du droit romain en général fussent connus en France avant la mort d'Abélard. On dit que l'enseignement du droit commença à Bologne vers 1130^ et à Paris vingt ans après. La question me paraît bien discutée dansBayle. [Cï. Ah. Op., préf. apolog. — Accurs., v** Prœscript. — Alciat. Lib. de quinq. ped. Prœscr. — Crinitus, De Honest. Discip., 1. XXV, c. IV. — Pasquier, Recherches de la Fr., 1. VI , c. xvir, etl. IX, c. xxvin. — Bayle, art. Abélard. — Duboulai , Bist. Univ., t. II, p. 577- 580.)
* Ouvr. inéd., Inlrod. xliij, xliv, et Dialec, p. 200 et 206. Je parle de l'hébreu , parce qu'on avait alors la prétention de le savoir. Tous les historiens et même Abélard disent qu'Héloïse le savait, et d'Amboise a montré que les juifs, qui en général ont conservé la connaissance de leur langue, participaient au mouvement des études à Paris. {Ab. Op., préf. in fin. ) Abélard ne me semble savoir de cette langue que les mots cités par les interprètes des bibles latines. (Voyez son Ne (ramer on , passim , et du présent ouvrage, leliv. III, c. vnr.)
VIE D'ABKLARD. 31
sûr que l'esprit humain ail tout gagné à cesser de se développer suivant la direction que le moyen âge lui avait donnée, et à subir cette révolution qu'on appelle la renaissance.
Toutefois la véritable science d'Abélard était la philosophie. C'est lui qui a fixé la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en croire ses auditeurs, ne peut donner idée de l'effet qu'il produisait en l'enseignant, et jamais aucune science ne paraît avoir eu de propagateur plus puissant. Comme chef d'école, il rappelle , s'il n'efface, pour l'éclat et l'ascendant, les succès des grands philosophes de la Grèce. Cependant cet enseignement était plus original par le talent que par les idées, et supposait plus de sagacité critique que d'invention. Non content d'expliquer avec une facilité et une subtilité que ses contemporains déclaraient sans égales , les secrets de la logique péripatéticienne et de promener les esprits attachés au fil du sien dans les détours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il mêlait, autant qu'il était en lui , à l'interprétation de la brièveté profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et libre des commentaires et des additions de Boèce et de Porphyre; il complétait ses exposés par des citations, bien comprises et lumineusement développées, de Cicéron qui, lui aussi, a traité, dans ses Topiques et dans quelques passages de la Rhétorique à Herennius , des parties de la logique ; de Thémiste , qui a laissé des paraphrases d'Aristote ; de Priscien , qui a touché à la logique par la grammaire; enfin de saint Augustin, qui passait pour l'auteur d'un traité alors étudié sur
les catégories, et qui a dû peut-être à son rôle dans la scolastique quelque chose de son influence dominante sur la théologie française. Le caractère éminent de l'enseignement d'Abélard était, suivant un de ses auditeurs, une clarté élémentaire. On trouvait qu il fuyait l'appareil pédantesque , et qu'il mettait la science à la portée des enfants '\
A cet enseignement purement philosophique et qui n'était ni sans austérité ni sans sécheresse, se mêlaient quelques digressions littéraires, et même, au dire de ses contemporains , il né s'interdisait pas les plaisanteries et le badinage ^ Autant que le lui permettait la rigueur de son esprit passionnément raisonneur , il tempérait les âpretés de la logique par quelques souvenirs des poètes qu'il aimait. Virgile et Horace, Ovide et Lucain, toujours présents à sa mémoire, lui fournissaient des citations ou des allu-
* Johan. Saresb. Melul., 1. III, c. i. — Il serait inléressanl de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes avaient dans les mains au\ différents âges de la scolastique. Jourdain a bien avancé ce travail pour les écrits d'Aristote. Thémiste, qui est du iv^ siècle, avait laissé dos commentaires sur Aristote, dont il reste quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques , la Physique , le Traité de l'Ame ; Priscien , du VI* siècle , a écrit sur toutes les parties de la Grammaire. La Rhétorique à Herennius a fourni plusieurs passages aux livres d'Abélard, et avant comme après lui on a longtemps attribué à saint Augustin deux traité sur les principes de la dialectique , et sur les dix catégories. Abélard avait certaioeinent sous les yeux la version des deux premiers traités qui composent rOrganon, celle de Tlntroduciion de Porphyre et quatre ouvrages de Boèce. Quant à Priscien, Thémiste, etc., on ne sait s'il les connaît autrement que par des citations. (Cf. ci-après, 1. II , c. i et in. — Recherches sur les traductions d'Aristote , par A. Jourdain. — Ouvr. inéd. d'Ab., Introd. p. xlix et 1 ; Dialect.,^. 228. — Saint Augustin, Op., t. I , append. — Tennemann, Mau. de l'Hist. de la Phil., t. I , § 233.)
* « Plurimum ininventionum subtilitate, non solum ad philosophiam ncces- 0 sariarum, sed etpro conimovendis adjocosanimishominumuliiium valons. » (Otl. Fris, de Gest. Frid.,]. I, c, xuii. —-Jiec, des Hist., t. XIII , p. 66L)
VIE D'ABKLARD. Sa
sions souvent heureuses; eux aussi , il les invoquait comme une autorité; de ce qu'ils avaient chanté, il dit quelquefois : Il est écrit. (Scribitur, scriptum est.)
Mais son vrai maître, c'était toujours celui qui avait instruit Alexandre, et qui semblait devoir, comme par continuation, être le précepteur du conquérant de l'école. L'esprit perçant d'Abélard donnait, dans les cas douteux, raison au créateur de la science sur ses continuateurs, et par lui l'autorité d'Aristote s'élevait peu à peu à l'infaillibilité. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des péripatéticiens ou le prince de la dialectique. C'était Platon qu'il appelait le plus grand des philosophes'. 11 s'incline devant lui presque sans le connaître, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la tradition ou dans quelques citations éparses de ses ouvrages une idée qu'il comprenne assez pour l'appliquer à ce qu'il étudie, il lui fait place avec respect , il essaie d'y subordonner les idées péripatéticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la dialectique d'x4ristote.
Mais bien qu'il ait grand soin , en toute question , de rechercher ce que disait l'autorité avant de se demander ce que dicte la raison, il ne craint pas de suivre parfois Tinspiration de sa propre intelligence , et après avoir emprunté la science, il lui prête du sien pour l'enrichir. 11 ne s'interdit pas d'être luimême, et il a réussi à passer pour inventeur; on lui attribue un système et une secte. En effet, il s'est
' Ab. Oi)., Inirod. ad theoL, p. 1012 , I02G , 1032 , 1070 et 1135. — Ouvr. inéd. Dintect., p, 204 et 205. Celte autorité si grande de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Pères de l'Kglise et surtout de saint Augustin.
3/t LIVRE PREMIER.
flatté d'avoir produit une solution nouvelle de cette grande et capitale question, dont il fait lui-même le nœud gordien de la philosophie.
Quand il eut réfuté le réalisme dans Guillaume de Champeaux, il prétendit se garantir du nominalisme , et il réfuta Roscelin. Il insista principalement sur cet argument que , s'il n'existe à la lettre que des individus, les noms généraux seront eux-mêmes des noms d'individus; et, de la sorte, les individualités seront identiques aux généralités, les parties se confondront avec le tout , et c'en sera fait de toute différence essentielle , de toute différence qui sépare les espèces des genres, les individus des espèces, et les parties des touts. On retomberait ainsi par une autre voie dans l'unité confuse à laquelle mène le réalisme , ou bien il faudrait mutiler la science et égaler au néant tout ce qui est désigné par les noms généraux. Or, ces noms généraux ont certainement une valeur. Us répondent à ce qu'entend l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de choses particulières, en les rapprochant par leurs communs caractères , et lorsqu'il conçoit cette multitude comme une unité, ou l'un des êtres qui la composent comme faisant partie de cette totalité. Ainsi les universaux sont les expressions de conceptions fondées sur les réalités ^
Telle était la doctrine qu'Abélard passe pour avoir
' Ouvr. inéd., De Gêner, et Spec., p. 622, 624 et suiv. — Voyez aussi le livre II de cet ouvrage, c. viii , ix et x. — Abélard a bien donné, d'après Bocce, celle théorie de la formation des idées générales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les espèces ne fussent rien que ces idées. Sa doctrine est plus subtile et plus scientifique. Ce sont les moderDCS qui n'en ont extrait que cela.
soutenue, et que les classifieateurs de systèmes ont appelée le conceplualisme. Ce nom se lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont toutes été écrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abélard fussent connus ^
L'ardeur de l'esprit, la curiosité de savoir, l'ambition de vaincre ne permettaient pas qu'Abélard se contentât d'une autori té sans combat ; c'était un génie militant. Le nouvel élève d'Aristote avait aussi la passion des conquêtes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore dans la théologie. 11 résolut d'en faire désormais sa principale étude.
Le maître qui tenait le sceptre de cette science était Anselme de Laon. Né dans la première moitié du xi^ siècle, après avoir étudié sous Anselme de Cantorbery , il avait commencé à enseigner lui-même à Paris, et Guillaume de Champeaux était un de ses disciples. Depuis plus de vingt ans, retiré à Laon , sa patrie, scolastique ou chancelier de cette église , doyen du chapitre métropolitain, il enseignait la théologie avec beaucoup d'éclat, et le clergé, même l'épiscopat se peuplaient de ses élèves. Sa manière d'enseigner était simple. C'était un commentaire suivi et presque interlinéaire du texte de l'Ecriture. Mais il s'était acquis tant de réputation que ses leçons attiraient à Laon des auditeurs de toutes les parties de l'Europe, et
* Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 183G. Aucun des auteurs antérieurs à cette époque ne dit les avoir étudiés ou connus en manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abélard, c'était quelques lignes sommaires et obscures dans Vllistoria calamitatum , et le dire plus clair, mais non moins succinct, d'Othon de Frisingen et de Jean de Salisbury. [Âb. Op., ep. i, p. 5. — Oit. Fris. De Gest. Frid., 1. 1, c. xlvif , et Johan. Saresb., Rec. des ïHst., t. XIV, p. 300. )
qu'il est compté parmi les auteurs de la célébrité de l'école des Gaules \ Cette autorité, déjà ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au mérite; du moins Abélard le dépeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert, mais dont l'esprit manquait de fermeté et de décision. Qui l'abordait incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il charmait ses auditeurs par une étonnante facilité d'élocution , mais le fond des idées était peu de chose, et il ne savait ni résister ni satisfaire à une question. ((De loin, » dit Abélard, (c c'était un bel arbre chargé de feuilles; de près, il était (( sans fruits , ou ne portait que la figue aride del'ar- (( bre que le Christ a maudit. Quand il allumait son (( feu, il faisait de la fumée, mais point de lumière ^ Cependant le jeune docteur de Paris vint l'entendre , il se mêla à ses disciples : on devine qu'il ne fut pas captivé longtemps. 11 ne pouvait rester longtemps oisif à son ombre '\ ni suivre après s'être habitué à conduire. D'abord il se contenta de négliger les leçons. Il y paraissait de loin en loin. Les plus éminents des autres élèves, satisfaits et fiers de leur maître , virent avec déplaisir cette dédaigneuse indifférence; il s'en plaignirent assez haut , et naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. 11 arriva qu'un jour, après avoir entre eux conféré sur quelques points de doctrine, les écoliers se mirent à se provoquer par jeu sur les matières théologiques. Un d'eux, comme pour
' Hist. lin. (le la Fr., t. X, p. 170.
' Ab. Op., ep. I, p. 7.
' « Non multis diebus in umbra ojns otiosus jacui. » ( frf., p. 8. )
éprouver Abélard, lui demanda ce qu'il pensait de renseignement sacré, lui qui n'avait encore étudié que les sciences naturelles '. 11 répondit que rien n'était plus salutaire qu'une science où l'on apprenait à sauver son âme; mais qu'il ne pouvait assez admirer qu'à des hommes lettrés il ne suffît pas , pour comprendre les saints, du texte de leurs écrits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas avoir besoin d'un maître. Cette réponse en amena de contraires, et la plupart des assistants, raillant Abélard, lui demandèrent s'il pourrait faire ce qu'il conseillait, le défièrent de l'entreprendre. H répliqua que si l'on désirait le mettre à l'épreuve, il était tout prêt. « Soit, nous « le voulons bien, » s'écrièrent-ils tous, et d'un ton plus moqueur encore. (( Que l'on me cherche donc , » reprit-il, « et qu'on me donne quelqu'un pour expo- « ser un point peu connu de l'Écriture. » Tous s'accordèrent pour choisir la très -obscure prophétie d'Ézéchiel, qui passait pour un des écrivains sacrés les plus difficiles. On eut bientôt pris un exposileur qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire connaître l'état de la question, et Abélard les invita pour le lendemain à sa leçon. Aussitôt quelques-uns s'empressant , avec un intérêt véritable ou affecté, de lui donner des conseils qu'il ne demandait pas, l'engagèrent à ne se point tant hâter; et lui remontrèrent que l'entreprise étaitgrande, qu'elle exigeait des recherches et quelque précaution , et qu'il devait songer à son inexpérience. « Ce n'est « point ma coutume , » répondit-il avec vivacité , k de
' « Qui nondum nisi in physicisstuducral. » (Ep. i, j). 8.)
« suivre l'usage, mais d'obéir à mon esprit \ » Et il ajouta qu'il romprait tout, si l'on ne se conformait à sa volonté , en ne différant point de se rendre à ses leçons. A la première, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que, dénué presque entièrement de lecture sacrée, il se hâtât d'aborder la science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchantés qu'ils lui donnèrent de grands éloges, et le pressèrent de composer une glose conforme à sa leçon. Au récit de cette première épreuve , on accourut à l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient empressés à transcrire les gloses qu'à la prière générale il s'était mis à rédiger.
Le vieux Anselme s'émut au bruit d'une telle témérité. La douleur et la colère furent extrêmes. Comme Pompée , à qui Abélard le compare pour la grandeur de son attitude et le néant de sa puissance, il voulut défendre l'ombre de son autorité contre le jeune César de la science -. Il devint son ennemi et le combattit dans la théologie, comme avait fait Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans l'école de Laon , deux étudiants qui se distinguaient entre tous, Albéric de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux, le premier, a laissé un nom dans l'histoire littéraire ^ Plus ils avaient de
' « Respondi non esse meœ consueludinis per usum proficere , sed per « ingcnium. » (Ep. i, p. 8.)
' Abélard lui applique le staL magni nominis timbra et la comparaison de Tarbre que Lucain applique à Pompée. ' Ep. i, p. 7, — Lucain, Phars., 1. I. )
^ Albéric de Reims , élève de Godefroi , scolaslique de celte ville , se ])erlrciionna sous Anselme de Laon , devint archidiacre cl écolâtre de l'église de Reims , et enfin archevêque de Dourgos en 1 130. II eut de la rcj)uiaiion comme professeur. Il était aimé de saint Bernard. Lotulfe ou Loculfe le Lombard , ou, selon Othon de Frisingen, Leulald de Novare, ami et
mérite, plus ils nourrissaient de grandes espérances, et plus ils devaient concevoir d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et l'entraînèrent à interdire à ce successeur inattendu la continuation de ses leçons et de ses gloses, donnant pour motif que, s'il échappait à son inexpérience quelque erreur touchant la foi , on pourrait l'imputer à celui dont il usurpait ainsi la place. La défense et le prétexte excitèrent parmi les écoliers une indignation générale; ils crièrent à la jalousie , à la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne s'était vue; et ce commencement de persécution ne fit qu'ajouter à la gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous.
Abélard revint aussitôt à Paris. Toutes les écoles, d'où il avait été jadis expulsé , lui étaient maintenant ouvertes; il y rentra en maître et occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement, qu'on n'osait plus lui refuser. A la principale chaire, à celle de recteur des écoles, était attaché vraisemblablement un canonicat. On croit du moins que c'est alors qu'il fut nommé chanoine de Paris ^, ce qui
condisciple d'Albéric, régit avec lui les écoles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Jehan. Sarcsb., Rec. des Hisi.y t. XIV, p. 304. — Oit. Yns,.' Gest. Frid.y 1. I, c. xLvir. — Duboulai , Hist. Universit., Catal. ill. vir.^ t. Il , p. 753. — Hist. lia., t. XII , p. 72.)
* C'est à celte époque (vers 1115) que les auteurs de l'Histoire littéraire placent celle nomination ; j'ignore sur quelle autorité , mais cette opinion est fort probable. Cependant on la conteste , et D. Gcrvaise veut qu'Abclard soit devenu chanoine dès le temps où il professait à Paris, du consentement et à la place du successeur de Guillaume de Champcaux. Duchesno , sur la foi d'une chronique manuscrite des archevêques de Sens , prétend qu'il fut chanoine de Sens et non de Paris; cl voici le texte inédit qui motive son assertion et ilont je dois la connaissance à la savante amitié do M. Le Clerc : Ex Clironico senonensi Gauf'ridi de Collone , monachi Saiicii
liO LIVRE PREMIER.
n'était sans doute qu'un bénéfice et un titre, et ne prouve nullement que dès lors il fut prêtre.
Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interprétation d'Ezéchiel, commencée et suspendue à Laon. Par ce genre d'enseignement il obtint un grand succès, et bientôt il eut dans la théologie autant de faveur que dans la prédication philosophique. Tout le domaine de la science fut rangé sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en s'inclinant autour de lui, et il vécut tranquille quelques années.
On aime à se représenter l'existence d'Abélard , ou, comme on l'appelait, du maître Pierre, à cette époque de sa vie, au milieu de cette ville de Paris
l'elri Vivi senoneusis , seculo xiii°. Manuscrit delà bibliothèque de Sens, n. 271, décrit et apprécié dans le t. XXI de l'Ifist. litt. de la France. Fol. 129 v°, col. 1 et 2. a Anno Domini m° c° xl» (/e^/. xlii), niagislcr « Petrus Âbaulart , canonicus primo maioris ecclesie senonensis, oblit ; qui « monasteria sanciimonialiuni fundauit , spetialiler abbatiani de Paraclilo, « in quo sepelitur cum uxore. Suum epitaphium taie est: » Est salis in lilulo : << Petrus hic iacet Abaillardus. Hic {lerj. huic ) soli paluit scibilc quidquid « cral. Canonicus fuit , et post uxoratus. » Cité en partie , niaib sans nom d'auteur, par André Duchesne, Nolœ nd Hist. calamitatum , p. 1160, et Duboulai , Hhl. Univ. paris , t. II, p. 700. Les derniers mots ont clé ainsi allérés par celui-ci : « Uxoratus primo fucrat , postca canonicus. » Le même Duboulai dit, à la vérité dans une table seulement, qu'Abélard fut chanoine de Tours ; enfin , on voit sur une vitre de la cathédrale de Chartres une iigurc vêtue en chanoine , avec ce nom Pierre Baillard , oi on veut que ce soit Abélard, chanoine de Chartres. On ne pouvait eu général posséder qu'un seul canonicat comme on ne pouvait avoir qu'un bénéfice. Faut-il admettre que le titre de chanoine honoraire fût alors connu, ou <ju' Abélard ait changé plusieurs fois de chapitre? La chose ccitainc, c'est qu'il était chanoine, il le dit lui-même. Il n'était i)as nécessairement prcirc pour cela. On ne sait quand il le devint; peut-être en se faisant moine à Saint-Denis. (CI. Ab. Op. , ep. i , p. IG. — lîial. lin. , t. XII , p. 91 . — Vie d'Abeillard, t. I, p. 28. — Hist. Universit. paris. , t. II, in indic. — Miceron , Mém. pour servir à l'Uisl. des Ilom. ilL, t. VI. — Uccli. Uist. sur lu villa de Sens , par M. Th. Taibé , c. xxi, p. i io. )
qu'il remplissait de son nom. Paris , ce n'était guère alors que la Cité. Sur cette île fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royauté, l'Kglise , la justice, l'enseignement. Là, ces divers pouvoirs avaient leur principal siège. Deux ponts unissaient l'île aux deux bords du fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, à ce quartier qu'entre les deux antiques églises de Saint-Germain-l'Àuxerrois et de Saint-Gervais, commençait à former le commerce, et qu'habitaient les marchands étrangers, attirés par l'importance et la renommée déjà considérable de la Lutèce gauloise. C'étaient eux qui devaient, confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre à une partie de cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards. Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont l'abbaye de Sainte-Geneviève couronnait le faîte, et sur les flancs de laquelle l'enseignement libre avait déjà plus d'une fois dressé ses tentes. Les plaines voisines se couvraient peu à peu d'établissements pieux ou savants, destinés à une grande renommée; à Test , la communauté de Saint-Victor venait d'être fondée; à l'ouest, la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce saint évêque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de saint Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont dédiés au même nom^ Là aussi, la jeunesse de la ville, et
* Saint Germain d'Auxerre fut évêque au v* siècle et saint Germain ilo Paris , au vi''. L'église de Sainl-Germain-rAuxerrois , fondée , dit-on , par Chilpéric I , détruite par les Normands , fut rebâtie par le roi Uoberl ; et
ces écoliers, ces clercs qui n'étaient pas tous jeunes alors, venaient sur des prés, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les rudes jeux qui convenaient à la robuste nature des hommes de ce temps. Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'île, s'était répandue sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux s'appeler lepayslatiiiy et opposer, d'une rive à l'autre la ville de la science à la ville du commerce.
Dans la Cité, vers la pointe occidentale de l'île , s'élevait le palais souvent habité par nos rois, théâtre de leur puissance et surtout de ce pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom, et qui alors même, exercé par leurs délégués, paraissait la plus populaire de leurs prérogatives et le signe reconnaissable de leur souveraineté. Un jardin royal, comme on pouvait l'avoir en ce siècle, un lieu planté d'arbres entre le palais et le terre-plein où Henri IV a sa statue, s'ouvrait en certains jours comme promenade publique au peuple, à l'école, au clergé, et à ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à Paris. En face du palais, l'église de Notre-Dame, monument assez imposant , quoique bien inférieur à la basilique im-
il peut subsister quelque chose de celle reconstruction dans l'édifice actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe le Bel ; les parties modernes sont du xvi'' siècle. La fondation de Sainl-Germain-dcs-Prés, sous une autre invocation , date du temps de saint Germain lui-même ( 23 décembre 568). Cette église fut détruite aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencée au plus tard en 990, et terminée , diton , en 1014; l'église, à peu près dans son état actuel, a été dédiée en 1163. Voyez dans les Documents inédits sur l'histoire de France, Paris sous Philippe le Bel, p. 3G2 et 454, el l'Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf.
mense qui lui a succédé, rappelait à tous, dans sa beauté massive , la puissance de la religion qui l'avait élevé, et qui de là protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne voit plus les vestiges, environnant la métropode comme des gardes rangés autour de leur reine. Là, à l'ombre de ces églises et de la cathédrale, dans de sombres cloîtres, en de vastes salles, sur le gazon des préaux, circulait cette tribu consacrée, qui semblait vivre pour la foi et la science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir ou de la dispute. A côté des prêtres , et sous leur surveillance , parfois inquiète , souvent impuissante , s'agitait , dans le monde des études sacrées et profanes, cette population de clercs à tous les degrés, de toutes les vocations , de toutes les origines , de toutes les contrées, qu'attirait la célébrité européenne de l'école de Paris ; et dans cette école, au milieu de cette nation attentive et obéissante, on voyait souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, à la démarche noble, dont la beauté conservait encore l'éclat de la jeunesse, en prenant les traits plus marqués et les couleurs plus brunes de la pleine virilité. Son costume grave et pourtant soigné, le luxe sévère de sa personne, l'élégance simple de ses manières, tour à tour affables et hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sans cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et Thabitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de cortège, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l'empressement curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout, quand il se rendait à ses
Uli LIVRE PREMIER,
leçons ou revenait à sa demeure, suivi de ses disciples encore émus de sa parole, tout annonçait un maître, le plus puissant dans l'école, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans la Cité. Partout on parlait de lui; des lieux les plus éloignés, de la Bretagne, de l'Angleterre , du pays des Sueves et des Teutons^ on accourait pour l'entendre; Rome même lui envoyait des auditeurs ^ La foule des rues, jalouse de le contempler, s'arrêtait sur son passage; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes , et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l'avait adopté comme son enfant, comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d'Abélard , et célébrait tout entier ce nom dont, après sept siècles , la ville de toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire souvenir.
Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant de sa vie. Il ne devait cette situation qu'à lui-même , à son travail , à son opiniâtreté , à sa belliqueuse éloquence, et rien ne lui interdisait de penser qu'il la dût aussi à Tempire de la vérité.
Il semblait donc , il pouvait se croire revêtu d'un apostolat philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'était pas une mission de pauvreté , d'hu-
* L'atïluencc fabuleuse des auditeurs de tout pays aux leçons d'Abélard est allestéc par tous les contemporains , amis ou ennemis ; d'abord par luimême , puis par Foulque de Deuil, Bérenger de Poitiers, saint Bernard , Olhon de Frisingcn , Jean de Salisbury, les auteurs de la Chronique du couvent de MorUjni , etc. etc. {Ab. Op., ep. i , p. Cj ep. ii , p. 4G ; pars II, ep., I, p. 218. Not.,p. 1155.— Saint Bern. ; ep. clxxxvui, CLxxxix,etc. — Ott. Fris. De Gest. Frid., 1. I, c. xlvii.— Johan. Sarcsb. Mêlai. 1. H, c. x. '-Rcc. des But. Ex Chron. mciurin., t. XII , p. 80. )
miliations ni de souffrances. Sa richesse égalait sa renommée; car l'enseignement n'était pas gratuitement donné à ces cinq mille étudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays pour l'entendre. Parvenu ù ce faîte de grandeur intellectuelle et de prospérité mondaine, il n'avait plus qu'à vivre en repos.
Mais le repos était impossible : il ne convient qu'aux destinées obscures et aux âmes humbles. Abélard s'estimait désormais, c'est lui qui l'avoue, le seul philosophe qu'il y eût sur la terrée Aucune raison humaine n'a encore résisté à l'épreuve d'un rang suprême et unique. Abélard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque issue l'inquiétude ardente de sa nature se fît jour et se donnât carrière. Des passions tardives éclatèrent dans son âme et dans sa vie, et il entra, poussé par elles, dans une destinée nouvelle et tragique qui est devenue presque toute son histoire.
Il avait jusqu'alors vécu dans la préoccupation exclusive de ses études et de ses progrès. La science et l'ambition, qui animaient sa vie, la maintenaient pure et régulière. On ne voit même pas que les premiers feux de la jeunesse y eussent porté quelque désordre. Il montrait pour les habitudes déréglées d'une grande partie des habitants des écoles un dédaigneux éloignement. Quoique sa réputation lui eût attiré la bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa vie toute d'activité littéraire l'écartait de la société des nobles dames;
^ <( Cumjam me solum in mundo superesse philosophum geslimavem. » (Ep. i,p. 9.)
il connaissait à peine la conversation des femmes laïques^ D'ailleurs, si jamais Abélard devait aimer, c'était en maître, et les soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie allaient mal à sa nature. Cependant, au milieu de cette félicité sans obstacle, une sorte de mollesse intérieure s'emparait de lui , la sévérité l'abandonna. On a même prétendu qu'il se livra à des plaisirs qui compromirent sa dignité et jusqu'à sa fortune ^ mais il le nie hautement; d'ailleurs de vaines voluptés ne pouvaient suffire à son âme , et il se demandait encore d'où lui viendrait l'émotion.
11 y avait dans la Cité une très-jeune fille (elle était née, dit-on, à Paris, en 1101 ), nommée Héloïse, et nièce d'un chanoine de Notre-Dame, appelé Fulbert^
* « Ab excessu ( lisez accessu ) et frequentatione nobilium fœminarum « sludii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum conversationem mul- « tuni noveram. » fEp.i, p. 10.)
- Foulque lui rappelle dans une lett^^, d'ailleurs amicale, qu'il s'était ruiné avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon l'usage du temps , une œuvre de rhétorique , on y peut soupçonner un peu d'hyperbole ; mais il est diflicile que le fond soit sans aucune vérité. Reste à savoir à quelle époque de la vie d' Abélard il faut placer ses désordres ; est-ce avant qu'il connût Héloïse? est-ce à la suite de son amour ? Que ceux qui se piquent de connaître le cœur humain en décident. On lit dans une pièce de vers qu'il fil pour son fils :
Gratior est humilis meretrix quam casta superba, Perturbatque domuni sœpius ista suum.
Deterior longe linguosa est fœraina scorta (lisez scorto); Hoc aliquis, nuUis illa placcrc polest.
(Ab. Op., part. Il, ep. i , p. 219. — Cousin , Frag. phil., t. III, app., p. 444.)
' Héloïse , Helwide , Helvilde , Helwisa ou Louise ; Abélard veut que ce nom vienne de l'hébreu Helotm, un des noms du Seigneur. Il régn«î beaucoup d'obscurité sur l'origine, la patrie , la famille d'Héloïse, Il n'y a nulle
Orpheline et pauvre, elle habitait près des écoles, dans la maison de son oncle; mais on croit qu'elle était de noble naissance, ou du moins liée par le sang, peut-être par Hersende, sa mère, à une famille illustre, à la famille des Montmorency, qui avait déjà donné à l'État deux connétables'. Élevée dans sa première enfance au couvent d'Argenteuil , près de Paris , son oncle l'avait instruite dans la science littéraire , ce qui était rare chez les femmes\ Elle y avait fait des progrès surprenants, jusque-là qu'on prétendait qu'elle savait, avec le latin, le grec et l'hébreu \ Sa figure, sans avoir une parfaite beauté.
raison de supposer qu'elle fût la fille naturelle de Fulbert , encore moins , comme le dit Papire Masson , d'un autre chanoine de Paris nommé Jean , ou, selon M""= Guizot, Ycon. D'Amboise , Duchesne , Gervaise, et en général les biographes veulent qu'elle ait vécu autant de temps qu'Abélard , ce qui, je le remarque après les auteurs de l'Histoire littéraire y ne porte sur aucune preuve, mais ce qui la ferait naître vers 1101 . (Cf. Ab. Op., part. I , ep. I et v, p. 10 et 72; préf. apol.; Not., p. 1149. — Pap. Mass. AnnaL, lib. ni , p. 239. — Hug., Métel , ep. xvi et xvii. — • Bayle, art. Héloïse. — llist. litt., t. XII, p. 629 et suiv. — Essai sur ta vie et les écrits d'Abélard y par M'"*' Guizot , p. 349.)
* Albéric et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin du xi^ siècle. Nul ne dit comment Héloïse eût appartenu à celte famille. Si c'était une parenté légitime , ce devait être par les femmes. Bayle ne croit point à cette parenté , Héloïse disant à Abélard, en quelque endroit : Genus meum sublimaveras. Cette raison n'est pas décisive. {Ab. Op., ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de donner pour mère à Héloïse la première abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près Sezanne , Hersendis , qui aurait été la maîtresse d'un Montmorency, et qui aurait passé pour être celle de Fulbert. [Abail. et HéL, p. 154. )
* « Bonum hoc literaloriœ scilicct scientiîB in mulieribus est rarius. — Lite tcratoriai scienliaî, quod perrarum est, operam dare. » {Ab. Op., ep. i , p. 10; part. II, ep. xxni , p. 337.)
' Abélard le dit lui-même (part. II, ep. vu , ad viry. par., p. 260. — Voyez aussi la Chronologie de Robert, Rec. des llist. ^ t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'écrivait avec facilité et talent. Quant au grec et à l'hébreu , j'ai peine à croire qu'elle en connût rien de plus que les
/i8 LIVRE PREMIER.
l'aurait dislingiiée ; mais sa véritable distinction était ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaître son nom dans tout le royaume ^ On ne sait pas quand Abélard la vit ni comment il la rencontra. On dirait presque, à lire son récit, qu'il ne l'aima qu'avec préméditation , qu'il devint son amant systématiquement, et qu'il arrêta sur elle ses regards
caractères et quelques mois cités habituellement en théologie ou en philosophie.
* « In loto rcgno nominatissimam. » (Ep. i, p. 10.) Observez qu'il s'en fallait alors que totiim regnnm (ùi toute la France; mais il n'en est pas moins vrai que la réputation littéraire et scientifique d'Héloïse n'a pas eu d'égale flans les temps modernes. Malgré la déclaration modeste d'Abélard , per faciem non infima , on s'est obsliné à croire à la grande beauté d'Héloïse. On a supposé, contre toute vraisemblance , que le Roman de ta Rose , com mencé et surtout achevé après la mort d'Abélard , était son ouvrage , parce qu'il y est question de lui , et l'on a dit qu'il y avait fait le portrait d'Héloïse, sous le nom de Beauté. C'est le portrait de la beauté parfaite suivant Guillaunie de Lorris , auteur de la première partie du poème. (Le Roman de la Rose , v. 999 , édit. de M. Méon , t. I, p. 41 . )
El ne fu oscure ne brune ,
Ains fu clere comme la lune ,
Envers qui les autres estoiles
Rescmblent j>etites chandoiles.
Tendre ot la char comme rousée
Simple fu cum une cspousce
Et blanche comme fier do lis ;
Si ot le vis ( visage) cler cl alis ( uni ^ ,
Et fu greslete et alignie,
Ne fu fardée ne guignie [déguisée ' .-
Car cl n'avoil mie meslier
De soi tifcr ne d'afetier.
Les cheveus ot blons et si Ions
Qu'il li batoienl as talons;
Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
Moult grand douçor au cuer me touche,
Si m'aïst Dicx , quant il me membre fsoiivienf )
De la façon de cbascun membre,
Qu""!! n'ot si bêle famé ou monde,
r.riémcnt cl fu jonete et blonde ,
Sade 'gracieuse), plaisante, aperte . et cointe {jolie},
(; rassoie et gresle. gento et jointe.
VIE D'ABÉLAKD. /i9
comme sur la passion la plus digne de lui , et, le dirai-je?la plus facile. Mais c'est souvent le propre et l'illusion des esprits réfléchis et raisonneurs que de prendre leur penchant pour un choix , et de croire que leurs entraînements ont été des calculs. Toujours est-il qu' Abélard nous raconte qu'avec son nom , sa jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus , quelle que fût celle qu'il daignât aimer; mais qu'IIéloïse menait une vie retirée , que le goût de la science créait entre elle et lui une relation naturelle, que cette communauté de travaux et d'idées devait autoriser un libre commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le décida. Il se trompe , un noble et secret instinct lui disait qu'il devait aimer celle qui n'avait point d'égale.
Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu'à elle et de se rendre familier dans la maison. Des amis s'entremirent, et il fit proposer à l'oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des écoles , de le prendre en pension chez lui pour un prix convenu. Il fit valoir ses travaux assidus, l'ennui que lui causaient les soins dispendieux d'une maison, sa négligence plus dispendieuse encore. Fulbert était avide, et de plus très-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de sa nièce. Non-seulement il consentit à tout, mais il crut avoir désiré lui-même ce qu'on espérait de lui, et vint en suppliant commettre entièrement sa pupille à l'illustre et redoutable précepteur, qui devait la voir à toute heure, qui, chaque fois qu'il reviendrait des écoles, pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leçons, et même, voyez la naïveté de cet âge, la frapper à la façon d'un maître ,
si l'élève était indocile \ Abélard admira tant de simplicité; il lui semblait que l'on confiait la brebis au loup ravissant. JNon-seulement on lui accordait la liberté, l'occasion, mais jusqu'à l'autorité, et au droit de menacer et de punir celle que la séduction n'aurait pu vaincre. Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionné qui l'attachait aux succès de sa nièce, et l'ancienne réputation de pureté de la vie passée d' Abélard. (( Que dirai-je de plus? » écrit ce dernier en racontant tout ceci, «nous n'eûmes qu'une (f maison, et bientôt nous n'eûmes qu'un cœur^ »
(( A mesure que l'on a plus d'esprit, » a dit Pascal, « les passions sont plus grandes, parce que les pasf< sions n'étant que des sentiments et des pensées (( qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles « soient occasionnées par le corps, il est visible (( qu'elles ne sont plus que l'esprit même , et qu'ainsi (( elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que
(( des passions de feu La netteté d'esprit cause
(( aussi la netteté de la passion; c'est pourquoi un « esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit dis- (( tinctement ce qu'il aime^ »
On montre encore dans la Cité, au nord du chevet de Notre-Dame, près l'ancien quartier du cloître^
* « Bernardus carnotensis, exundantissimus modernis lemporibus fon8 '< literarum in Gallia.... quoniam memoria exercitio firmatur , ingeniumque « acuitur ad imilandum ea quoe audiebant , alios admonilionibus , alios « flagellis et pœnis urgcbat. » Ainsi parle un des élèves de Bernard de Chartres, Jean de Salisbury. {Metalog., 1.1, c. xxiv. ) Quant au droit qu' Abélard reçut de Fulbert de frapper son élève , il faut voir dans le texte tout ce qu' Abélard en raconte. (Ep. i, p. 11, et ep. v, p. 71.)
* Ab. Op., ep. I, p. 11.
^ Fragment publié par M. Cousin. ( Des Pensées de Pascal, seconde édition, p. 397.)
;i l'extrémité d'une rue étroite et tortueuse, toujours habitée par des membres du chapitre métropolitain , et dont les abords sont en tout temps parcourus, comme au moyen âge, par des clercs de tous grades, revêtus des costumes pittoresques du clergé nombreux et complet d'une riche cathédrale, la maison qu'une tradition locale désigne comme celle du chanoine Fulbert^ Elle est près de la Seine, dont la sépare seulement un quai , plus élevé maintenant que le sol de la rue où elle est bâtie. Au moyen âge, vers 1116 ou 1 1 17, le terrain devait, du pied de cette maison , aller en pente jusqu'à la rivière et former Templament de l'ancien port Saint-Landry; des fenêtres de la maison, on devait voir en plein la vaste grève où s'élève aujourd'hui cet hôtel de ville , magnifique palais des révolutions.
* C'est la première maison à gauche en entrant dans la rue des Chantres , où l'on descend du quai Napoléon par un escalier. Une inscription au-dessus delà porte désigne cette maison à la curiosité des passants , elle est ainsi conçue :
HÉLOÏSE, ABÉLARD habitèrent CES LIEUX,
Des sincères amans modèles précieux.
l'an 1118.
Dans l'intérieur de la cour, un double médaillon , inscrusté dans le mur, ofl're le profil d'une tête d'homme et d'une tête de femme : on dit que c'est Héloïse et Âbélard. Cette sculpture est très-postérieure au xii*' siècle ; M. Alexandre Lenoir pense qu'elle en remplace une plus authentique , et qu'elle est l'ouvrage de restaurateurs ignorants , peut-être non antérieurs au xvi^. La maison n'est pas ancienne , ou du moins , ses murs extérieurs ont été récemment bâtis ; la disposition générale des murs et surtout de Tescalier pourraient bien être du temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attachée à cette maison ; mais celte tradition a sa valeur par son existence même. On dit , dans le quartier, qu'Abélard habitait la maison située à gauche et qui est remplacée par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout cela quelques détails hasardés , et la lithographie du médaillon. {Abail. et lUL, p. 153 et 164. — Mas. des Mon, Franc., t. I, p. 223.)
C'est là, dans cette demeure modeste, au jour sombre que des fenêtres étroites laissaient pénétrer dans la chambre simple et rangée d'une jeune bourgeoise de Paris , ou bien à la lueur rougeâtre d'une lampe vacillante, qu'Abélard, impatient et ravi, venait employer à séduire une pauvre fille sans expérience et sans crainte le génie qui soulevait toutes les écoles du monde. C'est là que les plaisirs de la science, les joies de la pensée, les émotions de l'éloquence, tout était mis en œuvre pour charmer , pour troubler , pour plonger dans une ivresse profonde et nouvelle , ce noble et tendre cœur qui n'a jamais connu qu'un amour et qu'une douleur, ce cœur que Dieu même n'a pu disputer à son amant.
Mais quelles leçons Abélard donnait-il à Héloïse? Lui enseignait-il les secrets du langage et les arts savants de l'antiquité? Promenait-il cet esprit pénétrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique ? Lui révélait-il les obscurs mystères de la foi, dans le langage lumineux de la raison philosophique? Enfin lui lisait-il ces poètes qu'il cite dans ses ouvrages les plus austères , et le professeur de théologie récitait-il à son élève, avec ce talent de diction qu'on admirait, les vers impurs de Y Art (Falmer^? Quel fut enfin , quel fut le livre qui servit, comme dans le récit du Dante, à la séduction de cette femme, historique modèle de la poétique Françoise de Rimini"? On ne le sait, et cependant on
^ Abélard cite souvent Ovide , et quelquefois l'^lri d'oimo.
■ La bocca mi baci6 tutto trcmautc :
Galcotio fu il libro c chj lo scrisse. ( Dante . c. V. -
sait que loul le talent d'Abélard fut coiu[)lice de sou amour. « Vous aviez, » lui éerivait, longtemps après, lléloïse encore charmée de ce qui l'avait perdue, « vous aviez surtout deux choses qui pouvaient sou- « dain vous gagner le cœur de toutes les femmes, « c'était la grâce avec laquelle vous récitiez et celle «avec laquelle vous chantiez ^ » Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le philosophe était devenu un orateur, un artiste, un poëte. L'amour avait complété son génie et achevé son universalité.
On sent que tout dut seconder une séduction inévitable. L'étude leur donnait toutes les occasions de se voir librement, et le prétexte de la leçon leur permettait d'être seuls. Alors les livres restaient ouverts devant eux; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des paroles intimes remplaçaient les communications de la science. Les yeux des deux amants se détournaient du livre pour se rencontrer et pour se fuir. Bientôt la main qui devait tourner les pages , écarta les voiles dont Héloïse s'enveloppait, et ce ne fut plus des paroles , mais des soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifié à ce bonheur sans mélange et sans frein. Tous les degrés de l'amour furent franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux punitions du maître, devinrent, c'est Abélard qui l'avoue, des jeux passionnés dont la douceur surpassait la suavité de tous les par-
' <( Duo aulein , falcor, tibi spccialiter ineranl quibus fœminarum ((iia- << ruinh'bet aninios slaliin allicerc poleras, diclandi scilicet cl canlandi gra- « lia. » {Âb. Op., ep. ii , p. -iG.J
fiims. Tout ce que l'amour peut rêver, tout ce que l'imagination de deux esprits puissants peut ajouter à ses transports, fut réalisé dans l'ivresse et dans la nouveauté d'un bonheur inconnue
Mais cependant, qu'était devenu l'enseignement des écoles ? le maître Pierre ennuyé , dégoûté , n'y paraissait plus qu'à regret. A peine lui restait-il quelques heures de jour pour les donner à l'étude. Quant à ses leçons , il les faisait avec négligence et froideur; il répétait d'anciennes idées, et ne parlait plus d'inspiration. Devenu un simple récitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose, c'étaient des vers et des vers d'amour. Il paraît qu'il en composa beaucoup en langue vulgaire, ou, comme on disait alors, barbare^; ces chansons étaient vraisemblablement dans le goût des trouvères, dont il fut un des premiers en date, ou, si l'on veut, le prédécesseur. A tous ses talents, à toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc ajouter celle de la poésie nationale. Chose plus singulière! il laissait ses chansons d'amour se répandre au dehors et courir la ville et le pays ; longtemps après cette époque, elles se retrouvaient encore dans la bouche de ceux dont la situation ressemblait à la sienne ^ Car il de-
* Les passages dont je rends ici la pensée , ont été cités partout. Je n'en rapporte que deux comme pièces à l'appui : « Quoquc minus suspicionis
« habermus , verbera quandoque dabat anior quœ onmium unguentorum
« suavitatem transcendèrent.... si quid insolitum amor cxcogitare potuit, « est additum. » — ( Ab. Op., ep. i , p. 11.)
^ Barbarice. [Ab. Op., part. Il, Exp. synib., p. 369.)
' « Abélard serait donc le premier des trouvères, » dit M. Ampère. ( Hisi.
fie ta formai, de la long, franr., préf., p. \x.) Cependant M. Leroux de Lincy,
qui a public un Recueil des chanls historiques français , depuis le xii*
jusqu'au xviu'^ siècle (2 vol. in-12, Paris, 1841, 1842) , conjecture que
vint de bonne heure le patron des amoureux , et il avait (( du talent pour les vaudevilles, » dit un bénédictin qui a écrit sa biographie ^ Ainsi l'aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degrés à cet état de roman populaire qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Il y avait dans cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le commandement et la royauté. Il posait sans voile devant la foule; il semblait penser que tout ce qui l'intéressait devenait digne de l'attention générale, que ses actions surpassaient le jugement commun et que tout en lui devait être donné comme en spectacle au monde.
La désolation fut grande parmi les écoliers, lorsqu'ils s'aperçurent de la préoccupation qui leur enlevait leur maître. Ils assistaient avec tristesse à ces
les chansons d'Abélard étaient en latin ; et c'est aussi l'opinion de M. Edélesland Dumeril [Journ. des sav. de Normand., 2* liv., p. 129). Cependant Héloïse dit qu'on la chantait sur les places publiques ; peut-être aussi que , suivant le goût du temps , les vers latins et les vers romans étaient mêlés. On a annoncé , il y a quelques années , que ces chansons venaient d'être retrouvées au Vatican; et la. Biographie anglaise le répétait en 1842. On aura voulu parler des complaintes latines bibliques que M. Greith a publiées (Sp/d/e^i^m Vaticanum, Frauenfeld , 1838), et ce ne sont ni des chansons d'amour ni des chansons populaires. On pouvait espérer, en ce genre , quelque découverte curieuse des manuscrits mentionnés aux articles 87, 88, 89 et 90 du catalogue de M. Greith, sous ces titres : Cantilence lingua gallica antiqua scriptœ , Carmina amaloria , etc., p. 131. Mais la plupart de ces chansons françaises du Vatican ont été publiées dans le recueil d'Adclbert Keller, intitulé : Romvart, p. 245, etc., Manheim , 1844, in-8. Il n'y en a point d'Abélard. Voyez ci-après la note sur les élégies bibliques. Le Recueil des chanis liist. fratiç., Introd. p. v, cl Ab . Op., ep. 1 , p. 12; op. H, p. 46 et 48.
' Dom Clément , regardé comme l'auteur de l'arliclc Abciard , dans VHisloire littéraire de la France, t. XH, p. 92, et t, VU, p. 50.
56 LIVRE PREMIErx.
leçons inanimées que leur donnait encore celui dont rame était ailleurs. Il leur semblait l'avoir perdu, et quelques-uns ne pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est impossible que les ennemis secrets d'Abélard n'en ressentissent pas une joie égale; mais ils ne la montraient pas, et telle était alors sa puissance ou la liberté des mœurs, qu'il ne paraît pas que le bruit de son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu'on ait songé à la tourner contre lui. Il était clerc, nous savons qu'il portait le titre de chanoine; on a même cru, bien que sans preuve, qu'il était déjà prêtre\ Mais dans le relâchement et la rudesse du moyen âge,
* 11 est certain qu'il le fut plus tard. Une fois abbé, il disait la messe. [Ab. Op., part. I, ep. i et iv, part. II , ep. xxiii , p. 39, 54 et 341 . ) Mais àTépoqueque nous racontons on ne voit que ces mots clericus , canonicus , et nous ne croyons pas qu'il fût encore dans les ordres. Aucun historien ne s'explique sur ce point. Un auteur ecclésiastique ne représente Abélard que comme bénéficier, ce qui rengageait à de certains vœux, non pas , il est vrai , irrévocables. Dans ses objections contre le mariage , Héloïsc l'attaque comme contraire à la dignité d'un clerc, à sa fortune à venir dans l'Église , mais non à des engagements formels. Bayle en conclut que le célibat n'était pas alors une obligation stricte pour les prêtres, mais un devoir de perfection. D. Geivaise en induit au contraire, quoiqu'avec peu d'assurance , qu' Abélard était encore libre , le concile de Reims venant de renouveler les canons d'un concile tenu à Londres en 1 102 contre les prêtres , diacres et sous-diacres qui se marieraient. Mais le concile de Reims (1119) n''avait pas encore eu lieu , et ses défenses prouvent que la règle du célibat des prêtres n'était pas aussi solennellement consacrée ei suivie qu'elle l'a été depuis. Nous voyons d'ailleurs, dans un des ouvrages d'Abélard, qu'il pensait qu'un prêtre pouvait être marié une fois, pourvu qu'il n'eût pas fait de vœu contraire. Il n'y a pas impossibilité do soutenir l'opinion de Bayle ; mais celle de D. Gervaise a pour elle les meilleures apparences. {Ab. Op., ep. i, p. IG. — P. Ab. Epiiom. theol., c. xxxi , p. 90. Rheinwald édit. Berlin , 1835. — Bayle, Dict. oit., arl. Jîélohe. — D. Gervaise, Vie d'Aùeil., t. I, p. 74. — Jiisl. de saint Bcniani , par M. l'abbé Hatisbonne, t. II, p. 2<;. ^
le dérèglement ne faisait un tort sérieux qu'au jour où il devenait l'occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable ; l'aventure était publique; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne l'ignorait, hormis, bien entendu, le plus intéressé à la savoir. Dans ses illusions d'affection, de respect et de vanité , Fulbert ne se doutait de rien, et plusieurs mois se passèrent avant qu'il fût averti ; il repoussa même les premiers avis; mais enfin il conçut des soupçons, et il sépara les deux amants.
La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les accablaient à ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gémissaient, pleuraient; mais aucun ne se plaignait pour lui-même. Abélard n'avait d'autre repentir que devoir Héloïse affligée, et dans le chagrin de son amant elle mettait tout son désespoir. On les séparait, mais leurs cœurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu'allumer en eux de nouveaux désirs; puisque la honte avait éclaté, il n'y en avait plus ; ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continuèrent donc à se voir secrètement. Un jour, ils furent surpris, et le classique Abélard dit qu'il leur arriva ce qu'une fable poétique raconte de Vénus et de Mars*.
Peu après, Héloïse s'aperçut qu'elle était grosse, et avec l'exaltation de la joie, elle l'écrivit à son maître , le consultant sur ce qu'il y avait à faire. Une nuit, en l'absence de l'oncle, il entra furtivement dans la maison, et comme ils en étaient convenus, il emmena Héloïse et la conduisit incontinent
dans sa patrie. Là, il l'établit chez sa sœur, où elle demeura jusqu'à ce qu'elle mît au monde un fils qui reçut d'elle le nom de Pierre Astrolabe ^
Non loin du Pallet , au confluent de la Moine et de la Sèvre nantaise, s'élèvent les majestueuses ruines du château de Clisson^ Elles dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivières , et les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les bords escarpés. On peut croire que ces sites admirables qui , dit-on , inspirèrent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visités par l'inquiète Héloïse. Lorsque son amant l'eut rejointe, tous deux errèrent sans doute plus d'une fois dans ces lieux encore sauvages, mais où la nature étalait toute sa fraîcheur et toute sabeauté. Du moins montret-on dans la garenne de Clisson une grotte de rochers granitiques qui porte le nom d'Héloïse. On dit que là se retiraient souvent les deux amants, durant leur séjour en Bretagne. Mais rien n'appuie cette tradition .
^ Astrolabius ou Astralabius dans les lettres d'Abélard et d'Héloïse, Fetrus Astralabius dans le nécrologe du Paraclet. Je ne sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie Astre brillant. On appelait alors astrolabe la sphère plane à l'aide de laquelle on démontrait le système de Ptoleniée. {Ab. Op., ep. i , p. ï3 ; part. II , ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345; Not., p. 1149. — Pezii Thés, anecdot. noviss., t. 111 , part. II, p. 95 et 110. )
- Clisson est à 7 ou 8 kilomètres des ruines du château du Pallet ., dans le pays appelé le Bocage. Aucune construction n'y paraît remonter au temps d'Abélard; hormis peut-être une partie de l'ancienne chapelle de la Trinité, près du couvent de bénédictines devenu la Villa Valenlin. Le château fut rebâti en 1223 ; mais auparavant il y avait déjà un château, et Clisson était déjà un lieu important. Rien n'indique que le nom de grotte d'Héloïse soit autre chose qu'une fantaisie du propriétaire du parc ; mais c'est une grotte naturelle sur la rive droite de la Sèvre. ( Abail. et Hél., par Turlot , P* ^^^' — Voyage pittoresque à Clisson, par Thienon, plaoch. xiii , 2 vol. in-4. ~ Notice sur la ville et le château, 1 vol. in-18, Nantes , 1841 .)
si ce n'est peut-être la secrète harmonie qui unit les beautés de la nature, les solitudes mystérieuses et les émotions de l'amour.
Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt.
A la nouvelle de la fuite d'Héloïse , Fulbert était tombé comme en démence. Dans sa douleur et sa colère, ilnesavaitcommentse venger d'Abélard, quelles embûches lui tendre, enfin quel mal lui faire. S'il le tuait, s'il le mutilait par quelque blessure cruelle, il craignait que sa nièce bien-aimée n'en fût punie par la famille du ravisseur qui Tavait reeueillie. Quant à se rendre maître par force de sa personne , il ne l'espérait pas. Abélard se tenait sur ses gardes, prêt à l'attaquer s'il fallait se défendre. Peu à peu il prit pitié de cette extrême douleur, ou plutôt il sentit qu'il fallait absolument sortir d'une situation critique en réparant sa faute; il résolut de s'accuser du crime de son amour comme d'une trahison, il vint trouver le chanoine, avec des prières et des promesses, s'engageant à lui accorder la réparation qu'on exigerait. La passion , en effet , ou peutêtre la crainte lui rendait tout acceptable et tout facile; il se disait que les plus grands hommes avaient succombé comme lui, et pour apaiser Fulbert, pour le satisfaire au delà de toute espérance , il offrit le mariage, pourvu que le mariage restât secret; car il appréhendait que cela ne nuisît à sa réputation aussi bien qu'aux chances de son ambition dans l'église. Fulbert consentit. La réconciliation fut scellée par un échange de parole et par les cmbrassements
de l'oncle et des siens. Tout cela peut-être cachait de leur part un projet de trahison. Il semhle que Fulbert n'ait jamais renoncé à la pensée de quelque noire vengeance conçue dès le premier jour.
Abélard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa femme. Mais elle n'approuva pas son projet, et elle entreprit de l'en dissuader. Cette fille héroïque ne songeait, disait-elle, qu'au péril et à l'honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu'aucune satisfaction désarmât son oncle; elle le connaissait et pressentait les sombres desseins de cette âme ulcérée. Puis, elle demandait quelle gloire il y aurait pour elle à ternir la gloire d' Abélard par un hymen qui les humilierait tous deux*. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle
' Le discours étrange et pressant par lequel Héloïse tenta de détourner Abélard du mariage a été remarqué et même admiré de tout temps. Plusieurs auteurs le citent ; nous ne rappellerons qu'un témoignage peu sérieux , mais qui n'en est pas moins frappant. Dans le Roman de la Rose, l'un des auteurs , Jehan de Meung , qui avait, il est vrai , translaté en françhois la fie et les Epistres de maiatre Pierre Abayulard et Héloy^ su femme , voulant faire le procès du mariage, s'exprime ainsi :
Pierres Ahailart reconfessc Que suer Helois, l'abeesse Du Paraclct, qui fu s'amie , Accorder ne se voloit mie, Por riens qu'il la préist à fanie :
Ains li faisoit la gcnne dame Bien entendant et bien lettrée.
Et bien amant, et bien amée .
Argumens à li chastior Qu'il se gardast de marier.
Et il continue en rimant toutes les raisons d'Héloïse et mèma quelque chose de l'aventure qui suivit. (Édit. de M. Méon , t. 11, p. 213. — les Mamiscrits de la Bibliothèque du Roi, par M. Paulin Paris, t. V, n" 7071 , p. 39.)
allait enlever sa lumière? De quelles malédictions de l'Eglise, de quels regrets des philosophes ce mariage serait suivi ! quelle honte et quelle calamité qu'un homme créé pour tous se consacrât à une seule femme! Elle le détestait, s'écriait-elle avec véhémence, ce mariage qui serait un opprobre et une ruine.
L'Apôtre n'en a-t-il pas signalé tous les ennuis , toutes les gênes, toutes les sollicitudes, lorsqu'il dit : ((Vous êtes sans femme, ne cherchez point de « femme. » Et qu'il ajoute : « Je veux que vous viviez « sans tourment d'esprit. » ( I Cor . vu, 27 et 32.) Si l'on récuse les saints en de telles matières, qu'on écoute les sages. Ne sait-on plus ce que saint Jérôme dit de Théophraste, que l'expérience avait amené à conclure contre le mariage des philosophes , et ce que répondit Cicéron à Hirtius qui lui conseillait de se remarier : u Je ne puis m'occuper également à la fois « d'une femme et de la philosophie \ » Abélard , d'ailleurs, ne devait -il pas se rappeler sa manière de vivre? Comment mêler des écoliers à des servantes, des écritures à des berceaux, des livres et des plumes à des fuseaux et à des quenouilles? Quel esprit plongé dans les méditations sacrées ou philosophiques pourrait supporter les cris des enfants, les chants monotones des nourrices qui les apaisent, tout le bruit d'un ménage nombreux ? Cela est bon pour les riches dont les maisons sont des palais, et à qui l'opulence épargne tous les ennuis; mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs pensées vont mal
* B. Hicronyni. In Jovinian , 1. 1. Cette citation et toutes les autres sont attribuées à Héloïse par Abélard.
avec les soucis mondains. Tous, ils ont cherché la retraite, et Sénèque dit à Lucilius : « Youlez-vous «philosopher, négligez les affaires. Soyez tout à « l'étude, il n'y a jamais assez de temps pour elle^ » Interrompre la philosophie, c'est l'abandonner. Chez tous les peuples, gentils , juifs, chrétiens, il y a eu des hommes éminents qui se séparaient, qui s'isolaient du public par la paix et la régularité de leur vie. Chez les Juifs, c'étaient les Nazaréens, et plus tard les Sadducéens, les Esséniens; chez les chrétiens, les moines qui mènent la vie commune des apôtres , et imitent la solitude de saint Jean ; chez les païens enfin , ceux à qui Pythagore a donné le noble titre d'amis de la sagesse^ Rappeler tous les exemples au souvenir d' Abélard , ce serait vouloir enseigner Minerve elle-même. Mais si des laïques ont ainsi vécu, que doit faire un chrétien, un clerc, un chanoine , et comment l'excuser de préférer à ces saints devoirs de misérables plaisirs , et de se plonger sans retour dans l'abîme? Ou, si peu lui soucie de la prérogative ecclésiastique , qu'il sauve du moins la dignité du philosophe; qu'il se rappelle que Socrate fut marié et comme il expia sa faute.
Puis , laissant cette singulière argumentation , elle descendait, d'une voix plus émue, à des raisons plus pénétrantes. Ne devait-il pas songer qu'il serait plus périlleux pour lui de la ramener à son oncle?
* Senec. ep. lxxiii.
' L'introduclion du nom de philosophe est attribuée à Pythagore par Cicéron ( Tusc.,\. V, 3 et 4); mais Abélard ne devait le savoir que par saint Augustin qu'il cite. {De Civ.Dei, 1, VUI. -- Ab Op.,ep. i,p. 13 et 14.)
VIE D^VBÉLARD. 65
Combien il serait plus doux pour elle, et pour lui plus honorable, qu'elle fût appelée sa maîtresse que son épouse, et qu'elle le retînt par la grâce, au lieu de l'enchaîner par la contrainte ! Leurs joies seraient plus vives tant qu'elles seraient plus rares. Pour elle, elle n'a jamais en lui rien aimé que lui-même. Elle pense ce que dans Eschine la philosophe Aspasie dit à Xénophon^ Il n'est rang, titre ni gloire qu'elle préférât au sort qu'elle tient de lui. Le titre d'épouse est plus saint, le nom de sa maîtresse, de l'esclave de ses plaisirs, est plus doux; il a plus de prix pour elle que le rang d'une impératrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. Où est la femme dont la fortune égale la sienne ? L'amour d'Abélard vaut mieux que l'empire du monde ^
Pour lui y il écouta tous ces conseils, toutes ces prières, sans en être ébranlé. Il lui fallut subir une discussion en règle , et le maître eut à réfuter son élève en dialectique.
Sans doute ce mariage coûtait quelque chose à son ambition; c'était un parti qui pouvait compromettre sa position dans l'école , l'obliger au moins à renoncer à l'enseignement de la théologie, lui faire perdre son canonicat, lui fermer la voie des hautes dignités de l'Église, et il ne les dédaignait pas; on
' « Inductio illa philosophas Aspasise. » {Ab. Op., ep/ii, p. 45.) Dans un dialogue d'Eschine le socratique, Aspasie dit à Xénophon et à sa femme : « Persuadez-vous , vous , que vous possédez la première des femmes , et elle, le premier des hommes. » (Cic. De Invent., I, 31. — < Quintil. Inst. orat., V, 11.) * Ab. Op., ep. I, p. 13-16, ep. ii, p. 45. Toutes nos expressions sont plus ■ faibles que celles dont Héloïse se servait encore , bien des années après ces événements.
dit même que la mitre de l'évêque de Paris avait brillé à ses yeux. D'autres ont parlé de la pourpre romaine , que dis-je ? de la tiare pontificale ellemême. Ces ambitieux rêves séduisaient sans doute l'esprit d'Héloïse; mais la situation présente pesait sur lui; il se flattait de tenir ses liens éternellement secrets; et dans son aveuglement, il repoussait les inquiétudes d'une femme trop clairvoyante , et se confiait à l'avenir. Sa volonté obtint ce qu'Héloïse, dans l'excès de son dévouement, appelait un sacrifice. Elle se résigna à devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la lumière du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes à son hvmen , elle dit ces tristes mots : (c 11 ne nous reste (( plus qu'à donner par notre perte commune l'exem- (( pie d'une douleur égale à notre amour. »
«Le monde entier a connu, » ditAbélard, «que « dans ces paroles l'esprit de prophétie l'inspirai •>
Ils quittèrent la Bretagne , recommandant leur enfant à leur sœur, retournèrent clandestinement à Paris; et quelques jours après, ils passèrent la nuit en oraison dans une église dont le nom est ignoré; ayant accompli secrètement ainsi les vigiles des noces, le matin , au jour naissant, en présence de Fulbert et de quelques amis, ils reçurent la bénédiction nuptiale ; puis aussitôt ils se retirèrent sans éclat et chacun dans sa demeure. A partir de
^ /d. Ep. î, p. IG. — On remarquera que dans tous ces raisonnements le sacerdoce n'est pas allégué comme un empêchement; il n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Abélard ne fût pas prêtre, il ne regardait pas le mariage comme absolument inierdit au\ gens d'Église. ( Ah. Epit. iheol., p. 01 , Berlin, 1835 , et ci-apres I. UI , c. ir, )
ce moment, leurs entrevues furent rares et déro- J)ées, et tous leurs soins tendirent à cacher leurs nouveaux liens. Mais ces précautions devinrent inutiles. L'oncle même d'Héloise et les gens de la maison, dans le désir imprudent d'effacer un pénible scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise. Héloïse, au contraire, se récriait et jurait avec imprécations que rien n'était plus faux \ Irrité de ces démentis, Fulbert l'accablait d'outrages, et le séjour comnfun devenait insupportable. Il fallut fnir encore.
Il y avait près de Paris au village d'Argenteuil, sur les bords de la Seine , un couvent de femmes dédié à la Vierge, établi sous la règle de Saint-Benoît, et richement doté par Adélaïde, femme de Hugues Capet'-. Une partie de l'enfance d'Héloise s'y était écoulée : c'est là que la conduisit son mari. 11 y avait fait disposer l'habit de religieuse qui convenait à la vie cloîtrée, et elle le revêtit, mais sans prendre le voile. Aucun esprit de retraite, aucun dégoût des joies du monde , aucune lassitude des passions ne l'amenait au pied des autels. Elle n'y cherchait qu'un sûr asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant donné pour époux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne respectait pas toujours la sainteté du lieu. Les détours du cloître, la solitude des salles silencieuses cachèrent plus
* « nia autcm conlra analhcnializare et jurare.» (Ep. i, p. 17.)
* Celait un prieuré dépendant de Vabbaye de Saint-Denis et temporairement converti on couvent de femmes ; il portait le nom de Priorcaus linmilitatis B. Mariœ de Ârgentolio, ou Notre-Dame d'Argenteuil. [Ab. Op., ep. i,p. 17; Not., p. 1160, —Go//. Christ. ,l. VII, p. 507.)
d'une fois un bonheur qui ne pouvait donc cesser d'être criminel'.
Rien de tout cela n'était soupçonné de Fulbert, ou rien ne le touchait. Il savait seulement que sa nièce, jadis son plaisir et son orgueil, lui avait échappé, qu'elle était dans les murs d'un monastère, qu'elle portait la robe de religieuse. Il crut ou voulut croire qu'Abélard comptait ainsi se débarrasser d'elle et l'enchaîner loin de lui. Toutes ces précautions lui paraissaient suspectes, et ce qu'on prenait tant de soin de cacher, on voulait sans doute l'annuler un jour. La vie d'Abélard pouvait bien d'ailleurs n'être pas celle du mari le plus fidèle \
Les proches, les amis de Fulbert lui répétaient qu'on l'avait trompé, et en aigrissant ses soupçons exaltaient tous ses ressentiments. L'idée d'une vengeance bizarre et terrible lui était venue dès le premier jour de sa colère; elle le ressaisit de nouveau; peut-être ne l'avait-elle jamais quitté ; et une nuit, après avoir mis du complot quelques-uns de ses parents, il se fit introduire avec ses complices, par un valet secrètement acheté, jusque dans la chambre retirée où reposait Abélard, et le surprenant sans défense et endormi, ils lui infligèrent, par un lâcbe attentat, la mutilation dégradante que le désir d'anéantir les tribulations de la chair dont parle
^ « Nosti.... quid ibi tecum mea libidinis egerit intemperanlia in quart dam etiam parte ipsius refectorii.... Nosli id impudenlissime tune actum « esse in tam reverendo loco et sumniaî Virgini consecrato. (Ab. Op., op. V, p. 69. )
* Voyez la note 2 delà page 46 , et les allégations de Foulque de Deuil. {Ab. Op.. p. 219.)
JSili^
saint Paul , arracha jadis au spiritualisme insensé d'Origène'.
Dès que le jour fut venu, tout à cette nouvelle s'émut de surprise et d'horreur. La ville entière, curieuse et consternée, accourait dans le voisinage de la demeure d'Abélard et le fatio:uait des cris de sa pitié.
Tandis que les femmes qui toutes l'aimaient pleuraient en se racontant une si cruelle aventure, tout ce que l'Église avait de plus distingué , les chanoines de Paris, l'évêque lui-même, témoignaient hautement leur intérêt et leur indignation ^ Les clercs surtout, les écoliers faisaient retentir la maison de gémissements insupportables, et ces témoignages d'une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et ses souffrances. Pour lui , sur son lit de misère, il réfléchissait péniblement au degré de fortune et de gloire qu'il avait atteint, à cette déchéance si soudaine, si étrange et si terrible. 11 se sentait humilié jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu semblerait l'avoir frappé dans sa justice, que la trahison paraîtrait châtiée par la trahison même, et le crime puni et déshonoré par l'impuissance, 11 pensait à la joie mal cachée de ses ennemis, à la douleur, à la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde cette dégradation dont il se voyait atteint. Quelle carrière désormais lui serait ouverte? De quel front se produire en public, lui maintenant montré partout au doigt, partout poursuivi par la risée, par-
' 1 Cor. VU , 28. — On ne saurait donner avec cerlilucle la date de cet événement, mais ce ne peut être avant 1 1 17, ni plus tard que 1119. - Ab. Op., pars H, ep. i, p. 221.
tout en spectacle comme un de ces monstres à qui, sous l'ancienne loi, Dieu fermait les portes du temple ! {Deut.y xxiii, 1 .)
Ses meurtriers avaient pris la fuite après leur crime. Dès le premier moment, TévêqueGirbert avait manifesté la volonté d'en faire justice ; car l'évêque avait juridiction sur les clercs, forum ecclesiasticum. Deux des fugitifs, dont l'un était le serviteur perfide et vendu, furent repris et condamnés à la peine du talion, après qu'on leur eut crevé les yeux. Quant à Fulbert, on ne put lui arracher l'aveu de son crime; l'aveu sans doute était alors nécessaire à la preuve. D'ailleurs le chapitre de Paris ne pouvait entièrement abandonner un de ses membres. Seulement, tous ses biens furent confisqués au profit de l'Eglise. On croit qu'il se cacha et vécut oublié; il ne mourut qu'assez longtemps après, compté toujours dans le collège des chanoines de Paris \
Abélard n'avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie. Un seul parti lui restait que lui dictait la honte plus que la piété; c'était d'entrer dans un cloître. 11 s'y décida; mais il ne voulait pas être seul à mourir au monde ; il fallait qu'Héloïse n'eût appartenu qu'à lui. 11 exigea qu'elle prononçât ses vœux avant qu'il eût prononcé les siens -. Sur son ordre, Héloïse qui n'avait pas quitté sa prétraite y prit d'abord le voile de novice, et le monastère se ferma sur elle. Tous deux enfin, ils revêtirent irrévocablement l'habit religieux, elle dans le couvent
' Ab, Op., op. i,p. 17, pars H, op. i, p. 222 ;Nol., p. 1149. * 1(1 1 Ep. II , p. 47.
VIE D'ABÉLARl). 09
d'Argeiiteuil, lui dans l'abbaye de Saint -Denis (1119) \
Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l'entouraient en pleurant et cherchaient encore à la détourner de se soumettre, à moins de vingt ans, au joug insupportable de la vie monastique , elle répondit par une citation toute classique qui prouve à la fois combien l'érudition et la passion , mêlées l'une à l'autre dans son âme, y effaçaient le sentiment religieux. Elle prononça tout à coup , d'une voix entrecoupée de sanglots et de larmes , cette plainte que Lucain prête à Cornélie, lorsqu'après Pharsale elle revoit Pompée dont elle croit avoir causé la perte :
0 maxime conjux , 0 Ihalamis indigne mois, hoc juris habebai In tantum forluna capul? Ctir impia nupsi, Si miserum factura fui ? Nunc accipe pœnas , Scd (juas spontc luam "".
Et montant à l'autel d'un pas pressé, elle y prit le voile noir, bénit par l'évêque de Paris , et s'enchaina solennellement à la profession religieuse. Triste victime, obéissante et non résignée, elle se sacrifiait encore à la volonté et au repos de celui qu'à regret elle avait accepté pour époux , et qu'elle
' Celle date csl celle qu'adopleiU lu plupart des hiilorieiis. {llist. Un., l. XII , p. 92. ) Le père Dubois veut que la retraite à Saint-Denis soit de 1117 ou 1118. ( Ilist. Eccl. paris., t. 1, 1. XI, c. vu, p. 777.)
- Lucan. Phars., l. VIII , v. 9i. « 0 grand homme, ô mon époux, lui dont mon lit n'était pas digne, voilà donc le droit qu'avait la fortune sur une si noble léte! Pourquoi, par ([uclie impiété l'ai-je épousé, si je devais Le rendre misérable? Accepte aujourd'hui la peine que je subis, mais que je subis volontairement. »
abandonnait en frémissant, pour se donner à l'époux divin sans foi, sans amour et sans espérance*.
Voilà donc Abélard religieux à Saint-Denis. Le j)résent et l'avenir, tout est changé pour lui. Il a renoncé à la fortune, à l'éclat, à la gloire du monde, et il se tourne, mais avec peu de goût et de ferveur, vers la solitude chrétienne. Dans les premiers moments , son cœur n'était rempli que de regrets et de ressentiments. Il ne méditait que la vengeance. Il reprochait l'impunité de Fulbert à la faiblesse de l'évêque, aux machinations des chanoines; il les accusait tous de complicité ^ et voulait aller à Rome les dénoncer comme coupables envers la justice. Il fallut les efforts de ses amis pour l'en dissuader. Un d'eux (on lui donne du moins ce titre), Foulque, prieur de Deuil, fut obligé d'insister auprès de lui sur sa pauvreté qui ne lui permettait pas d'accomplir un si long voyage, ni de satisfaire aux dépenses que coûtait la justice ou la cupidité romaine, sur l'imprudence qu'il y aurait de s'aliéner pour jamais les chefs du clergé parisien, sur les sentiments d'équité et de charité que lui commandait sa nouvelle profession. Enfin il lui répéta cette triste parole : « Vous êtes moine ^ »
Il était moine en effet, et la nécessité, sinon le devoir, lui prescrivait de vivre suivant son état. Une première ressource s'offrait à lui, c'était l'étude;
' Ab. Op., cp. H , p. 45 el 47.
- Monachus es. {Ab. Op., pars II, ep. i, p. 252, 223) Le prieuré do Deuil , dépendant de l'abbaye de Saint-Florent de Saumur, était situé dans la vallée de Montmorency. Foulque n'est connu que par sa Icllrc à Abélard. (Bayle , art. Foulque. — Hist. lia., t. XII , p. 2i0.)
mais d'abord l'étude lui sembla sans attrait; elle n'apportait plus la gloire avec elle. Toutefois des clercs venaient le voir, et l'abbé de Saint-Denis, Adam, se joignait à eux pour lui dire que le moment peut-être était arrivé de se consacrer plus que jamais au travail , et surtout aux recherches théologiques. Ils lui répétaient que maintenant l'amour du ciel lui pouvait inspirer ce que jadis peut-être lui avait suggéré le désir de la réputation et de la fortune; que son devoir était de faire valoir le talent que, selon la parabole évangélique , le Seigneur lui avait remis, comme à son serviteur, et qu'il réclam'erait un jour avec usure. Ils ajoutaient que si , jusqu'ici, il avait instruit les riches, il lui restait à éclairer les pauvres; que le ciel, en le frappant, lui avait ouvert du moins l'asile de la paix de l'âme, de la liberté d'esprit, de la tranquillité studieuse; et que le philosophe du monde pouvait devenir aujourd'hui le philosophe de Dieu.
Abélard hésitait à suivre ces conseils; il lui en coûtait de reparaître aux yeux des hommes. Mais il ne trouvait pas, dans l'abbaye de Saint -Denis, le repos qu'il espérait. 11 l'avait choisie comme la première du royaume. On y avait reçu avec empressement un homme qui devait illustrer la communauté. On y attendait de lui de l'éclat et du bruit; il y cherchait le silence, la règle, l'oubli. Le premier mouvement de son désespoir avait dû être le renoncement absolu au monde. Or, l'antique fondation de Dagobert, agrandie et enrichie par la munificence de la longue suite de rois, ses successeurs,
cette maison toute royale, une des institutions de la monarchie, monastère, dit saint Bernard, plus dévoué à César qu'à Dieu, n'était nullement étrangère aux choses mondaines, et tenait au siècle par de nomhreux liens.
Irritable et attristé, Abélard y trouvait la vie peu régulière, les mœurs relâchées. Il accusait l'abbé Adam lui-même de désordres qu'agravait sa dignité'. Habitué au ton du commandement, prompt à tout régenter autour de lui, il s'éleva contre les dérèglements dont il était témoin, et ses reproches qui n'étaient pas toujours discrets , le rendirent bientôt à charge à tout le monde. Ses frères importunés saisirent avec empressement les instances de ses disciples comme une occasion de l'éloigner, et le pressèrent d'y céder en reprenant ses leçons. Il résista longtemps; il répugnait à revoir le grand jour. Cependant amis, ennemis, écoliers, religieux, l'abbé lui-même insistaient, et entrant alors dans cette vie de mobilité et de tentatives changeantes que son âme inquiète allait prolonger, il s'établit dans le prieuré de Maisoncelle, situé sur les terres du comte de
' La manière Junl Abelard parle des désordres de l'abLé et des moines de Saint-Denis, ne permet pas le moindre doute. Ces désordres sont aOirmés par saint Bernard , par Guillaume deNangis , par les annales même du nionastcre. La chose était commune alors dans beaucoup de couvents , et il n'y avait pas cent ans que les mêmes désordres , dans la même maison, avaient nécessité une réforme entreprise par saint Odilun. Deux atles d'administration charitable de l'ahbé Adam , rapportés par Duchesne qui veut le justifier, ne prouverit nullement qu'il menât tine vie régulière. ( Ab. Op., ep. I, p. 1^; Not., p. 11 ')o. — Saint Bernard , Op., cp. lxxviii et nol. — (juill. Nany. Chron., an. U'2-j , Rec. des Iliit., t. XX, p. 727 )
VIE D'ABÉLAllD. 73
Cliainpagiie' pour y rouvrir son école à la uiariière accoutumée (1 120).
Il retrouva sur-le-champ un auflitoirc attentif .et nombreux; on parle de trois mille étudiants. La foule reparut , et bientôt ce lieu retiré ne suflit plus à l'abriter ni à la nourrir. Ramené par le malheur aux plus sérieuses méditations, préoccu])é des devoirs de sa profession nouvelle, devenu par l'étude et plus savant et plus subtil ^, il rendit son enseignement éminemment religieux, sans abandonner ces sciences profanes dont on lui demandait surtout les leçons. 11 en fit comme un appât dont la saveur attirait les disciples à cette philosophie véritable qui était enfin pour lui celle de Jésus -Christ, imitant ainsi celui qu'il appelait le plus grand des philosophes chrétiens, Origène. La manière en effet dont saint Grégoire le Thaumaturge nous dit qu'enseignait ce profond et singulier docteur offre assez d'analogie avec la méthode d'Abélard. C'est bien, au reste,
' « Ad cellam (juamdam. » (-4^. Op., ep. i, p. 19 el 2G.) D. Brial seul dit que ce lieu est Maisoncellc. [Rec. des Ihst., t. XIV, p. 290.) Il y a dans le département de Seine-et-Marne plusieurs villages de ce nom. Le lieu qu'habitait Abélard , désigné par quelques écrivains sous le nom de Trecensis cella , peut être ou Maisoncelle de l'arrondissement et du canton de (^oulommicrs , ou plutôt Maisonccllcs du canton de Villiers Saint-Georges , arrondissement de Provins. Je ne crois pas que le lieu de refuge d'Abélard , malgré cette désignation Trecensis cella, doive être confondu avec le couvent de Troyes , appelé Cella , monasterium cellense, ou Mouslier-la-Celle , le monastère de Saint-Pierre de Troyes. [Gall. Christ., t XH , p. .')39. ) Le P. Longueval veut qu'il ait enseigné à Provins dans un prieuré de Saint- Florent de Saumur. Peut-être confond-il celte première sortie du couvent avec la seconde qui le conduisit à Provins , au prieuré de Saint-Ayoul. (Ilist. (le l'Egl. (jalL, t. VllI , 1. XXIII, p. .35o. — llisl. liU., t.^lX, p. 85.)
' « De aculo acutior. » (Ott, Fris., De Cent. Frid., I. I , c. .\lvh. )
n LIVRE PREMIER.
celle de quiconque veut foncier la foi sur la raison. (( Point d'arcane pour Origène, » dit le Thaumaturge, (( il expliquait tout^ »
Le tour théologique qu'avait pris l'enseignement d'Abélard ne fit qu'exciter davantage la curiosité, et le professeur obtint un succès qui rappelait le passé. Pour s'instruire à la fois dans la science séculière et sacrée, on se pressa dans son école, et la décadence des autres établissements recommença. Les maîtres se déchaînèrent de nouveau contre lui. On attaqua tout, et sa manière et son droit d'enseigner. On lui reprocha, mais non pas en face, d'être, contrairement aux devoirs monastiques, encore trop captivé par l'étude des livres profanes, et d'avoir usurpé, cette fois sans qu'un supérieur l'autorisât, la maîtrise en théologie. Son école était en effet une œuvre volontaire et privée ; il n'était plus maître et comme recteur de celle de Paris , il n'était théologal d'aucune église. La publicité des écoles monastiques n'existait pas de droit, et d'ailleurs il enseignait hors de son couvent. On demandait donc son interdiction, et l'on ne cessait de presser dans ce sens, archevêques, évêques, abbés et tout personnage revêtu de quelque titre ecclésiastique. On travaillait à soulever tout le clergé contre lui.
Abélard commença par braver l'orage; il s'était accoutumé à dédaigner ses ennemis. Sa supériorité avait jusqu'ici accablé tous ceux qu'elle avait irrités.
' « Summum christianorum philosophorum Origcnem. » (Ep. i, p. 19.) Voyez le passage de Grégoire dans l'ouvrage de D. Gervaise ( t. 1 , p. 131 ) ou dans ce père lui-même. [Orat. pcmegyric. et chariot, od Origen,\i. 73. S. P. Greg. cogn.Thaum. Op., Paris, 1621.)
N'ayant rien perdu de sa science éloquente, voyant son auditoire renouvelé, il pensait avoir gardé tout son ascendant, et il méconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation des plus heureux, ce que le malheur enlève d'autorité au talent des plus habiles. Le respect et l'empressement de ses disciples lui faisaient illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve guère, et que depuis sa chute une ombre funèbre avait été portée sur tout son avenir.
Il arriva que, pressé par ses élèves, il entreprit de rédiger ses leçons théologiques. Son intention déclarée était d'affermir les fondements mêmes de la foi; et puisque le philosophe était maintenant un religieux, de rendre témoignage de sa profession en enseignant la philosophie religieuse. Or, la première vérité de la philosophie religieuse , c'est Dieu ; la première question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut donc un traité sur la nature de Dieu, c'està-dire surTUnité et la Trinité divine. C'est X Introduction à la Théologie que nous avons encore ^ 11 essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il l'observe lui-même, est plus fait peut-être pour la pensée que pour l'expression. Démontrant, comme on dit, la foi par la
^ Ab. Op., pars II, p. 973. Tout le monde n'a pas regarde cet ouvrage comme celui qui fut brûlé à Soissons et qu'on a cru perdu. Mais il contient ce qu'à Soissons on lui reprochait d'avoir écrit , et les pensées et les expressions du prologue se rapportent parfaitement à ce qu'il dit dans VHistoria calamitatum de la composition de l'ouvrage condamné à Soissons. ( W., ep. I, p. 20. Voyez le c. ii du l. 111 de cet ouvrage.) L'assertion pour laquelle Othon de Frisingen dit qu'Abélard fut condamné se trouve textuellement dans l'Introduction. ( UL, Inlrud. ad Theol., l. II , p. 1078. — De Gest. Frid,, 1. I , c. xlvii. )
raison , il veut répondre aux hérétiques et surtout aux incrédules qui se piquent de philosophie, par un christianisme philosophique. De là cette thèse persévéramment soutenue que le dogme peut être présenté sous une forme rationnelle, qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystère qui ne puisse être éclairci par des explications ou du moins par des similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique, cette maîtresse de la raison, doit être conciliée avec les croyances chrétiennes, si l'on ne veut pas qu'elle les ébranle, en les mettant en contradiction avec ses propres lois. Une conséquence assez naturelle était de placer Tautorité des philosophes presqu'au rang de celle des saints; de prétendre que la raison , révélation intérieure , avait conduit les premiers aux mêmes notions que les seconds sur la nature de Dieu et notamment sur la Trinité; que la vérité étant commune à tous, les sentiments qu'elle inspire avaient pu l'être, et qu'il ne fallait pas entièrement désespérer du salut des sages de l'antiquité.
Or, cette foi de la raison , implicite et confuse dans Platon, plus développée, plus authentique, plus puissante chez les chrétiens, c'est le dogme de l'unité de Dieu , seul incréé, seul créateur, seul toutpuissant, bien suprême et perfection infinie. Mais, en Dieu se distinguent la puissance , la sagesse .et la bonté; la première engendre la seconde, et la troisième procède de toutes deux. Car il y a encore de la puissance dans la sagesse, et la bonté qui n'est ni l'une ni l'autre serait nulle et vaine si toutes deux n'existaient pas. Tels sont les attributs distinctifs qui
VIK D'ABKLAUO. 77
se personnifient dans le Père tout-puissant, dans le Fils, verbe de Dieu, éternelle raison, suprême intelligence, dans le Saint-Esprit, source divine de grâce, de charité et d'amour. Voilà les trois personnes de la Trinité , personnes distinguées entre elles éminemment par lesdites propriétés , mais qui n'ont qu'une essence, qu'une substance , puisqu'il n'y a qu'un Dieu dont toutes les œuvres sont indivisibles et supposent à la fois la puissance, la sagesse et la bonté. Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait être conciliée avec ses attributs généraux, avec son immutabilité, sa providence, sa prescience. Cette conciliation était l'objet de la dernière partie, qui est restée ou ne nous est parvenue qu'incomplète; et l'ouvrage louchait ainsi à toute les questions de la théodicée.
Cette doctrine, qui sans être entièrement nouvelle ni dénuée d'antécédents réputés orthodoxes, se signalait cependant par un ton de hardiesse, par des subtilités hasardées, par un caractère général de liberté dans la discussion, devait à la fois séduire beaucoup de jeunes esprits, et alarmer beaucoup de consciences inquiètes. Le nom de son auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'étaient toujours attachées à lui, la position qu'il avait toujours prise en dehors de l'ordre commun, la rendait plus suspecte, plus attrayante et plus périlleuse qu'elle ne l'eût été sous la protection d'un autre nom. L'intelligence était alors curieuse, excitée, et cependant soumise aux règles de la foi; elle aimait à raisonner et elle voulait croire. Ce qui semblait démontrer la croyance, .convaincre la raison, satisfaire à ce besoin inquisi-
78 LIVRE PREMlEPi.
tif d'examiner et de discuter, sans le déchaîner ni l'égarer, donner enfin au mystère la forme d'un problème et au dogme celle d'une solution, devait être saisi avec ardeur et accepté comme la découverte de la vérité parfaite et définitive. Les idées d'Abélard avaient dès longtemps transpiré par ses leçons, et s'étaient ouvert les esprits; le traité qui résumait ces idées et les livrait au public eut un succès de propagande.
C'était précisément l'instant où se formait contre lui la coalition des maîtres qu'il avait discrédités. Ils s'armèrent du prétexte que leur fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le dénoncèrent à la foi sévère ou timide. Les autorités ecclésiastiques furent appelées à la vigilance et suppliées d'intervenir. Abélard, sans mépriser absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et répondit par l'insulte et le défi. Toujours confiant et impérieux, il provoquait une lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on osât engager. Comme on lui reprochait d'avoir appliqué témérairement la dialectique à la théologie et donné aux doctrines sacrées les allures d'une science profane , il publia ou laissa courir une amère apologie (du moins on peut présumer qu'elle date de cette époque), ou plutôt une invective contre ces ignorants eu dialectique qui prenaient, disait -il, ses dogmes pour des sophismes\
(( Mais quoi ? n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard dédaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques docteurs de ce
' « Invectiva in quemdani ignaruni dialectices. » ( Ab. Op., pars II , ep, IV, p. 238.)
temps , parce qu'ils ne sauraient atteindre à la dialectique, l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre est sottise; ce qui les passe est un délire. Ils s'appuient, s'il faut les en croire, sur les livres sacrés; mais que de saints docteurs la recommandent, cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer des citations des Pères qui jugent la dialectique nécessaire pour comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin, saint Jérôme même lui donnent à résoudre les difficultés de la foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et comment confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant dialecticiens? Et nous nous montrerons en proportion disciples fidèles du Christ. Quel est le nom que lui donne l'Évangile ? n'est-ce pas celui de la raison , du verbe incarné, de cette lumière qui luit dans les ténèbres ^ de ce principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de la logique ? Si le Christ est si souvent appelé sophia ou la sagesse, s'il est le logos ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean , les amis de la sagesse ou les philosophes^ les disciples du verbe ou les logiciens ne sont que les chrétiens les plus fervents. Ne semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence et l'amour? Enfin notre Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs, n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé la foi par des miracles; lui aussi, il a recouru à la puissance de la raison ; et son divin exemple nous enseigne que nous, à qui manquent les miracles, à qui ne reste que la lutte de la pa-
rôle, nous devons convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse comme les Grecs au temps de saint PauP. Aussi bien , pour les hommes qui savent juger-, la raison a plus de force que les miracles , qu'on peut attribuer à quelque pouvoir infernal. Si Terreur peut se glisser dans le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation. 11 faut donc s'adonner à la logique , qui pénètre tout , même les questions sacrées , et qui confondra surtout les docteurs présomptueux qui se croient les mêmes droits qu'elle. »
En même temps qu'Abélard se défendait de la sorte contre ceux qui suspectaient sa foi pour cause de philosophie, il avait soin de se montrer à l'Église gardien jaloux des intérêts de la vérité , et prompt à repousser toute attaque que la dialectique même pouvait diriger contre son orthodoxie. On croit qu'il rencontra parmi ses dénonciateurs ce Roscelin qu'il avait autrefois suivi et qui lui-même avait tant scandalisé l'Eglise. Mais, réconcilié avec elle depuis son retour d'exil, par les soins d'Ives, dernier évêque de Chartres, Roscelin pouvait être devenu d'autant plus intolérant qu'il avait été persécuté, d'autant plus jaloux qu'il était oublié. On lui attribue d'ailleurs quelques-unes des propositions sur la Trinité qu'Abélard , sans le nommer , attaquait dans son livret C'était assez pour le pousser à la vengeance.
* « Nam et Judœi signa pciunl, ei Grœci sapicnliani qua?runt. » {I Cor. I, 22. ) \
* « Apud discrelos » [loc. cit., p. 24 ?\ ceux qui orit la discrétion ou le discernement, comme dans cette expression : l'âge de discrétion.
= ^b. Op., Introd. ad. T//., 1. II , p. 10G7; Xot., p. 1157.— Hist.liii., l. XII, p. 13?. J'aurais de la peine à reconnaître Roscelin parmi les hé-
Un jour donc, en 1121 \ Abélard apprend que ce maître en fausse dialectique , tâchant d'envenimer sa doctrine sur la Trinité , l'a dénoncé aux autorités ecclésiastiques. Il prend l'offensive à son tour, et, dans une lettre véhémente, il dénonce à Girbert, évêque de Paris , et au vénérable clergé de son église ^ cet antique ennemi de la foi catholique ^ convaincu par le concile de Soissons de prêcher le trithéisme, et qui vient vomir contre lui l'outrage et la menace ^
rétiques qu'Abélard caraclcrise au commencement du livre II de l'Introduction ; mais des erreurs signalées dans le cours de l'ouvrage , plus d'une peut venir de Roscelin, chef de ces pseudo-dialecticiens , qu'il attaque si vivement. Voyez dans le livre 111 de cet ouvrage le c. ii.
' Rousselot , Philos, du moy. âge^ t. I, p. 187,
* Celte lutte entre Abélard et Roscelin est un fait contesté. On en donne pour preuve une lettre dans laquelle un théologien, désigné par l'initiale P et qui a écrit sur la Trinité, se plaint à G, évêque de Paris, des attaques d''un vieux dialecticien hérétique qui ne parait autre que Roscelin , et demande à être jugé contradictoirement avec lui [Ab. Op., pars II , ep. XXI , p. 334 ). Mais on ne peut démontrer que cette lettre soit d' Abélard , qui l'aurait écrite vers 1150 ou 1121 ; on ne sait pas si Roscelin vivait encore quand parut l'ouvrage sur la Trinité; enfin on ajoute que converti alors, Roscelin qui vivait pieusement en Aquitaine vers 1103, n'aurait pu provoquer ou mériter à Paris les attaques que l'auteur de la lettre dirige contre lui. On veut donc qu'elle soit d'un théologien inconnu P qui aurait poursuivi Roscelin , lors de ses démêlés avec saint Anselme au sujet de la Trinité; revenant d'Angleterre vers 1097, Roscelin trouvant cet ouvrage, l'aurait dénoncé à Tévêque G (Guillaume) auprès duquel P se serait défendu à son tour. On peut répondre que la date de la mort de Roscelin est ignorée ; que la lettre de P peut être de Petrus , nom donné sans cesse à Abélard , et adressée à Girbert , évêque de Paris de 1117 à 1154. L'auteur de la lettre se dit auteur d'un Opuscule sur la Trinité, Opuscule nostro dejide Trinitatis , et Abélard , en parlant de son Introductit>n , se sert ailleurs du même mot (Comm. in Rom., p. 513). La lettre , à lui attribuée par d'Amboise et Duchesne , cotée sous son nom dans le manuscrit, respire une irritabilité intolérante , un des traits de son caractère. 11 a bien pu se montrer méprisant et offensé à l'égard de Roscelin même converti , cl Roscelin , quand ce serait lui dont la piété en 1103 édifiait rAq.ui laine, avait bien pu se montrer malveillant ou injuste envers
(( S'il est vrai qu'il ait inséré quelque ombre d'hérésie dans ses écrits sur la Trinité , il invoque les athlètes du Seigneur et les défenseurs de la foi; qu'un jour soit pris , un lieu désigné , et que des juges choisis prononcent et punissent ou le calomniateur ou l'hérétique. Pour lui , il remercie le ciel d'avoir à combattre pour la foi, et d'être en butte aux traits d'un homme qui n'a jamais eu d'inimitié que contre les gens de bien , de celui qui a osé attaquer dans une épître le héraut du Christ^ Robert d'Arbrissel, et se répandre en outrages contre ce magnifique docteur de ÏÊglise^ Anselme, archevêque de Cantorbery% d'un homme dont l'indocilité mérita que le roi d'Angleterre le bannît de son royaume , et qui n'a pas sans peine sauvé sa vie par la fuite. Et c'est cet homme déshonoré qui veut étendre à d'autres son infamie î Cet homme, proscrit de deux royaumes, fustigé, dit-on, par les chanoines dans l'église de Saint-Martin , dont il est chanoine aussi pour la honte du sanctuaire , cet homme que sa vie et sa foi dénon-
le novateur Abélard. (Cf. G. Dubois, Hislor. Eccles. paris., t. 1 , 1. XI , c. ii, p. 709. -^Eist. litt., t. VIII, p. 464; t. IX, p. 362; t. XII , p. 111.— Malleac. Chron. in Bibl. nov. inss. P. Labbœi, t. II , p. 217.)
* « Egregium illum prœconeni Christi.... niagnilicum Ecclesiae docloreni. » Les deux personnages sont bien caractérisés. Robert d'Arbrissel fut un prédicateur, une sorte de missionnaire plus célèbre par la piété que par le talent. On lui dut plusieurs fondations, entre autres celle de Fontevrault. On ne sait pas dans quelle occasion il fut attaqué par Roscelin. C'est à tort qu'on a essayé d'attribuer à ce dernier, soit la lettre de Godefroi , abbé de Vendôme , soit celle de Marbode , dans lesquelles des conseils à la fois charitables et sévères sont adressés à Robert d'Arbrissel. Les auteurs deV Histoire littéraire ne nie paraissent laisser subsister aucun doute à cet égard. Quant aux attaques de Roscelin contre saint Anselme , elles sont fort connues , et elles contribuèrent à le faire chasser de l'Angleterre où il s'était réfugié après avoir été chassé de France. [Journal des Savatits , ann. 1G82 , p. 191. — Hist. lia., l. IX, p. 364 ; t. X, p. 359. )
cent assez, Abélard ne le nommera pas. «C'est ce (( faux dialecticien et ce faux chrétien qui ayant préce tendu qu'aucune chose n'a de parties, a été con- (( traint d'admettre que lorsque le Seigneur mangea, « comme le dit saint Luc , un morceau de poisson (croti, ce qu'il mangea fut une partie du mot de «poisson rôti. Or, est-il étrange que celui qui a levé « la tête contre le ciel , extravague sur la terre , et « veuille perdre les autres après s'être perdu ^? );
C'est dans ces termes, où se trahit peut-être plus de colère que de mépris, qu' Abélard livrait son ennemi à l'exécration de l'Église, oubliant trop sans doute qu'au temps oii il vivait les mêmes anathèmes attendaient quiconque avait innové dans la dialectique et par elle dans la théologie , et que le glaive sacré était déjà levé sur la tête du contempteur de Iloscelin, téméraire vainqueur de Guillaume de Champeaux et d'Anselme de Laon.
Rien n'était fort à craindre, en effet, dans cet
' Tel est l'extrait de la lettre intitulée G. Dei gratta parisiacœ sedis episcopo iinaque venerabili ejiisdem ecclesiœ clero P. (Pars U, ep. xxi , p. 334.) P'^s'6"''s détails font reconnaître Roscelin. Le sarcasme sur le morceau de poissott rôti (partem piscis assi , Luc. XXIV, 42 ) est une allusion à la doctrine qui refusait l'existence réelle aux parties du tout comme aux qualités de la substance , d'où il résultait que les qualités et les parties n'étaient que des mois. Au reste , dans ce système pris au sens le plus absolu , ce n'est pas le poisson qui eût été un mot , mais la partie seulement. (Ouvr. inéd., Intr., p. xc. DiaL, p. 471. ) Quant à la Ilagellalion de Roscelin , elle n'est, que je sache , rapportée nulle part. Avant de quitter la France , sous le coup de la sentence du concile de Soisa«Dns , Roscelin est désigné constamment comme maître et chanoine de Compiègne , où il n'y avait pas de chapitre de Saint-Mariin. Les auleuvs de V Histoire littéraire ne voient pas de ditliculté à croire que, rentré en France, il lut chanoine de Saint-Martin à Tours; mais ils ne citent ni ce passage ni aucune autorité, car Duboulai qu'ils nomment n'en parle pas. [Hist. litt., t. IX, p. 30 5. — llist. Univ. paris., t. I, p. 443, 485, 493, G39. )
m LIVRE PREMIER,
effort désespéré d'un auteur de système qui, se sentant menacé de l'ouhli , voulait envelopper dans une communauté d'iiérésie et de disgrâce celui qu'il n'avait pu annuler ou traîner à sa suite. Malgré cette dénonciation odieuse, repoussée avec une violence qui ne le semble guère moins, ce n'était pas le proscrit Roscelin que devait redouter Abélard; mais les anciens sectateurs du réalisme, mais les amis de Guillaume et d'Anselme morts sans vengeance'; mais quelques disciples fidèles à leur mémoire et bienvenus auprès des princes de l'Église; mais cet Albéric et ce Lotulfe dont il avait rencontré de bonne beure l'opposition vigilante, et qui voulaient dominer à leur tour et recueillir tout l'héritage de leurs maîtres; voilà ceux dont l'inimitié devait lui faire éprouver cruellement sa puissance.
Albéric et Lotulfe gouvernaient les écoles de Reims; le premier, archidiacre de la cathédrale , prieur de Saint-Sixte, et qui avait été un moment désigné, avec l'appui de saint Bernard, pour succéder à Guillaume de Champeaux dans l'évêché de Châlons -, jouissait d'un grand crédit auprès de
* C'est Abélard qui dit positivement qu'ils étaient morts à cette époque (cp. I , p. 20), et comme le concile de Boissons eut bien certainement lieu en 1121, cela fortifie l'opinion qui place avant cette année la mort de Guillaume de Champeaux. (Voyez la note 2 de la page 29. ) Quant à Anselme, il était mort en 11 1 G.
' Saint Bernard fit de vains elVorls auprès du pape Honoré II pour obtenir qu'il approuvât l'élection d' Albéric au siège de Reims. ( S. Bcrn. Op., ep. XIII. ) Je dois cependant ajouter que la plupart des auteurs pensent que ce n'est pas après Guillaume de Champeaux ( 1 1 1 9 ou 1 1 2 1 ) , mais après Ebal, son successeur (112G;, qu'Albéric faillit devenir évéque de Chàlon§.
VIK D'ABÉLARl). 85
Raoul dit le Vert, son archevêque^ Poussé par les instances répétées des deux professeurs, ce prélat s'entendit avec Conan, évéquede Palestrine, qui remplissait alors dans les Gaules les fonctions de légat du saint-siége% pour convoquer, sous le nom de concile ou synode provincial, un conventicule à Soissons, ville déjà signalée par la condamnation de Roscelin en i092. Abélard y fut appelé, on lui dit d'apporter son célèbre ouvrage , opiis clarum. On l'accusait d'avoir, comme Roscelin, appliqué les principes du nominalisme au dogme de la Trinité. Il se rendit à l'appel et parut accepter le jugement.
Soissons était une ville de la province ecclésiastique de Reims ^ L'archevêque Raoul y avait convoqué ses suffragants, et quelques membres considérables du clergé, parmi lesquels on distinguait Geoffroill, évêque de Chartres. Le droit de juridiction sur Abélard n'était rien moins qu'établi. Comme moine de Saint-Denis, il relevait de l'évêque
^ ft Radulfus nomine, Viridis cognomine. » Abélard et plusieurs écrivains l'appellent iîorf«//«6:, et d'autres Radulfus, que l'on traduit ordinairement par Raoul. {Ab. Op., ep. i , p. 20; Not. p. 1 164. — G. Marlot, Melrop. remeus. Hist., t. II , 1. II, c. xxxi, p. 244 et 275. - Gall. Christ., t. IX, p. 80.)
' Conan , Conon ou Conus , évêque de Paleslrine ou Prénesle , légal du pape Paschal II en France, y prit part à plusieurs conciles. En 1120 , il était légat du pape Calixte II , et tint un nouveau concile à Beauvais. [Ab. Op.; Not., p. 1166.)
' Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants de l'archevêque de Reims, en 1121 , étaient j)robablemenl les évèques de Soissons, d'Arras , de Laon , de Beauvais , de Chàlons , de Noyon , d' Amiens , de Senlis et deTérouenne. On ignore quels sont ceuN. de ces prélats qui assistèrent au concile. Il y en eut sans doute très-peu; on verra plus bas que l'assemblée n'était pas nombreuse. La présence de Lisiard de Crcspy, é\é- ■iue de S'.'SEuns, est seule atlesiée, ( Gall. fin'uit., I, IX, pyssii!..)
de Paris, dont le métropolitain était à Sens. Tout au plus pouvait-on dire que le lieu où il avait enseigné se trouvait dans une partie du territoire de Champagne, dépendante de la province de Reims. Mais il n'éleva aucune difficulté; il était loin de se refuser aux épreuves et aux discussions publiques, et il les avait en quelque sorte demandées ^
Lorsqu'il arriva à Soissons (1121), il trouva le clergé et le peuple mal disposés pour lui. On avait répandu les bruits les plus fâcheux; il passait pour avoir écrit et prêché qu'il y avait trois Dieux, en sorte que, dans les premiers jours, quelques-uns de ses disciples faillirent être lapidés par le peuple ^ C'était assurément une situation toute neuve pour Abélard.
Il alla d'abord droit au légat, et lui remit son livre, déférant d'avance au jugement de cet évêque, et déclarant que, s'il avait rien émis qui s'éloignât de la foi catholique, il était prêt à le corriger et à donner toute satisfaction, déclaration qui se lisait déjà dans l'ouvrage même^ Le légat embarrassé le lui rendit, en lui disant de le porter à l'archevêque et à ses conseillers, accusateurs devenus juges. L'ordre fut exécuté; mais les nouveaux censeurs regardèrent, feuilletèrent le manuscrit sans y rien
* Mais cette demande était adressée à l'évêque de Paris. Voyez ci-dessus p. 81, et dans les OEuvres, p. 334. Quant à la compétence, résultant du jieu où l'enseignement avait été donné , je ne l'indique que comme une hypothèse.
' Le peuple de Soissons était fanatique. Peu d'années auparavant, il avait brûlé de son propre mouvement un homme soupçonné de manichéisme. (Le P. Longucval, Hist. de l'Église galL, t. VIII, 1. XXIV, p. 414.)
* Introduct. ad Theol.^ prolog., p. 974.
trouver à reprendre, du moins en présence de l'auteur, et ils renvoyèrent le jugement à la fin du concile. Avant même qu'il ne s'ouvrît, Abélard s'était efforcé de se ressaisir du public. Partout et devant tous , il développait chaque jour la pensée de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme intelligible, démonstratif, et commençait à retrouver des admirateurs. On remarqua bientôt dans la ville cette singularité d'un accusé qui parle haut et d'un accusateur qui se tait. « Quoi,» disait- « on, )) il harangue le public, et on ne lui répond « pas! Le concile touche à son terme, un concile « réuni principalement à cause de lui ; et de lui il <( n'est pas question ! Est-ce que les juges auraient « reconnu que l'erreur était de leur côté? » Ces propos et d'autres semblables ne faisaient qu'animer de plus en plus l'ardeur de la poursuite; une condamnation devenait à chaque instant plus nécessaire.
Un jour, Albéric, accompagné de quelques-uns des siens, s'approche d' Abélard, et voulant apparemment l'embarrasser, après quelques mots flatteurs, il lui dit qu'il s'étonnait d'une chose qu'il avait notée dans son ouvrage ; savoir que Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu étant unique. Dieu cependant ne s'était pas engendré lui-même.
« Si vous voulez, » répondit Abélard, « je vous en i< donnerai la raison. — Nous faisons peu décompte,» (( reprit Albéric, (( des raisons humaines, ainsi que « de notre propre sens en pareilles matières; nous « demandons les paroles de l'autorité. — Tournez (( le feuillet, » dit Abélard, «et vous trouverez l'auto- « rite. » Et lui, prenant des mains le livre qu'Ai-
béric avait apporté, il chercha le passage qu'Albéric n'avait pas vu ou compris, n'ayant qu'une pensée, celle de trouver un adversaire en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage se présentât aussitôt. La citation portait : « Saint Augustin, de (( la Trinité, livre L — Celui qui croit qu'il est de la « puissance de Dieu de s'être engendré lui-même, (c erre d'autant plus que non-seulement Dieu n'est « point dans ce cas , mais pas plus que lui aucune (( créature spirituelle ou corporelle. Il n'est absolu- (( ment aucune chose qui s'engendre elle-même ^ » Les disciples d'Albéric qui étaient présents furent surpris et confus. Leur maître, pour essayer de se défendre , dit à tout hasard : « Mais il faut « bien l'entendre. — La belle nouvelle,» reprit surle-champ Abélard; « mais vous demandiez un texte, (( et non pas le sens. Si vous voulez le sens et la (( raison, je suis prêt à vous montrer qu'avec l'autre (( opinion , vous tombez dans l'hérésie qui veut (( que le Père soit son propre fils. » A ces mots , Albéric en colère répondit par des menaces, et lui dit que , dans cette affaire , ni les autorités ni les raisons ne seraient pour lui , et il s'éloigna.
Abélard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage en question, c'était précisément une opinion d'Albéric lui-même qu'il attaquait en passant , l'attribuant , sans prononcer aucun nom ,
' Voilà une preuve que l'ouvrage jugé à Soissons est l'introduciion à la Théologie j on y trouve le passage repris par Albéric, et la citation de saint Augustin qu'invoque Abélard pour lui répondre. (.4^. Op., ep. i , p. 21 ; Iniiod., l. II, p. lOoG. — Saint Augustin , Op. omn.., Dt Trin., l.I, c. x, ;. VIII,p. 749 ; édit. de 17:9.}
VIR D'ABÉL/VRD. 89
à un maître en théologie qui occupait en Frcmce une chaire de pestilence^ Albéric qui s'était reconnu, sans en convenir, avait dû naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse hérésie du livre.
Le dernier jour du concile arriva , et avant la séance, le légat mit en délibération avec l'archevêque et quelques-uns des meneurs ce qu'on devait faire de l'accusé et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre sous la main ils étaient là pour les juger, et ils paraissaient n'avoir rien à dire. Evidemment, on reculait devant une discussion publique, et soit faiblesse ou calcul , soit défiance de la cause ou crainte de l'ascendant si connu d'Abélard , on avait ainsi tout retardé , débat et jugement , les uns voulant échapper à la nécessité d'une telle épreuve , les autres prévoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile et que le coup pourrait être brusquement et silencieusement porté. Mais Abélard avait un parti dans le clergé; les dignités ecclésiastiques étaient déjà le partage de quelques-uns de ses élèves. Dans cette conférence décisive, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres , le premier par sa piété et par la dignité de son siége^, profita de l'embarras visible des
' « Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos pestilentiœ « calhedras lencnt.... quorum unusin Francia. » {Ab. Op., loc. cj7.)Jesuis ici l'opinion de Mabillon. (Saint Bern., ep. xui,innot.)
* GeoiïVoi II , successeur d'ives dans l'évcché de Chartres , était de race noble , et son siège a été longtemps le premier de la province de Sens. Le siège de Paris n'était alors que le troisième. On n'explique pas comment , étant de la province de Sens , il assistait à un concile tenu par les évoques de celle de Reims. Il joua pendant toute sa vie un grand rôle dans les aflaires du clergé, et nous le verrons reparaître plus d'une fois. (Ab. Op., ep. I, p. 22. — Gall. Chrisi. , t. VIII , p. 1 I3i et suiv. — Hist. lia., t. XIII, p. 82.)
assistants pour les exhorter à la modération. Il rappela d'abord la situation d'Abélard, la supériorité de ses talents, ses succès dans tous les enseignements, le nombre de ses sectateurs, l'étendue de son influence . de cette vigne qui projetait ses pampres jusquà la mer. Il ajouta que si Ton voulait le condamner par une décision en quelque sorte préjudicielle et le frapper sans débat, il était à craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitât aussitôt un grand parti pour sa défense, d'autant que rien dans ses écrits ne donnait ouvertement accès à la censure; qu'une telle violence ajouterait à la faveur publique, et serait attribuée à l'envie plus qu'à la justice; que si, au contraire, on voulait procéder canoniquement, il fallait produire dans l'assemblée un écrit ou un dosme incontestablement de lui , l'interroger, et le laisser librement répondre, afin qu'après aveu ou conviction , il fut réduit au silence; suivant cette parole de ÏXicodème , lorsqu'il voulut sauver Notre-Seigneur ; ce Est-ce que notre loi coni( damne un homme , s'il n'a pas été ouï auparai< vaut, et sans qu'on sache ce qu'il a fait?» (Jean, VII, 51.)
Cet avis fut accueilli par des murmures , et quelques-uns s'écrièrent ironiquement que le conseil était bien sage d'aller lutter de faconde avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait su comment résister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il était encore plus difficile de disputer avec le Christ, lequel pourtant Nicodème voulait qu'on écoutât par respect pour la loi. Puis essayant de les ramener par une autre voie
et d'obtenir rajournement d'une décision qui réclamait un examen plus mûr et une assemblée plus nombreuse , il demanda qu'Abélard fût reconduit à Saint-Denis par son abbé qui était présent, et que l'on y convoquât une réunion considérable et des plus savants hommes, pour examiner plus attentivement ce qu'il y avait à faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du légat, et tous les autres parurent s'y rendre. Dans les cas épineux, l'ajournement gagne aisément la faveur d'une assemblée. Conan se leva pour aller dire sa messe, avant d'entrer au concile , et il fit prévenir Abélard par l'évêque de Chartres de la permission qui lui serait accordée de retourner dans son monastère , pour y attendre ce qui avait été convenu. Mais alors les plus acharnés ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocèse et là où leur crédit ne s'étendait pas, persuadèrent à l'archevêque qu'il serait ignominieux pour lui que la cause fût renvoyée à un autre tribunal, et qu'il fallait craindre que l'accusé n'échappât. On revint donc au légat, on le pressa de changer d'avis, et on l'amena, malgré lui, à consentir que la doctrine fût condamnée sans débat contradictoire, le livre brûlé en présence de tous, et l'auteur renfermé à perpétuité dans un nouveau couvent. On lui persuada que, pour fonder la condamnation, il suffisait que sans l'autorisation ni du souverain pontife , ni de l'Eglise , l'ouvrage eût été lu dans un cours public et livré par l'auteur lui-même à plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un tel exemple servirait la religion en prévenant à l'avenir
le retour de semblables témérités. Le légat, à ce qu'il paraît, était peu instruit; il s'appuyait beaucoup sur les conseils de l'archevêque de Reims, qui lui-même était conduit par Albéric, Lotulfe et leurs amis. L'évêque de Chartres jugea que l'on ne pourrait empêcher l'exécution de ce plan, et avertissant Abélard , il l'engagea à tout supporter , et à n'opposer qu'une douceur exemplaire à une violence qui nuirait plus à ses ennemis qu'à lui. Quant à sa réclusion dans un monastère, il lui dit de ne point s'en inquiéter et que le légat qui dans tout cela agissait à contre-cœur, lui ferait certainement, quelques jours après la dissolution du concile, rendre la liberté. Abélard pleurait en l'écoutant, et Geoffroi pleurait avec lui. La pensée a beau mépriser la force; quand la force l'opprime en la faisant taire, c'est un martvre sans consolation. La consolation ou la vengeance de la pensée, c'est la parole.
Abélard fut appelé; il parut devant le concile. On l'accusait vaguement de l'hérésie de Sabellius, c'està-dire d'avoir nié ou affaibli la réalité des trois personnes delà Trinité ^ Jugé sans discussion, convaincu sans examen, on le força de jeter de sa propre
' Lui-même raconte en détail l'histoire du synode de Soissons (ep. i, p. 20-2Ô) ; mais il ne fait pas connaître l'objet précis de l'accusation. C'est Othon de Frisingen qui dit qu'il lut reconnu sabellien , pour avoir réduit les personnes de la Trinité à des mots par l'application dunominalisme, qui , remarquez-le , avait servi à motiver contre Roscelin, trente ans auparavant j l'accusation de Irithéisme. ( Oll. Frising. De Gest. Frid., 1. 1, c. xLvii. ) Voyez sur celte accusation dans le l. 111, le c. v. Au reste, les mêmes textes servirent plus tard à fonder a Sens, contre Abélard, une accusation inverse de celle de Soissons.
main son livre dans les llanimes. Il le regardait tristement biûler, lorsqu'au milieu du silence apparent des juges, un des plus hostiles dit à demi-voix qu'il y avait lu en quelque endroit que Dieu le père était seul tout-puissant; ce que le légat ayant entendu, il lui dit, avec grand étonnement, qu'il ne le pouvait croire. «Même chez un petit enfant,» ajouta-t-il, ((une « si grosse erreur serait inconcevable, quand la fo « universelle tient et professe qu'il y a trois toutes puissants. » A ce mot, un maître des écoles, qui se nommait Terric*, se prit à sourire, et lui souffla aussitôt ces paroles d'Alhanase dans son symbole : (( Et « pourtant il ny a pas trois tout-puissants^ mais un seul « tout-puissant \ » Et comme son évêque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance à l'égal d'un propos contre la majesté divine, Terric tint bon intrépidement en citant les paroles de Daniel : « Aiîisi^ « fils insensés tV Israël ^ sans juger et sans connaître la u vérité, vous avez condamné un de vos frères : retour- « nez au jugement (XIII, 48 et 49), et jugez le juge «lui-même, car celui qui devait juger s'est con-
' D. Priai est porte à croire que ce Terric ou Terriqueest le même qu'un certain Thierry, dialecticien breton assez habile, et penseur assez hardi» dont parlent Othon de Frisingen et Jean de Salisbury. ( De Gest. Frid.^ \. I , G. XLVii. — Saresb. Mclalo(j., 1. I , c. v, et 1. II, c. x. ■ — Hist. litt., t. XIII,
' La réponse était topique , mais au fond elle donnait encore prise à la controverse , et les scolastiques ont beaucoup disputé sur ce passage du symbole d'Atlianase. Pierre d'Ailly le trouve contradictoire, car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont égaux entre eux et coéternels, il faut bien qu'il soi l tous les trois, immenses, tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous les trois , mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants. (Le P. Petau , Dofjmat. thcolog., t. II, l. VIII, cix , p. «62; édit. de Paris, 164 i.)
« damné par sa propre bouche. » Alors l'archevêque, se levant, justifia comme il put, en changeant les termes, la pensée du légat; et, se laissant aller à la controverse, il établit qu'effectivement le Père était tout-puissant, le Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, tout-puissant, et que celui qui sortait de là ne devait pas même être écouté; que si d'ailleurs on y tenait, on pouvait permettre au frère^ d'exposer sa foi en présence de tous , afin qu'on pût l'approuver ou l'improuver, et finalement prononcer. Cette concession, arrachée par l'embarras du moment, pouvait changer la face de l'affaire, et déjà Abélard, debout, se disposait à se défendre; heureux de professer et de développer sa foi, il reprenait l'espoir et le courage; le souvenir de saint Paul devant l'aréopage ou devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait parler, tout était sauvé, lorsque ses adversaires, prompts à parer le coup, s'écrièrent qu'il n'était besoin que de lui faire réciter le symbole d'Athanase ', et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps, qu'il ne le savait point par cœur, ils lui mirent à l'instant sous les yeux le livre tout ouvert. Abélard laissa retomber sa tête , il soupira , et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit aussitôt , comme un accusé convaincu, à l'abbé de Sain t-Mé dard qui était présent, et qui le conduisit
' « Fraler illc. » (Ab. Op., p. 2i. ) Tout le monde sait ce que c'est que le symbole dit de saint Athanase , quoiqu'il ne soit pas de lui. C'est le symbole qu'on récite le dimanche à primes et qui est appelé pour celte raison le symbole de primes ; on le nomme aussi le symbole Quiciimque, parce qu'il commence par ce mot. Abélard a fait un commenieiire sur ce symbole. ( Op., pars II, p. 381.)
en prisonnier dans son couvent. Le concile se sépara sur-le-champ.
Ce couvent avait été fondé auprès de Soissons, sur la rive droite de l'Aisne, par le roi Clotaire 1. La mission des moines était de desservir l'église où les restes de ce prince furent longtemps déposés près de ceux de saint Médard, premier évêque de Noyon, apôtre de ces contrées. C'était un monastère considérable et respecté, investi de grands privilèges. L'abbé qui se nommait Geoffroi ^ et qui était un homme instruit et distingué, traita son captif ou plutôt son hôte avec de grands égards; et les moines, espérant le garder longtemps, Taccueillirent avec beaucoup d'empressement, et s'efforcèrent de le consoler par mille soins; mais nulle consolation n'était possible. Rien au monde ne pouvait rendre au triste Abélard ce qui venait de lui échapper. La dernière, la plus puissante et la plus vieille de ses illusions était évanouie : un pouvoir s'était rencontré qui ne pliait pas devant lui. La vérité et l'éloquence avaient été vaincues dans sa personne, et l'ascendant de son génie était méconnu. Pour la première fois, il sentait sa faiblesse et presque son déclin. On ne peut peindre son désespoir. Passant de l'abattement à la fureur, il accusait Dieu même qui l'avait abandonné, ou, cachant dans ses mains son front baigné de larmes, il se disait que ses souf-
* GeolVroi, surnommé Cou de Cei 1 , ancien abbé de Saint-Thierry, abbé de Saint-Mcdard en 1120, évêque de Chàlons en 1131 , et qui mourut en 1142. On a de lui des lettres et quelques écrits. ( Voyez son article dans V Histoire littéraire, t. XII, p. 185. — - Annal. Bened., t. VI, 1. LXXV , p. 199; Appeiîd. p. 639. — GalL Christ., t. IX, p. 18G et 415.)
frances et ses affronts passés étaient peu de chose auprès de ce qu'il éprouvait. Jadis, au moins, il était coupable, et il avait en quelque sorte mérité son malheur; mais aujourd'hui, c'était à ses yeux une foi sincère, un amour désintéressé du vrai qui faisait de lui le plus malheureux des mortels. Qu'allaitil devenir? on avait cette fois attenté sur sa gloire. La manière dont le procès fut conduit prouve, en effet, qu'une justice éclairée ne guidait point ses juges, et les opérations du concile ont quelques-uns des caractères de la persécution*. La haine et l'envie avaient depuis longtemps une revanche à prendre, et elles se plurent à employer comme instruments la sincérité ignorante, la piété craintive, et surtout cette intolérance de si bonne foi que le pouvoir ecclésiastique regarde naturellement comme un devoir, en présence de ce qui agite les consciences et peut troubler l'unité silencieuse de la croyance commune. La lutte directe paraît s'être engagée entre l'esprit dans son audace et la médiocrité dans sa prudence, et ce fut l'esprit qui succomba. Cependant il n'est pas aussi vrai que se l'imaginait Abélard
* Le concile a élé blâmé par des aulorilés non suspectes , comme l'historien d'Ârgcnlré, Duboulai , Crévier, le P.Richard et d'autres; nous n'ajouterons pas D. Gervaise , devenu suspect à force d'engouement pour Abélard. Les écrivains qui s'attachent à justifier le concile de Sens semblent passer condamnation sur celui de Soissons. Au reste , les actes de l'un comme de l'autre n'ont pas été conservés, et l'assemblée de 1121 ne nous est guère connue que par le récit d'Abébrd , un passage d'Olhon de Frisingcn et quelques mots de saint Bernard et d'un de ses secrétaires. (Act. concil.,t. VI, pars II, p. 1103. — Phil. Labbœi Concil. hist. .synops. — Aual. des conc, par le P. Richard, t. V, suppl. — Oit. Fris. De Gest. Fnd., 1. 1 , c. xLvii. — Saint Bern. Op., ep. cccxxxi. — Gaufred. mon. Clar., Rec. des Hist., t. XIV, p. :i31. —Cf. Brucker, Hist. ait. phil., t. III, p. 749.)
que la malveillance seule pût trouver à redire à ses ouvrages, et que la foi, même éclairée, surtout éclairée, n'eu dût concevoir aucun ombrage. Si la parole lui avait été accordée, quoi qu'il eût pu dire, et à moins qu'il n'eût dénaturé sa doctrine, il ne l'aurait point sauvée d'une conséquence périlleuse, savoir que trois des attributs généraux de la divinité étant assignés, cbacun spécialement et comme une propriété distirctive , à une personne différente de la Trinité , cette distribution était entièrement insignifiante, ou dépouillait chacune des trois personnes de deux de ces trois attributs également nécessaires, également divins. Dans le premier cas, l'unité absorbait les trois personnes et faisait évanouir la Trinité; dans le second, la Trinité, s'exagérant elle-même, brisait l'unité et se produisait sous la forme du trithéisme : voilà pour l'erreur actuelle. Quant à l'erreur qu'on pourrait nommer virtuelle et qui menaçait surtout l'avenir, la voici : dans la méthode, dans le langage, dans cette intention de raisonner la foi, de démontrer le mystère et d'assimiler la religion à la philosophie, se dévoilait évidemment le rationalisme chrétien , origine possible du rationalisme philosophique \ Mais comme assuré-
' « Abailard est orthodoxe , »> dit M""^ Guizot , « il ne veut pas cesser de rètrc; une conviction préalable détermine le but auquel il veut arriver, et Texamen n'est pour lui qu'une manière de s'exercer dans un cercle dont il est déterminé à ne pas sortir, travail nécessaire d'un esprit qui marche sans avancer et enfante des nouveautés qui ne sont pas des progrès. Abailard, en religion comme en philosophie , a donné le mouvement et non les résultats. Plusieurs fois accusé d'hérésie, il n'a point laissé de secte , et môme en philosophie, la hardiesse des principes qu'il énonce quelquefois est demeurée sans conséquence, parce que lui-même n'a pas osé les avouer ou les
ment ces conséquences n'étaient pas distinctement dans l'esprit d'Abélard, comme elles étaient compensées par des assertions contradictoires et d'une éclatante orthodoxie, rachetées par la volonté sincère de ne point s'écarter de l'unité, le crime de l'hérésie ne pouvait un moment lui être imputé. Le livre était dangereux peut-être, mais l'auteur innocent; et le jugement du concile, que ne condamne pas absolument la logique, demeure une iniquité.
Il ne faut donc pas s'étonner si Abélard, plus désolé que convaincu , retrouva bientôt dans le couvent qui lui servait comme de prison cette impatience du joug et ce besoin de résistance polémique qui entraînait son esprit plus loin que son caractère n'osait aller. Bien qu'il se loue de l'accueil qu'il reçut à Saint-Médard , il dut y rencontrer, non sans quelque importunité, ce même Gosvin, que nous avons vu sur la montagne Sainte-Geneviève lui chercher une querelle scolastique. Celui-ci était venu là, d'accord, dit-on, avec l'abbé Geoffroi , pour travailler, en qualité de prieur, à la réforme des abus et au rétablissement des études ^ Déjà sous les inurs de Soissons même , il avait été employé à une œuvre semblable dans le monastère de Saint-Crépin; c'est pour cela qu'il était sorti d'Anchin où il avait fait profession. Quoiqu'il pensât peut-être, ainsi que son biographe dévoué, qu' Abélard n'avait été conduit à Saint-Médard ({ue pour y être lié comme un
reconnaître. Cependant il en avait assez fait et pour ses partisans et pour ses ennemis. » (Essai sur la vie et les écrits d'Abailard et cCUéioïse , p. 372. ) * Ex vit. S. Gosv., 1. 1 , c. XMU.yRec. des Hist., t. XIV , p. 446. — Gall. Christ., t. IX , p. 4î5. — Jlist. lilt. d'i la Fr., t. Xil , p. 186.
rhinocéros inihmpféy il jugea convenable de le traiter, à l'exemple de l'abbé , dans un esprit de douceur \ Cependant, de l'humeur que nous lui connaissons, il ne s'abstint pas, dans ses entretiens, de mêler ses consolations de conseils et ses conseils de leçons. Il lui prêcha la patience et la modestie , lui dit de ne point trop s'attrister, qu'au lieu d'être emprisonné, il devait se regarder comme délivré , n'ayant plus à redouter les soucis, les tentations, les grandeurs du monde,* qu'il n'avait enfin qu'à se conduire honnêtement et à donner à tous l'enseignement et l'exemple de l'honnêteté. « L'honnêteté, l'honnê- (( teté ! » dit Abélard, qui sentait, à travers la charité du prieur, percer l'aiguillon de la vanité du docteur, « qu'avez-vous donc à me tant prêcher, conseiller, (( vanter l'honnêteté? 11 y a bien des gens qui dis- « sertent sur toutes les espèces d'honnêteté, et qui « ne sauraient pas répondre à cette question : « Qu'est-ce que l'honnêteté? — Vous dites vrai,» reprit aussitôt Gosvin avec aigreur; « beaucoup de ceux « qui veulent disserter sur les espèces de l'hon- (( nêteté ignorent entièrement ce que c'est; et si « dorénavant vous dites ou tentez quoi que ce soit (c qui déroge à l'honnêteté, vous nous trouverez « sur votre chemin, et vous éprouverez que nous c( n'ignorons pas ce que c'est que l'honnêteté, à la « façon dont nous poursuivons son contraire ^ » A cette réponse ferme et mordante ^ dit le moine historien de Gosvin, le rhinocéros prit peur y pavefactus
' « Instar rhinoceronlisindomiti disciplinœ coercendum ligamento. — In spiritu lenilatis, » (S. Gosv., ibid. )
* « Per insecialioncm contrarii sui. » {Id. ibid. }
rhinocéros iste; il se montra les jours suivants plus soumis à la discipline et plus craintif du fouet , iimidior flagellorum. Voilà, si ces paroles caractéristiques sont exactes, comment, dans les retraites de la vie spirituelle, le xii^ siècle traitait et instruisait les héros de la pensée.
A peine rendu, cependant, le jugement du concile fut loin de rencontrer une approbation générale. On trouva dans ses procédés, rudesse, dureté, précipitation. L'oppression était évidente, le droit trèsdouteux. Beaucoup d'ailleurs penchaient à croire la vérité du côté d'Abélard; bientôt ceux qui avaient siégé à Soissons durent se justifier; plusieurs repoussaient la solidarité du jugement et désavouaient leur propre vote. Le légat attribuait publiquement l'affaire à ce qu'il appelait la jalousie des Français, invidia Francorum , et tout repentant de ce qui s'était passé , il n'attendit pas longtemps pour faire ramener Abélard dans son couvent ^
A Saint-Denis , il est vrai, Abélard retrouvait des ennemis. On se rappelle qu'il s'était aliéné les moines par d'imprudentes remontrances. Ceux-ci n'étaient disposés ni à les pardonner ni à cesser de les mériter ; et une occasion ne tarda pas à survenir où il faillit encore se perdre. Un jour, en lisant le commentaire de Bède le Vénérable sur les Actes des Apôtres, il tomba par hasard sur un passage où il est dit que Denis l'Aréopagite avait été évéque de Corinthe, et non pas évêque d'Athènes. Cette opinion ne pouvait être du goût des moines. Ils tenaient à ce que leur Denis , fondateur de Tabbaye, et qui d'après le
* Ab. Op., ep. I, p. 25.
VIE D'ABÉLARl). 101
livre de ses Gestes, était en effet évéque d'Athènes, fût bien aussi l'Aréopagite, celui que saint Paul convertit ^ Sans songer à l'orage qu'il allait soulever, Abélard communiqua sa découverte à quelques-uns des frères qui l'entouraient et leur montra en plaisantant le passage de Bède. Les bons pères se fâchèehèrent fort, traitèrent Bède de menteur, et lui opposèrent victorieusement le témoignage d'Hilduin , leur abbé sous Louis le Débonnaire , et qui , pour vérifier les faits, avait parcouru longtemps la Grèce avant d'écrire les Gestes du bienheureux Denis. La conversation se prolongeant, Abélard, sommé de s'expliquer, dit qu'on ne pouvait mettre l'autorité d'Hilduin en balance avec celle de Bède , révéré de toute l'Église latine, et que, sur le fond de la question, peu importait qui des deux Denis eût fondé l'abbaye , puisque tous deux avaient obtenu la couronne céleste. L'indignation fut alors générale; on
* Act. XVII , 34, — Bède le Vénérable , prêtre anglo-saxon , a composé, au vu* siècle, sur la philosophie, les sciences, l'histoire ecclésiastique et l'Écriture sainte , des ouvrages très-remarquables pour son temps. Le passage auquel Abélard fait allusion se trouve dans lesExpositiotis du Nouveau Testament. (Bed. Ven. Op., t. V, Ejcp. Act. ylpo-st. , c. xvii,.),. Quant àia question , les moines de Saint-Denis avaient tort sur un point ; on jie peut plus soutenir raisonnablement aujourd'hui que Denis l'Aréopagite , martyr du I" siècle , soit le Denis patron de la France , apôtre de Paris , et qtii mourut vers le milieu du ui". Mais il y a erreur dans Bède; l'Aréop^gile a bien été évéque d'Athènes ; et l'évcque de Corinthe , qui n'est p^s l'Aréopagite, est Celui qu'on vénérait en France et qui a donné "sdn lioîïi à Jabbaye de Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1215., Innocent ïïl , ^as fi&. prononcer pour aucune opinion , donna à la royale abbaye les 'reliques de Denis d'Athènes, afin qu'elle eût les restes des deux saints dé ce nom. Mais c'était au fond décider la question , ou dire que les reliques jusque-là conservées à Saint-Denis n'étaient pas celles de l'Aréopagite. {Ab. ' Op% pliih yet TNol.,f>. ï 169.— TiilerDonl, MèmK po»riJ»cniV4(Pî^i&tyecélés.f t. Il , p. 1 33 et 7 1 8 , et t. IV, p. 7 ( 0. ) .o?: .q , ïi ,i
s'écria qu'il montrait bien qu'il avait de tout temps été l'ennemi du couvent , et qu'il voulait aujourd'hui flétrir l'honneur, non -seulement de ce grand établissement religieux , mais de tout le royaume dont l'Aréopagite avait toujours été le glorieux patron; et l'on courut rendre compte à l'abbé du scandale dont on venait d'être témoin. Celui-ci se hâta d'assembler le chapitre; puis, en présence de la congrégation entière , il menaça Abélard d'envoyer aussitôt au roi qui tirerait une réparation éclatante d'une si monstrueuse offense. Il semblait que l'imprudent lecteur de Bède eût porté la main sur la couronne. 11 s'excusa de son mieux, et offrit, s'il avait manqué à la discipline , de réparer sa faute; mais ce fut en vain , et l'abbé ordonna de le bien surveiller jusqu'à ce qu'il le remît au roi.
L'hostilité de ses supérieurs et de ses frères paraissait implacable; on dit même que la punition monacale , le fouet , lui fut infligée pour avoir été de l'avis du vénérable Bède ^ Poussé à bout par tant d'acharnement et de violence, las de voir toujours ^^ainsi la fortune le contrarier dans les moindres choses, «et le monde entier conjuré contre lui , il résolut de ^'éortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques frères jiqui compatissaient à ses peines, aidé de ses amis, il s'enfuit secrètement une nuit, et gagna la terre de ^^ïïhampagne, qui n'était pas éloignée et où se trou- ,ttiit la retraite déjà habitée par lui quelque temps. ^Thîbauld , comte de Champagne, de qui il n'était pas -âi^connu, s'était intéressé aux persécutions qu'il avait
Ak] .9)(j:,q'.àiA'{ 9b ".'3119') 8iiq Jn^i/iJd'ii z'nvM-liiHifi c avuvioario» fil-Mup
,.**4S ^t.fama est ^ ajoute Dtfbôulai qui! Mconttj fX.S^Uo{iliSt, .î&îfi^ j>w(^,
t. n,p. 85. } .<»:♦.,//; .) ;j î^'K H ool .<] ;U .i
éprouvées; et, sous sa protection , il demeura à Provins, dans le prieuré de Saint-Ayoul', occupé par des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur était un de ses anciens amis. En même temps, il essaya de se réconcilier, et il écrivit à l'abbé de Saint- Denis et à sa congrégation une lettre que nous avons encore, et où, discutant la question tranchée parBède, il la décide en sens inverse et conclut que le vénérable auteur s'est trompé ou que les deux Denis ont été évêques de Corinthe". Mais cette concession fut inutile.
Pendant qu'iljouissaitàProvins desdouceurs d'une bienveillante hospitalité, une affaire attira dans cette ville l'abbé de Saint-Denis auprès du comte de Champagne; Abélard, de son côté, vint sur-le-champ, avec son ami le prieur , trouver Thibauld , et lui demanda d'intercéder pour lui, afin d'obtenir de son abbé l'absolution et la permission de vivre suivant la règle monastique, partout oùbon lui semblerait. Adam voulut en conférer avec les moines qui l'avaient accompagné et promit une réponse avant son départ. La réponse fut qu'il y allait de l'honneur de leur abbaye, s'ils laissaient le frère indocile passer dans un autre couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'après avoir autrefois choisi leur maison pour asile, il ne pouvait l'abandonner sans outrage. Puis, n'écoutant personne, pas même le comte, ils menacèrent le fugitif de l'excommunier, s'il ne ren-
' Saint-Ayoul est la traduction ahérée de Saint-Aigulfe, nom d'un prieuré soumis à l'évcché de Troyes et fondé en lOiS. (Gall. Christ., t. XU , p. 539.)
' Ab. Op., pars H, ep. ii, Adœ dilectissimo patri suo abbatî , p. 32i.
trait aussitôt au bercail , et interdirent sous toutes les formes , au prieur qui l'avait accueilli, de le retenir plus longtemps, s'il ne voulait avoir sa part de l'excommunication .
Cette réponse jeta Abélard et son ami dans une grande anxiété; mais, quelques jours après les avoir quittés, l'abbé Adam mourut le 19 février 11 22 ^ Un autre lui succéda le 10 mars suivant; c'était Suger, celui qui devait être un jour régent du royaume.
Suger était alors un homme tout politique, un simple diacre employé par le roi aux plus grandes affaires, et à l'époque où il devint abbé, en ambassade à Rome auprès du pape. Abélard, accompagné de l'évêque de Meaux Burchard, qui s'intéressait à lui, se rendit auprès du nouvel abbé , ou de celui qui le suppléait jusqu'à son retour, et renouvela les demandes adressées au prédécesseur. La décision se faisant attendre, peut-être parce qu'on attendait Suger, il se pourvut, grâce à l'entremise de quelques amis, par-devant le roi et son conseil. 11 ne trouva pas que Louis YI eût grand souci de la qualité d'Aréopagite pour le patron de la royale abbaye qui devait garder son tombeau, et l'affaire reprit une tournure favorable.
Etienne de Garlande , alors grand- sénéchal de l'hôtel, se chargea de tout arranger. Il était diacre aussi comme Suger; mais homme d'État et homme de guerre, il entrait peu dans les désirs ou les convenances du clergé , et saint Bernard regardait
* M. Alexandre Lenoir donne la pierre tumulaire d'Adam. Musée des mon. franc., t. I, p. 234 , pi. n"518. —Cf. Gall. Christ., t. VU, p. 368.
l'un et l'autre ministre comme deux calamités pour l'Église \
Abélard avait compté sur la politique du conseil du roi. Il croyait savoir qu'on y pensait que, moins l'abbaye de Saint-Denis serait régulière, plus elle serait soumise et temporellement utile à la couronne, peut-être parce qu'on en tirerait plus d'argent. H pouvait donc espérer qu'on se soucierait fort peu d'y retenir un censeur qui prêchait la réforme, et qu'on ne prendrait pas fort à cœur les intérêts de l'autorité abbatiale ni de la discipline commune. Cette situation exceptionnelle de religieux sans monastère qu'il ambitionnait pouvait être assez du goût de la cour, et lui il s'accommodait fort bien de l'idée de lui devoir sa liberté, et pour ainsi dire de relever d'elle. La royauté commençait à devenir pour les individus la protectrice universelle; et elle se plaisait dès lors à entreprendre sur toutes les juridictions,'et à suspendre, suivant son bon plaisir, toutes les règles particulières. Etienne de Garlande etSuger s'entendirent donc aisément ^ Pour que tout fût en règle, le ministre fit venir l'abbé et son chapitre; et il s'enquit des motifs de l'insistance qu'on avait mise à retenir dans
* Voyez la lettre qu'il écrivit quatre ans après à l'abbé Suger pour le féliciter sursa conversion. (Saint Bern. Op., ep.Lxxviii.)
- Il existe deux lettres adressées à Suger, au nom du pape , pour lui recommander un maître Pierre qui , ayant une mauvaise aflaire , s'était adressé à la cour do Rome. Duchesne qui les a , je crois , publiées le premier, veut qu'elles s'appliquent à notre maître Pierre; du moins le dit-il dans la table de son recueil Historiœ Francorum scriptores (t. IV, p. 537 et 538 ) ; mais la simple lecture de ces lettres prouve que cette opinion est insoutenable, et nous croyons volontiers, avec D. Brial, qu'il s'agit d'un certain Pierre de Meaux , accusé de quelque violence sous le pontificat d'Eugène III. ( Bec. des Kht,, t. XV, p. 465 et 456.)
un cloître un homme malgré lui, et fit valoir le scandale qui pourrait en résulter, sans qu'on en dût espérer rien d'utile , puisqu'il y avait entre la congrégation et son censeur une évidente incompatibilité d'humeurs. L'abbé demanda seulement que, pour l'honneur du monastère, Abélard ne cessât pas de lui appartenir, et qu'il allât vivre dans une retraite de son choix , sans jamais entrer dans aucune autre communauté. Cette condition fut acceptée , et le tout fut promis et ratifié en présence du roi et de son conseil.
Le roi était alors ce Louis le Gros dont le règne fut si mémorable par l'émancipation des communes, berceau de la liberté moderne. Il eut la gloire d'attacher son nom à ce grand événement, et sa puissance en profita, comme si sa volonté en eût été la cause. Tous les progrès de l'autorité royale ont été, au moyen âge, des progrès dans le sens absolu du mot. Elle ne fut jamais grande, au reste, que lorsqu'elle fut libérale. Suger et Garlande s'en montrèrent les habiles ministres, et il y a certainement quelque secrète liaison entre la politique qui secondait l'affranchissement des communes et celle qui protégeait Abélard.
Il était libre, mais il était pauvre. Maître de choisir sa solitude, il se retira sur le territoire de Troyes, aux bords de l'Ardusson, dans un lieu désert qu'il connaissait pour y être allé souvent lire et méditer, ou même enseigner quelquefois *. C'était dans la pa-
'• « Ubi légère {alias dcgere) solitus fucrat. » Ce lieu est le hameau (luParaclet, à l'est de Nogent-sur-Seinc, à dix ou douze lieues de Troyes, sur la route de Paris. ( Gall. Christ., t. XH, p. 669. — iè. Op.j ep. i, p. ^8;
roisse de Quincey, auprès de Nogent-sur-Seine. Là, dans quelques prairies qui lui furent données, il construisit avec la permission d'Atton, évêque de Troyes, un oratoire de chaume et de roseaux qu'il dédia d'abord à la sainte Trinité. Ce fut dans cette retraite qu'il se cacha seul avec un clerc, et répétant ces mots du psaume ; « Voilà que j'ai fui au loin , et j'ai demeuré dans la solitude. » (Ps. LIV, 8.)
C'est une chose étrange que les vicissitudes de la vie que nous racontons. Elles se multiplient comme les mouvements inquiets de l'âme d'Abélard. Téméraire et triste, entreprenant et plaintif, il n'a pas réussi à maîtriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre à vivre dans un humble repos. Aucune situation régulière et commune ne peut lui convenir longtemps. Partout où il paraît, il semble chercher querelle, provoquer l'oppression, et, quand il rencontre la résistance , il s'étonne en gémissant. Après les grands malheurs , il n'échappe pas aux petits; victime des sérieuses passions, il est tourmenté par les passions puériles; il se prend d'une querelle domestique avec des moines, et aussitôt tout condamné, tout déchu qu'il paraît, il emploie des princes et des rois à faire ses affaires, à le délivrer de son abbé, à garantir sa liberté; puis, dès qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se soumettre à la vie du cloître, il se fait ermite \
Nol., p. 1177. — Willelm. Godel. et Guill. Nang. Chron,, Rec. des Bist., t. XII, p. G75, ol t. XX, p. 731.)
^ Celte retraite d'Abélard, le repos et l'activité philosophique qu'il trouva au Paraclet, ont fixé raliention d'un auteur que nous citerons à cause de son nom et parce qu'il est un des premiers en date qui aient parlé de lui. Pétrarque a fait un traité sur la vie solitaire^ où il vante
Mais jamais il ne pouvait demeurer ignoré du reste du monde , et son désert était à moins de trente lieues de Paris. On connut bientôt sa retraite , et sans doute il ne mit nul soin à la cacher. Le maître Pierre vit accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle génération d'écoliers. Les cités et les châteaux furent désertés pour cette Thébaïde de la science^ Des tentes se dressèrent autour de lui ; des murs de terre couverts de mousse s'élevèrent pour abriter de nombreux disciples qui couchaient sur l'herbe et se nourrissaient de mets agrestes et de pain grossier. Comme saint Jérôme au milieu des déserts de Bethléem , il se plaisait à ce contraste d'une vie rude et champêtre unie aux délicatesses de l'esprit et aux raffinements de la science; et peu à peu , entouré d'une affluence croissante, regardant ces nombreux disciples qui bâtissaient eux-mêmes leurs cabanes sur le bord de la rivière, il se sentait consolé; il se disait que ses ennemis lui avaient tout enlevé et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en moment, il pensait que la gloire revenait à lui. Que devaient dire les envieux ? La persécution , loin de leur profiter, servait à renouveler et à singulariser sa fortune. On l'avait réduit à la dernière pauvreté ; comme le serviteur de l'Évangile, ne pouvant creuser la terre et rougissant de mendier -, voilà que la vieille science, à laquelle
les philosophes qui ont cherché la retraite, et cite, après avoir nommé quelques anciens , « recentiorem unum nec valde remotum ab œtate nosu tra.... apud quosdani.... suspectœ fidei , at profecto non humilis ingenii , « Petrum illum cul Abaelardi cognomen, » (De vit. solitar., 1. II, sect. vi ,
^ « Relictis et civitalibus et castellis. » (Ab. Op., ep. i, p. 28.)
= Luc , XVI , 3. — {Ab. Op., loc. cit., et ep. ii , p. 43.) -q
il devait tant, venait le sauver encore , et lui donnait une école à conduire et un institut à fonder. C'étaient des disciples qui lui préparaient ses aliments, qui cultivaient, qui bâtissaient pour lui, qui lui fabriquaient ses habits; des prêtres même lui apportaient leurs offrandes, et bientôt, comme l'oratoire de roseaux était insuffisant , ses élèves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit édifice avait été dédié d'abord à la Trinité, divin objet des leçons et des méditations d'Abélard à cette époque ; et même il y avait fait placer une statue ou plutôt un groupe qui se composait de trois figures adossées, et parfaitement semblables de visage, pour exprimer l'unité de nature dé la trinité des personnes. Cette statue se voyait encore en ce lieu il n'y a guère plus d'un demi-siècle. Les trois personnes divines étaient sculptées dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le Père était placé au milieu, vêtu d'une robe longue; une étole suspendue à son cou et croisée sur sa poitrine était attachée à la ceinture. Un manteau couvrait ses épaules et s'étendait de chaque côté aux deux autres personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande dorée portant ces mots écrits iFilius meus es tu. A la droite du Père, le Fils, avec une robe semblable , mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix posée sur sa poitrine , et à gauche une bande avec ces paroles : Pater meus es tu. Du même côté, le Saint-Esprit , vêtu encore d une robe pareille, tenait les mains croisées sur son sein. Sa légende était : Ego utrlusque spiraculum. Le Fils portait la couronne d'épines, le Saint- Esprit une couronne d'olivier, le Père la couronne fermée, et sa main gauche tenait un globe : c'étaient
les attributs de l'empire. Le Fils et le Saint-Esprit regardaient le Père qui seul était chaussé. Cette image singulière de la Trinité, cet emblème, unique, je crois, dans sa forme, attestait assez combien l'esprit d'Abélard était profondément occupé de ce dogme fondamental. Cependant quand, en s'agrandissant, l'établissement des bords de l'Ardusson devint en quelque sorte le monument de cette grâce divine qui l'avait recueilli et soulagé dans ses misères , comme c'était le lieu de la consolation, il lui donna le nom du Consolateur ou du Paraclet ^
On a peu de détails sur cette école du Paraclet, sur cette académie de scolastique qu'il forma au milieu des champs. On sait seulement qu'il y maintenait l'ordre avec sévérité; nous en avons un assez curieux témoignage. Un valet, un bouvier l'ayant averti de quelques désordres secrets parmi les écoliers, le maître les menaça de cesser aussitôt ses leçons, ou du moins exigea que la communauté fût dissoute, et leur ordonna, s'ils voulaient encore l'entendre, d'aller habiter Quincey. Le bourg était assez
* D. Gervaise qui écrivait vers 1720, dit qu'en 1701 , le 3 juin, M™* Catherine delà Rochefoucauld, abbesse du Paraclet, fit retirer de la poussière cette curieuse antiquité , pour la placer solennellement dans le chœur des religieuses sur un piédestal de marbre portant une inscription qui en faisait connaître l'origine. Les auteurs de l'Histoire littéraire, peu favorables à Gervaise , admettent le fait. { Vie d'àbéLy t. I , l. II , p. 229. — Hist. litt., t. XII, p. 95.) D'ailleurs l'auteur des Annales bénédictines, qui parait avoir vu la statue , en donne la description exacte. M. Alexandre Lenoir a publié une gravure qui la représente , et il semble aussi l'avoir vue avant que la révolution ne l'eût détruite. On trouve dans l'Iconographie chrétienne de M. Didron un emblème analogue de la Trinité, tiré d'un manuscrit de Herradc , abbesse de Sainte-Odile, vers 11 GO. {Annal, ord. S. Bened., t. VI, 1. LXXIII, p. 85. — Gall. Christ., t. XII, p. 571. — Kus. des monum, franc., 1. 1, pi. n*' 516. — Icon. chrét., p. GOi. )
éloigné, et le jour suffisait à peine pour qu'on eut le temps de venir au Paraclet, d'assister aux leçons, de participer aux études, et de s'en retournera D'ailleurs la vie en commun, les doctes entretiens, l'existence d'une sorte de congrégation formée, comme le dit un de ses membres, an souffle de la logique {aura logicœ), tout cela était cher aux écoliers^ donnait de rintérêt et de l'originalité à leur entreprise; et la sévérité d'Abélard les contrista et les humilia. Un d'eux, un jeune Anglais, qui se nommait Hilaire, exhala leur douleur commune dans une complainte en dix stances, de cinq vers chacune, dont les quatre premiers sont des lignes de latin rimées, et le cinquième un vers français qui sert de refrain ^ Cette
Heu ! quam crudelis iste nuutius Dicens : « Fratrcs, cxitc citius ; « Habilctur vobis Quincîacus ; « Alioquin , non legct monachus. »
Tort a vers nos li mestre.
Quid , Hilavi, quid crgo dubitas?
Cur non abis et villam habitas ?
Sed te tenct dici brevitas, Iter longum , et tua gi'avitas.
Tort a vers nos li mestre.
(Ab. op.; pars II, Elegia , p. 243.)
* Celle prose que d'Aniboise a conservée, est curieuse. Les quatre vers latins de chaque couplet riment ensemble; ils ont la mesure de nos vers de dix pieds , avec une césure après le quatrième , sauf dans un seul vers. Il est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie latine ; seulement tous se terminent par un iambe. Le refrain français est un vers de six pieds , et un des plus anciens vers connus en langue vulgaire. Tort a vers nos li mestre 0X1 mestres , cé[A sign'i^e le maître a tort envers nous ou nous fait tort. Ce qui, selon M. Champollion, exprime un regret plutôt qu'un reproche. M. Leroux de Lincy a placé cette chanson la première dans son Recueil de chants liistoriques français. Il la fait précéder de quelques détails que nous croyons peu exacts ( p. 3 ) ; mais il ajoute qu'elle se trouve avec d'autres poésies du même auteur dans un manuscrit du xn^ siècle de la Bibliothèque Royale. Ce manuscrit a été publié par M. Champollion en
chanson élégiaque, fortement empreinte de Tesprit et du goût de l'époque, est peu poétique et sans élégance; mais elle ne manque pas de sentiment ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on venait de loin se réunir autour d'Abélard, avec quel respect on lui obéissait, avec quelle avidité on se désaltérait à cette source de savoir et d'éloquence, quo logices forts erat plurimiis. Je me figure que les écoliers chantaient en chœur cette complainte, que de telles poésies étaient un de leurs habituels passetemps, et que celle-ci nous donne la forme de quelques-unes de celles qu'Abélard lui-même avait su rendre populaires. On peut croire du reste qu'il se laissa fléchir et accueillit le vœu qu'exprimaient ces mots :
Desolatos , maghler, respice .
Spemqiie nostram quœ languel rejice.
Tort a vers nos li mestre.
La renommée était venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien qu'après quelque temps elle signalât son retour, en ramenant les alarmes avec elle.
L'enseignement du philosophe n'avait sans doute point changé de caractère ; le soupçon et la défiance ne cessèrent pas d'accueillir tous ses efforts, de
1838. {Hilarii versus et ludi, Paris, petit in-8° de 76 pages, p. 14. ) Il contient des poésies lyriques et dramatiques vraiment curieuses.
Cet Hilaire, qui n'était encore connu que par cette pièce et par ce qu'en disent les Annales bénédictines , se rendit à l'école d'Angers, après qu'Abélard eut quitté le Paraclet, et y lit une seconde prose rimée en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre. {Ab. Op., loc. cil. — Hist. litt., t. XII, p. 261, t. XX, p. 627-630. -^ Annal, ord. 5. Bened. , t. VI, 1. LXVIU,p. 315.)
VIE D'ABÉLAUD. 11 o
poursuivre tous ses succès. Il provoquait uaturellonient Tun et l'autre , et rien de lui n'étant commun, rien ne paraissait simple et régulier. Ainsi , on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit gravé au fronton du temple qu'il avait élevé. C'était en effet une consécration à peu près sans exemple, la coutume étant de vouer les églises à la Trinité entière ou au Fils seul entre les personnes divines. On voulut voir dans ce choix inusité une arrière-pensée, et l'aveu détourné d'une doctrine particulière sur la Trinité. H est cependant difficile de comprendre comment, lorsque de certaines prières sont adressées au Saint- Esprit, lorsqu'une fête solennelle , celle de la Pentecôte , lui est spécialement consacrée, il serait coupable ou inconvenant de lui dédier un temple, qui sous tous les noms , même sous celui de la Vierge ou des saints, doit rester toujours et uniquement la maison du Seigneur \ Mais c'était une nouveauté, et elle venait d'un homme de qui toute nouveauté était suspecte. Avec les progrès de son établissement , les préjugés hostiles se ranimaient contre lui. On a même cru qu'alors un homme qui devait jouer un grand rôle dans l'Église et dans la vie d'Abélard, le nouvel abbé de Cluni, Pierre le Vénérable, s'était inquiété de son salut , et par des lettres où brillent à la fois un esprit rare et une piété vive et tendre, s'était efforcé de le rappeler du travail aride des sciences humaines à l'exclusive recherche de l'éternelle béatitude ". Ce qui est mieux
' Ab. Op., ep. I, p. 30, ai.
- Deux lettres de Pierre le Vénérable sont adressées dileclo Jilio siw ou prœcordiali filio , magistro Petro. Elles ont pour but d'exhorter un homme
prouvé, c'est que la piété n'inspirait pas à tous alors une sollicitude aussi charitable.
Les anciens adversaires d'Abélard étaient rentrés dans l'ombre, mais d'autres avaient paru , plus dignes et plus formidables.
Deux hommes commençaient à s'élever dans l'Église, tous deux destinés à devenir célèbres et puissants, bien qu'à des degrés fort inégaux; tous deux renommés par la piété, le savoir, l'activité, l'autorité, par toutes les vertus et toutes les passions qui font la grandeur d'un prêtre; tous deux d'une charité ardente et d'un caractère inflexible, cruels à eux-mêmes , humbles et impérieux , tendres et implacables, faits pour édifier et opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les bonnes œuvres et les actes tyranniques, au rang des saints dans le ciel.
absorbé par les sciences du siècle , les travaux des écoles , Télude des opinions discordantes des philosophes , à se faire pauvre d'esprit, à devenir le philosophe du Christ. La première témoigne d'une grande piété et d'un esprit distingué. Martène veut que ces deux lettres aient été adressées à Abélard, et dans le temps mémo qu'il enseignait pour la première fois iti Trecensi cella. Ce ne serait pas du moins à celte époque; car il n'avait pas comparu au concile de Boissons en 1121, et Pierre le Vénérable ne devint abbé de Cluni qu'en 1122 ou 1123, Rien d'ailleurs, hors ce nom de inagister Petrus, ne rappelle Abélard. Au Paraclet, on ne lui voit aucune liaison avec l'abbé de Cluni. Duchcsne, l'éditeur des lettres de celui-ci, croit celles dont il s'agit adressées à un moine de Poitiers, appelé dans d'autres Pierre de Saint-Jean. A titre de pure conjecture, on pourrait dater ces lettres de l'époque très-postérieure où Abélard et Pierre le Vénérable se trouvèrent rapprochés, et tout rattacher à la conversion du premier dans l'abbaye de Cluni. Mais rien de précis, rien d'individuel n'autorise cette hypothèse; autant vaudrait regarder une lettre XXVI où l'abbé de Cluni félicite un certain Pierre de sa vie de sainte retraite , comme écrite pour notre philosophe , retiré dans ses derniers jours à Saint Marcel. {Bibl. Clini., Petr. Yen. ep. ix, x , xxvi, 1. I, p. G30, 067; Not., p. 107. — - Annal, orâ. S. Ben., l VI, l. LXXXIV, p.84.)
L'un , saint Norbert*, d'une famille distinguée do Xanten, dans le pays de Clèves, avait commencé sa vie dans les plaisirs, et atteint, comme simple prébendaire, l'âge de trente ans et plus, lorsque le repentir le saisit et le jeta dans la réforme. Devenu prêtre en 1116, il essaya vainement de convertir son chapitre, et se fit le missionnaire ardent de la foi et de la pénitence. Savant, exalté, bizarre jusque dans ses manières et son costume, il fut cité comme fanatique devant le concile de Frizlar, mais il se justifia, et même il obtint des papes Gélase et Calixte II la permission de prêcher la parole sainte. Parcourant en apôtre la France et le Hainaut, partout il produisit un grand effet sur le peuple, mais réussit peu à réformer les chanoines dont il avait particulièrement à cœur la conversion. Ayant échoué auprès de ceux de Laon, il se retira non loin de cette ville, dans la solitude de Prémontré, y jeta, en 1120, les fondements d'un ordre célèbre de chanoines réguliers, et se vit au bout de quatre ans à la tête de neuf abbayes florissantes. Il fut d'abord connu sous le titre de réformateur des chanoines et devint bientôt archevêque de Magdebourg (1126). Puissant et révéré dans l'Eglise, protégé par de grands princes, il unissait à une activité infatigable une foi singulière dans sa propre inspiration, dans une sorte de révélation personnelle, qui le conduisit à essayer des prophéties et des miracles. Persuadé de la venue prochaine de l'Antéchrist , il poursuivait avec un zèle redoutable tout ce qui
' Voyez, dans V Histoire littéraire , l'arlicle saint Norbert , t. XI , p. 24:^, el sa vie par Hugo, chanoine de Prcmontré , I vol. in-4 , 1704.
i'i6 LI\TxE PREMIER,
lui semblait menacer la foi et Tunité. On ne sait s'il se rencontra avec Abélard; mais ce dernier le désigne comme un de ses persécuteurs, et tout dans la vie de Norbert, tout jusqu'au caractère de sa piété, devait le rendre incapable d'excuser et de comprendre le christianisme tout intellectuel du grand dialecticien de la théologie.
L'autre adversaire d'Abélard n'était pas, de son temps, placé fort au-dessus de saint Norbert; mais son nom est envii'onné d'un bien autre éclat historique. Dès son jeune âge, il s'était signalé par ces prodiges d'austérité et d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme, hormis la colère et l'orgueil, mais qui rachètent l'une et l'autre en les consacrant à Dieu. 11 vivait dans les misères d'une santé faible, encore affaiblie et torturée comme à plaisir par de voloutairessouffrances.il se croyait appelé à ressusciter l'esprit monastique , en ranimant dans les couvents la morale et la foi. 11 avait de plus en plus enfoncé dans l'ombre et courbé vers la terre le front pâle de ses moines amaigris; mais il ouvrait un œil vigilant sur le monde , observait les prêtres , les docteurs, les évêques, les princes, les rois, l'héritier de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douleur, tantôt gourmandant avec force, il avait pour tous des prières , des menaces , des larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes et des sanctuaires. C'était saint Bernard.
Abélard accuse formellement ces deux hommes d'avoir été , vers l'époque où nous sommes arrivés, les principaux artisans de ses malheurs '. Suivant
* ÀO. Op., cp. I , p. 31 . Abélard ne les nomme pas , mais la désignation
lui, ces nouveaux apôtres^ en qui le monde croyait beaucoup ^ allaient prêchant contre lui, répandant tantôt des doutes sur sa foi, tantôt des soupçons sur sa vie, détournant de lui l'intérêt, la bienveillance et jusqu'à l'amitié, le signalant à la surveillance de l'Kglise et des évoques, enfin le minant peu à peu dans l'esprit des fidèles , afin que, le jour venu, il n'y ent plus qu'à le pousser pour l'abattre. On peut croire que son ressentiment a chargé le tableau; nous verrons quelle futlaconduitede saint Bernard, lorsque Abélard sera une seconde fois jugé, et cette conduite, nous sommes loin de l'absoudre. Mais quelques mots des lettres du saint lui-même semblent prouver que jusqu'alors il avait fait peu d'attention aux opinions du moine philosophe \ Au temps de l'enseignement dans la solitude du Paraclet, de 11 22 à 1 125, on ne sait même s'il le connaissait personnellement. Mais il pouvait, au moins, savoir de lui ses plus éclatantes aventures, et elles devaient peu le recommander au grand réformateur des moines, à l'ami d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, au protecteur d'Albéric de Reims. Lorsque Abélard écrivit la lettre où il lui donne la première place parmi ses ennemis , il ignorait encore qu'un jour il l'aurait pour juge, et ne pouvait, en l'accusant, céder au ressentiment contre une persécution
est claire, et elle a été constamment appliquée à saint Bernard et à saint Norbert , d'abord par Héloïse , cl puis par toutes les autorités , comme (e censeurs de l'édition de d'Amboise , Bayle, Moreri , les autours de V Histoire littéraire , etc.; on est unanime sur ce point, (/r/., ep. ii , p. 42 et Censur. Doctor. paris.; Not., p. 1177. — Dict. crit., an. Abélard. — Hisi. litt,, t. XII , p. 95. )
' Saint Bem., Op.;, ep. cccxxvii.
future. Quelque chose les avait donc déjà opposés l'un à l'autre; il avait donc aperçu sous l'indifférence apparente de l'abbé de Clairvaux des germes d'inimitié, et deviné la persécution dans les actes qui la préparaient.
Rappelons-nous que Clairvaux n'était pas à une grande distance du Paraclet \ Il n'y avait pas dix ans que saint Bernard, quittant Cîteauxpar l'ordre de son abbé, était descendu avec quelques religieux dans ce vallon sauvage pour y fonder un monastère. En peu de temps il avait réuni dans ce lieu, nommé d'abord la vallée d'Absinthe , et sous la loi d'une vie sévère et d'une piété ardente , de sombres cénobites qui tremblaient devant lui de vénération, de crainte et d'amour. Il avait créé là une institution qui, sans être illettrée ni grossière, contrastait singulièrement avec l'esprit indépendant et raisonneur du Paraclet. Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les membres sacrifiaient toute passion individuelle à l'intérêt de l'Edise et à l'œuvre du salut. C'étaient des jésuites austères et altiers. Le Paraclet était comme une tribu libre qui campait dans les champs, retenue par le seul lien du plaisir d'apprendre et d'admirer, de chercher la vérité au spectacle de la nature, voyant dans la religion une science et un sentiment , non une institution et une cause. C'était quelque chose comme les solitaires de Port-
' Clairvaux, bourg <lu flépariement de l'Aube, à quinze lieues au delà deTroycs, était une abbaye du diocèse de Langres, fondée en 1114 ou lllj, parune colonie venue de Citoaux sous la conduite de saint Bernard. On l'appelait la troisième fille de Citcaux. {Gall. Christ., t. IV, p. 790.)
VIE D'ABÉLAUD, 119
Royal, moins l'esprit de secte et les doctrines du stoïcisme ^
Deux institutions aussi opposées et aussi voisines, qui toutes deux agissaient sur les imaginations des populations environnantes, ne pouvaient manquer d'être rivales ou même ennemies. Elles devaient réciproquement se soupçonner et se méconnaître. Il y avait autour du Paraclet plus de mouvement, àClairvaux plus de puissance réelle , et je conçois que saint Bernard, inquiet de cette œuvre de la pure intelligence qu'il devait mal comprendre, en inscrivit dès lors l'auteur sur ces listes de suspects que la défiance du pouvoir ou des partis est si prompte à dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitôt des tables de proscription.
Ce qui est certain, c'est qu'Abélard se sentit menacé. De tout temps enclin à l'inquiétude, ses malheurs l'avaient rendu craintif; il était prompt à voir la persécution là où il apercevait la malveillance. Pendant les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vécut dans l'angoisse , s'attendant incessamment à être traîné devant un concile comme hérétique ou profane. S'il apprenait que quelques prêtres dussent se réunir, il pensait que c'était le synode qui allait le condamner. Tout était pour lui l'éclair annonçant la foudre. Quelquefois il tombait dans un désespoir si violent qu'il formait le projet de fuir les pays catho-
* Celte comparaison ne s'applique évidcmmcni qu'à l'esprit d'indépendance du Paraclet et à sa situation locale qui rappelle vaguement celle de Port-Ro)'al-dcs -Champs; car rien ne ressemijle moins aux. doctrines du jansénisme que celles d'ALélard; et il a rencontré ses juges les plus sévères parmi les calvinistes , comme ses critiques les plus indulgents parmi les jésuites.
liques, de se retirer chez les idolâtres et d'aller vivre en chrétien parmi les ennemis du Christ. Il espérait là plus de charité ou plus d'oubli '.
Une inspiration du même genre lui fit prendre alors un parti fnneste , et chercher le repos dans le séjour où l'attendaient les plus cruelles misères.
On voit encore en basse Bretagne , sur un promontoire qui s'étend au sud de Vannes, le long de la baie et des lagunes du Morbihan, les ruines d un antique monastère, au sommet de rochers battus à leur pied par les flots de l'Océan. Là s'élevait au XII'' siècle l'abbaye de Saint -Gildas-de-Rhuys, fondée sous le roi Chilpéric I par le saint dont elle portait le nom. L'église encore debout, monument romain dans ses parties primitives, offre des traces d'une extrême antiquité , et domine au loin la pleine mer du haut d'un quai naturel de granit foncé que le flot ronge en s'y brisant avec fracas ^ Vers 1125, la communauté avait perdu son pasteur, et avec l'agrément et peut-être sur le désir de Conan IV, duc de Bretagne, elle élut Abélard pour remplacer l'abbé Harvé qui venait de mourir. Des religieux lui furent députés en France; ils obtinrent
* Ab. Op., cp. I , p. 3?.
* Td. ibid. et pag. suiv. — Il n'y a plus trace de l'ancien couvent , mais l'église oiïre des parties , comme le chœur et les transsepts , qui semblent n'avoir jamais élé altérées, et qui peuvent bien, ainsi qu'on ledit, avoir été bâties de lOOS à 10 i8. Il y a même des murailles et des sculptures qui paraissent antérieures. Les rochers de granit qui bordent la côte s'élèvent à pic au-dessus de la mer. Us oITrent dos anfractuosités qui peuvent receler des grottes et même <les passages souterrains conduisant du sol du vieux couvent à la mer. C'est un lieu sévère et imposant. ( Mérimée , Note<t d'un Voyage dans l'ouest de la France , IS^O, p. 2SI cl suiv. — Magasin Pittoresque^ \. IX, p. 31 1.)
VIE D'vVBKLARD. 121
pour lui le consenlemenl de l'abbé et des moines de Saint-Denis , et vinrent offrir au fondateur du Paraclet une des dignités de l'Eglise les plus ambitionnées en ce temps-là. Abélard, alors inquiet et menacé, crut entrevoir l'asile et le port. H accepta, et se comparant à saint Jérôme fuyant dans TOrient rinjustice de Rome , il se résolut à fuir dans l'Occident l'inimitié de la France.
On l'appelait dans un pays barbare dont la langue même lui était inconnue; mais la vie d'incertitude et de péril lui devenait insupportable , sa force ne suffisait plus à ses épreuves; toujours aussi imprudent et rendu plus timide, il était prêta chercher dans les partis extrêmes le repos et la sécurité qu'il voulait à tout prix. 11 partit donc pour la Bretagne; et ce pasteur, plein de souvenirs mélancoliques, de méditations rêveuses, tout occupé des plus délicates recherches de la pensée, alla gouverner un indomptable troupeau de moines sauvages, qui n'auraient pas su l'entendre et ne voulaient point lui obéir. Une vie grossière et déréglée, le désordre, la violence, la férocité, tels étaient les nouveaux ennemis qu'il avait à vaincre; dès les premiers instants, il reconnut avec effroi quelle tâche ingrate et chimérique il avait acceptée. Pour comble d'ennuis, un seigneur, tyran de la contrée, il la faveur de l'inconduite des religieux , avait fait comme la conquête du monastère dont il tenait presque tous les domaines; il écrasait les moines de ses exactions, il les forçait à payer tribut comme des juifs. La communauté étant ainsi dépouillée , ses membres recouraient pour leurs besoins jour-
naliers à leur abbé qui n'y pouvait suffire, et qui se plaisait peu d'ailleurs à soudoyer leurs profusions, leurs débauches, et la scandaleuse famille que chacun d'eux s'était donnée. De là des plaintes continuelles , des reproches, des vols secrets , et une sorte de complot pour compromettre ou lasser un chef trop sévère, et le contraindre de renoncer à son opiniâtre désir de rétablir la discipline. Abélard, privé d'appui, de conseil, n'ayant personne qui pût le seconder ou le comprendre, vivait dans le sentiment pénible d'un isolement sans repos et d'une activité sans puissance. Au dehors, les satellites du tyran voisin l'épiaient en le menaçant; au dedans, les frères lui dressaient mille embûches. Là , sur ces rochers désolés, au bruit sourd des flots, en présence de l'immensité sombre du ciel et de la mer, il songeait avec une inexprimable tristesse à la vanité de toutes ses entreprises. Il se rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il voyait ceux qu'il était venu chercher, et il hésitait dans le choix.
Une mélancolie profonde respire dans tout ce qu'il a écrit, et par là aussi il a devancé son temps et se trouve en intelligence avec la tristesse un peu plaintive du o;énie littéraire du nôtre. Des monuments singuliers de cette disposition d'âme ont été retrouvés iiaguère. La bibliothèque du Vatican a livré à l'érudition allemande des chants élégiaques longtemps inconnus, Oclœ flebiles^ où sous le voile transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces poésies dont on a restitué jusqu'à la musique ne sont pas dénuées d'inspiration, et sous le n-om de quelque personnage hébraïque qu'il met en scène ,
il y laisse échapper des plaintes dictées et comme animées par ses souvenirs*. Par exemple, dans ce chant d'Israël sur la perte de Samson , ne croit-on pas entendre les gémissements du prisonnier de Saint-Médard, après sa disgrâce et sa chute? « Le K plus fort des hommes.... le bouclier d'Israël.... (( Dali la d'abord l'a privé de sa chevelure, puis ses (( ennemis, de la lumière. Ses forces exténuées, la vue «perdue, il est condamné à la meule; il s'épuise (( dans les ténèbres; il brise dans un travail d'esclave « ses membres faits aux jeux de la guerre. Qu'as-tu, (( Dalila, obtenu pour ton crime ? quels présents? (( nulle grâce n'attend la trahison.... »
Lorsqu'il exprime les douleurs de Dina, fille de Jacob, repoussée par ses frères pour le G»rime de Sichem, ne dirait-on pas qu'il fait parler Héloïse? « Je suis devenue la proie d'un homme impur, ((j'ai été séduite par les jeux de l'ennemi. Malheur « à moi , misérable , qui me suis moi - même
(( perdue ! Siméon et Lévi , vous avez dans
« la peine égalé l'innocent au coupable L'entraî-
<« nement de l'amour sanctifie la faute.... La jeunesse, « la légèreté de l'âge , une raison faible encore au- (( rait dû recevoir de ceux que l'âge a mûris un moin-
' p. Abœlardi Phmctns ciim notis musicalibus. — Spicileginm Vaticanum. Ed. Cari Greilh , Frauenfcld , 1838, p. 121-131. — Le manuscrit conservé à Rome contient six chants: Dina , fille de Jacob ; Jacob pleurant ses fils ; Les compagnes do la fille de Jephlé ; Israël pleurant Samson ; le chant de David sur la mort d'Abner, et celui sur Saul cl Jonathan. Le litre dit que la musique est jointe, et elle a , dit-on , été récrite avec la notation moderne. Cependant j'ai eu dans les mains deux exemplaires de ce livre , et aucun ne contenait cette musique.
« dre châtiment.... Malheur à moi , malheur à toi,
((misérable jeune homme M.... »
Et l'élégie vraiment poétique qu'il met dans la bouche des vierges, amies de la fille de Jephté, n'estelle pas le chœur des tristes compagnes d'Héloïse , entourant de larmes et de sanglots l'autel monastique où la victime se sacrifie ^ ?
Comme à Saint-Denis, comme à Saint -Médard, Abélard dut à Saint-Gildas s'abandonner à ces inspirations touchantes; et ses vers , sous la forme pédantesque de l'hymne rimée des latinistes du moyen âge, sont empreints de cette douleur pensive , rare au moyen âge , et que laisse à l'âme la perte de l'enthousiasme, de la gloire et de l'amour.
Araoris impulsio Culpae sanctificatio,....
Lcvis a?tas juvenilis Minusque discreta Ferre minus a discreiis Debuit in pœna.
Ad Testas choreas cœlibes
Ex more venite Virgines :
Ex mor'^ sint odœ flebilos
Et planctus ut cantus célèbres,
Incultae sint mœslœ facics
Plangentum et flentum similes !....
0 stupendam plus qiiam flendam virginem
0 quam rarura illi virum siniileni....
Quid plura , quid ultra dicemus :'
Quid fletus , quid planctus gerimus .'
Ad finem quod tanien cepimus
Plangentes et flentes ducimus.
Collatis circa se vestibus ,
In aree succensa; gradibus ,
Traditur ab ipsagladius....
Hebrreae dicite Virgines ,
Insignis virginis niemores,
Inclylae puellœ Israël ,
Hac valde virgine nobiles !
A ces sombres rêveries , un remords venait s'ajouter. 11 avait abandonné son cherParaclet, dispersé ou laissé son troupeau à l'aventure , déserté ses derniers amis. Sa pauvreté ne lui avait pas permis de pourvoir à la continuation du divin sacrifice sur l'autel qu'il avait élevé. Mais un incident qui semblait un nouveau malheur vint lui donner un moyen de réparer sa faute et de fonder le seul monument qui devait durer après lui.
Depuis le jour où nous avons vu le crime l'arracher aux pompes du siècle, un nom a cessé en quelque sorte d'être prononcé dans la vie d'Abélard. Le souvenir qui semble la remplir et qui la protège encore dans l'esprit de la postérité paraît absent de sa pensée, ou du moins il est enseveli et scellé comme dans la tombe au plus profond de son cœur. Les portes du couvent d'Argenteuil s'étaient fermées sur celle qui avait consenti à ce suprême sacrifice, l'oubli. Cependant son caractère et son esprit l'avaient bientôt mise au premier rang; elle était prieure, et l'Église parlait d'elle avec respect. Or, il advint que Suger, qui, novice à Saint-Denis dans sa jeunesse 5 y avait étudié les chartes du monastère , entreprit de revendiquer celui d'Argenteuil, à titre d'ancien domaine enlevé par les événements à son abbaye. 11 paraît en effet certain que les fondateurs en avaient, au temps du roi Clotaire 111, légué la propriété aux moines de Saint-Denis, qui en jouirent assez négligemment jusqu'au règne de Charlemagne. Mais ce prince jugea à propos d'en faire don à sa fille Théodrade, et Adélaïde, femme de Hugues Capet, y avait encore réuni des religieuses. Plus de cent ans
s'étaient donc écoulés depuis que rétablissement, devenu riche , demeurait au pouvoir des femmes. Mais Suger, qui avait du crédit auprès du pape Honorius II et du roi Louis VI, fit valoir les anciens titres , entre autres une donation fort en règle des empereurs Louis le Débonnaire et Lothaire son nis% et il accusa les religieuses de quelques désordres que par malheur il réussit à prouver ^ Il était devenu sévère, et après quatre ans d'une administration fort différente, il avait entrepris la réforme de son ordre en commençant par la sienne. Sur ses instances, une bulle de 1127 dépossédais religieuses d'Argenteuil; elles furent, l'année suivante, expulsées violemment; quelques-unes entrèrent à l'abbaye deNotre-Dame-des-Bois ^; les autres, parmi lesquelles on comptait Héloïse , et probablement Agnès et Agathe , deux nièces d'Abélard , cherchaient çà et là un asile, lorsque l'abbé de Saint-Gildas fut averti et crut apercevoir une occasion favorable de réparer l'abandon
* Ce titre existe , et il ne permet pas de douter que Hermenric et sa femme Muinmana ou Nuœana . les fondateurs de la maison d'Argenteuil en G65, ne l'eussent donnée ai couvent de Saint-Denis ; Louis le Débonnaire y règle qu'elle reviendra à ce couvent après la mort de sa sœur. Mais les Normands parurent bientôt qui pillèrent et détruisirent Argenteuil comme tout le reste, et sous Hugues Capet , les moines omirent de réclamer leurs droits. (A^. Op.;Not., p. 1180.)
* C'est Suger lui-même qui affirme en très-gros mots le dérèglement des religieuses d'Argenteuil , prouvé par une enquête que dirigèrent le légat, évêque d'Albano , l'archevêque de Reims et les évêques de Paris, de Chartres et de Soissons. (Duchesne , Script. Franc, t. IV; Suger, De reb. a se (jest., p. 333.— Bec. desJUst., l. XII ; vit. Ludovic. Gross., p. 49 ; Grandes chron. de France , xvi ,p. 180.)
' Autrement dit l'abbaye de Sainle-Marie-dc-Footel , ou de Malnoue , ou Beata Maria de Nemore, sur les bords de la Marne, auprès de Champigny. On ne sait pas la date de sa fondation. ( Gall. Christ., t. VII, p. 580. )
VIE D'ABÉLARI). 427
du Paraclet. Il revint précipitamment eu Champagne (1129) et il engagea la prieure d'Argenteuil à s'établir, avec celles de ses religieuses qui lui restaient attachées , dans l'oratoire abandonné. En même temps, il lui fit, ainsi qu'à ses compagnes, cession perpétuelle et irrévocable du bâtiment et de tous les biens qui en dépendaient. Atton, l'évêque de Troyes, approuva cette donation, qui devait être, moins de deux ans après, confirmée par le pape, et déclarée inviolable sous peine d'excommunication '.
Il arriva en effet vers ce temps un événement qui émut vivement tout le clergé de France. Le pape Honorius était mort au mois de février 1 130, et aussitôt Rome avait été divisée entre Grégoire, cardinal-diacre de Saint-Ange, élu dès le lendemain et qui prit le nom d'Innocent 11, et Pierre de Léon, qui peu de jours après avait, dans l'église de Saint-Marc, été promu par d'autres cardinaux au souverain pontificat sous le nom d'Anaclet.
Des désordres graves éclatèrent, et malgré les efforts de la puissante famille des Frangipani, qui lui donnèrent asile dans leur château fort, Innocent II
^ Jamais les accusations dirigées contre l'abbaye d'Argenteuil n'en ont atteint la prieure ; et l'on peut conclure qu'elles étaient fort exagérées , ou ne concernaient aucunement celles des compagnes d'Héloïse qui la suivirent au Paraclet. La considération dont elle jouissait dans l'Église , est un fait universellement reconnu, et la première bulle d'institution du Paraclet est empreinte d'une faveur marquée pour elle. D'Amboise a publié dix bulles , lettres ou diplômes de diilérents papes, tirés du cartulaire de ce couvent, et portant concession de propriétés , droits, privilèges. Elles datent toutes de l'administration d'Héloïse. Dans la première , elle n'est désignée que par .le titre de prieure de l'oratoire delà Sainte-Trinité. Celui d'abbesse lui est donné dans la suivante qui est de 113G. Ce n'est que dans la troisième que le monastère est appelé le Paraclet. {Ab. Op., p. 34G-35i.)
l-iS LIVRE PREMIER.
se vit coutrainl de chercher uu refuiie en France, et il débarqua au port de Saint-Gilles avec tous les cardinaux de son parti. Des nonces marchèrent devant lui pour le faire reconnaître; réuni par ordre du roi, le concile d'Étampes, à la voix de saint Bernard, le proclama le vrai pape; Pierre le Vénérable, abbé de Cluni, annonça qu'il le recevrait en grande pompe dans le monastère même où Anaclet avait été religieux; et le roi vint au-devant de lui. Ainsi appuyé par la puissance temporelle et par les deux hommes les plus considérables de l Eglise gallicane, il traversa solennellement la Gaule, visitant les monastères, dédiant les églises, consacrant les autels, confirmant les donations pieuses, présidant les conciles ou assemblées synodales qu'il rencontrait sur son chemin, et distribuant des bénédictions, des reliques et des indulgences. « Ce qui fut, » dit Orderic Vital, (( une immense charge pour toutes les églises « des Gaules; car il ne touchait rien des revenus du u siège apostolique \ »
11 s'arrêta quelque temps à Chartres où l'avait reçu l'évêque Geoffroi dont la réputation était si grande, et qui y gagna bientôt le titre de légat. Là s'étaient réunis pour l'honorer plusieurs personnages importants dans le clergé; là, Henri I, roi d'Angleterre, qui se trouvait en Normandie, était venu, amené par saint Bernard, le reconnaître et lui rendre hommage. De Chartres, Innocent II se proposait de partir pour Liège, où il comptait voir l'empereur Lothaire et s'assurer de son adhésion. Il se dirigea donc sur
' t< Imiueusam gravediuem ecclesiisGalliai'uni ingessit. » [Ord, Vit. Hist. eccles.j, l. Xin. Rec. des Hist. y t. XII , p. 750.)
Élaiiipes et voulut séjourner à Morigni, monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fondé près de cette ville sur les bords de la Juine, vers la fin du xi*^ siècle, par Anseau, fils d'Arcinbert, et protégé par le roi et par son père Philippe I. Il demeura deux jours dans cette maison, et à la prière de l'abbé, il daigna consacrer le maître-autel de son église, sous l'invocation de saint Laurent et de tous les martyrs, le 20 janvier 1131 ^ Cette cérémonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y assistaient; c'était d'abord le pape, entouré de son sacré collège, c'està-dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait les évêques de Palestrine et d'Albano, et Haimeric, chancelier de la cour de Rome, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Nouvelle. Le métropolitain du lieu, Henri dit le Sanglier, archevêque de Sens, remplissait auprès du pape l'office de chapelain, et ce fut l'évêque de Chartres qui prononça le sermon. Les moines qui ont soigneusement écrit la chronique du monastère de Morigni n'ont pas manqué de célébrer ce jour mémorable, et de nommer les abbés dont la présence en relevait encore la splendeur; c'étaient Thomas Tressent, abbé de Morigni, Adinulfe, abbé de Feversham, Serlon, abbé de Saint- Lucien de Beauvais, l'abbé Girard, homme lettré et religieux; c'étaient surtout (( Bernard, abbé de Clair- «vaux, qui était alors le prédicateur de la parole (( divine le plus fameux de la Gaule, et Pierre Abé- « lard, abbé de Saint-Gildas, lui aussi homme reli-
. ' La date est donnée par la chronique du monastère de Morigni : « Anno <« incarnali Verbi MGXXX, XUI kal. februarii.» {ExChron. mauwiiac. Rec. des Ilist.yl. XII , p. 80.)
130 HVRE PREMIER.
« gieux, et le plus éminent recteur des écoles où i< affluaient les hommes lettrés de presque toute la « latinité ^ »
Abélard vit donc à cette époque le chef de la chrétienté ; il forma des relations directes avec des membres du sacré collège; il figura, avec saint Bernard, parmi les plus illustres représentants de l'Eglise gallicane. Sans doute l'intérêt de son établissement du Paraclet n'était pas étranger à son voyage. 11 venait solliciter pour cette institution naissante l'autorisation et la bénédiction du successeur de saint Pierre; et, en effet, la même année, le 28 novembre, nous voyons que, pendant le séjour qu'à son retour de Liège Innocent II fit à Auxerre , il délivra à ses bienaimées filles en Jésus-Christ, Héloïse, prieure, et autres sœurs de l'oratoire de la Sainte -Trinité, un diplôme qui leur assurait la propriété entière et sacrée de tous les biens qu'elles possédaient et de tous ceux que leur pourrait concéder la libéralité des rois ou des princes, avec peine de déchéance et de privation du corps et du sang de Notre-Seigneur Jésus- Christ contre quiconque oserait attenter dans l'avenir à leurs droits ou possessions.
Ainsi fut fondé le célèbre institut du Paraclet , dont Héloïse, à vingt-neuf ans, fut la première abbesse. Du moins le devint-elle de fait; car bien qu'elle ne reçoive que le titre de prieure, dans la bulle du pape, elle n'avait point de supérieure; une
* Ex Chron. maur., ibid. — Voyez aussi dans le même volume , p. 69 et 60 j Suger, De vit, Liidov. Gross.; le t. XII de la Gall. Christ, j p. 45 ; l'Histoire de saint Bernard^ par Neandcr, 1. Il ; et V Histoire littéraire de la France, t. XII, p. 218-220.
seconde bulle, datée de 1 1 36 , la désigne sous le nom d'abbesse; une troisième appelle du nom de monastère du Paraclei l'oratoire de la Sainte-Trinité^; le saint-siége, dans sa prudence, ne craignit donc pas de consacrer cette invocation au divin Consolateur dont le préjugé avait fait un crime à la reconnaissante piété d'Abélard.
Dans les premiers temps , l'abbesse et ses sœurs menèrent une vie de privations ; mais elles priaient avec ferveur, le Saint-Esprit sembla les secourir. Le respect et l'affection des populations voisines vinrent à leur aide; les dons des fidèles accrurent leurs ressources, et au bout de quelque temps l'établissement prospéra.
Cette création fut pour Abélard , au milieu de tant d'afflictions, une consolation inespérée, et plus que jamais il rendit grâces au Paraclet. Une fois enfin, il n'avait point fait de mal à ce qu'il aimait.
Quand revit-il Héloïse? la revit-il à cette époque de sa vie? rien ne l'atteste. Peut-être même à son silence est-il permis de croire que tous ces arrangements se conclurent sans que les deux époux fussent un moment réunis. Quoiqu'il en soit, bornons-nous à citer les paroles calmes et douces par lesquelles il termine, au milieu de ses tristes récits, le tableau de cette beureuse fondation.
(( Et , Dieu le sait , elles se sont, dans une année , (c plus enricliies, je pense, en biens terrestres que «je ne l'aurais fait en cent ans, si j'avais continué « d' habiter au Paraclet ; car, si leur sexe est plus
' Ab. Op., Litercm seii diplom., p. 346-348.
« faible, la pauvreté des femmes est plus touchante, «et plus facilement elle émeut les cœurs, et leur (( vertu est plus agréable à Dieu et aux hommes. Puis, (( le Seigneur accorda aux yeux de tous une si visible « grâce à cette femme , ma sœur \ qui était à leur (( tête, que les évêques l'aimaient comme leur fille, (( les abbés comme leur sœur, les laïques comme une «mère; et tous également ils admiraient sa piété, «sa prudence, et en toute chose une incomparable « douceur de patience. Plus il était rare qu'elle se «laissât voir, toujours enfermée dans sa chambre « pour s'y livrer avec plus de pureté à la méditation « sainte et à la prière , plus on venait du dehors avec « ardeur implorer sa présence et les conseils d'un en- « tretien tout spirituel. »
Abélard , de retour dans son abbaye, reprit le triste gouvernement de ses indociles sujets. Il vivait là, toujours livré à des soins pénibles, mais ayant du moins une pensée douce. Cependant, comme les commencements du Paraclet furent difficiles, et que les religieuses eurent à souffrir de leur dénûment, les voisins de ce couvent blâmaient son absence; on lui reprochait de délaisser un établissement qu'il n'avait pourtant, ce semble, aucun moyen de secourir. Il y fit donc plusieurs voyages et porta à ses sœurs ses conseils et son appui. Il prêcha devant elles et pour elles, et leur donna ainsi quelques secours spirituels et temporels. Il paraît qu'il avait hésité quelque temps; une sorte d'effroi le tenait éloigné de ces pieuses femmes et de ce lieu où retournait si sou-
* « Illi sorori noslrœ. n (Ab. Gp., cp. i , p. 34.)
VIE D'ABKLARD. 133
vent sa pensée. Mais leur intérêt et la réflexion le décidèrent; il cessa de leur refuser sa présence, el comme il était alors plus que jamais tourmenté par ses moines , il se créa ainsi , au sein de l'orage , un port tranquille où il pouvait quelque peu respirer. Cependant on a des preuves qu'il voyait à peine Héloïse et qu'il lui parlait peu\ Elle-même s'en plaindra bientôt.
Mais ces soins, ces visites, ces voyages devinrent le sujet de nouveaux soupçons. La malignité y vit je ne sais quel reste d'une passion mal éteinte. On lui reprocha de ne pouvoir supporter l'absence de celle qu'il avait trop aimée. Et je doute que l'on dît vrai; il semble au contraire que son âme endurcie et glacée n'avait plus de sensibilité que pour la douleur.
Toutefois si l'on regarde plus attentivement au fond de ses pensées, on peut dans la réserve de son langage, dans la bienveillance froide et gênée de sa conduite et de ses expressions, reconnaître une sorte départi pris, et deviner les combats que se livrg,ient dans son âme les cuisants regrets , la honte amère , le respect de soi-même, delà religion et du passé, peut-être la crainte vague de la faiblesse de son cœur. Mais tous ces sentiments comprimés, il les reporte dans la sollicitude attentive et délicate du directeur de conscience. 11 semble ne tracer pour ses religieuses et pour leur abbesse que des exhortations évangéliques, des règles monacales , des lettres de spiritualité , tout ce que dicte la piété et l'érudition; mais il règne dans tout cela une sympathie si tendre,
' Id. ibUl.y p. 38, et cp. ii, p. 4(i,
quoique si contenue, une préoccupation si évidente et si vive de tous les intérêts confiés à sa foi , et en même temps, dès qu'il s'agit de vérités générales et de philosophie religieuse, une confiance si absolue et un besoin si intime d'être entendu et compris , qu'on ne peut sans un mélange d'étonnement, de respect et de pitié, assister à cette étrange et dernière transformation de l'amour.
Mais le xii"" siècle n'entrait point dans ces finesses; et en tout temps peut-être, dans les circonstances bizarres de ces deux destinées, la malignité humaine aurait trouvé quelque pâture. Abélard se montre vivement sensible à ces calomnies imprévues. Il en souffre, car désormais il souffre de tout. Il descend à s'en justifier, il descend à une apologie ensemble ridicule et douloureuse. Puis s'élevant à des considérations générales, il demande si l'on veut renouveler contre lui les infâmes accusations qui poursuivaient saint Jérôme dans le cercle de pieuses femmes qu'il animait de sa ferveur et de son génie. Sera-t-il réduit à dire comme lui : a Avant que je « connusse la maison de cette Paule si sainte, toute « la ville retentissait du bruit de mes études; j'étais, « au jugement de presque tous, déclaré digne du
« souverain pontificat Mais je sais que la mau-
« vaise comme la bonne réputation conduit au che- « min du ciel^ »
Tandis qu'il voyait ainsi calomnier les sentiments les plus purs et les actions les plus simples , il ren-
' Àb. Op., ep. I, p. 35. — Sanc. Hieron. Op., t. IV, pars II, tp, xxviu, ad Asellam.
VIE D'ABÉLARI). 135
contrait de nouveaux tourments dans sa laborieuse administration. Ce n'est plus sa tranquillité, c'est sa vie qui était en péril. S'il s'éloignait du couvent, il avait à craindre la violence de ses ennemis; s'il y rentrait, il trouvait dans ceux que son titre l'obligeait d'appeler ses enfants la haine et la perfidie. Il ne croyait pas pouvoir voyager en sûreté; il était exposé aux plus noirs complots. Du moins soupçonna-t-il plus d'une tentative homicide dirigée contre lui, jusque-là qu'il eut à prendre des précautions pour célébrer la messe, et crut un jour qu'un poison avait été versé dans le calice. Une fois qu'il était venu à Nantes auprès du comte, alors malade, il logeait chez un de ses frères qui habitait cette ville, peut-être Raoul, peut-être le chanoine Porcaire-. On essaya par les mains d'un valet de faire empoisonner ses aliments; du moins, comme il s'était abstenu d'y toucher, un moine qui l'accompagnait, en ayant mangé, mourut, et le criminel serviteur se trahit en prenant la fuite. Après de telles tentatives , il dut songer à sa sûreté ; il quitta la maison conventuelle, et se retira dans quelques cellules isolées avec le peu de frères qui lui étaient attachés. Mais il ne pouvait sortir sans redouter un
* Le comté de Nantes était depuis longtemps réuni au duché de Bretagne , et le litre de comte de Nantes était , surtout dans celle partie de ses Élats, donné de préférence au duc. Le Nécrologe du Paraclet donne à Abélard un frère nommé Raoul, et l'on voit dans un carlulaire de Buzé, qu'en 11 50 il y avait un chanoine de la cathédrale de Nantes qui se nommait Porcaire (Porcarins) et qui ayant un neveu nommé Astralabe , pouvait aussi être un frère d'Abélard. Enfin sa Dialectique est dédiée à son frère Dagobert ou à frère Dagobert. (Ab. Op., Not., p. 1142. — Mém. pour servir à l'Histoire de Bretagne , par D. Morice , t. 1, p. 587. — Ouvr. inéd. Dial., p. 229.)
nouveau guet-apens , et lorsqu'il devait passer par un chemin ou par un sentier, il craignait qu'on n'apostât à prix d'argent des voleurs pour se défaire de lui. Ce fut dans une de ses courses qu'il fit une grave chute de cheval; il dit même qu'il se brisa la nuque , et cette fracture quelle qu'elle fût porta une atteinte profonde à sa santé déjà trop éprouvée et à ses forces déclinantes : il avait alors plus de cinquante ans.
Il lui restait une dernière arme contre ces révoltes opiniâtres , contre ces crimes audacieux, l'excommunication. Il la prononça enfin. Ceux des moines qu'il redoutait le plus s'engagèrent par la foi dans l'Évangile et par le sacrement à quitter tout à fait l'abbaye et à ne plus l'inquiéter désormais; mais cet engagement si solennel fut impudemment enfreint, et il fallut que, par ordre du pape et par les soins d'un légat spécialement envoyé, en présence du comte et des évêques, on les forçât de renouveler le serment violé et de prendre quelques autres engagements.
L'ordre ne fut pas rétabli après l'expulsion des plus mutins ; Abélard rentra dans la maison ; il voulut reprendre l'administration , il se livra aux moines qui étaient restés et qu'il suspectait le moins; il les trouva pires encore que ceux dont il était délivré. Au lieu du poison, on parlait de l'égorger. Il fallut fuir, et gagnant la mer, dit-on , par un passage souterrain , il s'échappa sous la conduite d'un seigneur de la contrée \
C'est retiré dans un asile où cependant il ne se
* Je crois que c'est ainsi qu'il faut traduire : « Cujusdam proceris terrae « conJuctu vix evnsi. » (P. 39.) Gervaise et Niceron entendent qu'Abélard se
VIE IVABÉLARD. 137
jugeait pas encore en sûreté, où, se soumettant à mille précautions, il croyait voir le glaive toujours prêt à le frapper, qu'il fit un retour sur le passé de son orageuse vie et qu'il écrivit pour un ami malheureux * cette lettre fameuse qui porte le nom d'histoire de ses calamités, Hisloria calamitatum. Ce sont les mémoires de sa vie, ouvrage singulier pour le temps, qui rappelle parfois et les Confessions de saint Augustin et celles de J.-J. Rousseau.
Cet ouvrage appartient a ce qu'on a de nos jours nommé la littérature intime, à celle qui est l'expression des sentiments individuels. Par là il est singulièrement original. Je ne crois pas qu'on trouvât sans peine dans le même temps un écrit dont l'auteur se proposât uniquement de raconter les aventures de son esprit et les émotions de son cœur. Une autobiographie aussi romanesque semble une œuvre de ces époques où l'intelligence , sans cesse repliée sur elle-même, analytique et rêveuse à la fois, déve-
sauva par un égoul , condnctu terrœ. Soit que cette version ait prévalu de tout temps , soit qu'elle eût été elle-même inspirée par le souvenir d'un fait traditionnel, on montre encore dans les anciens jardins de Saint-Gildas-de- Rhuys , le soupirail par où l'on dit qu'il s'évada pour gagner un embarcation qui l'attendait au bas de la terrasse dont la mer baigne le pied. Mais le trou et le passage sont de construction moderne. [Vie d'Ab,,t. II, p. 14 et Mém. pour servir à l'Hist.^ etc., t. IV, p. 11. — Magasin Pittoresque, t. IX, p. 312.)
* Je suis porté à croire que cet ami est un personnage imaginaire. J'ignore sur quel fondement quelques auteurs l'ont appelé Philintc. C'est une fantaisie de Bussy-Rabutin. (Voyez sa traduction des Lettres, etAbail. et Hél. , par Turlot , p. 3.) Un anonyme a aussi publié comme une traduction fidèle une imitation très-libre do VUistoria calamitatum où il interpelle, sous le nom de Philintc, le correspondant d'Abélard , et donne à Héloïseune servante intrigante, %mc brune qu'il <\\>^eA\e'Ayathon. [Jlist. (les infortunes d'Abailard. lettres d'Abailard à Fhilinte , in- 12 de 48 pages , Amsterd. 1G9G. )
loppe cette personnalité expansive et savante qui fait de l'âme tout un monde. Je regarde, en effet, cette première lettre d'Abélard comme une composition littéraire. La forme d'une narration destinée à raffermir un ami contre le malheur par le spectacle de douleurs plus grandes me paraît un cadre artificiel que l'auteur donne au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la célèbre lettre oii Sulpicius console Cicéron de la perte de sa fille par la peinture des calamités de tant de cités en ruines et d'empires détruits. Mais Abélard offrant pour consolation à l'infortune l'image de ses propres malheurs est plus saisissant et plus dramatique. L'état de son âme est désespéré; rien n'est plus triste que son récit, et c'est une lecture poignante. L'effet naît du fond du sujet, car la forme n'est pas toujours heureuse; il y a de beaux traits et beaucoup d'esprit, mais l'ouvrage manque à la fois d'éloquence et de naturel. Le style, étudié sans élégance, orné sans grâce, a quelque froideur dans sa subtilité spirituelle, dans son érudite redondance. Abélard discute toujours; il démontre par arguments et citations les sentiments les plus simples, les émotions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les pensées, et dès qu'on écrivait , il fallait tout justifier. Mais il raconte des aventures réelles et tragiques , il ouvre son âme tout en dissertant sur ce qu'elle éprouve; en raisonnant, il souffre, et il vous met ainsi dans la confidence d'illusions si cruelles, de si violents mécomptes, d'humiliations si déchirantes, il vous fait assister de si près aux douleurs et aux faiblesses d'un homme supérieur, qu'il n'est pas de
VIE D'ABELARI). 139
roman plus pénible à lire, et qu'aucun enseignement meilleur ne vous saurai! être donné de la misère des plus belles choses de ce monde, le génie, la science, la gloire, l'amour.
VHistoria calamitatum marque une grande époque dans la vie d'Abélard. D'abord c'est à dater de cette épître que les détails biographiques commencent à nous manquer; puis, comme pour combler cette lacune et diminuer nos regrets, c'est cette lettre qui nous a valu les lettres d'Héloïse. Jusque-là, il ne reste rien d'elle; on ne la connaît que par son amant; maintenant elle va parler elle-même. Nous entrerons dans un récit d'une forme nouvelle; pour raconter, nous aurons davantage besoin de nos conjectures. Par exemple, on ignore si Abélard resta longtemps chez ce seigneur qui l'avait recueilli, et si cette maison fut son dernier asile en Bretagne. 11 y écrivit sa grande épître; ses lettres postérieures indiquent qu'il demeura quelque temps soit dans ce lieu, soit dans un autre de la même contrée, avant de rompre tout lien avec les moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison qu'il rédigea vers ce temps ou revit et mit en ordre une partie de ses ouvrages. Plusieurs des écrits composés pour le Paraclet doivent être venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la quitta \ Il est évident que, malgré tant de cruels dégoûts, il répugnait à renoncer, au moins par le fait, à son abbaye. Le devoir et un juste orgueil le
* Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en 1134. (Hist. crit.phiL, t, III, p. 7W.)
retenaient; son ambition n'avait nullement dédaigné la dignité dont l'élection l'avait revêtu ; c'était alors un rang très-élevé que celui de chef et de gouverneur d'une importante communauté. C'était une position forte dans l'Eglise, et tant qu'il la conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'était de plus une fortune, et hors de là je crois qu'il n'avait nulle ressource. Il dit lui-même avec naïveté, à la fin de sa grande lettre : (^ J'éprouve bien ajourd'hui quelle (( est la félicité qui suit les puissances de la terre, « moi de pauvre moine élevé au rang d'abbé, et « devenu d'autant plus malheureux que je suis de- (( venu plus riche. Que mon exemple, s'il en est « qui désirent de tels biens, serve de frein à l'amer bition \ »
Cependant il se décida enfin à s'éloigner pour jamais de Saint-Gildas. Peut-être les moines ne voulaient-ils que son départ, et les attentats dont il se crut au moment d'être victime ne furent-ils, pour la plupart, que des menaces destinées à l'intimider. On ne cherchait qu'à lui rendre sa position insupportable et à se délivrer d'un censeur incommode. Des moines rudes et débauchés, habitués à exploiter au profit de leurs vices l'impunité de leur profession , ne pouvaient regarder que comme une gêne la présence du plus bel esprit de son époque , et peut-être en traçant le cynique tableau de l'intérieur de Saint- Oildas, Abélard s'est-il laissé aller aux exagérations d'une imagination délicate et craintive. Sa délivrance dut être facile; on a vu qu'il avait des amis dans la
* Ah. Op., op. I , p. 40.
VIE D'ABÉLARD. iUÏ
noblesse delà province; il était bien accueilli par le comte de Nantes; enfin, il n'était pas sans crédit à la cour de Home. Ainsi cpi'il avait été autorisé à garder l'habit de moine de Saint-Denis hors de l'abbaye de ce nom, il obtint la permission de rester, hors de son monastère, abbé de Saint-Gildas \
Quoi qu'il en soit, il était encore en Bretagne, chez ses amis, lorsque par hasard quelqu'un apporta sa lettre sur ses mallieurs à Tabbesse du Paraclet. A peine eut-elle connu quelle main l'avait écrite, qu'elle la lut avec ferveur, cette lettre pleine de fiel et d'ab^ sinthe y qui lui retraçait la misérable histoire de leur commune conversion, A cette lecture , saisie d'une émotion qu'on ne saurait peindre, elle rompit un silence de bien des années et écrivit à son ancien époux. C'est la première de ses lettres'. Qui l'a lue ne l'oubliera jamais.
D'abord elle ne veut que lui dire avec tendresse, mais avec réserve, combien ce récit l'a touchée , combien elle déplore ses peines , combien tous ces souvenirs sont vrais et tristes; puis elle en prend occasion de lui adresser quelques plaintes. Dès qu'il écrit avec tant d'épanchement, pourquoi la priver de ses lettres, et en priver, avec elle, toute la congrégation qui l'aime si filialement, qui prie si ardemment pour lui? Ne sait-il pas, qu'elles aussi elles ont besoin de consolations, d'exhortations, de conseils? Ne s'intéresse-
' 11 en conserva elTcciivemcnl le rang et le litre. Le fait est attesté par la chronique du monastère. L'extrait qu'en ont public les auteurs du Recueil des historiens de la France , porte à l'année 1141 : « Pierre Abélard, « abbé de Saint-Gildas-de-Rhuys, meurt. Ordination do l'abbé Guillaume. » (T. XII , ex Chrnnic. Ruijens. Cœnob., p. 5Gi.)
* Ab. Op.,Q\>. II, p. 41-i8.
t-il plus à l'institut qu'il a fondé ? ne leur donnera-l-il plus ces directions qui leur sont si nécessaires? a-t-il oublié les commencements si frasçiles de leur conversion , et ne lui souvient-il pas des doctes traités que les saints Pères ont composés pour les femmes consacrées à Dieu? Tant d'oubli serait d'autant plus étrange qu'il avait à s'acquitter d'une dette ; « car « enfin tu m'appartiens par un lien sacré, et le monde (( sait que je t'ai toujours aimé d'un amour immo- « déré^ »
Et alors cette malheureuse ouvre son cœur gonflé de tendresse et d'amertume. Elle lui retrace la grandeur et la constance de son dévouement; elle insiste , avec un peu de ressentiment , sur les deux sacrifices de sa vie, son mariage et son entrée au couvent. Elle l'a épousé pour lui obéir; pour lui obéir, elle s'est donnée à Dieu. Il fallait qu'en toute chose on vît qu'il était le maître unique de son cœur comme de sa personne \ car c'est lui seul en lui qu'elle a aimé. Etre aimée de lui, c'était son orgueil; le nom de sa maîtresse, c'était sa gloire. Qui ne le lui aurait pas envié? Quelle femme, quelle vierge ne brûlait pas à sa vue? Quelle reine ou grande dame n'a point porté envie à ses plaisirs^ ? Mais aussi comme il avait ce qui eût
' « Tanto te majore debilo noveris obligalum quanto le aniplius nuplialis « fœdere sacramenli constat esse adstrictuni , et eo te inagis milii ob- « noxium quo te scmper, ut omnibus palet , inmioderato amore complexa « sum. [Ibid.^ p. 44.)
' « Ut te tani corporis mei quain animi unicum possessorem ostendc- « rem. » ( Ibid., p. 45.)
' « Dulcius scmper milii exlitit amicœ vocabulum , aut , si non indigne- »i ris, concubinaî vel scorti.... Dignius videretur tua dici meretrix quam.... « imperalrix.... Qusc conjugata, quœ virgo non concupiscebat absenlem
VIE D'ABÉLAKD. US
séduit toute femme ! quel était le charme de sa parole et la douceur de ses chansons ! Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches, qui par tous les pays allaient célébrer leur amour, dont la douce mélodie devait laisser un souvenir de leur nom dans la mémoire de la foule ignorante, c'était là ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi comme toutes elles soupiraient pour lui ! car de tous les dons du corps et de l'âme , aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales d'Héloïse, qui, la voyant privée de tant de délices , ne compatirait maintenant à son malheur? quel ennemi si cruel, homme ou femme , n'aurait pas pitié d'elle aujourd'hui? «J'ai été bien coupable.... Non, tu le sais, (( toi , je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'effet « de l'acte, mais dans le sentiment de l'agent, et la «justice ne pèse pas ce qui a été fait, mais le cœur « de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours été mon « cœur pour toi , tu peux en juger seul, toi qui Tas « éprouvé; je soumets tout à ton jugement ; je sous- « cris en tout k ton témoignage \ »
« et non exardebat in prœsentem ? Quœ regina vel praepolens feniina gau- « diis meis non invidebat ?» {Ibid.^ p. 45, 46.)
* « Ut etiani illiteratos melodiœ dulcedo tui non sineret immemores esse. « Atque hinc maxime in amorem tui feminœ suspirabant.... Quod enim « bonum animi vel corporis tuam non exornabat adolescentiam ? Quani tune « mihi invidenlem nunc tantis privatœ delitiis compati calamitas mea non « compellat.... ? Et plurimum nocens , plurimum , ut nosli , sum innocens. « Non enim rei ellectus , etc. » [Ibid.)
Ce que dit ici Héloïse sur Tintention qui seule fait la faute est un point de doctrine qu'elle devait à son amant, et qu'il a développé dans ses ouvrages de théologie , peut-être avec une exagération que les modernes n'ont pas surpassée. Voyez le Commentaire sur l'épître aux Romains (p. 625); les Problèmes { p. 426 ) ; rÉlhiquc , passim , et le troisième livre de cet ouvrage.
ikU LIVRE PREMIER.
Et pourtant; continu e-t-elle, il la néglige et l'oublie au point que depuis le jour de sa conversion, présent, elle ne peut jouir de son entretien; absent, elle n'est point consolée par ses lettres. C'est donc vrai, ce que tout le monde soupçonne; il n'a aimé en elle que le plaisir, et tout s'est évanoui avec les désirs qui ne sont plus. Elle n'est pas seule à le penser, c'est une conjecture publique. Plût à Dieu qu'elle pût lui trouver quelque excuse! Mais son silence le condamne. A défaut de sa présence, qu'il lui rende au moins par ses lettres sa chère et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile? Qu'il se souvienne que, toute jeune encore, il l'a enchaînée à la vie du cloître. Elle l'y a précédé, et non suivi, parce qu'il l'a voulu, parce qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourné la tête. Si ce dévouement n'a rien mérité de lui, à quoi est- il bon? Le sacrifice est vain , car de Dieu, elle n'a point de récompense à espérer, puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui; mais Abélard, il eût couru aux enfers, que sur un ordre de lui, elle l'y aurait suivi ou devancé, a Car mon âme n'était pas avec moi, « mais avec toi. Et maintenant encore, si elle n'est (( avec toi, elle n'est nulle part au mondée »
Elle conclut en le priant par grâce de lui écrire, elle a besoin d'une lettre qui lui rende quelque force,
* « Nulla mihi super hoc merces cxpecianda est a Deo , cujus adliuc « amorc nihil me constat cgisse.... Ad vulcania loca te properantcm pr;u- « cedcrc aut sequi pro jussu tuo neminc dubitarem. Non enini mecum ani- « mus meus , sed tecum crat; sed et nunc raaximc , si tccum non est , nus- « quam est. ( Ep. ii, p. 47.)
VIE D'ABÉLARD. l/i5
afin de vaquer plus librement aux devoirs du service divin. Autrefois, pour Tentraîner à des voluptés temporelles, il la poursuivait de ses lettres; il mettait, par ses vers, le nom de son Héloïse dans la bouche de tous. « Toutes les places publiques, toutes les « maisons le répétaient. Combien tu ferais mieux (( de m'appeler maintenant à Dieu, comme alors à la « passion M » Et elle finit ainsi cette étrange et incomparable lettre.
Abélard répond comme un frère spirituel à sa
bien-aimée sœur en Jésiis-Christ~, 11 s'excuse d'un
long silence par la confiance absolue qu'il a dans sa
sagesse, sa piété, sa science. Il n'a pas cru qu'elle
eût besoin d'être exhortée ou consolée, elle à qui
Dieu a départi tous les dons de sa grâce. Ce qui eût
été superflu, quand elle n'était que prieure d'Ar-
genteuil, l'est plus encore maintenant qu'elle est
abbesse du Paraclet. Cependant en promettant de
lui adresser des instructions, quand il connaîtra
mieux ce qu'elle désire, il s'empresse du moins de
lui envoyer un psautier. Puis passant à la situation
funeste où lui-même il se trouve, il la supplie, elle
et les saintes filles, de prier pour lui. Ses maux et
ses périls ne lui ont jamais rendu plus nécessaire
cette pieuse intercession. Et il ne manque pas
d'établir avec exemples et citations l'efficacité des
prières. Mais ce sont surtout les siennes, celles
d'une femme dont la sainteté est, il n'en doute pas,
si puissante auprès de Dieu, qu'il réclame avec in-
Ab. Op., ep. II, p. 18.
- « Dilectissimai sorori sux in Chrislo Irater ejus in ipso, » (Ici., ep. m , p, 49.)
stance. Cela est juste; car il lui appartient, et il lui rappelle ce que disent les Pros'erbes et FEcclésiaste de ce que la femme est pour son mari. L'apôtre dit que le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle y et, en France, qui a sauvé Clovis? ce ne sont pas les prédications des saints , ce sont les prières de Clotilde^
Au Paraclet, l'usage était, elle lésait, que lorsqu'il était présent, la communauté, en terminant les heures canoniales, dît une oraison à l'intention de son fondateur, et qu'après avoir chanté le verset et le répons du jour, on ajoutât les prières et la collecte suivante :
<c Répo>s. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloi- (( gnez pas de moi, Seigneur.
(f Verset. Soyez toujours attentif à me secourir, « Seigneur.
« Prière. Sauvez, mon Dieu, votre serviteur qui (( espère en vous. Seigneur, entendez ma prière et (( que mes cris aillent jusqu'à vous'.
« Oraison. Dieu qui avez daigné réunir en votre (( nom, par la main de votre serviteur, vos petites « servantes, nous vous supplions de lui accorder c( ainsi qu'à nous le don de persévérer dans votre « volonté. Par notre Seigneur, etc. n
A ces prières, Abélard demande qu'on en substitue de nouvelles, dont il envoie le texte, et qui, composées dans la même forme, sont plus instantes, plus précises, et se rapportent mieux à sa violente
* l Cor. Vil, \^ ; Ab. Op., ep. in, p. 52.
* Toutes ces prières sont tirées des psaumes xxxvii, lxxxv et ci.
situation \ Il termine par un vœu qui devait être accompli. Si ses enjiemis réussissent et lui ôtent la vie, il désire que son corps, ailleurs inhumé ou délaissé, soit transporté dans le cimetière du Paraclet, afm que ses filles ou plutôt ses sœurs, en voyant son tombeau , adressent pour lui plus de prières à Dieu; car il ne sait pas, pour une âme gémissante de Terreur de ses péchés, un lieu plus sûr et plus salutaire que le temple voué au divin Consolateur.
Telle est la lettre qu'Abélard, alors rempli de piété et de tristesse, envoie pour consolation à celle qui lui fut chère dans le siècle et qui lui est maintenant tres-clibre en Jésus-Christ ^\ On voit qu'il se concentre dans les sentiments et les devoirs pour ainsi dire officiels de sa position, et que, par un effort réfléchi, il s'élève ou se réduit à la mission austère et tendre d'un guide mystique et d'un frère en esprit et en vérité. Tout ce qui dut alors se passer dans son âme, Dieu seul le sait, et nous n'essaierons pas de peindre ce que nous ne devinons qu'à demi.
La controverse était, à cette époque, la forme naturelle de l'esprit humain. Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont tour à tour des thèses et des réfutations, et elle argumente en lui répondant. Nous n'analyserons pas cette réponse où la discussion prend place à
* Voici l'oraison : « Dcus qui per servum tuum ancillulas tuas in nomine « luo dignalus es aggregare, le quœsunius ut eum ab omni adversilate «" protegas et ancillis luis incolumem reddas. Per Dominum, etc. » {Ai?. Op., ep. m , p. b3.)
* Id. ib., p. 49.
iks Livub: PiiiiMiiai.
colé des aveux eiiiporlés de la passion. Nous ne montrerons pas lléloïse repoussant pres(|ue eonime une parole trop dure le vœu suprême d'Abélard qui osait parler de sa mort, et lui reprochant de leur demander des prières le jour oii les malheureuses ne sauront plus que pleurer '; puis, entreprenant d'établir en forme qu'il a tort de dire tant de bien des fenmies, qu'elles ont toujours fait un grand mal à ceux qui les ont aimées, et que l'Écriture en maint passage leur est défavorable; nous ne la montrerons pas se citant alors en exemple , et se complaisant dans la peinture des faiblesses de son âme. Tout le monde doit lire ces pages uniques où elle qualifie ses fautes dans le langage sévère de la religion , et confesse sans remords que le remords lui est inconnu ; où , déchirant le voile qui couvrait ses souvenirs, ses regrets, ses désirs les moins exprimables, elle semble prendre à cœur de répudier tous les mérites que se plaisait à louer en elle Abélard, afin qu'il n'y trouve plus que l'immortel amour que lui-même alluma. Comment rendre, en effet, l'aveu des pensées ardentes que l'abbesse du Paraclet nourrit dans la solitude de sa cellule, dans l'isolement de ses nuits, et qui la suivent à Tau tel , et la charment plus encore qu'elles ne l'obsèdent au bruit des chants d'église? Tout cela est si sérieux et si vrai que, lorsque lléloïse parle elle-même, on oublie l'impureté des paroles. Traduites et répétées, elles perdraient tout ensemble le feu qui les anime et la vérité qui les excuse. Ne citons que quel-
' « Flerc lune niiseris lanliim vacabil , non orare licebit. » (Ab, Op.,
VIE I)V\ni':LARD. 1A9
quos mois qui révèlent avec une riule ingénuité ce que cette ame si ferme pensait d'elle-même.
« Mes passions m'oppriment d'autant plus que ma nature est plus faible. Us me disent chaste, ceux qui n'ont pas découvert que je suis hypocrite. Ils confondent la pureté de la chair avec la vertu, quoique la vertu soit de l'âme et non du corps. J'ai quelque mérite parmi les hommes, je n'en ai pas devant Dieu; il sonde les reins et les cœurs, et il voit ce qui est caché. On me tient pour religieuse , dans ce temps où ce n'est pas une petite partie de la religion que l'hypocrisie, où les plus grandes louanges sont assurées à celui qui ne blesse pas le jugement des hommes. Et peut-être est-il louable et dans une certaine mesure agréable à Dieu de ne point scandaliser l'Eglise par l'exemple des œuvres extérieures, quelle que soit d'ailleurs l'intention ; on évite ainsi d'exciter les infidèles à blasphémer le nom du Seigneur, et d'avilir, aux yeux des hommes charnels, l'ordre où l'on a fait profession. C'est aussi un certain don de la grâce divine, sinon de faire le bien, au moins de s'abstenir du mal. Mais qu'importe ce premier pas, si le second ne le suit, selon qu'il est écrit : Éloignetoi du mal et fais le bien? (Ps. xxxvi, 27.) Et encore l'un et l'autre précepte est-il vainement accompli , s'il ne l'est par l'amour de Dieu. Or, dans toutes les situations de ma vie. Dieu le sait, je crains plus encore de t'offenser que d'offenser Dieu; c'est à toi que je désire plaire plutôt qu'à lui. C'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre cet habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable
«vie je mène, si j'endure ici tant de maux sans (( fruit, ne devant avoir aucune rémunération dans (( la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a « trompé comme beaucoup d'autres; tu prenais l'hy- « pocrisie pour de la religion , et voilà comme en te « recommandant à mes prières, tu me demandes ce a que j'attends de toi. Cesse, je t'en conjure, de « présumer ainsi de moi , et ne renonce pas à « m'aider en priant pour moi. \e me juge pas gué- « rie et ne me retire point le bienfait du remède; « ne me crois pas riche et n'hésite pas à secourir « mon indigence; ne me parle pas de ma force, car «je puis tomber avant que tu n'aies soutenu ma fai- « blesse chancelante.
« Cesse donc tes lôuang-es.... Le cœur de l'homme
(( est mauvais et impénétrable. Qui le connaîtra? «L'homme a des voies qui paraissent droites, et « finalement elles conduisent à la mort. Aussi est-il « téméraire de le juger; l'examen n'en est réservé « qu'à Dieu; c'est ainsi qu'il est écrit : Tu ne loueras «pas riiomme durant la vie\ Et surtout il ne faut pas « le louer, quand la louange peut le rendre moins « louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant « plus dangereuses qu'elles me sont plus douces; et «j'en suis d'autant plus captivée et charmée que je « mets mon étude à te plaire en toutes choses. Crains «pour moi, je t'en conjure, au lieu d'être sûr de « moi, et que ta sollicitude me vienne toujours en « aide. C'est aujourd'hui qu'il faut craindre, aujour-
* Eccl., XI , 30. 11 y 0 dan*; le tPMe sacré : A'e loue pas un homme avant sa mort,
(( d'hui que tu ne calmes plus les désirs de mon âme\ (( Ne me dis donc plus, pour m'exhorter au courage (( et m'exciter au combat, ces mots de l'apôtre : La « vertu sachhve dans la faiblesse,.,. Celui-là seul sera « couronné qui aura régulièrement combattu ^ Je ne (( cherche pas la couronne de la victoire ; il me suf- (( fit d'échapper au péril. 11 est plus sûr de l'éviter (( que d'engager le combat. Dans quelque coin du (( ciel que Dieu me relègue, il fera bien assez pour (( moi. »
Abélard accueillit cette lettre comme une confession pour y répondre par une homélie ^ Il en traita tous les points avec méthode, et trouva dans toutes les plaintes d'une infortunée le motif ou le prétexte d'un sermon. D'abord, il ne veut voir dans les aveux d'Héloïse qu'une preuve d'humilité, et il l'approuve de ne point aimer la louange, pourvu cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galatée de Virgile qui fuit et cherche en fuyant ce qu'elle semble éviter. A la peinture de leurs malheurs passés et de ses cruels regrets, il répond comme un confesseur que ces maux sont un châtiment mérité, une leçon utile, une expiation nécessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs péchés, afin de la bien convaincre que Dieu ne leur a fait que justice. Il la prie donc très-instamment de déposer toute cette amertume dont il la croyait délivrée, et surtout de ne plus déplorer les circonstances de leur commune
* « Nunc vero prœcipue timendum est ubi nuUum incontinentiae me» « superest in le remedium. {Ab. Op., ep. iv, p. Gl.)
* II Cor. XII , 9. -^ II Timolh. 11,5. ^ Td,, ep. V, p. G2 et suiv.
conversion, dont elle devrait plutôt remercier le ciel.
Il la conjure, puisqu'elle tient tant à lui plaire, de
lui épargner le tourment qu'elle lui cause , et si elle
croit qu'il aille vers Dieu, de ne pas se séparer de
lui. (( Viens à moi , et sois ma compagne inséparable
(( dans l'action de grâces, toi qui as participé à la
« faute et au bienfait. Car Dieu n'a pas non plus
(( oublié ton salut, que dis-je? il s'est surtout sou-
(i venu de toi , lui qui t'avait en quelque sorte mar-
(( quée comme à lui par un nom prophétique , en
« t' appelant Héloïse de son propre nom qui est
« Héloïm\ C'est lui, dis-je, qui a voulu dans sa
(( bonté nous sauver tous deux, lorsque le démon
(( s'efforçait de nous perdre, en ne frappant qu'un
« de nous. Car peu de temps avant que le malheur
« arrivât, il nous avait liés l'un à l'autre par l'in-
(( dissoluble loi du sacrement du mariage, et tandis
(( que t'aimant sans mesure, je ne souhaitais que
(( de te garder à jamais, déjà il préparait tout pour
« que cet événement nous ramenât à lui. Car si tu
(( ne m'avais été unie par le mariage, lorsque j'ai
(( quitté le siècle, les prières de tes parents ou les
(( désirs de la chair t'auraient enchaînée au siècle.
« Vois donc combien Dieu s'inquiétait de nous,
(( comme s'il nous réservait à quelque grand emploi.
* Abélard explique et décompose lui-même ce nom du Seigneur dans son Commentaire sur la Genèse. En lisant ce passage dans l'Hexameron où le nom d'Héloïm revient plusieurs fois sous sa plume, il est impossible de ne pas penser qu'à quelque époque qu'il l'ait écrit, lut-ce dans les jours d'austère retraite à Cluni , par une puissante liaison d'idées, le nom chéri devait lui revenir avec des souvenirs bien didéreuls des préoccupations de l'exégèse et de lu théologie. {Expo>,. in llejcani. Thés. nov. nuecd., t. V, p. 13710
VIE D'ABÉLAEID. 153
(( et qu'il vît avec indignation ou avec regret que « cette science littéraire, ces talents qu'il nous avait (( remisa tous deux, ne tussent point dépensés pour (( l'honneur de son nom^; ou comme s'il eût craint (( pour son serviteur plein d'incontinence, parce « qu'il est écrit que les femmes font apostasier les « sages mêmes : témoin Salomon le plus sage des c( hommes.
« Combien au contraire le talent de ta sagesse « rapporte tous les jours d'usures au Seigneur! Déjà (( tu lui as donné un troupeau de filles spirituelles, (( tandis que je demeure stérile et que je travaille « inutilement parmi les enfants de perdition. Ohî (( quelle perte détestable, quel déplorable malheur, « si aujourd'hui, t'abandonnant aux souillures des u voluptés de la chair, tu donnais douloureusement c( le jour à quelques enfants du monde , au lieu de « cette famille nombreuse que tu enfantes avec joie (( pour le ciel! Tu ne serais plus qu'une femme, (( toi qui surpasses les hommes, et qui as' changé la (( malédiction d'Eve en bénédiction de Marie! Oh! (( qu'il serait indécent que ces mains sacrées qui (( tournent aujourd'hui les pages des livres divins, (( fussent réduites à servir à des soins grossiers! (( Dieu a daigné nous arracher aux souillures contact gieuses, aux plaisirs de la fange, et nous attirera « lui par cette force dont il frappa saint Paul pour (( le convertir, et peut-être a-t-il voulu, par notre « exemple, préserver d'une orgueilleuse présomp-
' Le mot talent est toujours pris par Abélard mélaphoriquenjenl dans le sens de la parabole du père de famille. (iMatt., XXV, 15, etc.)
(( tion les autres personnes habiles dans les let-
(( tres^ »
Puis , par un mouvement dont la véhémence éloquente tranche avec sa manière un peu didactique, Abélard l'engage à surmonter ses douleurs en lui présentant le tableau des souffrances de Jésus-Christ, exhortation presque inévitable dans la bouche du prédicateur chrétien, mais qui sera éternellement émouvante et pathétique.
(( Ma sœur, » ajoute-t-il, « c'est ton époux véritable i( que cet époux de toute l'Église : garde-le devant tes
«yeux, porte-le dans ton cœur C'est lui qui de
(( toi ne veut que toi-même. Il est ton véritable ami, « celui qui ne désirait que toi et non ce qui était à i( toi. Il est ton véritable ami celui qui disait en mou- « rant pour toi : Personne na pour ses amis une plus « grande affection que celui cjui donne sa vie pour «eux, (Jean, XV, 13.) 11 t'aimait, lui, véritable- « ment, et non pas moi. Mon amour, qui nous enve- « loppait tous deux dans le péché, était de la conçues piscence, et non de l'amour. Je satisfaisais en toi « mes désirs misérables, et c'était là tout ce que j'ai- « mais. J'ai, dis-tu, souffert pour toi, et c'est peutf< être vrai ; mais j*ai plutôt souffert par toi , et encore (( malgré moi ; j'ai soufferi, non pour l'amour de toi, « mais par contrainte et par force , non pour ton (( salut , mais pour ta douleur. Lui seul a souffert « salutairement, volontairement pour toi, qui par i< sa passion guérit toute langueur, écarte toute pas-
* « Hoc ipso fortassis exemplo nosiro alios quoque literarum peritos ab hac deterrere prœsumptione. {Ab, Op., ep. v, p. 72-73.)
« sion. Que pour lui donc, je t'en prie, et non pour (<moi, soit tout ton dévouement, toute ta compas- (^sion, toute ta componction. Pleure cette iniquité «SI cruelle commise sur une si grande innocence, c^ et non la juste vengeance de l'équité sur moi , ou « plutôt, je te l'ai dit, une grâce suprême pour tous « deux.... Pleure ton réparateur et non ton corrup- « teur, celui qui t'a rachetée, et non celui qui t'a « perdue, le Seignear mort pour toi, et non un es- « clave vivant, ou plutôt qui vient enfin d'être vrai- « ment délivré de la mort. Prends garde, je t'en « prie, que ce que dit Pompée à Cornélie gémissante « ne te soit honteusement appliqué : Pompée survit u aux combatSy mais sa fortune a péri, et tu pleures; u c'est donc là ce que tu aimais\ Pense à cela, je t'en ((Supplie, et rougis, à moins que tu ne veuilles «défendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma (( sœur, accepte patiemment ce qui nous est arrivé « miséricordieusement.... ^ »
(( Je fends grâces au Seigneur qui t'a dispensée de (( la peine et réservée à la couronne. Tandis que par (( une seule souffrance corporelle, il a glacé en moi « toute ardeur coupable , il a réservé à ta jeunesse (( de plus grandes souffrances de cœur par les con- (rtinuelles suggestions de la chair, pour te donner « la couronne du martyre. Je sais qu'il te déplaît d'en- (( tendre cela, et que tu me défends de parler ainsi , « mais c'est le langage de l'éclatante vérité; à celui
' Vivit post prœlia Magnus,
Sed fortuna périt ; quod defles illud amasti.
( Lucan. Phars., \. XIII, v. 84.) * Ah, Op. , ep. V, p. 73-75.
(( qui combat toujours appartient la couronne, parce u que nul ne sera couronné qui n'aura pas régulûro- « ment combattu. Pour moi, aucune couronne ne me « reste, parce que je n'ai plus à combattre. » 11 finit en lui demandant ses prières , et en lui adressant une nouvelle formule d'oraison qu'elle récitera avec ses religieuses, mais qui n'est visiblement que pour elle.
Chose étrange! cette prière, dans sa forme liturgique et sacrée , est peut-être ce qu'il lui écrit de plus tendre. L'amour respire dans cet élan de l'âme vers une céleste })ureté.
«Dieu qui, dès la première création de l'huma- « nité, formas la femme de la côte de l'homme, et « consacras comme un très -grand sacrement l'union « nuptiale ; toi qui as relevé le mariage par un im- (( mense honneur , soit en naissant d'une femme mate riée , soit en consommant les miracles de ta nais- « sance, et qui as jadis accordé le mariage comme (c un remède aux égarements de ma fragilité ; ne mé- « prise pas les prières de ta faible servante , prières « que j'épanche en présence de ta majesté et pour (r mes fautes et pour celles de mon bien -aimé', (f Pardonne, ô très-clément! ô la clémence même! «pardonne à nos crimes si grands, et que l'immen- (( site de nos péchés éprouve la grandeur de ta misé- « ricorde ineffable. Punis, je t'en supplie, des coûte pables dans la vie présente, afin de les épargner «dans la vie future; punis une heure, afin de ne « point punir une éternité. Prends envers tes servi- « teurs la verge de correction , non le glaive de la « colère. Afflige la chair pour sauver les âmes. Épure
' « Pro meis ipsis chariquc mei excessibus. ( Ab. Op., ep. v, p. 7 7.)
\l\i D'ABKLAllD. 157
« el 110 venge pas, sois bon pluLôl que juste; le « Père miséricordieux n'est pas un Seigneur austère. (( Eprouve-nous, Seigneur, et tente-nous, comme te «le demande le Prophète. Ne semble-t-il pas dire : « Regarde d'abord nos forces , et modère en consé- (( quence le poids des tentations. Ainsi parle le bien- (( heureux saint Paul dans ses promesses à tes fidèles: « Car Dieu est puissant , et ne souffrira pas que vous a soyez tenté au delà de votre pouvoir ^ mais il vous i( donnera^ avec la tentation même, la puissance d'oeil « triompher. (I Cor. X, 13.) ïu nous as unis, Sei- «gneur, et tu nous as séparés quand il t'a plu et « comme il t'a plu. Maintenant, Seigneur, ce que tu «as miséricordieusement commencé, accomplis-le « en miséricorde; et ceux que tu as une fois séparés « dans le monde , réunis-les à toi à jamais dans le « ciel, 6 notre espérance, notre appui, notre attente, « notre consolation, Seigneur, qui es béni dans les (( siècles î Amen. »
Héloïse reçut la prière , la répéta sans doute plus d'une fois les yeux en pleurs, mais elle obéit : elle n'objecta rien, ne concéda rien; elle promit seulement de ne plus rien écrire de tout cela; elle savait se sacrifier, mais non pas changer. Sa réponse commence ainsi : « Pour que tu ne puisses en «rien m'accuser de désobéissance, le frein de ta « défense a été imposé à l'expression même d'une « douleur immodérée, afin qu'au moins en écrivant, «je retienne des paroles dont il serait difficile ou « plutôt impossible de se défendre dans un entretien. « Car rien n'est moins en notre puissance que notre « cœur; loin de lui pouvoir commander, force nous
« est de lui obéir. Lorsque les affections du cœur « nous pressent, nul ne repousse leurs subites atc( teintes, et elles éclatent facilement au dehors par « les actions, plus facilement encore par les paroles, « signes bien plus prompts des passions du cœur; (( selon qu'il est écrit: La bouche parle d'abondance « de cœur. J'interdirai donc à ma main d'écrire ce « que je ne pourrais empêcher ma langue d'expri- (( mer. Dieu veuille que le cœur qui gémit soit aussi « prompt à obéir que la main qui écrit !
(( Tu peux cependant apporter quelque remède à ma « douleur, si tu ne peux l'enlever tout entière....*»
Et le remède qu'elle demande, c'est qu'il veuille bien d'abord lui enseigner l'origine historique des ordres religieux de femmes, ainsi que leurs droits et leur autorité; puis, lui envoyer une règle écrite, qui convienne à la communauté, et détermine complètement son état , ses devoirs et son habit. La lettre n'est plus qu'une longue suite de questions et de réflexions sur ces matières d'un intérêt purement monastique.
Cette lettre est la dernière. Héloïse paraît n'avoir plus écrit. Mais Abélard lui envoya la dissertation qu'elle demandait avec un plan de vie religieuse et une règle détaillée, qui est curieuse à lire et rédigée avec beaucoup de soin et de sévérité. Aussi, assuret-il qu'en la composant , il a imité Zeuxis, qui pour peindre la beauté d'une déesse, fit poser cinq jeunes filles devant lui. lia eu, lui, plus de modèles sous les yeux pour retracer la vierge du Christ. Ces modèles, ce sont les Pères de l'Église, u J'ai cueilli
* Àtf. Op., ep. VI , p. 78.
« chez eux,» dit-il, « de nombreuses fleurs pour orner « les lis de ta chasteté \ » Désormais la correspondance devint sans doute une pure correspondance spirituelle. L'alibé de Saint-Gildas ne fut plus que le directeur de l'abbesse du Paraclet; le couvent tout entier l'appelait notre mailre.
On peut se demander quel était l'état de l'âme d'Abélard. Avait-elle été entièrement brisée par le temps, le malheur, la réflexion, la préoccupation accablante de ses chagrins et de ses périls? Le besoin du repos, un sentiment de dignité personnelle, un orgueil souffrant réglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin la dévotion dominait elle en lui tout le reste? 11 est probable que ces diverses causes agissaient à la fois, et l'avaient amené peu à peu à l'état où nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et plus encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser les hommes à prendre une attitude convenue d'avance pour autrui comme pour eux-mêmes, de leur permettre
* Si nous n'avions déjà beaucoup cite, il y aurait un intérêt d'un autre genre dans les extraits de la correspondance relative à la règle du couvents Héloïse avait remarqué que la règle commune aux couvents d'hommes et de femmes était celle de Saint-Benoît, établie, dans l'origine, uniquement pour les hommes , et elle demandait quelques adoucissements qui ne nous paraissent nullement exagérés, comme , par exemple , la permission d'avoir du linge. Abélard ne lui accorda pas toutes les modifications qu'elle demandait , et lui composa avec force citations et réilexions une règle assez peu dillércnte de celle de Saint-Benoît. {Ab. Op., cp. vu , p. 9i ; ep. vni , p. loO. ) A la suite de la lettre d'Abélard , les archives du Paraclet contenaient un règlement intérieur que l'on croit l'ouvrage d'Héloïse ou plutôt l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-même établi. Duchcsne l'a im- .primé. ( Ibid.^ p. 198.) 11 paraît que c'est à peu près la règle de Saint- Benoît suivant les statuts généraux de l'ordre de Prémonlré. ( //i>f. litt., t. XII, p. 640.)
IGO LIVRE PREMIER,
des sentiments et un langage factices et pourtant sincères et dignes, de leur donner enfin un personnage à jouer en parfaite tranquillité de conscience. Elles nous prêtent en un mot un caractère ; elles font en nous ce que les théologiens appellent un homme nouveau. C'est un manteau que la grâce donne à la nature, et la faiblesse humaine croit s'améliorer, quand elle ne réussit qu'à se déguiser. Peut-être a-t-elle raison ; souvent le cœur ne gagne pas à être TU. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'âme ingénue et libre qui , ne s'environnant que de voiles transparents, laissera percer sa lumière intérieure, au risque de montrer le feu qui la consume. Héloïse se conforma aux volontés d'Abélard et pour lui à tous les devoirs de son état. Sous la déférence de la religieuse, elle cacha le dévouement de la femme. Elle le lui dit avec les formes de la dialectique , jusques dans la suscription de sa dernière lettre : A Dieu spécialemenl y à lui singulièrement^. Ce qui signifie en bonne logique, à Dieu par l espèce ^ à lui comme individu y' et ce qui se dirait en sens inverse aujourd'hui : « La religieuse est (( à Dieu, la femme est à toi. » Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son cœur rentra dans le silence. Elle vécut, puisqu'on le voulait, paisiblement, saintement; elle asservit et sacrifia sans résistance toutes ses actions à ce que réclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable et indomptée, elle obéit et ne se soumit pas; elle accepta tous ses devoirs , sans en faire beaucoup de cas, et son âme n'aima jamais ses vertus.
' « Domino specialiler, sua singulariler. » ( Ab. Op., eji. vi , p. 78.)
Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont un monument unique dans la littérature. Elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent ans après que le tombeau se fût fermé sur eux, Jean de Meun traduisit ces lettres dans l'idiome vulgaire, et sa version subsiste encore , témoignage irrécusable du vif intérêt qu'elles inspirèrent de bonne heure aux poètes. Comme la langue des passions qui sont éternelles est pourtant changeante, et suit les vicissitudes du goût et les modes de l'esprit, on a plus d'une fois retraduit pour la modifier, altéré pour l'embellir, l'expression première de ces ardents et profonds amours. Si l'auteur du poëme de la Rose leur donnait , avec son gaulois du xiii^ siècle, une humble naïveté , dédaignée par Abélard, inconnue d'Héloïse, Bussy- Rabutin, avec le français du xvii% leur prêtait, dans un excellent style, un ton d'élégante galanterie, autre sorte de mensonge. Ainsi, un épisode historique fixé par des documents certains est devenu comme un de ces thèmes littéraires qui se conservent et s'altèrent par la tradition, et qui se renouvellent selon le génie des époques et des écrivains. Peutêtre même y a-t-il eu des temps où tout le monde ne savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des esprits, les noms d' Abélard et d'Héloïse ont été près de se confondre avec ceux des héros de romans. A diverses fois, on a repris leurs aventures pour en faire le sujet de récits passionnés ou de correspondances imaginaires. On ne s'est pas borné à retoucher, à paraphraser leurs lettres, on leur en a fabriqué de nouvelles, et la réalité a fait place à la fiction. La poésie est venue à son tour; i. 11
elle a prêté à ces amants d'un autre âge les finesses de sentiment, les combats, les remords qui conviennent à la morale dramatique des temps modernes. Elle a dénaturé leur amour réel, croyant le rendre plus intéressant; et telle est la puissance de certaines conventions littéraires qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits. L'Héloïse de Pope est devenue, pour de certaines époques, l'Héloïse de l'histoire , à ce point que l'auteur du Génie du Christianisme^ voulant peindre l'amante chrétienne , n'a imaginé rien de mieux que de la chercher dans les vers de Colardeau*.
Le sentiment du réel a commencé à renaître parmi nous, et c'est aujourd'hui dans leur correspondance authentique que nous voulons retrouver Héloïse et Abélard. Ce qu'on en vient de lire suffit, ce me semble, pour la faire connaître. On ne peut songer à comparer ces lettres qu'aux Lettres portugaises, si toutefois l'imagination n'a point celles-ci à se reprocher. Dans les premières, le fond de deux âmes souffrantes apparaît avec les formes de l'esprit du temps : l'amour et la douleur y empruntent le langage d'une érudition sans discernement, d'un art sans beauté, d'une philosophie sans profondeur;
' Gèn. du Christ., pari. Il , 1. HI , c. v. — On y lit ces mots : « Femme d'Abeilard, elle (Héloïse) vit et elle vit pour Dieu. » J'aime mieux ce jugement de d'Alembert répondant à Rousseau : « Quand vous dites que les femmes 72e savent ni décrire ni sentir l'amour même , il faut que vous n'ayez jamais lu les lettres d'Héloïse ou que vous ne les ayez lues que dans quelque poète qui les aura gâtées.» (Lettre à M. Rousseau. Mél. de pliil., t. II. ) On trouve la traduction de Russy-Rabulin et presque toutes les pièces de vers composées au nom d'Héloïse et d'Abélard dans un volume in- 12 publié à Paris en \H\ \ le texte de Pope est réimprimé dans l' Abélard illuslrc de M. Oddoul.
mais ce langage pédantesque, c'est bien le cœur qui le parle , et le cœur est en quelque sorte éloquent par lui-même. Si le goût n'a point orné le temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse que la pensée , la passion peut se passer plus aisément de la perfection de la forme, et quel que soit le vêtement dont la recouvre un art inhabile, elle se fait reconnaître à ses mouvements , comme la déesse de Virgile à sa démarche : Incessii patmt dea.
Reprenons notre récit. — Lorsqu'une fois les rapports d'Abélard avec la supérieure de l'abbaye du Paraclet eurent été réglés, et qu'il se fut affranchi de ses derniers liens avec le couvent deSaint-Gildas', il se livra sans réserve à la sollicitude qu'elle lui inspirait, et il porta dans ses communications chrétiennes et intellectuelles un intérêt et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son cœur, sans compromettre les froids devoirs de sa profession. Nous avons encore une partie des écrits qu'il adressait aux religieuses dans sa paternelle vigilance pour leur perfection , pour leur instruction , et peutêtre aussi dans son désir de ne pas cesser d'occuper leur âme et de maîtriser leur pensée. Tantôt c'est une exhortation développée à l'étude des langues et des lettres, où l'on voit en même temps l'estime qu'il faisait de l'esprit des femmes et sa manière supérieure d'entendre la religion , dont il ne voulait pas faire un formulaire attentivement récité, mais une science bien étudiée et profondément comprise. Tan-
' Nous avons vu qu'on ne sait pas l'époque précise de cette rupture ; mais elle fut antérieure à 1 1 30 et probablement de plusieurs années.
tôt c'est un panégyrique de saint Etienne, composé spécialement à l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont des homélies ou des sermons écrits pour elles et qu'il prononça sans doute dans leur chapelle , quand il se fut définitivement rapproché de Paris ^ Pour Héloïse , il lui adresse de véritables ouvrages , monuments de l'intime et mutuelle confiance qui, entre ces deux intelligences, survivait à tout le reste. Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problèmes de théologie que la lecture de l'Ecriture sainte lui a suggérés et dont un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui répond par quarante -deux solutions motivées, dont quelques-unes sont de petites dissertations^ Pour elle, il compose un livre d'hymnes et de séquences qui ne sont pas dénuées de quelque talent poétique. Pour elle, il réunit ses sermons en une collection qu'il lui dédie par quelques mots simples et tendres ^ Enfin, c'est à sa demande qu'il écrit son Hexameron ^ ou-
* Ab. Op., pars II , ep. vi, Advirgin. paracL, p. 251. Comparez avec la fin de la lellre viii , p. 197, ep. vu ad easdem. — De lande S. Stephani , p, 263. — Sermones per annnm le^endi , p. 730. Quelques-uns cependant de ces sermons sont composés pour des moines, notamment le sermon XXXI , en l'honneur de saint Jean-Baptiste . p. 94G.
" Heloissœ problemata curn M. P. Abœlardi solutionibus, p. 384.
' Voyez la dédicace des sermons ( p. 729) et la lettre d'envoi des chants d'Église. (Bi7>/. de l'École des chartes , t. \\\, 2^ \\y., 1842, el Ann. de philos. c/ir^/., janvier I8i4.) Le manuscrit de Bruxelles, qui contient ces poésies sacrées, renferme quatre-vingt-quatorze hymnes ou séquences ( proses ou cantiques) pour tout le cours de l'année. Ce ne sont pas les seuls vers d'.\bélard. La Gallia Christiana lui attribue un distique fort insignifiant sur une alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. M. Cousin a publié une longue épître à son fils Astrolabe. Duchesne et Duboulai , sur l'autorité du docteur Clichton , lui attribuent également une prose rimée sur le mystère de l'incarnaiion, chantée autrefois dans plusieurs églises. Je pré-
vrage théologique (l'une assez grande importance, et qui contient, ainsi que le nom l'indique, des recherches sur l'œuvre des six jours ou un commentaire sur la Genèse ^ C'est surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit épancher d'un ton triste et doux les sentiments qu'il se croit permis avec Héloïse; et maintenant qu'il a établi entre elle et lui ce commerce pieux et savant de saint Jérôme avec Paule ou Marcelle, il s'y abandonne complaisamment, et même dans les limites de la science et de la religion , il laisse voir encore un désir passionné de lui plaire.
Nous sommes peut-être au temps le plus tranquille de sa vie. Délivré des soucis de son abbaye, tout entier à l'étude, à la prédication, à la direction du Paraclet, il pouvait ne pas ambitionner d'autre pouvoir, et son repos était assuré. Si l'inimitié assoupie, mais non éteinte, le menaçait encore, il ne manquait ni de protecteurs ni d'amis. Par quelques faits épars, on entrevoit qu'il avait trouvé faveur auprès des puissances du temps; le comte de Champagne, le
fère celte autre pièce intitulée Rhythme sur la Sainte-Trinité et que Durand et Martène ont tirée d'un manuscrit de l'abbaye du Bec :
A et Q , Magne Deus , Heli , Heli , Deus meus ,
Cujus virtus lotum posse, cujus sensus totum nosse,
Cujus esse summum bonum , cujus opus quidquid bonum', etc.
{Gatl. Christ. y t. VII, p. 595. — Fragm. philos., t. III, p. 440. — Ab. Op., p. 1136. — Hist. Universit. parisiens., t. II, p. 761. — llist. litt., l. XII, p. 133-136. — Ampliss. Coll., t. IX , p. 1091. — Cf. Reliquiœ antiquœ, par M. Th. Wright et Hollivol, Londres, 1841, in-8, i. I , p. 15- 21 , et surtout l'article de M. E. Duméril, Joiirn. des sav. de Normand . 2« liv. 1844.
* Voyez ci-après , 1. III, et Thesaur. nov. anecd., t. V, p. 13(»3.
duc de Bretagne, le roi de France lui-même, le prirent plus d'une fois sous leur garde, et les Garlandes, qui sous Louis le Gros et son fils, formèrent comme une dynastie de ministres, paraissent s'être intéressés à lui comme s'intéressent les ministres. Beaucoup de ses sectateurs étaient maintenant assez avancés dans la carrière pour l'aider de l'autorité, de l'influence ou de la réputation qu'ils avaient acquises : l'Eglise en comptait plusieurs parmi ses grands dignitaires. Quelques-uns, étrangers à la France et même à la Gaule, avaient rapporté dans leur patrie son souvenir et ses opinions. On disait qu'elles avaient pénétré dans le sacré collège. Ses anciens disciples peuplaient les rangs élevés de l'enseignement, de la littérature et du clergé.
D'ailleurs l'institution duParaclet était florissante, elle obtenait chaque jour davantage la faveur et le respect, et il était difficile que le succès de l'œuvre ne rejaillît pas un peu sur l'ouvrier. Héloïse à la vérité pouvait en cela réclamer la plus grande part. 11 ne paraît pas qu'à aucune époque rien ait sérieusement altéré l'admiration que cette femme inspirait à tout son siècle. Une fois religieuse, puis prieure, puis abbesse, elle édifia et elle enorgueillit l'Eglise; elle fut la lumière et l'ornement de son ordre. La supériorité de son esprit et de sa science était si bien établie que tous ses contemporains étaient fiers d'elle . pour ainsi dire , et lui portaient un intérêt qui ressemblait à l'engouement. Hugues Métel , rhéteur épistolaire qui écrivait en style affecté à tout ce qui était illustre , lui adressait, sans la connaître, des lettres et des vers où il la com-
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parait à l'astre de Diane. Il pensait gagner de la gloire à la louer'. Les plus sévères avaient pour elle une indulgence qu'ils n'auraient pas même osé nommer ainsi , tant elle imposait naturellement le respect. Plus dédaigneuse et plus irritée qu'Abélard luimême contre ses ennemis, elle désarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle ne faiblissait sur aucun des intérêts comme sur aucune des idées de son époux et de son maître, et jamais on n'osa faire remonter jusqu'à elle une dangereuse solidarité. Elle appelait saint Bernard un faux apôtre, et lui-même paraît n'avoir entretenu avec elle (jue des relations bienveillantes^; elles amenèrent même entre Abélard et lui, sur un point de liturgie d'un intérêt médiocre, une controverse qui ne semblait pas présager leur violente rupture et qui cependant la commença peut-être. On voit dans les lettres de Pierre, abbé de Cluni, combien il se trouvait honoré de correspondre avec Héloïse^ Ainsi, les chefs des institutions les plus puissantes, Clairvaux et Cluni, les rois du cloître, traitaient sur un pied d'égalité avec la reine des religieuses, avec cette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait donné mille fois son voile , sa croix et sa couronne, pour entendre encore chanter sous sa fenêtre
^ Hug. Metel., epist. xvi cl xvn , dans le recueil intitulé : Hugon. Suer. antiq. mon.^ t. II, p. 348.
* Quant au nom de faux apôtre j vojez sa première lettre j et quant aux relations bienveillantes, voyez ce qu'en dit Abélard. (Ep. ii , p. 42 , et pars II , ep. v , p. 244.) Saint Bernard la recommanda une fois au pape , assez sèchement il est vrai , et sept ou huit ans après la mort d'Abélard . (S. Bern., Op., ep. cclxxviii. )
' Ab. Op., p. 337 et 344.
par un entant de la Cité qu'elle était la maîtresse du
maître Pierre.
Un poëte anglais qui écrivait vers la fin de ce siècle, Walter Mapes, a cependant prouvé qu'il y avait des esprits clairvoyants qui devinaient le cœur de la femme sous l'habit de la religieuse. « La mariée^ (( dit-il ( nupta , apparemment ce mot suffisait pour « la désigner) , cherche où est son Palatin bien-aimé, « dont l'esprit était tout divin ; elle cherche pour- « quoi il s'éloigne comme un étranger, celui qu'elle « avait réchauffé dans ses bras et sur son sein -. »
C'est, je le crois, dans l'intervalle qui s'écoula entre le moment oii il devint abbé de Saint-Gildas et celui où nous le verrons rouvrir pour la dernière fois son école qu'Abélard composa ou retoucha ses principaux ouvrages. Le plus considérable est sa Dialectique si longtemps perdue pour la postérité, et qui, à l'originalité près, ressemble à la logique d'Aristote, qu'elle reproduit en partie sous les formes verbeuses de la scolastique. C'est le résumé de son enseignement philosophique adressé à Dagobert, son frère peut-être, ou du moins son frère spirituel. Peut-être y travailla-t-il à Saint-Gildas, s'il
Nupta querii ubi sit suus Palatiuus Cujus totus extitil spiritus divinus , Quent cur se substrahat quasi peregrinus Quera ad sua ubera foverat et sinus.
W. Mapes ou Gautier Map , archidiacre d"Oxforcl vers 1200 /insère ces vers dans une pièce dirigée contre l'ignorance des moines. Il y décrit une sorte d'Elysée fanlasliquo des savants et des lettrés, où il énumère et caractérise les beaux esprits du temps. C'est ]>ar ce quatrain et sans autre explication qu'il indique Héloïse , que l'on reconnaissait alors à ce nom nupta , l'obbesse mariée. ( The laiin poems , etc., by Thomas Wright, Lond., 1841 , pet. in-i. — Cf. Ilisl. lia., t. XV, p. xiv, 496.)
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ne l'avait commencé à Saint-Denis; mais il l'acheva ou la revit plus tard. Ce qui est certain , c'est que l'ouvrage est d'une époque oii il n'enseignait plus depuis longtemps déjà, et où la dialectique n'était pas en grande faveur auprès de ceux qui veillaient au gouvernement des esprits. Un écrit plus court, mais plus précieux, parce qu'il paraît beaucoup plus original, est un traité peu étendu Sur les genres et les espèces^ monument le plus certain et le plus intéressant qui nous reste de la partie systématique des opinions d'Abélard. Si le conceptualisme est quelque . part , il est là. On en retrouve l'esprit dans un petit traité sur les idées , resté longtemps inconnu ( De intellectibus) , Parmi ses écrits théologiques, le plus important paraît être celui qui fut brûlé à Soissons, ou, selon nous, V Introduction à la théologie. On cite aussi un recueil de textes des Écritures et des Pères réunis méthodiquement et qui expriment le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacrée, ouvrage singulier qui s'appelait le Oui et le Non ( Sic et Non ) , et qui ne fut peut-être pas publié par son auteur. On se tromperait cependant, si l'on y cherchait un recueil d'antinomies destiné à établir le doute en matière de religion; c'est un ouvrage consacré à la controverse plutôt qu'au scepticisme. Les opinions exposées dans V Introduction ont été de nouveau présentées et complétées dans un grand Commentaire de repitre aux Rojnains, et dans la Théologie chrétienne y qui reproduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques remaniements et • quelques amendements. Enfin, la morale théologique d'Abélard est exposée sous ce titre ; Connais-toi
toi-même (Scito te ipsum). On lui attribue égaleuieuL une démonstration en forme de dialogue de la vérité du christianisme contre le judaïsme et la philosophie incrédule. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que la plupart de ces traités* ne reçurent la dernière main qu'à une époque assez avancée de sa vie, quoiqu'ils contiennent des opinions de sa jeunesse, et qu'ils doivent abonder en raisonnements, en exemples, en expressions cent fois employés dans ses écrits de tous les temps et dans les improvisations de son enseignement oral. L'analogie des idées et des citations, l'identité des formes et du style, sont remarquables dans presque tous ces ouvrages. On retrouve sans cesse dans ses lettres des pensées qui rappellent sa philosophie ou sa théologie , et chose plus intéressante encore , les lettres d'Héloïse sont semées de maximes empruntées aux théories du maître de son esprit et de son cœur.
Tout annonce que le temps qui sépara le jour où Abélard quitta la Bretagne de l'année 1140 fut pour lui animé et rempli par une grande activité intellectuelle et littéraire. Cependant cette période est dans sa vie une lacune assez obscure. On sait seulement qu'il reprit une dernière fois son enseignement public, et telle était sa vocation éminente pour cet emploi difficile de l'intelligence que vers 1136, c est-à-dire à l'âge de cinquante-sept ans, il retrouvait la vogue de sa jeunesse. C'était à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève , un des pre-
' >'ous ne faisons ici que les nommer. Les deux derniers livres de cel ou- ^^age sont destinés aies faire connaître.
iiiiers théâtres de ses succès, qu'il avait rouvert école de dialectique, et nous le tenons d'un de ses auditeurs.
« J'étais tout jeune , » dit Jean de Salisbury, a lors- « que je vins dans les Gaules pour y faire mes études. « C'était l'année qui suivit celle où le roi des Anglais, « Henri, Lion de Justice, quitta les choses humaines « (1135). Je me rendis auprès du péripatéticien « Palatin qui alors présidait sur la montagne Sainte- « Geneviève , docteur illustre, admirable à tous. Là , « à ses pieds, je reçus les premiers éléments de l'art « dialectique, et suivant la mesure de mon faible « entendement , je recueillis avec toute l'avidité de « mon âme tout ce qui sortait de sa bouche. Puis, « après son départ qui me parut trop prompt , je « m'attachai au maître Albéric, qui excellait parmi « les autres comme le dialecticien le plus réputé , et « qui était effectivement l'adversaire le plus éner- (( gique de la secte des nominaux \ »
Ainsi peu de temps après ce dernier enseignement, et pour une cause inconnue , Abélard suspendit ses leçons ; mais en reformant son école , il avait ravivé son influence et sa renommée. Aussitôt devait se redresser contre lui la vigilance hostile qu'il avait
* Johan. Saresb. Metatog., 1. U , c. x, et Rec. des Hisl., t. XIV, p. 304. — Jean le Petit, de Salisbury, né, dit-on, en 1110 , mais probablement plus tard , quitta l'Angleterre pour venir étudier en France. Il y suivit les maîtres les plus célèbres , Abélard , Albéric , Robert de Melun , Guillaume de Conches, Adam du Petit-Pont, Gilbert de la Porrée , etc., et il nous a laissé de précieux détails sur les écoles de son temps. Il retourna en Angleterre en 1 151 , remplit de nombreuses missions en Italie , fut appelé en 1176 à révéché de Chartres, et moumt le 25 octobre 1180. ( Hist. litt., t. XIV, p. 89.)
constamment rencontrée. L'éclat de ses leçons devait accroître encore la curiosité qui s'attachait à ses écrits théologiques; et suivant d'assez bonnes autorités, ce fut le moment où après les avoir achevés, il leur donna le plus de publicité , quoique plusieurs aient été toujours tenus secrets \
Bientôt vingt ans allaient s'être écoulés depuis que le concile de Soissons avait prononcé , et peut-être était-il oublié. Du moins faut-il qu'Abélard le crût ainsi, ou que , ranimé par un retour d'empire et de popularité, il fût redevenu confiant dans sa fortune, et moins inquiet de l'habileté et de la force de ses ennemis, puisqu'il recommençait à livrer au public les mêmes doctrines qui l'avaient fait condamner une fois. Peut-être comptait-il sur l'autorité de son âge, sur celle de ses amis, sur la disparition de ses anciens rivaux, sur sa réconciliation ou plutôt sur ses relations convenables avec saint Bernard. Il se manifestait d'ailleurs en ce moment un vif mouvement intellectuel et comme un effort général de la liberté de penser.
Abélard devait s'associer à ce mouvement qui venait en partie de lui , et il semblait le guider. Quoique plus retenu que ses élèves ou ses imitateurs, dès qu'il paraissait , il était aussitôt le premier dans les
' Cette propagation rapide et étendue de ses ouvrages est attestée par Guillaume de Saint-Thierry et par saint Bernard dans les lettres qui seront plus bas analysées. Le premier dit aussi que le « Sic et Non et le Scito te ipsum fuyaient la lumière et ne se trouvaient pas aisément. » Il est à croire que plusieurs de ces ouvrages, surtout ceux qui avaient été condamnés, lurent longtemps lus en secret , quoique assez répandus : « Libri ejusdem « magislri diu in abscondilo servati sunt ab ejus discipulis. >« (Alberic. Triumf. Chronic.,Rec'de-$ Hist., t. XII, p. 100.— Histoire littéraire, t. XII , p. 97.)
craintes et dans les aversions du parti de la vieille autorité. Il ne pouvait retrouver la renommée sans réveiller la haine et encourir le malheur.
On aime aujourd'hui à tout rapporter à des causes générales, et l'histoire n'a plus d'événement qui ne soit présenté comme le symptôme ou le résultat de l'état des esprits au moment où il s'est produit. Cette manière de juger les choses humaines n'est jamais plus de mise que lorsqu'il s'agit de raconter un événement où figurent des philosophes et des théologiens , des penseurs et des prêtres , et qui n'est qu'une lutte critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien éloigné de séparer Abélard et sa querelle avec saint Bernard de l'état général du monde spirituel à leur époque. Ce conflit célèbre est un drame qui devait se reproduire plus d'une fois sous d'autres formes, avec d'autres noms, en d'autres temps, parce que chacun des deux athlètes représentait l'un des deux esprits qui ne sauraient périr dans les sociétés modernes. Le combat de l'autorité et de l'examen n'a pas commencé d'hier, et quoique la victoire ait décidément changé de côté , il n'est pas prêt à finir.
(( Ce qu' Abélard a enseigné de plus nouveau pour (( son temps, » dit un ingénieux écrivain, « c'est la « liberté , le droit de consulter et de n'écouter que « la raison ; et ce droit, il l'a établi par ses exemples (( encore plus que par ses leçons. Novateur presque «involontaire, il a des méthodes plus hardies que « ses doctrines, et des principes dont la portée dé- (( passe de beaucoup les conséquences où il arrive. « Aussi ne faut - il pas chercher son influence dans
«les vérités qu'il a établies, mais dans l'élan qu'il (c a donné. Il n'a attaché son nom à aucune de ces (( idées puissantes qui agissent à travers les siècles; (( mais il a mis dans les esprits cette impulsion qui (( se perpétue de génération en génération. C'est tout « ce que demandait , tout ce que comportait son (( siècle \ »
On a donc eu raison d'éclaircir et de compléter le récit qui nous reste à faire par des considérations générales sur ce réveil de l'esprit humain au \if siècle, sur cette seconde des trois renaissances qu'on peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyen âge^ Un des historiens de saint Bernard, Neander, a caractérisé d'une manière bien intéressante le mouvement des esprits et des opinions aux approches du concile de Sens^ Mais la biographie, sans s'interdire l'observation des faits généraux , se nourrit surtout de faits précis et individuels. Ces faits ont aussi leur influence, car c'est aussi une loi générale de l'histoire de l'humanité que les causes particulières produisent leurs effets , et que le petit concourt au grand , comme le grand aboutit très-souvent au petit. Recueillons donc encore quelques détails qui achèveront de caractériser Abélard et sa situation.
L'esprit de ses doctrines , ou , comme on dirait aujourd hui, leur tendance, n'était pas la seule cause de l'animadversion de l'Église contre lui. Son carac-
* M"'* Guizot , Essai sur la vie et les écrits d'Âbail. et d'Hél., p. 343.
- histoire littéraire delà France, par M, Ampère, t. III, 1. III, c. ii , p. 32.
' Histoire de saint Bernard et de son siècle , par A. Neander, traduit dp rallemand par M. Vial , 1. II, p. 119 et suiv. Voyez aussi le c. xxvn de VRxstoire de saint Bernard , par M. l'abbé Ralisbonne, l.ll, p. i et suiv.
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tère personnel avait certainement beaucoup aggravé l'effet de ses opinions , et notre récit l'a dû prouver. Ce qu'il lui fallut souffrir à différentes époques l'avait irrité contre ses supérieurs ecclésiastiques, et, sans concevoir la pensée de faire schisme dans l'Église, il s'était livré plus d'une fois à de vives attaques contre plusieurs des autorités ou des corps qui la constituaient. Nous l'avons vu se plaindre de l'évêque de Paris et de ses chanoines, de l'abbé de Saint- Denis et de ses religieux; savant, difficile et chagrin , il ne contenait pas l'expression blessante de son mépris pour l'ignorance , de son ressentiment contre l'injustice , de sa sévérité envers le désordre, et ce chanoine si peu sage , ce moine si peu cloîtré^ ce prêtre si indépendant de toute règle , s'était érigé en censeur amer et véhément du clergé. Dans plusieurs de ses ouvrages, il éclate contre les moines, et non pas seulement contre ceux de Saint-Denis ou de Saint-Gildas. L'ignorance ou les vices des couvents en général sont l'objet de ses invectives \ Si une fois il paraît défendre les moines, c'est pour leur immoler les chanoines réguliers, et sans doute pour attaquer indirectement , soit l'abbaye de Saint-Victor où respirait un esprit opposé au sien, soit plutôt saint Norbert qui avait, à la réforme et à la propagation de la constitution canonicale de la vie religieuse, attaché ses soins et sa gloire '^ Les évêques ne s'étaient point soustraits à sa téméraire critique. En leur re-
* Ab. Op., cp. MIT, p. 193 ei 195. Pars II, de S. Susanna sermo xviii, p. 935. Do S. Joanne Bapt. sermo xxxi , p. 953, 958 , etc. — Thaolog, Christ., l. H , p. 1215, 1235, 1240.
* /tb. Op., pars H , ep. m , p. 228.
prochant positivement de ne point savoir les lois et les règles de l'Église , il essayait , dans un de ses plus graves écrits , de limiter dans leurs mains ce qu'on appelle le pouvoir des clefs , et , en dénonçant la cupidité d'un grand nombre, il avait devancé la réformation par ses attaques contre le trafic des indulgences ^ Nous ne connaissons pas de satire plus vive contre le clergé que le plus important de ses sermons, celui pour la fête de saint Jean-Baptiste. C'est là qu'il a l'audace d'accuser formellement saint Norbert d'avoir essayé de frauduleux miracles, et travaillé , de connivence avec Farsit , son coapôtre, à ressusciter un mort. 11 dénonce avec un ton de dérision qui semble en avance de six siècles les recettes cachées, les remèdes et les ruses dont se servent les nouveaux saints pour conjurer les maux de prétendus infirmes, et raconte jusqu'à un complot que Norbert aurait formé avec une mendiante pour tromper la crédulité des fidèles ^ Qu'on s'étonne ensuite
* Ethic. seu Scito te ipsum , c. xviii , xxv et xxvi.
' Ab. Op.jdeS. Joan B.serm. xxxi,p. 967. — Les miracles de saint Norbert remplissent sa biographie. Cependant le plus ancien récit ne parle point de morts ressuscites ; l'auteur, comme le remarquent les panégyristes plus modernes, n'ayant voulu, à cause de l'endurcissement de certains infidèles, raconter que des faits connus et avoués de tous. Le jésuite Daniel Papebroke paraît le regretter dans ses notes de la Vie des Saints; d'autres plus hardis ont conclu d'une peinture qu'on voyait dans^une église de Nancy que Norbert avait ressuscité trois hommes , et le prémonlré Hugo qui a écrit sa vie en 1704 n'hésite pas à raconter ce miracle qui aurait précédé de très-peu la mort même du saint. Est-ce de ce miracle qu'Abélard s'est moqué et qu'il dit : «Mirati fuimus et risimus? » Quant à ce Farsit, qu'il associe à Norbert et que Papebroke prend pour : « Fursitus , convitium potius quam nomen , » ce doit être Hugues Farsit (Hue li Farsis), chanoine de Saint-Jean-dcs- Vignes à Boissons, lequel suivait les miracles qui de 1128 à 1132 s'opéraient dans l'église de Notre-Dame de cette ville. 11 a écrit de grandes louanges de saint Norbert , et prétend avoir assisté à soixante-quinze miracles dont se
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qu'il y eût contre lui dans le clergé des haines bien plus vives que ne semblait le mériter la hardiesse modérée et chrétiennement respectueuse de ses nouveautés dogmatiques.
Quant à saint Bernard, Abélard semble l'avoir plus ménagé; et, si ce n'est dans une ligne de l'histoire de ses malheurs où il l'attaque sans le nommer % il paraît être resté, à son égard, dans les termes d'une prudence politique , imitée par son rival que distrayaient d'ailleurs tant d'autres soins, et qui était dans la religion un homme d'État encore plus qu'un docteur. Cependant il faut raconter une anecdote déjà indiquée qui peut servir à bien faire juger de leurs relations.
Un jour, l'abbé de Clairvaux visita le Paraclet, et y fut reçu avec de grands honneurs. Ayant assisté à vêpres, comme à la fin de l'office , suivant une règle de Tordre de Saint-Benoît, on récitait l'Oraison dominicale, il remarqua avec surprise qu'on y faisait une variante, non adoptée généralement par l'Eglise. Au lieu de dire : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien^ conformément au texte de saint Luc, on disait : Notre pain super substantiel ^ selon le texte de saint Mathieu. Bernard en fit l'observation à l'abbesse , et comme elle lui dit que le maître Pierre l'avait prescrit ainsi, il parut ne pas approuver cette
moque Racine le fils. {Biblioth. prœmonstr. ordin. S. Norb. vif., p. 365. — Acta sanctor. Junii, t. I , p. 815 et 861. — Vie de saint Norbert, par Hugo,l. IV, p. 334. —Hist.litt., t. XI, p. 626, et t. Xll, p. 115, 294 et 711. — Mém, de l'Acad. des inscript., t. XVUI, p. 347.) * Ab. Op., ep. I , p. 31 , et ep. u , p. 42.
singularité \ Étant venu au couvent quelques jours après, Abélard fut instruit de ce qui s'était passé, et il écrivit à Tabbé de Clairvaux une lettre où il lui dit d'abord, un peu ironiquement peut-être, qu'on l'a écouté au Paraclet, non comme un homme , mais comme un ange, et que pour lui , il serait plus fâché de lui déplaire qu'à personne ; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru préférable à celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le Pater de la bouche de Jésus-Christ, tandis que le second ne pouvait le tenir que de saint Paul , qui lui»même n'avait pas entendu le Sauveur. Enfin, après quelque discussion , il déclare ne pas beaucoup tenir à ces diversités de bréviaire qui sont naturelles et sans danger, et cette lettre commencée si respectueusement pour saint Bernard, il la termine par quelques critiques d'un ton vif et moqueur contre la manière particulière dont certains offices étaient dits à Clairvaux ^ On ne voit point que saint Bernard ait rien répondu. 11 paraît seulement que par la suite, mais longtemps après Abélard , Héloïse et saint Bernard , les religieuses du Paraclet comme les religieux
* Cette différence existe dans la Vulgate qui traduit par supersubstantialem panem dans saint Mathieu , et par panem quotidianum dans saint Luc, les mots a/5T0v eTrt&ûçtov communs à Tun et à l'autre dans le texte grec. Quoique le mot de pain quotidien ait prévalu, on ne voit pas comment il peut traduire exactement l'adjectif grec qui signifie beaucoup plutôt substantiel ({\xe^ quotidien. (Voy. Tlies. ling.grœc.) L'épithete de supersubstantiel est rendue dans la Bible de Vence par ces mots : fîotre pain qui est au-dessus de toute substance. Au reste , les variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce passage de la prière la plus familière aux. chrétiens. ( Ma th.", VI , 9.— Luc, XI, 3. — Bibliu maxim., t. XVII, p. 62. — Nicole, Pater ^ c. vi. )
- Ab. Op., pars 11 , ep. v, P. Ab.-pl. ad Bern. clar^v. abb., p. "24i , et Serm. xiii , p. ^58.
de Cîteaux, ont changé les singularités de leur liturgie.
Telles étaient, à les considérer dans leur détail, les relations d' Abélard avec diverses parties du clergé. Jugez donc si le jour où il exciterait de nouveau les ombrages de l'orthodoxie , il pouvait espérer indulgence ou justice. Or cette hypothèse devait tôt ou tard se réaliser. La foi absolue qu'il avait dans son propre sens, la certitude naïve qu'il professait d'être le plus savant des hommes, lui avaient dicté assez de maximes indépendantes et d'imprudentes publications pour que la matière ne manquât point aux accusations de ses ennemis : il ne leur manqua longtemps que l'occasion et le courage.
Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui était mort en 1134, ni Albéric de Reims qui, devenu archevêque de Bourges depuis six ans, paraît avoir enfin mis un terme à l'activité de sa haine contre un ancien rival. Mais nous trouverons saint Bernard , et nous le verrons entouré d'auxiliaires nouveaux.
Ainsi qu'il arrive toujours, on s'en prit d'abord aux disciples d'Abélard. Ils étaient présomptueux et insolents; on les accusa d'exagérer la doctrine de leur maître; puis, on les^soupçonna de la révéler, et on lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de Gautier de Mortagne, professeur assez renommé de théologie, qui avait enseigné sur la montagne Sainte-Geneviève et à Reims, et qui devint plus tard évêque de Laon \ Dans cette lettre, dont la
* C'est ce Gautier do Mortagne ou de Laon , désigné quelquefois sous le nom de Gautier de Mauritanie. On a de lui quelques lettres qui sont de petits traités de théologie. Colle qui est adressée à Abélard pourrait être
date est inconnue , il se plaint au maître de l'outrecuidance de ses élèves; il ne peut croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur professeur donne la pleine intelligence de la nature de Dieu, et ramène à une clarté parfaite le dogme de la Trinité. 11 remarque cependant que quelques passages des leçons d'Abélard paraissent se prêter à ces interprétations; mais en rendant hommage à sa science et à sa modestie , il le prie de lui écrire positivement son avis sur quelques points délicats de théologie ; car il n'est pas bien assuré de sa pensée, quoiqu'il ait récemment conféré avec lui; il lui demande de lui dire nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance parfaite , et quand il saura sur cet article et quelques autres à quoi s'en tenir, il lui promet de répondre et de discuter, s'il y a lieu. Cette lettre mesurée et encore bienveillante est un modèle du ton que la controverse aurait dû toujours conserver; mais cet exemple ne fut guère imité.
Un chanoine de Saint-Léon de Toul, Hugues Métel, élève d'Anselme deLaon, fabricateur habile de phrases et de vers, ou plutôt d'antithèses et d'acrostiches , bel esprit orthodoxe qui semble avoir fait métier, presque comme Balzac ou Voiture, d'adresser des lettres en style recherché aux grands personnages de son temps, écrivit au pape Innocent II, et au philosophe Abélard \
(l'une date antérieure à l'époque que nous racontons, si la suscription Matjistro Petro monacho doit être prise à la lettre. (D'Âchery, Spicilegitttn (lT23),t. 111, p. 62i.— msf. /m., t. XIII, p. 511.)
' C'est le même qui avait écrit à Héloïse , on ne sait à quelle épO(|uc, deu\ lettres déjà citées qui ne sont que des compliments littéraires, {Hugo, Sacrœ antiquit. mon.^ t. II, p. 312. — Jiht. lut., t. XII, p. ^i93.}
VIE D'ABÉLAPiD. 181
Eu parlant à ce dernier , maître accompli dans le Irivium et le quadrivium , Hugues Métel, qui s'intitule quelque part le secrétaire d'Aristote \ lui déclare que, sur la foi de la renommée , il exècre les hérésies qu'on lui attribue, et qu'il abhorre leur auteur avec elles. Si toutefois ce qu'on dit de lui est la vérité, c'est erreur et horreur ^ l'Ecriture sainte a été profanée. Quelle présomption en effet ! Un chétif mortel vouloir s'élever à l'explication de l'incompréhensible Trinité ! Est-il donc plus insensé qu'Empédocle? est-il donc enivré de vaines nouveautés? Oublie-t-il qu'on ne connaît Dieu qu'en l'igno- •ant ^ ? (( Tout ce que je sais de lui , c'est que je ne le sais pas. Non que je veuille, » ajoute notre écrivain, attaquer ta sagesse et ta gloire; ce serait vouloir obscurcir le soleil.... Tu as tant de prudence, tant
d'éloquence, tant d'élégance de mœurs Mais
peut-être ce sont des paroles qui auront été jetées
au vent, on n'en aura pas bien saisi le sens
Reviens à toi, docte maître, reviens.... Sur la porte de ton âme, garde écrit le Connais-toi toi-même; car c'est une parole descendue du ciel. Souvienstoi que tu es un homme et non pas un ange; en ( cherchant à te connaître, tu ne sors pas de toi- ( même, tu ne te dépasses pas. ^ »
' « Âristotelis secrelarius. » [Idibid.^ ep. xii , p. 3i3.) ' « Cum fama loquor.... haereses tuo nomini dedicatas.... cveeror.... « et te ipsum cum ipsis abominer.... Scripturam sacram dcvirginasti.... « errore et horrore erras et horres , si ha*resibus hœres , si tamcn verum
« est quod de le dictum est insanior es Empedocle.... Inebrialus es no-
« vitalibus vanis.... Deus ncsciendo scilur; iiiuini hoc de Deo scio quod '< eum nescio. » [Id. ibid.^ cp. v, p. 332.)
^ « Prudentia tua tan ta , facundia tua lanla , eîeganlia iiioiuin tanta « tua î.... In superliminari animae luîc Gnotiini vanion (sic . pro Gnôù
Dans ces conseils, mêlés d'ironie et d'adulation, s'aperçoivent encore l'admiration , la déférence, l'embarras que témoignaient presque tous les contemporains d'Abélard en s'adressant à lui ; mais , délivré de cette contrainte, Hugues s'épanche avec plus d'amertume , quand il parle au souverain pontife. Il lui dénonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit naître et il lui prédit la querelle qui va s'élever entre saint Bernard , cet homme vraiment et entièrement catholique, Israélite de père et de mère, spirituellement et littéralement, et Abélard , ce fils d'un Egyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère , infidèle au sens spirituel par son père. Ce Pierre, non pas Barjone, mais Aboilard ^ aboie eu effet contre le ciel ^ C'est une hvdre nouvelle , un nouveau Phaéton , un autre Prométhée , un Antée à la force d'un géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout allumé par l'aquilon. Ainsi la France est frappée des plus cruelles plaies de l'Egypte ; car elle est ravagée par des grenouilles parlantes. C'est au saint -père d'y porter remède , c'est à lui d'allumer le cautère qui guérira ces consciences cautérisées. Qu'il se presse, s'il ne veut pas que tous les pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme ^
« seauton) scriptum habeto. Descendit quippe de cœlo scilo te ipsum ; me- « mineris , etc. » {Id. ibid.)
' « Petrus istc non Barjona , sed Aboilar, quod equideni esset lolerabile « si lainen latiarel in arle.... lairalus dat in excelsum. » Jeu de mots sur le nom à' Aboilar el le rapport an son avec le mot qui des lors représentait le mol aboyer. ( Id , ep. iv, p. 330. )
' « Altéra olla Ezechielis buUiens succensa ab aquilone.... Indammandum 'I est caulerium ad cauleriatas conscienlias medendas.... Velociter, ino quam , ne cadant in retiaculo prsefati hominis peccalores terraî.» ( Id. ibid.^
VIE D'ABELAllD. 183
11 n'y a rien de bien sérieux dans ces compositions étudiées d'un rhéteur clérical qui , sans mission , se mêle d'une haute controverse, et la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie , son esprit et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai.
11 y avait ulors dans l'Église un moine de Cîteaux, de l'abbaye de Signy au diocèse de Reims , nommé Guillaume, et qui, avant de s'ensevelir dans l'obscurité d'une cellule, avait été dans la même contrée abbé bénédictin du couvent de Saint-Thierrv, dont il conservait le surnom. Il jouissait d'une grande réputation de piété ^, écrivait avec talent sur les matières spirituelles , unissait assez habilement la dialectique et la mysticité; et surtout il était vivement aimé de saint Bernard, qui le consultait souvent sur
ses ouvrages.
Dans le temps que ce Guillaume de Saint-Thierry s'occupait d'un commentaire sur le Cantique des Cantiques, livre qui était alors en possession d'exciter la sagacité féconde des interprètes , le hasard fit tomber sous ses yeux un recueil intitulé ; Théologie de Pierre Ahélard, Le titre excita sa curiosité; le recueil contenait deux petits ouvrages , à peu près les mêmes pour le fond, mais l'un plus étendu et plus développé que l'autre. C'était Y Introduction à la Théologie ^ et, je crois, la Théologie chrétienne. Cette lecture émut le religieux; abandonnant aussitôt
' Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages , le qualiUe de Beatus. Nous ne voyons nulle pari ailleurs son non» précédé de ce titre. Ce doit être un saint de Cîleaux. [Bibliothcc. Pair, cisterc, t. IV. — Hist. Htl.^ t. XII, p. 312.)
son travail , car c'était une œuvre des temps de loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le domaine de la foi envahi à main armée*, il nota tous les passages qui le troublaient, et ses motifs pour en être troublé. 11 y reconnut des pensées et des expressions nouvelles, inouïes, touchant les matières de la foi. Le dogme de la Trinité, la personne du Médiateur, le Saint-Esprit , la Grâce, le sacrement de la Rédemption , lui parurent compromis par les témérités d'un homme qui portait dans l'Église l'esprit qu'il avait montré dans l'école. Saisi d'inquiétude et d'indignation, Guillaume de Saint- Thierry hésita sur ce qu'il devait faire. 11 trouvait le scandale manifeste, le péril grave et imminent. L'?]glise n'avait plus, à son avis, dans le monde et dans l'école, de docteurs célèbres et vigilants , capables de soutenir avec éclat la saine croyance, de représenter le véritable esprit de la religion. 11 appartenait à un parti oii l'on estimait que , depuis la mort de Guillaume de Champeaux et d'Anselme de Laon, le feu de la parole de Dieu s était éteint sur la ferre^. Ceux qui pouvaient le rallumer restaient comme ensevelis dans les soins de l'épiscopat , les méditations du cloître, ou le gouvernement des affaires temporelles de l'Eglise. Il s'alarmait de leur
* cyestlui qui s'exprime ainsi dans une Épître aux charlreu\ du Mont- Dieu , qui précode son trailé de la V le solitaire , et où il énumére tous ses ouvrages. Il dit même qu'il a interrompu son exposition du Cantique des Cantiques aux versets 3 et 4 du chap. m. I-à, en ellet , se termine cette exposition qui est insérée dans la Bibliothèque des Pères de Cîteaux. Lib. de vit. solit., prœfal., t. IV, p. 1.)
' « Mortuo Anselmo lauduneosi et Guillelmo calalaunensi , ignis verbi " Dei in terra defocii.» Hug. Mctol.. ep. iv ad Innocent., p. 330."
VIE D'ABÉLAUD. 185
silence, et, d'un autre côté, il avait aimé Abélard*; il éprouvait apparemment ce mélange de goût et de crainte que ressentaient pour lui tant d'hommes éminents de ce siècle; il balançait à l'attaquer, craignant de passer pour trop vif ou pour trop défiant. Cependant l'intérêt de la foi l'emporta dans son âme, et dominant toute autre considération, au risque de s'engager dans une affaire difficile , il résolut de provoquer directement , dût-il leur déplaire, ceux dont le silence lui semblait une calamité pour l'Église. Il écrivit une lettre commune à l'abbé de Clairvaux , et à Geoffroi , l'évêque de Chartres.
Dans cette lettre que le temps a respectée, Guillaume, tout en leur demandant presque pardon de les troubler, gourmande respectueusement leur quiétude, et décrit, dans un langage animé, et le danger pressant qui le force à parler, et les poignantes inquiétudes qu'il éprouve. La foi des apôtres et des martyrs est menacée, et nul ne résiste, nul ne parle. Jl souffre , il se consume , il frissonne , et cependant Pierre Abéiard recommence à dire , à écrire ses nouveautés; ses doctrines courent le royaume et les provinces; ses livres passent les mers; chose plus grave, ils ont franchi les Alpes, et l'on dit qu'ils ont obtenu de l'autorité en cour de Rome. Ainsi le mal se propage , et bientôt envahira tout, si Bernard et Geoffroi n'y mettent un terme. « Je ne savais en qui me ré- « fugier. Je vous ai choisis entre tous, je me suis (( tourné vers vous, et je vous appelle à la défense de
' « Dile\i et ego oudj. » (S. Berii., 0/^., cp. cccxxvi ,Guillelni. abbat. ad. r.aufrid. et Bernard. — Bibliolh. Pnfr. cisterc.^ t. IV, p. 112.)
(<Dieu et de toute l'Église latine. Car il vous craint, « cet homme, et vous redoute. Fermez les yeux, qui (r craindra-t-il ? lit après ce qu'il a déjà dit, que « dira-t-il, lorsqu'il ne craindra personne? Ils sont «morts, presque tous les maîtres de la doctrine (( ecclésiastique, et voilà qu'un ennemi domestique « fait irruption dans la république déserte de l'Éf<glise, et s'y conquiert une exclusive domination. « Il traite l'Ecriture sainte comme il traitait la dia- « lectique; ce ne sont qu'inventions à lui personne nelles, que nouveautés annuelles. C'est le cen- (( seur et non le disciple de la foi, le correcteur et « non l'imitateur de nos maîtres. »
A l'appui de cette dénonciation, il relève dans les deux ouvrages d'Abélard treize articles condamnables, et il indique les noms d'autres livres qu'il ne connaît pas et qu'on tient cachés : c'est le Oui et le Non, c'est le Connais-toi toi-même^ dont les titres, qu'il trouve monstrueux , lui paraissent annoncer dans le texte d'autres monstruosités. Cette lettre servait de préface à une dissertation en forme qui l'accompagnait, ou qui du moins la suivit de fort près. Là, Guillaume discute en détail et combat avec beaucoup'de soin les treize erreurs capitales dont il accuse Abélard, et sa réfutation, composée d'autant de chapitres qu'il trouve d'erreurs à réfuter, n'est certainement pas d'un esprit vulgaire. Inférieure pour le mouvement et la puissance à celle que saint Bernard adressa plus tard au pape, écrite d'un style moins coloré et moins brillant, elle atteste un esprit plus subtil , plus propre à pénétrer dans le fond des questions de dialectique et même de métaphysique. Sa
VIE D'ABÉLAUD. 187
pensée générale est celle d'une foi inipUcite et absolue, qui affirme et n'explique pas; l'esprit humain, quand il s'agit de Dieu et des conditions de la nature divine, ne pouvant aller légitimement et sûrement au delà de la conception et de l'affirmation de l'existence.
Guillaume de Saint-Thierry ne se trompait pas, s'il soupçonnait d'un peu de froideur les deux dignitaires de l'Église qu'il interpellait. Ils s'étaient accoutumés à témoigner leur zèle en de plus graves affaires que des controverses d'école , et tous deux venaient de jouer le rôle le plus actif dans les luttes provoquées par le schisme des deux papes. Dans sa querelle contre Pierre de Léon ou Anaclet II , Innocent II avait trouvé en Geoffroi et en Bernard les plus utiles et les plus zélés défenseurs. L'un portait encore le titre de légat du saint- siège dans les Gaules, et il n'y avait guère plus d'un an que l'autre était revenu de Home, où après la mort d' Anaclet il avait conduit son successeur repentant aux pieds du souverain pontife, et rétabli l'unité de l'Eglise.
On ignore comment l'évêqud de Chartres répondit à Guillaume de Saint-Thierry; quant à saint Bernard, il accueillit la dénonciation avec une politesse fort laconique. C'était au mois de mars, pendant le carême de 1139, ou, suivant quelques-uns, de 1140*.
' On peut adnicUie en eilct que ceci ne se passa qu'en 11 iO, année de la réunion du concile. Dans ce cas, la conférence de saint Bernard et de Guillaume , puis celle de saint Bernard et d'Abélard , leur demi -rapprochement, leurs plainlcs mutuelles, leur rupture, l'appel au concile, la retraite de saint Bernard, puis sa rentrée dans la querelle , la session du synode et son jugement , tout se serait passé dans le court espace de cinquante à soixante jours , de la (in du carême à l'octave de la Pentecôte , et l'accusation di-
Dans une lettre des plus courtes , il approuve l'émotion du religieux, loue son traité, bien qu'il n'ait pu le lire encore avec assez d'attention, le croit propre à détruire des dogmes odieux, et, pour le reste, il se rejette sur les devoirs du saint temps où il écrit pour ajourner toute explication. L'oraison réclame à cette heure tous ses instants, et ce n'est qu'après Pâques qu'il pourra se rencontrer avec Guillaume et conférer avec lui. En attendant, il le prie de prendre sa patience en patience j, il a jusqu'ici à peu près ignoré toutes ces choses, et il termine en lui rappelant que Dieu est puissant et en se recommandant à ses prières*.
Les défenseurs de saint Bernard ont insisté sur cette preuve de sa froideur au début de toute cette affaire. Ils en concluent qu'on ne le saurait accuser d'inimitié ni de passion, et mettent un soin peu explicable à le disculper de toute initiative dans une poursuite que cependant ils approuvent, et qu'ils le louent d'avoir soutenue plus tard avec chaleur et persévérance. En tout genre , les apologies sont souvent contradictoires; elles tendent à établir à la fois que celui qu'elles défendent n'a pas fait ce qu'on lui reproche et qu'il a eu raison de le faire. Ainsi, selon ses partisans, saint Bernard serait louable de n'avoir pas suscité l'affaire qu'il est louable pourtant d'avoir suivie.
Évidemment, tout cela importe peu; et si, comme
rigée contre Abélard d'avoir à un certain moment prétendu eiDporter Taflaire en la brusquant, n'en serait que mieux justifiée. (Voyez plus bas p. 201.)
' S. Bern., Op.j ep. cccxxvn.
VIE D'ABIÎILARD. 189
les documents l'attestent, le zèle de Guillaume de Saint -Thierry alluma celui de l'abbé de Clairvaux, la conduite de ce dernier n'en est ni mieux justifiée ni plus condamnable.
Nous avons vu, en 1121, au concile deSoissons, la sage modération de l'évêque de Chartres intervenir avec une grande autorité. Son influence n'eût pas été moindre dans les nouvelles conférences de 1139 ou de 1140. Le titre de légat qu'il portait encore et que son humilité changeait en celui de serviteur du saint-siége apostolique, n'aurait fait qu'ajouter à son ascendant. Mais bien qu'il ait participé aux opérations du concile de Sens^ il s'efface dans toute cette affaire , et d'ailleurs sa position politique dans l'Lglise, sa liaison avec saint Bernard, la récente communauté de leur conduite et de leurs efforts en tout ce qui touchait les intérêts de la papauté, devaient le porter impérieusement à marcher avec lui. Il est probable qu'il suivit le mouvement sans ardeur et sans résistance.
Saint Bernard fut donc abandonné à lui-même. C'était un esprit plus élevé qu'étendu , et dont la sagacité naturelle était limitée par une piété ardente et crédule. 11 la poussait jusqu'à la dévotion minutieuse. Comme sa sévérité envers lui-même, son zèle pour la maison du Seigneur ne connaissait pas de
* Je ne sais où Gervaise a pris que Geoffroi était mort celle année même , le jour de Pâques, et par conséquent n'avait pu assister au concile (t. Il , 1. V, p. 8G). 11 y assista , il signa les lettres synodiques, il était encore légat en 1144 , sanctœ sedis upostolicœ famiUus , et ne mourut (jue le 29 janvier 1 149. (S. Bern., 0/?., ep. cccxxxvii. — Gallia Christ., t. VIII , p. U34. — Hist. lut., t. Xlll,p.84.)
bornes; et tandis qu'il domptait son corps et humiliait sa vie par les rigueurs les plus misérables, il se livrait avec une confiance absolue au sentiment d'une mission personnelle de sainte autorité. Sa charité vive et tendre dans le cercle de l'Église ou de son parti dans l'Église, s'unissait à une sévérité soupçonneuse hors du monde soumis à son influence, confondue à ses yeux avec le divin pouvoir de FÉglise même. C était un orateur éloquent, un brillant écrivain, un missionnaire courageux, un actif et puissant médiateur dans les affaires où il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait souvent de mesure et de prudence. Sa raison était moins forte que son caractère, sa foi en lui-même exaltée par l'excès de ses sacrifices. La justesse, la modération, l'impartialité lui étaient difficiles; il y avait de l'aveuglement dans son génie; et à côté des rares qualités qui l'ont placé si haut dans l'Église et dans l'histoire, on reconnaît à mille traits de sa vie que ce grand homme était un moine*.
Lorsque le jour de Pâques fut passé, il donna plus d'attention aux avertissements de Guillaume de Saint- Thierry, qui sans doute ne manqua pas de lui rappeler la conférence promise. La gravité réelle ou apparente de quelques-unes des nouveautés d'Abélard , l'indépendance générale de sa doctrine , sa préférence pour la méthode rationnelle dans l'exposition des vérités religieuses , et, plus que tout cela, l'immense et rapide propagation de ses idées, qui
^ Voyez Othon de Frisingen, De Gest. Frid., 1. I, c. xvii. —Cf. Bruckor, Hi-s(. crit. philos., t. III, pars II, l. Il , c. m , p. 751 et 759,
trouvaient tous les esprits prêts et ardents à les accepter, déterminèrent saint Bernard à intervenir.
Quoique douze ans auparavant Abélard reût rangé au nombre de ses ennemis \ leur dissidence, qui était dans la nature des choses, n'avait pas eu beaucoup d'éclat; rien d'irréparable ne les armait encore l'un contre l'autre. L'abbé avait visité le Paraclet; quelques relations les avaient rapprochés; leur passager dissentiment sur le texte de l'Oraison dominicale pouvait bien avoir manifesté ou laissé entre eux un fond d'aigreur cachée, mais enfin ils vivaient on paix. Bernard hésitait évidemment à rompre, peu curieux d'engager un si rude combat. Il voulut d'abord avoir une entrevue avec Abélard , et il lui fit quelques observations sur ses doctrines. Cette première conférence n'a\ant rien produit, une seconde eut lieu, et cette fois en présence de deux ou trois témoins y suivant le précepte de l'Évangile ^ 11 l'engagea à revoir ses écrits, à modifier ses assertions, surtout à ralentir les pas trop rapides de ses disciples dans la voie qu'il leur avait ouverte. La conversation fut assez amicale. Un secrétaire de saint Bernard , son panégyriste et son biographe , assure même qu'on s'entendit et que ce dernier obtint quelques promesses rassurantes. C'est ce que ne confirme point la relation officielle, envoyée au saint-siége par les évêques, après la décision du
^ Voyez ci-dessus , p. 1 16.
^ « Si ton frère a péché contre loi , va et reprends-le entre toi et lui ; . s'il l'écoute , tu auras gagné ton frère. S'il ne l'écoute pas , prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit confirmé sur la parole de dc\\\ ou de trois témoins. « (Malh.. XVIII , 15 et \(). )
192 LIVRE FRE.MIEi^.
concile ^ Il y eut une simple conférence préliminaire, d'où chacun se retira avec des espérances, parce que, de part et d'autre, on resta en des termes bienveillants. Comme Abélard était éloigné de toute idée de schisme, et que ses propositions les plus hasardées comportaient pour la plupart une explication plausible, un entretien commencé sans le désir de rompre devait conduire à quelque espoir de rapprochement entre Bernard et lui. L'un n'était point pressé de pousser les choses à l'extrême; il ne cherchait pas un éclat; l'autre, toujours placé entre la soumission et la révolte, désirait se maintenir à l'égard du pouvoir ecclésiastique dans une indépendance sans hostilité; il ne céda donc pas à son adversaire , mais il ne l'irrita pas.
Quand les hommes supérieurs se rencontrent, ils essaient ou feignent de s'entendre, du moins tant que la guerre n'est pas déclarée. Mais une fois séparés, chacun , rentré dans son camp , y retrouve ses amis , ses confidents, ses flatteurs, et se réchauffe au foyer de l'esprit de parti. Ce qui inquiétait Bernard, c'était moins encore la nature que le succès des doctrines d'Abélard. Il voyait au loin s'étendre l'esprit de con-
* Geoffroi, né à Auxerre, moine de Clairvaux, secrétaire {notarius ) de saint Bernard , et qui a écrit sa vie , avait été quelque temps disciple d'Abélard ; mais il appartenait tout entier au parti opposé lors du concile de Sens. H aflirme qu'Âbélard promit de s'amender à la volonté de saint Bernard, « ad ipsius arbilrium correcturum se promilteret universa. » Mais les évêques de France, dans leur lettre au pape, parlent de la conférence /amilière et amicale où Abélard fut averti ; et ils ne disent point ce qu'il répondit. S'il eût fait une promesse violée plus tard, leur intérêt était de le rappeler. (Cf. Gaufr., 1. HI , De vit. S. Bcrnardi. Rec. des Hist., t. XIV, p. 370, etc. — Tlies. nov. anecd. , t. V, p. 1147. — S. Bern. , 0/J. , ep. cccxxxYii. -— Ab. Op-; Not, , p. 1191.)
VIE D'ABÉURD. 193
Iroverse sur les matières les plus hautes et les plus sacrées. Dans les derniers temps, des hérésies graves, notamment sur la Trinité, s'étaient produites en divers lieux \ Ahélard, après en avoir beaucoup réfuté par ses arguments, en avait suscité d'autres par sa méthode. Il autorisait les erreurs même qu'il n'enseignait pas. Partout à sa voix se dressait, moins prudent et moins réservé que lui, l'éternel ennemi de l'autorité, l'examen. Son exemple avait comme déchaîné dans la lice la raison individuelle.
Hors de sa présence , l'abbé de Clairvaux ne se contraignit point pour maudire cette réformation anticipée; il ne s'abstint pas d'en rapporter l'existence au plus renommé des novateurs ; sans peutêtre attaquer directement sa personne, il accusait ses principes et son exemple. Il arrachait ses livres des mains de ses disciples , et prêchait contre la contagion de son école. Autour du nouvel apôtre s'élevait contre l'autorité doctrinale d'Abélard une clameur de réprobation et d'anathème. Nous en pouvons juger par le langage des écrivains partisans de saint Bernard. Abélard dogmatisait perfidement, disent-ils tous. Il fut négromant et familier du démon ^ a écrit Gérard d'Auvergne ^
* C'était surtout celles de Henry, de Tanqaelm ou Tankelin , de Pierre de Bruis, peut être aussi des deux frères bretons, Bernard et Thierry dont parle Oihon de Frisingen , et dont Gautier de Morlagne a réfuté le second. On suppose que ce sont les deux frères que veut désigner Abélard dans le tableau qu'il a jiar deux fois tracé des hérésies contcn)poraines. ( Cf. Inirod. ad TheoL, 1. II , p. lOGG. — Theolog. Christ. , 1. IV, p. 1314-1315, et ci-après^ 1. III, c. ii. — Rec. des Ilistor,, t. XIV, prœf., p. Ixx. — De •f.est. Frid., 1. I, c. xlmi. — Spicileg., t. III. — Hist. Htt.., t. XIII, p. 378.)
* a De fide dogmalizans perfide..., Nigromanticus et dœmoni familiaris. » {Thes.aiic. t. V,prfef. in fin.) On lisait cela dans une chronique manuscrite de
19/t LIVRE PREMIER.
Non moins puissant et non moins passionné, retentit bientôt de l'autre côté le cri de l'indépendance. Abélard lui-même, irritable et convaincu , opposait aux accusations des dénégations sincères, et, ne croyant que se défendre, prenait contre ce qu'il appelait la mauvaise foi, l'ignorance ou l'envie, une offensive hautaine. Ses disciples toujours nombreux renvoyaient l'insulte à la réprobation , et le mépris à l'anathème. Ils avaient pour eux les droits de l'intelligence. Ils pensaient défendre contre des préjugés tyranniques la vérité éternelle et nouvelle à la fois. Abélard pouvait se regarder comme le représentant de ce que le christianisme renfermait déplus éclairé, comme le docteur , sinon de la majorité dans l'Église, au moins d'une minorité pleine d'espérance et d'avenir. Tous les esprits hardis se groupaient autour de lui. Ceux même qui exagéraient ou dénaturaient ses opinions, ceux même qui en soutenaient d'autres, ou, comme on dirait aujourd'hui, de plus avancées^ le prenaient pour chef, et voulaient, à leur profit, faire triompher en lui la liberté de penser. Un docteur qui avait étudié avec lui et sous lui , Gilbert de la Porrée , chancelier de l'église de Chartres et déjà célèbre par la solidité et le succès de son enseignement, avait commencé à développer sur l'essence divine, sur ses attributs, sur la différence des personnes aux propriétés dans la Trinité, ces subtilités ingénieuses, hasardées, dont il devait, huit ans après, étant évêque de Poitiers, venir répondre devant deux
Cluni. Les mots perfide dogmutizans ont été répétés ailleurs. ( Guill. Nang, Chron., Hoc, des Ilist., t. XX, p. 73).)
conciles'. Pierre Bérenger, zélé disciple d'Abélard, déjà revêtu des fonctions de scolastique , et qui devait défendre plus tard son maître dans une courageuse apologie, nourrissait et ne cachait pas contre le despotisme ecclésiastique ces sentiments d'opposition dont il a rendu l'expression si vive et si piquante ^
Enfin un homme intrépide, jeune encore, Arnauld de Bresce, qui passe également pour avoir suivi les leçons d'Abélard, venait de se retirer en France, banni de Rome par l'autorité pontificale, pour y avoir fougueusement soutenu la réforme spirituelle et temporelle de l'Église chrétienne. Moins préoccupé du dogme que des abus introduits dans la constitution du clergé, il préludait, sans le savoir, à l'insurrection des Vaudois, des Albigeois, à celle du protestantisme, par des attaques où se mêlait à la passion de l'indépendance religieuse un sentiment confus de la liberté politique \ On dit qu'il se rapprocha d'Abélard, et le poussa vivement à la résistance. Rien, à
* Gilbert de la Porrée {Porretanus) soutint des opinions théologiques qu'on trouve, sous quelques rapports, analogues à celles d'Abélard. Il rencontra aussi saint Bernard pour adversaire. Il fut traduit devant le consistoire de Paris et au concile de Reims, en 1148. (Oit. Frising. De Gesi. Frid. ,\.l, c. xLvi, l et seq. — Hist. litt., t. XII , p, 'iQG.)
* Pierre Bcrenger, de Poitiers, scolastique on ne sait de quelle église , n'est guère connu que par son apologie d'Abélard et une invective contre les chartreux. Pétrarque, le premier, l'a appelé Pictaviensis ( Poitevin ). Doni Rrial soupçonne qu'il l'a confondu avec Pierre de Poitiers, autre disciple d'Abélard , et veut, sans trop de fondement , que Bérenger soit Gabatitauiis ou du Gévaudan. {Ab. Op. , pars II , ep. xvu, xvin et xix; Not., p. \102.~- Hist. litt., t. XIl , p. 55i. — Rec. des Hist., t. XIV, p. 294.)
' Arnauld, (|u'on croit né à Bresce, dans les premières années du xiT siècle, attaqua avec tant de violence la richesse du clergé et le despotisme du gouvernement papal qu'il fut condamné en 1139 parle concdc de Lairan. Forcé de quitter l'Italie, il vint en Suisse, et de là apparemment en France.
notre connaissance, n'atteste cette coalition que le dire de saint Bernard. Il appelle Arnauld le lieutenant, ou plutôt Yécuyer d'Abélard ^, et met grand soin, dans ses lettres pour Rome, à confondre la cause de l'un avec celle de l'autre, et à représenter Abélard , tantôt comme le guide , tantôt comme l'instrument de l'ennemi que le pape venait de frapper. Espérons pour saint Bernard qu'il a dit vrai.
Excité ou non par Arnauld de Bresce, Abélard affronta la tempête , et traita ses pieux et puissants adversaires comme des cœurs méchants et des esprits faibles. Revenant à la confiance présomptueuse de sa jeunesse, entraîné surtout par ce mouvement général qui ne venait pas tout entier de son impulsion , il maintint avec fermeté la vérité de ses principes , provoqua la réfutation , accusa ses adversaires de calomnie, et parut braver l'Église.
Alors éclata la sainte colère de Bernard, et il commença une guerre déclarée. 11 poursuivit son adversaire, disent ses apologistes, avec son invincible vigueur \ Songeant d'abord à s'assurer une nécessaire protection, il écrivit en cour de Rome. La confiance d' Abélard de ce côté l'inquiétait visible-
II repassa les Alpes en 1141, souleva Bresce , provoqua dans Rome un niouvenienl révolutionnaire qui triompha dix ans, et fut brûlé vif en 1 155.
^ « Procedit Golias procero corpore , nobili illo suo bellico apparalu « circumeinctus , antécédente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo de « Drixia. (S. Bern. Op., op. clxxmx. Voyez aussi les lettres cxcv * et cccxxx. )
* Histoire de saint Bernard ^ par M. l'abbé Ratisbonne, t. II, c. xxix, p. 31. — La plupart des historiens croient que saint Bernard ne devint vraiment actif et n'écrivit en cour de Rome qu'après qu'Abélard eut demandé à être jugé au concile de Sens. Cela est possible ; mais l'ordre que nous avons adopté peut aussi se justifier par les textes.
ment , et ce n'est pas sans anxiété qu'il invoque d'un ton tour à tour plaintif et indigné la sollicitude du pape et des cardinaux. Nous avons ses lettres, toutes déclamatoires et cependant éloquentes, toutes remplies de recherche et de passion , d'art et de violence; la foi est sincère , la haine aveugle, l'habileté profonde.
Dans son premier appel aux cardinaux , ce n'est pas un homme seulement, c'est l'esprit humain qu'il dénonce. « L'esprit humain, il usurpe tout, ne lais- « sant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus (( haut , fouille ce qui est plus fort que lui ; il se «jette sur les choses divines, il force plutôt qu'il « n'ouvre les lieux saints.... Lisez, s'il vous plaît, le (( livre de Pierre Abélard , qu'il appelle Théologie^ » Quant à la lettre que je regarde comme la première que saint Bernard ait écrite sur cette affaire au pape, elle est comme trempée des larmes qu'il verse dans le sein pontifical ; il jette l'épouse désolée aux bras de l'ami de l'époux, et lui rappelle que laSunamite lui est confiée, pendant que l'époux absent tarde encore. La peste la plus dangereuse, une inimitié domestique, a éclaté dans le sein de l'Église ; une nouvelle foi se forge en France. Le maître Pierre et Arnauld , ce fléau dont Home vient de délivrer l'Italie, se sont ligués et conspirent contre le Seigneur et son Christ. Ces deux serpents rapprochent leurs écailles. Ils corrompent la foi des simples , ils troublent l'ordre des mœurs; semblables à celui qui se transfigura en ange de lumière, ils ont la forme
' s. Bern. Op.\ ep. clxxxviiî.
de hi piété. L'Église vient à peine d'échapper à Pierre qui usurpait le siège de Simon Pierre, et elle rencontre un autre Pierre qui attaque la foi de Simon Pierre. L'un était le lion rugissant, l'autre est le dragon qui guette sa proie dans les ténèbres : mais le pape écrasera le lion et le dragon \ Le nouveau théologien invente de nouveaux dogmes , il les écrit, afin d'en mieux empoisonner la postérité; et, au milieu de ses hérésies, il se vante d'avoir ouvert les sources de la science aux cardinaux et aux clercs de la cour de Rome. Il dit qu'il a mis ses livres dans leurs mains , et il appelle à défendre son erreur ceux-là même qui le doivent juger. « Persécuteur de «la foi, comment as-tu la pensée, la conscience « d'invoquer le défenseur de la foi? De quels yeux , « de quel front peux-tu contempler l'ami de l'époux, « toi, le violateur de l'épouse? Oh! si le soin de mes (( frères ne me retenait! Oh! si mon infirmité cor- « porelle ne m'empêchait , de quelle ardeur j'irais « voir l'ami de l'époux qui prend la défense de « l'épouse en l'absence de l'époux ! Moi qui n'ai pu « taire les injures de mon Seigneur, je supporterais <( patiemment les injures de l'Église! Mais toi, Père ((bien-aimé, n'éloigne pas d'elle ton bras secou- « rable; songe à sa défense, ceins ton glaive. Déjà (( l'abondance de l'iniquité refroidit la charité d'un (( grand nombre; déjà l'épouse du Christ, si tu n'y
' « Squamnia squammœ conjungitur.... ad imaginem et similitudinem « illius qui transfigurât se in angelum lucis, habenles formam pielalis.. . '< Evasinius rugitum Pétri Leonis, sedem Simonis Pétri occupantem ; sed « PetruHi Draconis incurrenius , fidem Simonis Pétri impugnanteiii , etc. >> II y a là un jeu de mots sur le nom de Pierre de Léon. (S. Bern. Op., ep. cccxxx,)
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i< portes la main, sort et suit les traces des troupeaux « et les fait paître auprès des tentes des pasteurs *. » C'est ainsi que saint Bernard parle dans ses lettres à divers membres du sacré collège, aux cardinaux Ives et Grégoire Tarquin , à Etienne, évêque de Palestrine. Dans sa circulaire à tous les évêques et cardinaux de la cour de Rome % il tient le même langage. Il leur rapelle que leur oreille doit être ouverte aux gémissements de Tépouse, qu'ils sont les fils de l'Église, qu'ils doivent reconnaître leur mère, et ne pas l'abandonner dans ses tribulations; il leur dénonce les témérités de cet Abélard , persécuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors, hérétique au dedans, religieux sans règle, prélat sans sollicitude, abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons , en repousse sept autres. Il a dérobé les pains sacrés; il veut déchirer la tunique du Seigneur; il est entré dans le Saint des saints, dans la chambre du roi; il marche entouré de la foule, il raisonne sur la foi par les bourgs et sur les places; il discute avec les enfants et converse avec les femmes; il reproduit sur les dogmes les plus saints les hérésies des plus détestées. 11 les a signées de sa plume, et en les écrivant il transmet la contagion à
Id. ibid., in fin. — Les derniers mois sont empruntés aux versets G et 7 du c. I du Cantique des Cantiques. Toute la lettre est remplie d'î.llusions à des passages du même poëme sur lequel saint Bernard avait fait un traité.
- Grégoire Tarquin, cardinal-diacre de Saint-Serge et Bacche. (Id. ep. cccxxxii.) Cette lettre porte ad cardinalem G., comme la suivante. Ives, cardinal-prêtre (ep. cxciu ) ; Ktienne, évêque de Palestrine , cardinal en i liO de l'ordre de Cîteaux (cp. cccxxxi ). La lettre commune aux évêques et cardinaux de la cour de Rome est l'cp. clxwvmi.
l'avenir \ et cependant il se glorifie d'avoir infecté lionie de ses poisons. Les enfants de l'Église ne défendront-ils pas le sein qui les a portés , les mamelles qui les ont nourris?
Ainsi saint Bernard prenait soin d'ôter par avance tout refuge à celui qui n'était pas encore proscrit et qu'il ne se hâtait pas d'attaquer ouvertement. C'est Abélard qui le contraignit enfin à se montrer. Las de de se voir sans cesse diffamé, jamais combattu, il demanda une épreuve publique.
Le roi de France, qui n'était plus Louis le Gros, mais ce roi violent, inégal et dévot, dont une activité malheureuse n'a pu illustrer le nom, et qui amena les Anglais dans le royaume, Louis Vil avait au plus haut degré la dévotion des reliques; il aimait les cérémonies consacrées à la translation, l'exposition, l'adoration des restes alors si révérés des martyrs et des saints. La cathédrale de Sens , métropole de la province de Paris, était riche en trésors de ce genre, et elle conserve encore des traces précieuses pour l'antiquaire de son ancienne opulence. Le jour de l'octave de la Pentecôte de l'année 1140, le roi avait promis d'aller visiter à Sens les saintes reliques qu'on y devait exposera la vénération des grands et du peuple ^ A cette occasion, il devaity avoir dans cette
^ « Calhdlicc lidci persccLilorem, inimicum crucis Christi.... Monachum « se exterius, hœrclicum interius oslendit.... Egrcssus est de caverna sua « coluber lortiiosus, cl in siiuilitudinem hydrœ uno priuscapite succiso, etc. « ( ep. cccxxM.) Habemus in Francia monachani sine régula, sine sollici- " ludine pra^latum , sine disciplina abbalom.... dispulanteni cum puoris , « cunYcrsanleni cum mulioribus , etc. » ^ ep. cccxxxii. )
"^ Alan, episc. uutissiod. in S. Bcrn. Vit. adornat. , c xxvi. Rec. des Ilist. , t. XIV, p. cv. in praf.,cl p. 371 et 48 i. — Gallia Christ., t. Xll , p, îG.
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ville un concours nombreux de prélats et de dignitaires de rÉglise. Non-seulement les suffragants de l'arcbevêque de Sens, mais encore celui de Reims et les évêques de sa province, devaient s'y rencontrer. On y annonçait aussi la présence de plusieurs seigneurs du voisinage. Cette solennité était attendue avec curiosité par les populations.
Irrité et enhardi par les attaques détournées dont il était l'objet, animé par les conseils de ses amis et peut-être d' Arnauld de Bresce , Abélard , s'adressant à l'archevêque de Sens, demanda que cette réunion sainte devînt un synode ou concile devant lequel il pût être admis à répondre à ses adversaires et à venger sa foi par la parole \
On dit qu'il calculait que l'archevêque de Sens, qui avait eu récemment quelque différend avec saint Bernard , lui serait favorable , et qu'une convocation brusque et à bref délai déconcerterait ses ennemis \ Ce qui est certain, c'est que son appel ne déplut pas à l'archevêque, dont la vanité fut flattée, et qui songea aussitôt à rendre l'assemblée plus complète et l'épreuve plus solennelle. 11 écrivit à l'abbé de Clairvaux afin de l'inviter au concile pour le jour fixé. Celui-ci refusa, alléguant son inexpérience de ces joutes de la parole. Il disait qu'auprès d' Abélard, formé au combat dès sa jeunesse, il n'était lui qu'un enfant. Il regardait comme inutile et peu digne de commettre la foi dans ces disputes, de laisser agiter ainsi la raison divine par de petites raisons humaines^.
* s. Bern., Oy:>., ep. clxxxix, ad doni. pap. Innocenlium.
- Le P. Longueval, IJist. de VÉgl. galL, t. IX, 1. XXV, p. 22.
' « Abuui , lum quia puer sum, cl illc vir bellalor ab adolesccnlia , luiu
Il ajoutait que les écrits d'Abélard suffisaient sans discussion pour le condamner, et qu'après tout c'était l'affaire des évêques et non celle d'un moine et d'un abbé que de juger en matière de dogme.
Mais voulant mieux assurer le succès et témoigner de son intérêt dans l'affaire, il adressa aux évêques qu'elle regardait une circulaire pour les engager tous à se trouver exactement au jour de la réunion, et à s'y montrer fidèles amis du Christ. Il les avertit en même temps de se tenir sur leurs gardes contre les ruses d'un ennemi qui espérait les surprendre , les trouver mal préparés à la résistance, et dont la perfidie se trahissait déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il les avait défiés ^
Cependant Abélard ne s'oubliait pas. Il donnait à ses amis et à ses disciples rendez^vous à Sens pour le jour fixé. Il publiait qu'il comptait bien y trouver Bernard et lui répondre. Il annonçait ce grand débat comme un duel théologique en champ clos que déciderait avec solennité le jugement de Dieu.
Ce fut bientôt la nouvelle populaire , et l'attente devint générale. Les amis de saint Bernard alarmés lui représentèrent tout le danger de son absence, quelle confiance elle inspirerait à son adversaire , quel découragement à ses partisans , combien cet abandon apparent d'une si juste cause lui pourrait nuire et donner de chances au triomphe de l'erreur. L'abbé céda; il consentit avec regret à paraître au concile; mais il assure qu'il ne put retenir ses lar-
« quia judicarem indigiium ralioncin lidci humanis commitli raliunculis agi- « tandam...Dicebamsunicerescriplaejusad accusandiim eum.(Ep.cLXxxix.) * Id., ep. cLxxxvii , ad episc. senonas convocandos.
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mes. Il partit pour Sens, le cœur triste, sans préparer ni argumentation ni discours, mais se répétant sans cesse cette parole de l'Evangile : Ne préméditezpas votre réponse^ elle vous sera donnée à l'heure de parler^ et cette autre du psalmiste : Dieu est mon soutien; je ne craindrai pas ce qu'Hun homme peut me faire\
Mais s'il ne se préparait point pour le débat, il avait tout disposé pour le jugement. De toutes parts, des évêques, des abbés, des religieux, des maîtres en théologie , enfin des clercs versés dans les lettres avaient été convoqués. Thibauld, comte palatin de Champagne, cher à l'Eglise pour ses pieuses fondations; Guillaume, comte deNevers, célèbre par sa piété , qui lui fit un jour abandonner le monde pour devenir chartreux"; d'autres nobles personnages se rendaient à Sens.
Le roi devait, avec ses grands officiers, assister au concile. Henry dit le Sanglier, d'une noble famille de Boisrogues, archevêque de Sens, devait le présider; il était là, environné de tous les évêques de sa province, excepté ceux de Paris et de Nevers^; et Samson des Prés, archevêque de Reims , avec trois de ses suffragants , devait siéger à côté de lui. Les prélats qui suivaient le premier étaient d'abord Geoffroi de Chartres , sans nul doute l'homme le plus considérable de tout le corps épiscopal, quoiqu'il ne paraisse avoir joué cette fois aucun rôle; Hugues III,
* Ici. ep. CLxxxix. — Math., X, 19. — Ps. cxvii , 6. — Ex vit. et reb. cjest. S. Bern. , auct. Gaufrid. abb. Rec. des Hist., t. XIV, p. 371 et 372.
* Exchron. turonens. Rec. des Hist., t. XII , p. 471.
' « Henricus cognomine Aper.... (Guill. Nang. Chron. , Rec. des Hist., I. XX, p. 7?7. ) On ignore les motifs de Tabsence d'Etienne de Senlis, évéquc de Paris , et de Fronjond, évêquc de Nevcrs.
évêque d'Auxerre , Hélias, évêque d'Orléans, Atton, évêque de Troyes, Manassès II, évêque de Meaux. Les prélats de la province de Reims étaient Alvise, évêque d'Arras , Geoffroi de Châlons et Joslen de Soissons, celui que nous avons vu, vingt ou trente ans auparavant , enseigner à tout risque d'hérésie une variété du nominalisme sur la montagne Sainte- Geneviève ^ A leur suite, une multitude d'ecclésiastiques, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres, avaient envahi la ville", et pour la plupart animés de Tesprit de saint Bernard , ils le propageaient dans la foule. Sens était une cité tout ecclésiastique, la métropole de Paris, et presque la métropole des Gaules septentrionales; l'influence épiscopale y régnait toute-puissante, et le peuple était dès longtemps préparé à entendre appeler Abélard des noms d'Antéchrist et de Satan, lorsqu'il vit entrer dans ses murs d'un côté saint Bernard seul, triste, souffrant, les yeux baissés, couvert de la robe grossière de Clairvaux , et précédé d'une renommée de sainteté merveilleuse; de l'autre, Abélard, qui, malgré son âge et ses maux , portait encore avec fierté une tête belle et détruite, et marchait entouré de ses disciples à l'aspect quelque peu profane. Partout où passait le saint abbé, on voyait les genoux fléchir, les fronts s'incliner sous la bénédiction de la main dont on racontait les miracles. Sur les pas d' Abélard, ceux qu'attirait la curiosité étaient presqu'aussitôt repoussés par l'effroi.
* Gall. Christ., t. VIII , p. 1134, 1448, 1613; t. XII, p. 44 elpassim.— — Voyez aussi ci-dessus , p. 23 et ci-après 1. 11, c. viii etx. ' Loc. cil.;elS. Bern. Op.teip, tccxxxvu.
Les actes du concile de Sens n'existent plus. Les scènes intérieures n'en ont été nulle part fidèlement décrites. Nous ne savons que quelques faits succinctement indiqués par saint Bernard et les évèques. Il faut les raconter après eux.
Le premier jour, 2 juin 1140 \ c'était un dimanche (on l'appelait alors le jour de l'octave de la Pentecôte^ car la fête de la Trinité n'a été fondée qu'au XV* siècle), on s'occupa de l'adoration des reliques qui furent exposées à la vénération des fidèles. Le roi les visita pieusement, disent les écrivains ecclésiastiques, et se les fit montrer et expliquer par saint Bernard ^ Ce fut une grande solennité rendue plus imposante par une pompe royale, épiscopale, guerrière, et dont l'effet était tout favorable à l'Église, qui faisait ainsi parler la religion à l'imagination populaire, tandis que la théologie philosophique ne s'adressait qu'à l'intelligence. D'un côté, une vaste cathédrale, des débris sacrés dans une châsse étincelante , la mitre et la couronne, la crosse et le sceptre, la croix et l'épée , les vêtements de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelisées, les dalmatiques
^ J'ignore sur quel fondement un auteur dit que le concile s'ouvrit le 1 1 janvier. Les témoignages authentiques donnent une date certaine , l'octave de la Pentecôte. Or, l'année 1140 /Pâques était le 7 avril, (Du Gange, art, Annus. ) Selon notre manière de compter, la Pentecôte devait être le 2G mai. Du reste, comme il n'existe pas de procès-verbaux de cette assemblée, on en refait l'histoire avec les lettres de saint Bernard et des fragments d'historiens. Nous ne voyons aucune raison pour renvoyer le concile de Sens, comme le veulent les Bollandistes, à l'année 1141, (Cf. Act. concilior.y t. VI, pars II, p. 1219. — Philip. Labbœi Sacr. conciL, t. X, p. 1018. — Anal, des concil.^ par le père Richard, t. V, suppl, — Act. sanct.^ t. III, p. 19G,)
* Alan, episc. autiss. in Vit. S. Bern. ^ c. XXVI. R^C, (les Hist., t. XIV, p. 371. ^ Gall. Christ., t. XII, p. 4G.
blasonnées , les chants religieux qui semblent s'élever vers le ciel avec la fumée de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui s'agenouillent; enfin au milieu de ces pieuses magnificences, un moine austère et charitable que la voix populaire sanctifie avant l'Église; et de l'autre, un homme d'une renommée étrange et suspecte , célèbre par de tristes aventures, par des tentatives stériles, par des humiliations bizarres, à la fois altier et faible, n'ayant jamais pris que des positions téméraires sans en avoir su garder aucune, appuyé seulement par une bande de bruyants disciples, simples sans humilité, fiers sans puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde ni celles de l'Église, libres d'esprit, ce qui ne plaît à personne , si ce n'est l'avant-veille des révolutions.
Le lendemain, le concile s'ouvrit dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne. Les pères étaient assis en présence du roi sur son trône. Seigneurs, moines, docteurs, prêtres, tous attendaient en silence. L'émotion intérieure d'une grande curiosité agitait tous les esprits. L'anxiété attentive redoubla lorsqu'Abélard parut. Il traversait la foule des assistants qui s'ouvrait pour lui faire place , lorsqu'apercevant parmi eux Gilbert de la Porrée qui le regardait d'un air d'intelligence , il lui fit un signe et lui dit ce vers d'Horace en passant ;
Nam tua rcs agiiur, paries cum proximus ardel,
prédisant ainsi le synode de Paris oii , sept ans après, saint Bernard devait, pour des nouveautés analogues, poursuivre le subtil prélat ^
' Hor. Episl. I, xviii, 84. — Vincent. Bcllov., Biblioih. M(ind.,i. \\ iSpec.
Abélard s'arrêta au milieu de rassemblée. En face de lui, dans une chaire qu'on montrait encore avant la révolution, saint Bernard était debout, acceptant le rôle de promoteur, c'est-à-dire d'accusateur devant le concile qu'il semblait présider \ 11 tenait à la main les livres incriminés; dix-sept propositions en avaient été extraites, qui renfermaient des hérésies ou des erreurs contre la foi. Saint Bernard ordonna qu'on les lût à voix haute. Mais à peine cette lecture étaitelle commencée qu'Abélard l'interrompit, s'écriant qu'il ne voulait rien entendre, qu'il ne reconnaissait pour juge que le pontife de Rome , et il sortit ^
Qu'avait-il éprouvé, qu'avait-il voulu? Était-ce une fuite ? Etait-ce une inspiration soudaine, un pro-
historial.y 1. XXVH, c. lxxxvi, p. 1127. — Gaufr. aulissiod. Vit. S. Bern.^ Rec. des Hist., t. XIV, p. Z12.^Hist. lia., t. XII, p. 4G7. )
' Recherches hist. sur la ville de Sens , par M. Th. Tarbé, 1838 , c. xxi. — D'Amboise signale comme une irrégularité de la procédure que l'accusateur ait été saint Bernard, qui n'était pas de la même province ecclésiastique qu'Abélard. Un accusateur idoine , dit-il, devait être choisi dans la province de Tours où était située l'abbaye de Saint-Gildas. Mais ce n'est point comme abbé de Saint-Gildas , c'est pour des opinions publiées dans la province de Sens et de Reims qu'Abélard était poursuivi. Seulement il peut paraître singulier que dans un concile composé de prélats de ces deux provinces, un si grand rôle ait été donné à un homme qui n'était ni de l'une ni de l'autre ; car l'abbé de Clairvaux était du diocèse de Langres, province Lyonnaise première. {Âb. Op.,prœf. apol.)
" On n'est point parfaitement d'accord sur les détails de cet événement; je suis le récit adressé par saint Bernard au pape. Celui des évoques y est à peu près conforme; seulement ils ajoutent que celte lecture avait pour but de mettre Abélard en mesure de s'expliquer et de se défendre. Mais il se pouvait qu'on n'eût que l'intention de lui demander s'il avouait ou désavouait les articles ; car c'était l'opinion et le conseil de saint Bernard : « Dicebam sulficere scripta ejus ad accusandum eum. » (S. Bern., Op.j ep. CLXXxix , ad pap. Innoc. — Ep. cxci, Remens. arch. ad eumd. — Ep. cccxxxvii, Senon. arch. ad cumd. — Gaufrid. Ex vit. S. Bern.,\.}U. Rec. des Hist.,{. XIV, p. 37 1.)
jet réfléchi, une tactique, une faiblesse? On ne le sait pas. Il fut miraculeusement frappé, disent les légendaires de saint Bernard, et Dieu rendit muet sur la place celui dont la parole avait été soixante ans puissante et funeste. Suivant d'autres narrateurs moins crédules, il fut troublé devant cette assemblée si auguste, devant cet adversaire si saint et si grand, et l'erreur perdit mémoire et courage en présence de la vérité personnifiée \ Certes, on ne croira pas qu'Abélard fût venu jusqu'au milieu du concile qu'il avait en quelque sorte convoqué lui-même , avec le dessein de se taire au jour marqué pour la parole , et d'éviter solennellement un combat solennellement demandé. Le désir de suspendre toute querelle en ajournant et en déplaçant le jugement ne saurait avoir dès l'oris-ine déterminé sa conduite ". Mais nous savons qu'il était imprudent et affaibli, téméraire pour entreprendre et facile à émouvoir. « Il n'avait nulle audace pour l'action, » dit un historien, « quoiqu'il en eût beaucoup dans l'esprit \ » Du moment qu'il mit le pied dans la ville de Sens, il ne vit que des yeux ennemis; on le menaçait d'une sédition populaire \ Il lisait son arrêt écrit sur le front de ses juges. Qu'il se tournât vers le pouvoir ou spirituel ou temporel, point d'espérance. On ne lui offrait pas une controverse en règle, engagée entre
^ Id. ibid., p. 37 2. — 7//^/. de saint Bernard , par M. l'abbé Ralisbonne, t. II , c. XXIX, p. 38. — Le P. Longueval, Hist. de l'Égl. galL, t. IX, l.XXV, p. 28.
* C'est pourtant l'opinion de D. Martène clans les Annales de l'ordre de Saint-Benoît , t. VI, p. 324.
' Crevier, Ill^t. de l'Univ., t. I, 1. I, § 2 , p. 18C.
* Ou. Fribing. De Gest. Frid., 1. I, c. xlvii.
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docteurs égaux; oïi lui signifiait une accusation, on le sommait d'un désaveu, d'une rétractation, ou peut-être d'une défense; mais tout débat eût été oiseux, toute éloquence impuissante. En essayant de se justifier, il n'aurait fait qu'accepter et aggraver sa défaite. D'un autre côté, il espérait en l'appui de la cour de Rome, et savait que c'était là le plus grand souci de ses adversaires. Le trouble , l'orgueil , la crainte et la vengeance se réunirent pour lui suggérer ensemble la pensée d'échapper ainsi à un péril certain, d'embarrasser ses ennemis, d'annuler d'avance l'effet de leur jugement. Comme saint Paul sans espoir devant les magistrats de Jérusalem , il se crut le droit d'en appeler à César et de citer à leur tour ses juges inquiets devant le tribunal de Home.
On peut admettre qu'Abélard, appréciant sa position, s'était dit, avant d'entrer au concile, que suivant l'aspect de la séance et son inspiration du moment, il parlerait ou refuserait de répondre. Mais nul ne s'attendait à ce dernier parti, et cet incident si imprévu causa d'abord beaucoup d'émotion. Le concile embarrassé hésita sur ce qu'il devait faire. Sa compétence paraissait douteuse : car le titulaire d'une abbaye de Bretagne pouvait , comme tel , n'être justiciable que de l'archevêque de Tours. A la vérité, il avait lui-même choisi ses juges et reconnu par là leur juridiction , et en qualité de fondateur ou de chapelain du Paraclet, il pouvait être regardé comme prêtre du diocèse de Troyes^ Mais il avait pris le concile moins pour juge que pour témoin de
* Mabillon, S. Bern. Op.; Not., fus. in cp. cLxxxvir, p. lxv. — Le P. Longueval, llist. (kl'Égl. galL, l. IX, 1. XXV, p. 22.
sa controverse avec saint Bernard; jamais il n'avait accepté le rôle d'accusé. Et s'il était accusé , comment le juger sans l'entendre , sans savoir même s'il reconnaissait pour siennes les opinions dénoncées? D'ailleurs, l'appel au pape n'était-il pas suspensif, et ne risquait-on point, en passant outre, de blesser le saint-siége, dont les dispositions étaient déjà si douteuses?
Cependant, si le concile se séparait sans statuer, et qu'il se récusât ainsi lui-même, la victoire d'Abélard était complète, et l'Église, celle de France du moins , prononçait sa propre condamnation. C'était une faute grave que saint Bernard ne pouvait commettre, et pour l'autorité une mortelle atteinte qu'il ne pouvait souffrir. Il décida aisément le concile à s'en défendre.
On se rappelle comment l'assemblée était composée. Geoffroi de Chartres, qui peut-être n'eût pas engagé l'affaire , et qui était seul en mesure de rivaliser d influence avec l'abbé de Clairvaux , n'avait garde de lui résister, et occupait désormais un rang trop important dans le gouvernement de l'Église pour mettre au-dessus des intérêts de son ordre les inspirations naturelles de sa modération et de son équité. L'archevêque de Sens pouvait hésiter; car trois ans à peine s'étaient écoulés depuis qu'il avait été suspendu ])ar Innocent II, pour ne s'être pas arrêté devant un appel au pape dans une question de droit canonique sur la validité d'un mariage ; mais ses débuts dans la carrière épiscopale n'avaient pas été édifiants; sa réforme était en partie l'œuvre de saint Bernard qui , après lui avoir adressé pour
Vy confirmer un traité sur le devoir des évêcjuesy s'était maintenu dans l'usage de le gourmander sévèrement toutes les fois qu'un caractère violent et capricieux l'entraînait à quelque faute. (( La jus- « tice a péri dans votre cœur,» lui écrivait-il un jour. C'était là le premier des juges d'Abé!ard*. Quanta rarclievèque de Reims, élu depuis peu et malgré le roi, qui résista longtemps à son installation, il n'avait à grand'peine obtenu sa confirmation définitive que par l'énergique intervention du saint abbé, dont il se regardait comme la créature ^ Atton , l'évêque de Troyes, avait été l'ami d'Abélard; il l'avait protégé dans ses premiers malheurs; il lui devait, ce semble, un peu d'appui, étant dans l'Eglise plutôt du parti de Pierre le Vénérable que de celui de saint Bernard. Mais qui sait s'il ne se croyait point suspect par ses antécédents mêmes , et s'il ne fut pas d'autant plus prompt à déserter son ancien ami qu'il était plus naturellement appelé à le défendre? D'ailleurs, il se peut qu'il n'eût qu'une position faible et compromise dans le clergé, ainsi que
* Henry le Sanglier avait mené une vie mondaine depuis son élection en 1 122 jusqu'en 1 126. Ramené à plus de régularité parGeollroi de Chartres et par Burchard de Meaux , il passa sous la tutelle de saint Bernard , qui le défendit auprès du pape et contre le roi. Voyez surtout celle de ses lettres qui est devenue le traité deofficio episcoporum ( 1 127 ), et celle où le saint traite l'archevêque si durement pour avoir déposé un archidiacre , l'accusant de provoquer ses adversaires et d'ollenser ses protecteurs (1 13G). « Vous amenez des pieds et des mains votre déposition , » ajuute-t-il. « Ita ne putalis « periisse justiliam de toto orbe, sicut de vcstro corde? » (S. Bern. Op., ep. XLii , xLix et clxxxu. Opusc. II, t. II, p. 4G0. — Hist. litt.^ t. XII suppl., p. 134 et 22S. ~ Gall. Chrisl., t. XII , p. 46 et pars II , Instrum. p. 33.)
* S. Bernard. Oy>., op. clxv, p. KiX in not. — Gnll. Christ,, t. IX, p. 85.
l'évêque d'Orléans Hélias , s'il faut en croire un récit contesté , d'après lequel tous deux auraient été huit ans plus tard déposés par le concile de Reims \ Hugues de Mâcon, évêqued'Auxerre, parent de saint Bernard, un des trente qui étaient entrés à Cîteaux avec lui, vingt-sept années auparavant, ne devait voir que par ses yeux et penser que par son esprit ^ On sait peu de chose de l'évêque de Meaux. Celui d'Arras , Alvise , est désigné par un défenseur d'Abélard comme un des moins habiles et des plus prévenus. On croit qu'il était frère de Suger, et il avait été abbé d'Anchin, monastère dirigé longtemps par Gosvin , un des constants ennemis de notre philosophe ^ Le maître de Gosvin , Joslen , évêque de Soissons, en sa qualité d'ancien professeur de dialectique, aurait bien pu se montrer facile en matière dliérésie , mais il avait été rival d'Abélard sur la montagne Sainte-Geneviève, et collègue de saint Bernard , dans la mission que celui-ci reçut d'Innocent II , en 1131, pour aller convertir l'Aquitaine à son autorité*. L'évêque de Châlons, Geoffroi Cou de Cerf, était cet ancien abbé de Saint-Médard
* Alberic, Ex Chronic, Rec. des Hist., t. XIII, p. 701. — Gall. Christ., t. XII, p. 499; t. VIII, p. li^d. — Hist. /i«.,t.XlI, p. 227.
« Gall. Christ., t. XIl, p. 292. — Hist. litt., t. XII, p. 408 et XII,
suppl , p. 7-
' C'est à lui , en effet , ou à Joslen que D. Brial applique le passage où Béren^er se moque d'un prélald'un renom célèbre, d'une grande autorité dans le concile , qui aurait , après avoir bu plus que de raison, fait une harangue assez vive contre Abélard. [Ab. Op., p. oOG. — Cf. Bec. des Jlist., t. XIV, p. 297. — Gall. Christ., édit. I, 165G, t. II, p. 215. — Hist. litt., t. Xlll,p. 71, et t. XU, p. 30 1. — Voyez ci-dessus, p. 24 et 98.)
* Gall. Christ., t. IX, p. 367. -^ hist, litt., t, XII, p. 412. Voyez cidessus , p. 23.
que le concile de Soissons avait chargé de détenir et de discipliner Abélard ; et lui aussi, il devait, à la recommandation de saint Bernard , sa promotion à Tépiscopat*. On ne voit pas d'où aurait pu venir au trop faible et trop redoutable accusé la protection, la bienveillance ou même l'impartialité.
Saint Bernard n'eut donc aucune peine à faire prévaloir sa volonté, qui paraissait conforme aux intérêts de FÉo-lise et de l'autorité. Dans la délibération du jour qui suivit la comparution et la retraite d'Abélard, il fut décidé que l'on continuerait à juger la doctrine, à défaut du docteur, et que sans examiner si l'appel était régulier, en laissant aller la personne par respect pour le saint-siége, à qui elle appartenait désormais, on statuerait sur les dogmes. Il fut dit que ces dogmes, extraits d'ouvrages non désavoués, avaient été notoirement et à diverses reprises enseignés au public, et que l'intérêt le plus pressant était de les ruiner dans les esprits, qu'ils avaient commencé de corrompre ^ Plusieurs pères, mais surtout saint Bernard, apportèrent des autorités nombreuses, et nommément celle de saint Augustin, en preuve des hérésies contenues dans les propositions accusées. Elles furent déclarées pernicieuses, manifestement condamnables, opposées à la foi, contraires à la vérité, ouvertement hérétiques \ On
' Gull. Christ., t. IX, p. 879. — His(. litt., t. XII, p. 180; voyez cidessus , p. 95.
* « Episcopi , Veslrœ Reverentiaî déférentes , nihil in personam egerunt « (S. Bern. Op., cp. cxc ). Licct appellatio isla minus canonica viderelur, « sedi lamen aposlolicoe déférentes , in personam hominis nullam voluimus « proferre senlentiam. » ( Ep. cccxxxvii. )
'^ « Errorem perniciosissimum et plane damuabilem. — Senlenlia»....
dit qu'Abélard quitta la ville le jour où la condamnation fut prononcée.
i( Ses adversaires , » dit Brucker \ « ne purent ni « supporter ni pénétrer les nuages dont il envelop- « pait des vérités simples; la superstition, l'igno- « rance, l'hypocrisie, l'envie, trouvèrent matière à « persécuter cruellement un homme si digne de « temps et de destins meilleurs. Il a le droit d'être (( compté parmi les martyrs de la philosophie. »
Cette condamnation embrassait quatorze des dixsept propositions qui lui étaientattribuées.Ellesétaient données comme extraites de ses écrits; le premier, sa Théologie ( et ce titre comprenait probablement deux ouvrages, Y Introduction et la Théologie chrétienne); le second, le Connais-toi toi-même ou son traité de morale. Le troisième était le Livre des Sentences^ ouvrage qu'il a toujours désavoué; l'on ne connaît en effet aucun livre de lui qui porte ce titre*.
• haerelicas evidenlissime comprobatas (ep. cccxxxvi ). Fidei adversantia , « contraria veritali. » (Ep. clxxxîx.)
* Hist. crit.phil., t. III, p. 7G4.
' On trouve ces propositions diversement classées et rédigées dans divers recueils {Ab. Op.^ prœfat. , pars 11, ep. xx; Apolog., p. 330. — Thés, noi . anecd., t. V. Theol. Christ.^ Observ. prœv., p. 'IHO. — S. Bernard. Op., ep. CLxxxviii). Elles diirérent peu poir le fond de l'extrait dressé par Guillaume de Saint-Thierry. Le texte , qui fui envoyé à Rome et sur lequel le pape prononça , a été reliouvé au Vatican par Jean Durand , bénédictin , et publié par Mabillon. On croit que c'est le texte qui était joint à la grande lettre de saint Bernard. ( Ep. cxc , seu Tractutus , etc. Opusc. XI. ) Je crois plulùt que c'est l'extrait annoncé à la fin de la lettre des évoques de France (ep. cccxxxvn ) ; il contient quatorze articles représentés par quatorze fragments textuels d'Abélard. (S. Bern. Op., t. II , Opusc. XI , p. G40.; Les opinions qui v sont exprimées ont été discutées souvent. (Voyez Dupin , llist. des controverses , mi"" siècle , c. vu, p. 360, — Le père Noël .Alexandre . Jlist. EccL, t. VI, Dis.<crt. MI, p. 787. - Duplessis d'Aigentré, Collée. Judicior. d<f nov. ernjr.,[. ],V- 21 . -(icrviiiic , His!. d'AheU.,\. II. 1, V, p. 1^*2. -~- Les auteurs du Tla-sour. anecd., t. V, p. ll'iS, ol ccuv
Quoique les quatorze propositions ne se retrouvent pas toutes littéralement dans le texte des écrits qui nous sont restés, elles sont en général authentiques, et les apologistes d'Abélard ont eu tort de les contester.
Parmi les maximes condamnées, les principales sont les suivantes :
I. Dans la Trinité, le Père a la toute-puissance, le Fils la sagesse, et le Saint-Esprit la charité; chacune de ces propriétés désigne chacune des personnes, de sorte qu'en logique rigoureuse la propriété qui distingue une des personnes semble manquer aux deux autres. Abélard ne dit pas cela, mais il avance au moins que le Père a la puissance parfaite, le Fils quelque puissance, le Saint-Esprit nulle puissance. Le Fils est de la substance du Père, puisqu'il en est engendré; le Saint-Esprit n'est pas de la substance du Père, puisqu'il ne fait que procéder du Père et du Fils. Une personne est à l'autre comme l'espèce est au genre , comme la forme est à la matière. C'est là ce que saint Bernard appelle introduire des degrés dans la Trinité , et sur ce chef, il accuse Abélard de l'hérésie d'Arius^ C'est ce que d'autres ont appelé
de V Histoire littéraire , t. XII, p. 118 et suiv. et 138; enfin la troisième partie du présent ouvrage.) Quant aux écrits dénoncés, il faut en rayer le Livre des Sentences ou Sententiœ Divinitaiis , recueil qui courait sous son nom , qu'il a formellcnient désavoué et qu'on lui attribuait encore à l'époque où Gautier de Saint-Victor écrivait contre lui en morne temps que contie P. Lombard, Gilbert de la Porrée, et Pierre de Poitiers. ( Duboulai , Bist. Univ.^i. 11, p. G31. ) Ce nom de Livre des Sentences était assez commun alors. {Ab. Op., Apolofj,^). •'$•'^•3; Nol., p. 1159. - lîist. litt., t. X , p. 313, et t. XII, p. 137.)
^ «i Theologus nostcr cum Ario gradus et scaias jn Trinitale disponit. " (S. I3ern. Op., ep. cctxxx. Voyez aussi les Icltres ixi ii , c<:cxxxi . «;<:cxxxi[ . rccxxxvi , cccxxxviii,. )
réduire à Tunilé les personnes divines, et sur ce chef, Abélard a été accusé de Thérésie de Sabellius'.
II. L'Homme-Dieu ou le Christ ne peut être appelé à ce titre une personne de la Trinité. C'est pour cette parole que saint Bernard accuse Abélard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius -.
lïl. Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauvé que pour celui qui ne l'est pas', tant que l'un et l'autre n'a pas de lui-même consenti à la grâce divine; d'où il suit , que par les forces du libre arbitre et de la raison , l'homme peut rechercher la grâce, s'y attacher, y consentir, ou en d'autres termes, qu'une grâce spéciale n'est pas nécessaire pour obtenir la grâce. C'est sur ce point que saint Bernard accuse Abélard, quand il parle de la grâce, de tomber dans l'hérésie de Pelage ^
IV. Jésus-Christ ne nous a sauvés que par son exemple, par les perfections dont il nous a donné le divin modèle, et par la reconnaissance et l'amour que doit nous inspirer son sacrifice.
V. Dieu ne pouvait empêcher le mal, puisqu'il l'a permis, c'est-à-dire qu'étant la perfection même, il ne pouvait par sa propre nature faire ce qu'il a fait autrement qu'il ne l'a fait.
* Guillclm. S. Theocl. Dispiit. adv. --^b., c. ii et m. Biblioth. cist. , t. IV. — Oit. Frising. De Gesl. Frid. , 1. I , c. xlvii. — Mabillon , S. Bernard. Op. , vol. I, t. H , p. C40. — Bayle, Dict. crit., art. Abélard. — m$f. //«., t. XII, p. 139.
- Voyez les lettres déjà citées. — 11 laut bien remarquer qu'il ne s'agit ici que du Dieu fait homme', ou du Fils de Dieu en tant que Jésu- Christ. Car pour le Verbe ou Fils de Dieu, considéré comme tel, il n'y a pas dans tout Abélard un mot qui aiïaiblissc en lui un seid des caractères de la di\inité.
•' Vovez les mêmes lettres ■
VIE D'ABÉLAUD. 217
VI. Ce n'est pas dans l'œuvre que réside le péché, mais dans la volonté , ou plutôt dans l'intention ou le consentement donné sciemment au mal, de sorte que l'œuvre en elle-même ne nous rend ni meilleurs ni pires, que l'ignorance exclut le péché, et que le péché n'est ni dans l'acte, ni dans la tentation , ni dans la concupiscence, ni dans le plaisir.
On doit entrevoir la portée de ces idées. A l'exception de la seconde qui nous paraît sans importance (car on ne voit pas ce qu'il y a de mal à dire subtilement que, Jésus-Christ n'étant que le nom humain du Fils ou le nom du Verbe fait homme, ce n'est pas en tant que Jésus-Christ que le Fils est une personne de la Trinité), toutes ces maximes ont une certaine gravité, et peuvent recevoir un sens qui compromette des dogmes fondamentaux. 11 serait oiseux de les discuter ici; nous l'avons fait ailleurs ^ Nous ne contesterons point que les principales opinions incriminées ne se trouvent au moins en principe dans les écrits d'Abélard, et qu'interprétées avec une rigueur absolue, poussées à leur extrême limite, elles ne soient hérétiques, du moins par certaines de leurs conséquences. Mais nous affirmons, en pleine connaissance de cause, qu'elles n'ont en général dans ses livres ni la gravité ni le caractère qu'elles présentent comme citations isolées et dans la forme arrêtée d'une rédaction sommaire. Elles sont, chez leur auteur, tempérées par des déclarations positives, modifiées par des développements ou des restrictions, qui permettent ou de les absoudre^ ou
* Voyez la Iruisiùmc pailie tic cul ou ri âge.
de les excuser, ou de les réduire à des inexactitudes de langage. Les modernes censeurs d'Abélard ne nient même pas qu'elles puissent être ramenées à un sens catholique; et aucun n'affirme qu'il ait voulu innover au fond ni sciemment sortir de l'unité ^ Cela suffit pour que le jugement qui le frappa soit condamné. Vainement le concile prétend-il avoir épargné la personne , pour ne juger que les doctrines ; c'est la personne, bien plus que les doctrines, qu'il a poursuivie. Dans un autre temps, chez un autre homme, il les aurait tolérées. Ce n'est pas la pensée abstraite d'Abélard, c'est sa pensée vivante et remuante; ce n'est pas son système, c'est son influence que ses juges ont voulu anéantir-. Ce n'est pas la vérité éternelle,
* Voyez Martene et Durand. ( Tiies. nov. anecd.^ t. V, praefat.) Les propositions d'Abélard, disent-ils , ne peuvent qu'à grand'peine être ramenées à un sens catholique , et devaient être condamnées du moment qu'il refusait de les expliquer. Mabillon , l'éditeur et l'apologiste de saint Bernard , ne veut pas qu'on classe Abélard parmi les hércliqi es , mais seulement parmi les errants, « inier errantes ; » et plus loin : « Nolumus Abœlardum « hœreticum ; sufljcil pro Bcrnardi causa cum fuisse in quibusdam errann tem ; quod Abaelardus non difïiteiur. » (S. Bern. Op., prsefat. § 5, 51, 55, et vol. I, t. H, Admon. in opusc. XI. } Mais ce que Mabillon accorde sujfii aussi pour que l'on condamne la violence de saint Bernard. Tous ces bénédictins paraissent au fond réduire les torts d'Abélard à de mauvaises expressions. L'auteur de son article dans VHistoirc littéraire, si malveillant pour lui , ne lui impute pas comme hérésies intentionnelles les erreurs qu'on peut tirer de ses expressions (î. XII, p. 139'; et M. l'abbé Ratisbonne , plus équitable encore , lui reconnaît « un respect sincère pour l'Église et une foi vive et docile. » [Hist. de saint Bern., t. II , c. xxviii, p. 24.}Les questions d'hérésie me paraissent disculées avec soin et modération parle père Alexandre Noël qui conclut ainsi : '< Non est censendus hœreticus: nusquam errores « suos pertinaciter propugnavit. » {Natal. Alex. Hist. EccL, t. M, Dissert. VJI , p. 787-803.) Toutes ces opinions , et je n'ai cité que des autorités qui ne prennent point parti pour Abélard . contiennent ainsi une '^ensure indirecte de la décision du couciif.
- « Quia homo ille niultitudinem trahit post se et populuni qui sibi credat
mais la situation accidentelle de l'Église qu'ils ont défendue. La puissance d'un génie inquiétant et réfractaire, dans le passé d'humiliantes victoires, dans l'avenir une tendance dangereuse, dans le présent une émotion générale des esprits impatients du joug, tels sont les graves motifs qui s'unirent aux inévitables passions humaines, pour déterminer la politique religieuse de saint Bernard et du concile qui lui servit d'instrument.
La politique religieuse, en effet , n'agit pas seule. Il faut, dans ce jugement, faire une grande part à la vieille haine qui avait poursuivi Abélard dès le début de sa carrière et que ses premiers ennemis, en disparaissant de la scène, avaient transmise à leurs successeurs. La jalousie qui s'acharna contre lui est historiquement établie. La modération même des peines prononcées prouve bien qu'on ne pensait pas de lui tout le mal qu'on en disait; car dès cette époque, le sacrilège et le blasphème encouraient de plus rudes châtiments. On ne voulait évidemment que deux choses, son impuissance et son humiliation. Il faut remarquer, au reste, que le temps n'était pas venu encore où l'on vit l'Église déployer systématiquement la dernière rigueur contre l'erreur purement spéculative, et commander ou permettre les crimes qui ont plus tard souillé sa cause. Le xii'' siècle était un temps de liberté de penser relative , quand on le compare aux temps qui l'ont suivi.
Cependant, ni saint Bernard ni les pères du concile n'étaient Iranquilles sur les suites de leur déci-
" habcl . iiecesSvi est ul liuic coiilagio céleri icmoiiio occunalis.» {Ltli. des éiéq. au pape^ S, Bein., ep. clxxxi. )
sion. Que devait en penser Rome? celte question les inquiétait. D'abord il ne paraît pas que plusieurs des pères jouissent de ce côté-là d'une grande faveur, car, des deux archevêques de Sens et de Reims, l'un avait encouru déjà une fois la disgrâce du saint-siége; l'autre était destiné à se voir plus tard privé du pallium, par jugement du pape Eugène IIP. Puis, bien qu'on eût admis que l'appel à la cour de Rome couvrait la personne d'Abélard, on n'était pas sûr d'être approuvé par le souverain pontife pour avoir passé outre au jugement des doctrines. L'abus de ces sortes d'appels, fortement dénoncé par le clergé gallican, était constamment accueilli ou encouragé par le saint-siége. Grégoire YII avait attiré à lui presque toute la juridiction ecclésiastique, et le célèbre archevêque de Tours, Hildebert, comme plus tard saint Bernard lui-même dans son traité de la Considératiouy avait en vain réclamé contre cette compétence directe et illimitée qui transformait la cour de Rome en tribunal unique de la chrétienté -. Il est vrai qu'on alléguait contre l'appel interjeté par Abélard que lui-même avait choisi ses juges, et qu'un concile provincial demeure en tout état de cause juge de la doctrine d'un théologien de son ressort. Mais ces raisons pouvaient n'être pas goûtées à Rome, et les évêques ne doutaient pas qu' Abélard et ses amis n'y missent tout en œuvre pour faire condamner le clergé
■ Gall. Christ., t. IX, p. 86, et t. XII , p. 46.
'■ Cf. Gervaise, Vie d'Ab., t. II , 1. V, p. 229. — Rec. des Ilisl. des Gaules , l. XIV; prœfat. , p. xiv. — S. Bern. De Considérât. 1. I, c. tu. — Neander, S. Bcrn. et son siècle . 1. II. — Bergier, Dict. de T/iéoi., an. Papauté; Not. xvi.
VIE D'ABÉLAllD. 221
de France au tribunal de saint Pierre. La modération a toujours été le caractère et de la politique et de la religion de Rome, sauf dans quelques circonstances extrêmes où l'autorité apostolique s'est vue directement en péril. Sa conduite est connue; ardente, quand les églises nationales sont tièdes , elle se montre sage et clémente quand celles-ci paraissent passionnées ; elle s'étudie à garder les formes d'une paternelle protection. On a déjà vu qu'au sein du sacré collège Abélard comptait des appuis et même des disciples. A leur tête était le cardinal Gui de Castello^ distingué par l'élévation de son esprit, sa douceur, sa justice, et dont le crédit était grand; car c'est lui qui, quatre ans après, fut pape sous le nom de Célestin II , trop tard pour le repos d'Abélard, trop peu de temps peut-être pour l'Eglise et pour l'humanité.
Mais saint Bernard avait encore plus d'amis auprès du saint-siége. Sa réputation de sainteté, sa haute position et son influence active dans le clergé, ses grands et récents services dans l'affaire du schisme, lui assuraient en Italie une autorité qu'il s'occupa d'augmenter. D'abord deux lettres synodiques furent adressées au saint-père, l'une par l'archevêque de
* Guicio de Castcllo dans les lettres de saint Bernard ; Guy de Castellis , du Chalel , de Gastcl ou de Château, dans les historiens français; son nom vient de la ville de Gitlà di Castello dans lalégalion de Pcrouse. Nommé par Honorius II, cardinal-diacre au litre de Sainte-Marie , in via lata , et par Innocent II , cardinal-prêtre au titre de Saint-Marc, il s'éleva au souverain pontificat en 1 143 et mourut au bout de six mois. Les manuscrits des lettres • de saint Bernard portent qu'il était disciple d'Abélard, et Dubuulai le désigne ainsi : « Magister Guide de Castellis P. Abœlardi quondam discipulus, « ejusque dcfensur accrrimus. (S. Bern. Op., ep. cxcir, p. 185 in not, — Hist. Univ., t. II, p. 212.)
Sens et ses suffragants; l'autre au nom de l'arcbeyêque de Reims et des siens. Ces deux lettres sont évidemment écrites par saint Bernard. La première surtout est importante; elle était connue au Vatican sous le nom de la lettre des éveques de France*; c'est un compte rendu de toute l'affaire. Après avoir déclaré qu'il n'y a de ferme et de stable que ce qui est établi par l'autorité du siège apostolique, on y rappelle les leçons et les compositions d'Abélard, et l'impression qu'il avait produite, soit sur le public des écoles, soit sur celui des villes, des bourgs et des châteaux , et le bruit qui en était parvenu jusqu'à l'abbé de Clairvaux, et ses premières démarches pleines de charité, de discrétion, et les bravades du novateur et de ses disciples , forçant par un défi le synode à se réunir et Bernard à y paraître. Puis, en termes fort succincts, les pères du concile exposent ce qui s'y est passé ; comment le seigneur abbé a produit dans l'assemblée le livre de théoloo;ie du maître Pierre, et les articles dudit livre, notés comme absurdes et pleinement hérétiques, pour que l'inculpé niât les avoir écrits , ou , s'il les avouait , les justifiât ou les amendât; comment le maître Pierre Abélard parut alors se défier, chercher un moyen d'évasion, et refusa de répondre; si bien' qu'enfin et quoique libre audience lui fût accordée, et qu'il fût en lieu sûr et devant d'équitables juges , il en appela au saint-père en sa présence^ et sortit de l'assemblée avec les siens. Encore que cet appel, ajoute-t-on, parût peu canonique, par déférence pour le siège
* s. Bern. Op., ep. cccxxxvir, ad Innocent, pontif. in persona Franci» episcop. , Noi. d.
apostolique, on n'a point voulu prononcer de sentence contre l'homme lui-même. Mais , pour mettre un terme à la propagation de l'erreur , on a statué sur les doctrines, lues et relues souvent en des cours publics; elles étaient notoires; elles étaient manifestement fausses et hérétiques; on les a donc condamnées en elles-mêmes, et cela un jour avant l'appel fait au saint-siége. Cette dernière circonstance n'est affirmée que dans cet endroit et elle n'est guère conciliable avec les autres relations, même avec celle de saint Bernard, même avec celle que contient cette lettre^ Pour qu'elle soit exacte, en effet, il faut ou qu'Abélard ait quitté la séance sans mot dire, ce que nul ne prétend, ou qu'on eût par provision statué à huis-clos sur ses doctrines, avant de l'entendre en personne, ou qu'enfin l'appel au pape n'ait paru consommé qu'après avoir été régularisé par une déclaration écrite , admise comme valable par le concile'. Quoi qu'il en soit, l'archevêque de Sens et son clergé transmettent au pape, en finissant, les articles condamnés, et « le supplient unanimement de confirmer leur sen- « tence, de frapper d'un juste châtiment ceux qui (( s'obstineraient par esprit de contention à les défen- ((dre^; et quant au susdit Pierre, de lui imposer (( silence en lui interdisant d'enseigner et d'écrire, « et en supprimant ses livres. »
* « Pridie anle factam ad vos appellationem damnavimus. » Celte circonslance est en eflet peu conciliablc avec ces mots de la portion antérieure
du récit : « Respondere noluit ad veslram tamen , sanciissisme pjler,
« appellans prœsenliani, cum suis a conventu discessit. » ijcl. ibid. Voyez aussi les lettres clxxxix et cxcr.)
* Le père Longueval , llUt. de l'Egl. galL, t. IX, 1. XXV, p. 29.
' « Sententias eas perpétua damnatione nolari et onines qui pervicaciter « et contentiose illas defenderent justa pœna mulclari. » (Ep. cccxxxvn.)
nu LIVRE PRECHER.
En même temps, Bernard écrit pour son compte au pape. 11 se jette dans ses bras avec tous les épanchements d'une âme navrée de douleur et d'un chrétien au désespoir. 11 est dégoûté de vivre, il ne sait s'il lui serait utile de mourir \ Insensé! il croyait, après la mort de Pierre de Léon, l'antipape, que l'Église était enfin tranquille et qu'il allait vivre en repos; il ignorait qu'il habitait une vallée de larmes, une terre d'oubli. La douleur est revenue , ses pleurs ont coulé à flots comme les maux qu'il a soufferts. Un Goliath s'est levé, d'autant plus hardi qu'il sentait bien qu'il n'y avait point de David : Goliath , c'est Abélard, toujours avec son compagnon d'armes, Arnauld de Bresce. Puis vient le récit des circonstances que l'on sait, et enfin une adjuration véhémente adressée au successeur de Pierre : qu'il voie s'il est possible que l'ennemi de la foi de Pierre trouve un refuge auprès du siège de Pierre ; qu'il se souvienne de ce qu'il doit à l'Eglise; qu'il écrase la fureur des schismatiques; qu'il ne fasse pas moins que les grands évêques , ses prédécesseurs , et saisisse , pendant qu'ils sont encore petits, les renards qui dévorent la vigne du Seigneur.
Un moine de Montier-Ramey , admis plus tard à Clairvaux, Nicolas, secrétaire de l'abbé, son messager de prédilection pour les négociations délicates, et qui avait alors toute sa confiance, quoiqu'il l'ait trahie plus tard^, fut chargé de porter ces lettres au
' « Ttcdet vivore el nn niori expedinl noscio. » ( Ep. clxxxix.) - Monlier-Rainey éiait une abbaye à quatre lieues de 'Iroycs. Nicolas élait un homme instruit, lettré , habile, fort employé dans les ailaires de Rome, ni^is hypocrite , et que saint Bernard accusa plus tard de vol et de faux. On
pape, et d'y ajouter de vive voix les commentaires convenables.
Ces lettres n'étaient pas les seules; il en est d'autres où le saint s'exprime d'un ton différent, suivant la différence des correspondants. Ainsi il s'adresse avec autorité au cardinal Grégoire Tarquin, comme s'il n'avait pour le faire agir qu'à lui donner le signal , et qu'il le pûttraiter comme un religieux de son ordre, toujours prêt à lui obéir. « Suivant votre coutume, » lui dit-il, « quand j'entre dans la cour (la cour de « Rome), vous devez vous lever pour moi. Levez- (( vous donc pour ma cause ou plutôt pour la cause du « Cbrist \ » Quand il écrit au cardinal Haimeric, qui était des Gaules, son ami, et de plus chancelier de l'Église romaine % il lui parle gravement, presque politiquement, et lui fait sentir en peu de mots ce qu'on doit en pareille occurrence attendre du saintsiége. Il est moins à l'aise avec le cardinal Gui de Castello : il l'appelle son vénérable seigneur et son père chéri, et d'un ton mêlé de flatterie et de fermeté il lui témoigne l'espérance de ne pas le voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce serait injure que de le soupçonner d'une telle amitié, elle serait terrestre, charnelle et diabolique; et il ajoute : (( Ce n'est pas moi qui accuse Abélard auprès du saint- (( père; c'est son livre qui l'accuse.... Un homme qui « ne voit rien en énigme, rien dans le miroir,
a de lui des ieltres assez intéressantes. » (S. Bern. Op., ep. ci.xxxfx et pr.'Hfat.,in t. III, vol. 1, p. TW. — Hist. /ia., t. XIII, p. 553.)
' Ep. cccxxxiii, ad G. cardina/em.
- Haimeric, Bourguignon, de la ville de Cliâtillon , et qu'on dit da la famille de Caslries , cardinal-diacre du titre de Sainte-Marie-Nouvelle. ( S, Bern., ep. xv et cccxxxviu.)
« mais qui regarde tout face à face M.... J'estimerais (( moins votre équité, si je vous priais longtemps, (( dans la cause du Christ, de ne mettre personne ((avant le Christ. Sachez-le seulement, parce qu'il (( vous est utile de le savoir, vous à qui Dieu a donné « la puissance : il importe à l'Eglise , il importe à cet « homme lui-même, qu'il lui soit imposé silence. »
Mais quand il parle au cardinal-prêtre Ives, son ami, qui ayant été chanoine régulier de Saint-Victor de Paris pouvait comprendre et partager ses sentiments , il épanche toutes ses colères contre Abclard; là encore, c'est un moine sans règle, un supérieur sans soin, qui ne sait ni imposer l'ordre ni s'y soumettre, un homme différent de lui-même, Hérode au dedans, Jean-Baptiste au dehors, qui veut souiller la chasteté de l'Église, fabricateur de mensonges, fauteur de dogmes pervers, plus hérétique enfin par son opiniâtreté que par ses erreurs \
Mais en multipliant ces lettres habilement calculées pour intéresser à sa cause tout ce que Rome avait de plus considérable, saint Bernard ne voulait point se montrer étranger à la question de doctrine. Indépendamment de la relation qu'il écrit pour le pape, il lui adresse une épître, ou plutôt un traité où il examine et discute quelques-unes des opinions d'Abélard ^ Cette composition a été justement placée parmi les meilleures de son auteur. Quoiqu'il n'y
' « Nihil videt per spéculum cl in œnigmate , sed facie ad faciem omnia « inU\etur. » (Ep. cxcii, ad magistruni Guidonem de Castello.)
' Ep. cxciii, ad mngislrum Ivonem cardinalem.
* S. Bern. Op., ep. cxc, seu tracialus contra quredam capitula errorum Abaelardi, vol. I, t II, op. XI, p. G36. — Ab. Op., p. 270. Voyez dans la su'tc de col ouvrage le c. iv de la troisième partie.
considère pas dans leur ensemble , ni d'un point de vue fort élevé, les doctrines de son adversaire, il prend sur lui à divers moments une supériorité véritable; et dégaojée des violences d'un langage injurieux qui altère et déshonore la vérité même , sa pensée est souvent juste et quelquefois profonde. Dans la discussion sur la Trinité, on peut l'accuser de n'avoir pas équitablement pris l'opinion qu'il réfute. S'il ne la défigure pas, du moins il l'exagère; et en isolant les expressions, il les rend exclusives et plus suspectes qu'elles ne doivent l'être pour un esprit de bonne foi. Mais dans l'examen de la nouvelle théorie de la Rédemption il paraît avoir raison contre son rival; et l'esprit moderne qui peut préférer l'idée d'Abélard ne saurait faire qu'elle fût l'idée traditionnelle et parlant orthodoxe de l'Eglise catholique. La Trinité et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont le saint s'occupe avec étendue. 11 glisse sur le reste, et se borne à caractériser d'une manière générale l'esprit du rationalisme qui respire dans toute la théologie d'Abélard. Là encore, il montre une vraie sagacité , et il attaque l'intervention de la raison dans les choses de la foi avec une force et une clairvoyance qui feraient envie à plusieurs des apologistes de notre siècle, avec une rhétorique passionnée qui rappelle l'auteur de Y Essai sur r indifférence en matière de religion^' c'est la même éloquence, plus animée peut-être, quoique moins naturelle encore; c'est la même vigueur sophistique ; c'est, avec les idées que M. de la Mennais n'a plus, le talent qu'il a toujours.
Jamais plus active et plus soigneuse habileté n'u
été déployée pour perdre un homme , coupable seulement de dissidence et convaincu d'être un contradicteur. A voir tant d'efforts empreints de tant de haine, de ressentiment et d'orgueil, on se dit qu'il est heureux pour saint Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour un intérêt quelconque de ce monde, même pour celui d'une politique équitable et légitime , serait accusé de méchanceté dans la tyrannie; la sainteté seule atténue, si elle ne les justifie, ces excès de Tâme. On a grand tort d'attaquer les austérités que le christianisme prescrit. Ces austérités héroïques sont seules capables de racheter devant Dieu les vives passions que, ne pouvant les supprimer, le christianisme détourne à son profit, et qu'il dévoue à sa cause. Saint Bernard consacrait à Dieu ses passions , comme autrefois les templiers leur épée.
L'intérieur du parti qui poursuivait Abélard nous est mieux connu que le parti d'Abélard lui-même, et que sa propre conduite, dans ces difficiles circonstances. Peut-être le Vatican, qui nous a rendu le texte des propositions déférées parle concile de Sens, contient-il encore, dans ses mystérieuses archives, les lettres d'Abélard suppliant , et les plaintes de ceux qui, croyant la vérité persécutée dans sa personne, invoquaient la protection du chef de la chrétienté; mais tout cela nous est inconnu. Nous ne possédons que les actes publics, deux confessions de foi et une apologie qu'un de ses amis écrivit avec plus de chaleur que de prudence. Encore ne sait-on pas bien la date de ces écrits, et les auteurs ne sont pas d'accord. Racontons les faits dans l'ordre le plus simple.
La décision de Rome demeura un temps incertaine. Mais les lettres de Saint Bernard au pape furent répandues dans le public, et l'on ne tarda pas à les faire suivre du bruit de la condamnation; on l'annonçait avant de l'avoir obtenue. Abélard, imparfaitement instruit de son sort, dut redoubler de soins pour l'éviter et l'adoucir. 11 comptait sur deux appuis, l'opinion de la France et la faveur de Rome.
La première était moins unie qu'il ne pensait. L'énergie avec laquelle on l'avait attaqué au nom de l'Eglise intimidait ceux qui n'étaient qu'impartiaux, neutralisait dans le clergé une partie de ses amis, et donnait à la querelle une gravité qui ne permettait plus de le suivre ouvertement qu'aux convictions fortes ou passionnées. Toutefois, pendant qu'il faisait sans doute jouer à Rome tous les ressorts qui le pouvaient sauver, il ne négligea pas de s'adresser au public, et de se concilier les deux sortes d'esprits qui l'avaient si souvent servi; d'une part, les esprits curieux et hardis, qui se plaisent à l'examen et goûtent la controverse, en un mot les esprits faits pour l'opposition ; de l'autre, les esprits élevés et bienveillants, qui s'intéressent aisément au talent et à la sincérité persécutés, et qui placent volontiers le bon droit du côté de l'intelligence et de la faiblesse. Aux uns il adressa les réponses de la dialectique, aux autres les gémissements de la foi. 11 s'étudia comme toujours à faire en lui redouter le controversiste et plaindre le chrétien.
Mais il y avait un juge qu'il devait avant tout rassurer et satisfaire, c'était Héloïse : non qu'il pût craindre un moment d'être désavoué par l'esprit le
plus libre, abandonné par le cœur le plus fidèle. Eh! dans quelles extrémités Héloïse ne l'aurait-elle pas suivi? mais il avait besoin de l'armer pour sa cause, et de ranger publiquement de son parti l'abbesse et ses religieuses; car elle exerçait dans l'Es-lise et le monde une grande autorité morale. D'ailleurs, au milieu de ces restes de passions philosophiques et de calculs ambitieux qui l'agitaient encore, le cœur d'Abélard renfermait un fond de véritable tristesse; un sentiment amer d'injustice et de malheur qui demandait à se répandre , et qui s'épanchait toujours vers celle qui comprenait toute sa pensée et sentait toute son âme. C'est pour elle qu'il écrivit cette confession de foi si noble et si touchante :
« Héloïse, ma sœur, toi jadis si chère dans le siè- '< cle, aujourd'hui plus chère encore en Jésus-Christ, « la logique m'arendu odieux au monde. Ils disent en ((effet, ces pervers qui pervertissent tout et dont « la sagesse est perdition, que je suis éminent dans f( la logique, mais que j'ai failli grandement dans la « science de Paul. En louant en moi la trempe de a l'esprit , ils m'enlèvent la pureté de la foi. C'est, il « me semble , la prévention plutôt que la sagesse qui « me juge ainsi; je ne veux pas à ce prix être phice losjphe, s'il me faut révolter contre Paul; je ne (( veux pas être Aristote, si je suis séparé du Christ; « car il n'est pas sous le ciel d'autre nom que le sien « en qui je doive trouver mon salut. J'adore le Christ (( qui règne à la droite du Père; des bras de la foi, ((je l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire « dans sa chair virginale, prise du Paraclet^ Et pour
' '« Ampleclor euni ulnis fidei in carne virginali de Paracleto sumpla
VIE D'AIiÉLAUD. 231
«que toute iuquiète sollicitude, tout ombrage soit «banni du cœur qui bat dans votre sein , tenez de «moi ceci. J'ai fondé ma conscience sur la pierre « où le Christ a édifié son Eglise. Ce qui est gravé « sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots: « Je crois dans le Père et le Fils et le Saint-Esprit, «Dieu un par nature et vrai Dieu, qui contient la «Trinité dans les personnes, de façon à conserver « toujours l'unité dans la substance. Je crois que le « Fils est en tout coe^a/ au Père; savoir, en éternité, « en puissance, en volonté, en opération. Je n'écoute « point Arius qui, poussé par un génie pervers, ou « même séduit par un esprit démoniaque, introduit « des degrés dans la Trinité, enseignant que le Père « est plus grand, le Fils moins grand, oubliant ainsi « le précepte de la loi : Tu ne monteras point par des (^degrés à mon autel (Exod. xx, 26); car il monte «par des degrés à l'autel de Dieu^ celui qui intro- « duit dans la Trinité une priorité et une postériorité «(une supériorité et une infériorité). J'atteste que « le Saint-Esprit est consubstantiel et coégal en tout « au Père et au Fils , quand dans mes livres je le dé- « signe si souvent du nom de la Divine bonté. Je « condamne Sabellius qui, attribuant au Père et au «Fils la même personne, avança que le Père avait « souffert la passion, d'où est venu le nom des pa- « tripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu « le Fils de l'homme , et qu'une seule personne sub- « siste par et dans les deux natures. C'est lui qui
« gloriosa divinilus opcrantein. « Manière un peu recherchée , mais exacte, d'exprimer que le Fils de l'homme a élé conçu dans le sein d'une vieroe par l'opération du Saint-Esprit.
« après avoir souffert toutes les conditions attachées a à son humanité et la mort même, est ressuscité, « est monté au ciel , et viendra juger les vivants et (( les morts. J'affirme que tous les péchés sont remis (( par le baptême; que nous avons besoin de la grâce » pour commencer et accomplir le bien , et que ceux i< qui ont failli sont régénérés par la pénitence. Quant i( à la résurrection de la chair, pourquoi en parle- « rais-je, puisque vainement je me glorifierais d'être (( chrétien, si je ne croyais que je dois ressusciter « un jour?
(( Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. « C'est d'elle que je tire la fermeté de mon espé- « rance. Fort de cet appui salutaire , je ne crains pas « les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Cha- « rybde, je n'ai pas peur des chants mortels des sirè- « nés. Si ]a tempête vient, elle ne me renverse f^pas; si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; « car je suis fondé sur la pierre inébranlable ^ »
Cette déclaration est chrétienne. Elle contient l'expression d'une foi correcte sur les principaux articles touchant lesquels on accusait Abélard dliérésie. Cependant elle ne rétracte pour le fond aucune des opinions qu'il a soutenues dans ses livres, au sens du moins où il les a soutenues. Il n'est ni le premier ni le seul qui, pour rester dans l'unité, ait profité d'une communauté de langage entre ses adversaires et lui, sans tenir compte des idées diverses que des esprits différents attachent aux mêmes mots. Peut-être si l'on obligeait tous les chrétiens à don-
* Ah. Op., part IL p. 30S.
ner individuellement le sens précis et sincère qu'ils attribuent chacun aux expressions consacrées du dogme, verrait-on dans l'unité perpétuelle du catholicisme -surgir les dissidences et les variations, et l'hérésie des cœurs trahir l'orthodoxie des paroles.
Ainsi Abélard parlait à Héloïse. Ainsi il essayait d'offrir aux catholiques, sans engagement ni passion, les moyens de s'intéressera lui et de le prendre sous leur garde. En même temps, il composait une apologie plus développée , où il se défendait en discutant et réfutait ses adversaires. Cet ouvrage est inconnu. Mais Othon de Frisingen nous en a conservé le commencement, où l'on voit que les questions de dialectique avaient été mêlées par les adversaires d'Abélard aux questions de théologie, et ceux-ci ont accusé cet ouvrao;e d'une vivacité et d'une violence qui auraient à la fois aggravé les torts de l'auteur et empiré sa situation \ Nous doutons qu'il ait écrit avec l'emportement qu'on lui reproche. En général,
* Othon paraît croire que l'apologie d'Abélard fut faite à Gluni après la décision du pape. Si c'est la confession de foi qui se trouve dans les OEuvres, elle n'était pas de nature à provoquer de vives répliques, et elle ne commence point par les mots qu'Othon nous a conservés, et qui indiquent que los imputations d'hérésie auraient été rattachées à quelque point de philosophie traité d'après Boèce, Elle n'est pas l'apologie dont un adversaire d'Abélard dit: « Per apologiam suani iheologiam impojorat. » Celle-ci est donc perdue. L'existence en est attestée par Oihon et par les citations curieuses que donne le censeur inconnu dans une réfutation attribuée faussement à Guillaume de Saint-Thierry. H faut que les éditeurs de celle-ci l'aient lue avec peu d'attention pour n'avoir pas aperçu qu'elle était dirigée contre une apologie tout autrement polémique que la déclaration publiée par d'Amboisc et annexée par Tissicràla dissertation de Guillaume de Saint- Thierry, et à celle de l'abbé anonyme qu'on croit être Gcoflroi d'Auxerre. (Oit. Fris. De Gest. Frid.,]. 1 , c. xlix. — Disput ouon, abb, adv. P. AbœL, Bibliolh. cislerc.i. IV , p. 2J9, 240, 242, 246.)
2'àU LinW: PREMIER.
sa discussion était alors plus dédaigneuse que violente; mais c'était bien assez pour offenser des adversaires très-sérieusement persuadés d'être les défenseurs de Dieu.
Leurs reproches s'adressaient avec plus de justice à une autre apologie qu'Abélard laissa publier par un de ses amis. Pierre Bérenger est l'auteur de cette défense, véritable invective contre saint Bernard ^ L'ouvrage est rempli de verve et d'audace. Au milieu des longueurs, des puérilités, des plaisanteries grossières que tolérait le goût du temps, de ces citations innombrables, ornement obligé d'un ouvrage destiné aux gens instruits, on y trouve un vrai talent satirique, un esprit libre et pénétrant, quelquefois une argumentation vive et des traits d'éloquence. C'est une Provinciale du xii'' siècle. On ne saurait dire si Abélard y avait mis la main.
Nous n'avons rien emprunté à cet ouvrage en racontant le concile de Sens. Nous ne voudrions pas juger les jésuites sur la foi de Pascal; mais il y a dans Pascal du vrai sur les jésuites , et tout ne peutêtre faux dans ce que raconte Bérenger: car s'il parle comme un ennemi de saint Bernard , il ne s'exprime pas comme un ennemi de la foi.
Citons, si ce n'est comme historique, au moins comme échantillon de style, quelque chose delà peinture intérieure du concile. Après s'être assez agréablement moqué de la prétention constante de Bernard à n'être qu'un ignorant qui ne sait pas écrire faute d'études, quoiqu'il écrivît avec beaucoup d'art et
' Ab. Op., pars II , ep. xvii , Berengarii scholaslici Apologeticus , p. 30?.
VIE D'ABÉLARO. 235
de recherche, et qu'il se fût adonné aux lettres profanes au point d'avoir composé dans sa jeunesse des chansons hadines dont on lui peut offrir quelques citations, l'apologiste lui rappelle avec un respect ironique sa sainteté et ses miracles, puis lui déclare brusquement qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa conduite dans la dernière affaire.
(f Or, voilà les évéques convoqués de toutes parts (( au concile de Sens. C'est là que tu as déclaré Abé- (( lard hérétique, que tu l'as arraché comme en lam- « beaux du sein maternel de l'Eglise. Il marchait « dans la voie du Christ; sortant de l'ombre comme {( un sicaire aposté , tu l'as dépouillé de la tunique « sans couture. D'abord tu haranguais le peuple, « afm qu'il priât Dieu pour lui; et intérieurement « tu te disposais à le proscrire du monde chrétien. (( Que pouvait faire la foule ? Comment prier, quand (( elle méconnaissait celui pour qui il fallait prier ? Toi, « l'homme de Dieu, qui avais fait des miracles, qui « étais assis avec Marie aux pieds de Jésus , qui con- (( servais toutes ses paroles dans ton cœur, tu aurais « dû brûler au ciel le plus pur encens de la prière « pour obtenir la résipiscence de Pierre, ton accusé, « pour obtenir qu'il se lavât de tout soupçon.... Est- « ce que par hasard tu aurais mieux aimé qu'il de- « meurât tel que la censure trouvât où le prendre ?
(( Enfin, après le dîner, le livre de Pierre est ap- « porté , et l'on ordonne à quelqu'un de faire à haute (( voix lecture de ses écrits. Mais le lecteur, animé (( par la haine, arrosé par le fruit de la vigne , non (( pas de cette vigne dont il est dit, je suis la vigne
«véritable (Jeau, xv, 1), mais de celle dont le jus « coucha le patriarche tout nu sur le sol , se met à « crier plus fort qu'on ne lui demandait. Après (( quelques mots, vous eussiez vu les graves pontifes (( se moquer de lui, battre des pieds, rire, jouer, (f comme gens qui accomplissent leurs vœux, non «au Christ, mais à Bacchus ; en même temps on « salue les coupes, on célèbre les pots, on loue les «vins; les saints gosiers s'arrosent.... et c'est alors « que, comme dit le satirique :
Inler pocula quaerunt Pontifices saluri quid dia poemala narrent '.
« Puis, quand arrive jusqu'à eux le son de quelque « passage subtil et divin, auquel les oreilles ponti- (( ficales ne sont pas habituées, l'auditoire se dégrise « dans son cœur ; ce ne sont plus que grincements f< de dents contre Pierre, et ces juges aux yeux de <^ taupe pour voir clair en philosophie , s'écrient ; — (( Quoi I nous laisserions vivre un pareil monstre I — « et, remuant la tête comme des juifs : — Ah ! discuter ils , voilà celui qui renverse le temple de Dieu. — «(Math. XXVI, 40.) Ainsi des aveugles jugent les « paroles de lumière : ainsi des hommes ivres con- « damnent un homme sobre. Ainsi de vrais pots « pleins de vin prononcent contre l'organe de la «Trinité.... Ils avaient rempli, ces premiers phi- « losophes du monde, le tonneau de leur gosier, « et la chaleur du breuvage leur était montée au cer- « veau, de sorte que tous les yeux se fermaient noyés
' Fers. bal. 1, v. 27-28. L'auleur latin dit itowM/irfo; et nonponùfices.
(( dans un sommeil léthargique. Cependant le lecteur (( crie, l'auditeur dort. L'un s'appuie sur son coude «pour mieux sommeiller; l'autre, sur un coussin «bien mou, cherche à fermer ses paupières; un «troisième penche sa tête sur ses genoux. Aussi, (c quand le lecteur trouvait quelque épine dans le «champ, il criait aux sourdes oreilles des pères: ((Vous condamnez? Alors, quelques-uns à peine « éveillés à la dernière syllabe, d'une voix somno- « lente, la tête pendante, disaient : Nous condam- « nous, — Amnons y disaient d'autres qui , éveillés à (( leur tour par le bruit que les premiers faisaient en «jugeant, décapitaient le mot* — Ainsi les soldats «endormis rendent témoignage que, pendant leur « sommeil , les apôtres sont venus et ont emporté le «corps. (Math, xxviii, 13.) Ainsi, celui qui avait « veillé le jour et la nuit dans la loi du Seigneur est « condamné par des prêtres de Bacchus. C'est le ma- « lade qui traite le médecin ; c'est le naufragé qui «accuse celui qui est sur le rivage; le criminel « qu'on va pendre accuse l'innocent. Que faire, ô (( mon âme? A qui recourir? As-tu oublié les pré- « ceptes des rhéteurs, et maîtrisée par la douleur, « gagnée par les larmes, perds-tu le fil de ton dis- « cours? Crois-tu que le Fils de l'homme, quand il «viendra, trouvera la foi sur la terre? Les renards «ont leurs terriers, les oiseaux du ciel ont leurs « nids; mais Pierre n'a pas où reposer sa tête....
' Il y a ici un jeu de mots impossible à traduire. Damnatis , dit le promoteur. Dam/mw^^, disent les pères. Namus , répondent les plus endormis. Namus , nous nageons , ce mot fait allusion à l'ivresse, et Bérenger ajoute : « Votre natation est une tempête , une submersion. » (P. 305.)
(( En voyant agir de la sorte, en écoutant les arrêts (( de pareils juges, on se console avec ces mois de {( l'Évangile : Les pontifes et les pharisiens se sont « réunis^ et ils ont dit : Que faisons-nous ? Cet homme (( dit des choses merveilleuses. Si nous le laissons aller , (( tout le monde croira en lui, (Jean, xi, 47.)
« Mais un des pères, nommé l'abbé Bernard, étant (( comme le pontife de ce concile , prophétisa en (( disant : // nous convient qu'un seul homme soit « exterminé par le peuple et que toute la nation ne (( périsse pas K C'est de ce moment qu'ils ont résolu (( de le condamner, répétant ces paroles de Salomon : (c Tendons des embûches au juste (Prov. i, 11), enle- (( vons-lui la grâce des lèvres et trouvons le mot qui (( perdra le juste. — Vous l'avez fait en faisant ce que u vous avez fait, vous avez dardé contre Abélard les « langues de la vipère. Renversés par l'ivresse, vous « l'avez renversé, et vous avez absorbé le vin, comme (( celui qui dévore le pauvre en secret (Habac. m, 14). « Et pendant ce temps, Pierre priait : Seigneur y (( disait-il , délivrez mon âme des lèvres iniques et de {( la langue perfide, (Ps. cxix, 2.)
(( Au milieu de tant de pièges, Abélard se réfugie (( dans l'asile du jugement de Rome. — Je suis , dit- (( il, un enfant de TÉglise romaine. Je veux que ma «cause soit jugée comme celle de l'impie; fen apte pelle à César, — Mais Bernard, l'abbé, sur le bras (( duquel se reposait la multitude des pères, ne dit (( pas comme le gouverneur qui tenait saint Paul
* Jean, \i , 60. Bérenger dit: Exierminetur a populo, ce qui veut dirp soit exterminé par le peuple ou proscrit du sein du peuple. Il y a dans la Vulgate : Moriatur pro populo^ ce qui est conforme au texte grec,
VIE D'ABÉLARDo 239
(( dans les fers : Tu en as appelé à César ^ tu iras à Ce- « sar ^ • mais tu en as appelé à César ^ tu n'^iras pas à « César, 11 informe en effet le siège apostolique de « tout ce qu'ils ont fait, et aussitôt un jugement de « condamnation de la cour de Rome court dans toute « rÉglise gallicane. Ainsi est condamnée cette bou- (( elle, temple de la raison , trompette de la foi, asile (( de la Trinité. Il est condamné, ô douleur, absent, (( non entendu, non convaincu. Que dirai-je, que ne « dirai-je pas, Bernard?
(( Malgré tout ce que la fureur intestine des haines « conjurées, tout ce qu'un orage de passions impla- {( cables et insensées pouvait lancer contre Pierre, (( tout ce que pouvait comploter l'envie et l'iniquité, « la froide clairvoyance de la censure apostolique ne (( devrait jamais se laisser endormir. Mais il dévie (( facilement de la justice, celui qui dans une cause (( craint l'homme plus que Dieu. Elle est vraie, cette « parole d'une bouche prophétique : Toute tête est
(( languissante De la plante des pieds jusques au col,
(( rien 71 est sain en lui ^
« 11 voulait, disent les fauteurs de l'abbé, corri- (( ger Pierre. Homme de bien, si tu projetais de rap- (( peler Pierre à la pureté d'une foi intacte, pour- « quoi, en présence du peuple, lui imprimais-tu le (( caractère du blasphème éternel? Et situ cherchais « à enlever à Pierre l'amour du peuple, comment t'ap- « prêtais-tu à le corriger ? De l'ensemble de tes
' a Cœsarcm appello. — Csesarem appcilasli ; ad Cîesarem ibis.» (Act. xxv, 11 Cl 12.)
* Isaï. ,1,5 ei G. — Le texte dit de la plante des pieds jusqu'au sommet de la léte , usque ad verticem. C'est poul-èlre par erreur que la citation de Bérengor porte cervicetu,
(f actions, il ressort que ce qui t'a enflammé contre ((Pierre n'est pas Tenvie de le corriger, mais le « désir d'une vengeance personnelle. C'est une belle (( parole que celle du prophète : Le juste me corri" i( géra en miséricorde. (Ps. cxl, 5.) Où manque en (r effet la miséricorde, n'est pas la correction du (( juste, mais la barbarie brutale du tyran.
(( Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les (( ressentiments de son âme : // 7ie doit pas trouver un (( refuge auprès du siège de Pierre, celui qui attaque « la foi de Pierre ^! Tout beau, tout beau, vaillant « guerrier; il ne sied pas à un moine de combattre (f de la sorte, dois-en Salomon : Ne soyez pas trop «juste de peur de toinber dans la stupidité^. Non, (( il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui affirme la (( foi de Pierre : il doit donc trouver un refuge auprès (( du siège de Pierre. Souffre, je te prie , qu'Abélard (( soit chrétien avec toi. Et si tu veux, il sera calho- « lique avec toi ; et si tu ne le veux pas , il sera ca- « tholique encore; car Dieu est à tous et n'appartient ce à personne \ »
Après ces belles paroles, Bérenger recherche si en effet Abélard n'est pas chrétien. Il donne alors le texte de la confession de foi adressée à Héloïse, et sur cette déclaration , il demande s'il est juste et charitable de fermera celui qui professe la croyance de l'Église tout accès vers le chef de l'Eglise. Abélard
* s. Bern., op. clxxxix.
* Eccl.^ VII, 17. —11 y a dans le texte : « Noli esse justus niultum , ne- « que plus sapias quam nccesse est , ne obstupescas. » Bérenger dit : « Noli « nimium esse justus, ne forte obstupescas. »
' Ab. Op., pars II, ep. xvii , p. 303-308.
peut s'être trompé , mais il n'a point dit tout ce qu'on lui fait dire, ou il l'a dit dans un autre sens; un second ouvrage eût corrigé ou bien éclairci le premier; il fallait attendre ses explications. Enfin s'il reste des erreurs, et Berenger ne le conteste pas, où n'y a-t-il point d'erreurs ? il y en a dans saint Bernard lui-même. Son traité sur le Cantique des Cantiques contient une hérésie sur l'origine de l'âme *. Il y a des fautes dans saint Hilaire, dans saint Jérôme, et saint Augustin a publié le livre de ses rétractations. Comment donc a-t-on pu avec tant d'acharnement travailler à fermer au maître Pierre les portes de la clémence apostolique ?
Telle est l'argumentation ici parfaitement juste par laquelle Berenger termine son pamphlet théologique, en prenant rengagement de discuter dans un autre écrit le fond même des questions. Mais cet engagement, il ne le tint pas. On vient de voir qu'en écrivant, il savait déjà que la cour de Rome avait prononcé, et que toute espérance était perdue. Du côté de saint Bernard, une dissertation, empreinte d'une verve qui va jusqu'à la violence, avait été lancée contre l'apologie, non de Berenger, maisd'Abélard ^ L'auteur inconnu , mais qui était un abbé de
' Les erreurs que Berenger signale dans saint Bernard, sont peu graves ou peu prouvées. Ainsi on lit dans son vingt-seplicme sermon sur le Cantique des Cantiques, que l'âme vient du ciel, et Berenger en conclut que saint Bernard est tombé dans l'erreur d'Origène qui ailribuait aux âmes une existence antérieure à celle vie. L'induction nous paraît forcée. (S. Bcrn. Op., vol. 1 , t. IV, scrm. xxvii , G; Not., p. cxiij. — Hist. litt., l.\ll ,
' Nous avons déjà parlé de celle dissertation d'un abbé anonyme. Plusieurs auteurs, Duchcsne entre autres, l'ont confondue avec celle de Guillaume de Saint-Thiony , ou la lui ont allribuoc par barérogation ;
l. io
moines noirs, dédie son ouvrage à l'archevêque de Rouen qui paraît être son supérieur ecclésiastique, raconte qu'il a été lié avec Abélard parla plus étroite familiarité, et prend avec la dernière vivacité la défense de saint Bernard contre une apologie qu'il traite de calomnieuse. C'est celle que nous n'avons plus. Il accuse Abélard d'être conduit par les furies et d'avoir comparé saint Bernard à Satan, transformé en ange de lumière. Si la citation est exacte, l'accusé n'eût fait que rendre à Taccusateur ce qu'il lui avait prêté \
Mais ces violences de langage , toujours blâmables^ étaient de plus imprudentes. Le clergé orthodoxe prenait de jour en jour le dessus. Berenger , esprit vif et caustique , s'était fait encore d'autres affaires, en attaquant les chartreux qui, dit-on, avaient pris parti contre lui ". Il sévit bientôt obligé de quitter le pays et de songer à sa sûreté ; puis du fond de la retraite où il s'était caché , il écrivit à Guillaume , évêque de Mende, une lettre où il s'ex-
erreur manifeste que Tissier et Mabillon ont relevée. Point d'éM'dente raison non plus pour donner cet ouvrage à Geoffroi , l'auteur de la Vie de saint Bernard. Un moine de Cileaux. , nommé aussi Geoffroi , l'attribue bien à un abbé de moines noirs , et Geoffroi le biographe devint en eQet abbé de Clairvaux (ou des moines noirs de Cîteaux); il fut le troisième successeur de saint Bernard; mais il n'était point abbé à Tépoque où l'ouvrage paraît avoir été écrit , et surtout il ne dépendait pas de l'archevêque de Rouen. L'ouvrage, au reste, a été inséré dans la Bibliothèque de Cîteaux. (Disputât, anonym. abbat. adv. dogm. P. Abael., Bibl. cist., t. IV, p. 238. — S. Bern. 0/j., admon. in opusc. XI, vol. 1 , t. II, p. 636.— Thés. 710V. anecd. observ. prœv. in Ah. TlieoL, t. V, p. lliS. — Ex epist. Gaufr. mon. clarev., Rec. des llisi., t. XIV, p. 331. — Ab. Op.; Not.,
* Voyez ci-dessus et S. Bern. ep. cccxxx.
* Ab. Op., pars II, ep. xix, p. 325.
VIE D'ABÉLARD. 2Zi3
cuse , en laissant échapper encore quelques épigrammes contre saint Bernard. Il déclare qu'il se rend sur les questions générales du dogme, qu'il n'a pas fait suivre son premier ouvrage d'un second, et qu'il a renoncé à s'ériger en patron des articles reprochés à Pierre Abélard, puisque, encore qu'ils soient bons pour le sens, ils ne le sont pas pour le son \ u Quant à l'a- « pologie que j'ai publiée, je la condamnerai, dit- « il, en ce sens, que si j'ai dit quelque chose con- « tre la personne de l'homme de Dieu, j'entends que «le lecteur le prenne en plaisanterie, et non au « sérieux. »
C'est que le jugement du pape, qui d'abord n'avait que transpiré, fut bientôt officiellement connu, et mit fin à cette grande controverse , qui devait renaître un jour sous les auspices d'hommes nouveaux.
Saint Bernard avait triomphé; l'œuvre était consommée. On ignore si la cour de Rome hésita, si elle fut quelque temps combattue entre les deux partis; mais l'acquittement d'Abélard était la condamnation du clergé de France et l'immolation dans l'Église de ce qu'on pourrait appeler le parti gouvernemental au parti libéral. Un tel acte ne pouvait être qu'une dangereuse^inconséquence, à moins qu'il ne fût le début et le signal d'un système nouveau, et ne figurât dans un vaste ensemble de mesures de réforme ou tout au moins de conciliation. Or cette politique n'était pas dans les idées du siècle, peutêtre même eût-elle devancé de trop d'années lanéces- . site qui plus tard a pu la réclamer sans l'obtenir. En
* « Quia , etsi sanum sapèrent, non sane sonabant. » {Au, Op., pars II op. XYiii, p. 322.)
2kk LIVRE PREMIER.
tout cas, elle n'était pas à la portée de celui qui, sous le nom d'Innocent II , gouvernait l'Eglise , esprit médiocre et d'une commune prudence, imitateur timide de la politique illustrée, entre ses prédécesseurs, par Hildebrand , et entre ses successeurs, par Lothaire Conti. Peu de mois après le concile de Sens, un rescrit donné à Latran le 16 juillet, et adressé aux arclievêc{ues de Sens et de Reims , ainsi qu'à l'abbé de Clairvaux , condamna sur l'appel Abélard et ses doctrines \ Les termes en sont assez modérés. Après un préambule sur les droits et les devoirs du saint siège, et quelques citations d'erreurs déjà condamnées, le pape, sans se prononcer en droit touchant les opérations du concile, dit que, quant aux articles déférés par les deux archevêques, il a reconnu avec douleur , dans la pernicieuse doctrine de Pierre Abélard, d'anciennes hérésies, et qu'il se lelicite qu'au moment où se raniment des dogmes pervers , Dieu ait suscité à l'Eglise des enfants fidèles, au saint troupeau d'illustres pasteurs, jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique \ En conséquence , après avoir pris le conseil de ses évêques et cardinaux, le successeur de saint Pierre condamne les articles ainsi que la doctrine générale de Pierre et son auteur avec elle, et impose à Pierre, comme hérétique ftanquam hœreticoj ^ un perpetuelsilence.il estime en outre que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur devront être séquestrés du commerce des fidèles et enchaînés dans les liens de l'excommu-
* s. Bern. Op., ep. cxciv ; Innocentius episc. venerabilibus fralribus. — Ab. Op., pars II, ep. xvr, p. 301.
* •< Qui novi hîerctici calomniis studcanl obviarc. » ( /(/., ibid. )
VIK D'ARKLARIJ. 2^i5
nication. On ajoute que le pape ordonna de livret* aux tlammes les livres d'Abélard , et que lui-même les fît brûler à llome\
Telle était la lettre immédiatement ostensible. Une lettre plus courte, portant la même suscription, et donnée le lendemain de la précédente, contenait le commandement que voici :
« Par les présents écrits, nous mandons à votre « fraternité de faire enfermer séparément dans les « maisons religieuses qui vous paraîtront le plus « convenables , Pierre Abélard et Arnauld de Bresce, (( fabricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la (( foi catholique, et de faire brûler les livres de leur « erreur partout où ils seront trouvés. Donné à La- « tran, 18^ jour des calendes d'août. »
Et à cette lettre était annexé cet ordre :
(( Ne montrez ces écrits à qui que ce soit, jusqu'à u ce que la lettre même (sans doute le rescrit ipv'm- « cipal) ait été , dans le colloque de Paris qui est « très-prochain, communiquée aux archevêques ^ »
Le secret prescrit fut gardé quelque temps. Abélard paraît n'avoir ni su ni soupçonné de bonne heure ce fatal dénoûment. En faisant son appel, il avait entendu se retirer par devers la Cour de Rome , pour y plaider sa cause. 11 ne pouvait s'imaginer
' Gaufrid., In Vit. S.Bern. — S. Bern. Op., vol. l,p. 636.
* Cet ordre est du H juillet. On ignore quel élait le but de ce colloque (conférence ou dclibéralion ) qui devait se lenir à Paris et où devaient assister des archevêques, je n'en ai vu trace ni dans la Gatlia Christiana , ni dans VHistoire de l'Église de Paris du P. Gérard Dubois. (S. Bern. Op., ep. cxciv et not. in ep. clxxxvii et seqq , p. Ixvj. — Ab. Op., pars II , ep. XV et XVI, p. 299 et 301.— Fleury, Uist. EccL, t. XIV, 1. LXVII ,
qu'on l'y jugerait sans l'entendre, et que cette iniquité 5 presque sans exemple de la part de l'Église suprême, serait consommée contre lui. Il faut remarquer en effet, qu'à aucune époque de la procédure, soit en France, soit en Italie, il n'a été admis à dire s'il reconnaissait les ouvrages à lui attribués, s'il avouait, désavouait, rétractait, modifiait ou interprétait les articles qu'on prétendait en avoir extraits, ni enfin à s'expliquer sur ses dogmes et ses intentions; la preuve n'a donc jamais été faite qu'il fût coupable de malice, orgueil, opiniâtreté, conditions indispensables de l'hérésie; car l'hérésie est un crime et non pas une erreur. On conçoit donc jusqu'à un certain point sa sécurité. Cependant, comme il n'attendait plus rien de la France, il résolut d'aller à Rome, afin de s'y défendre s'il était encore simple accusé, de se justifier s'il était condamné déjà. Triste et souffrant, il partit pour Lyon , en faisant route par la Bourgogne. L'âge et les infirmités ralentissaient sa marche; il séjournait dans les monastères qu'il rencontrait sur son chemin. Une fois, surpris, dit-on , par la nuit, il fut forcé de s'arrêter à Cluni. La maison de Cluni, située non loin de Mâcon, était une ancienne abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, fondée au commencement du x^ siècle par Bernon, abbé de Gigny, et richement dotée par Guillaume 1", duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Elle avait précédé Cîteaux et par conséquent Clairvaux, qui n'était qu'une colonie de cette dernière maison, et, comme on disait dans le cloître, la troisième fille de Cîteaux ^
' Cluni et Cîteaux, tous deux de Tordre de Saint-Benoît , étaient cepen-
VIE D'ABÉLARD. 2Zi7
Cluni était ce qu'on appelle un chef d'ordre et un des monastères les plus renommés de la Gaule pour sa richesse et sa dignité. On vantait la magnificence de son église, de ses bâtiments, de sa bibliothèque; et l'hospitalité y était exercée avec grandeur. Un esprit de paix et d'indulgence, le goût des lettres et des arts même régnaient dans cette maison où les biens du monde n'étaient point dédaignés et que des religieux austères accusaient de relâchement. Les vives animosités qui éclataient souvent entre les divers ordres, comme entre les couvents du même ordre 5 avaient, pendant un temps, animé Cîteaux contre Cluni. Cîteaux, chef d'ordre comme Cluni, et à sa suite Clairvaux, plus ardent, plus rigoureux, plus pauvre, avait attaqué tout à la fois la richesse , l'influence , et l'esprit large et tolérant d'une abbaye où le temps avait amené quelques modifications à la règle primitive de Saint-Benoît. Naturellement, Cluni répondait en accusant Cîteaux de pharisaïsme. Bernard, avec sa ferveur inflexible, n'avait pas manqué , près de quinze ans auparavant, de prendre parti pour Cîteaux , d'où il était sorti , et tout en lui reprochant les exagérations malveillantes d'un zèle outré , il avait censuré les nouveautés et les concessions de Cluni, et dénoncé la mollesse
(lant des chefs d'ordre. Les quatre démembrements de Cîteaux, appelés ses quatre fdles, étaient les abbayes de La Ferté, de Pontigni, de Clairvaux et de Moriniond. La robe de Cluni était noire , colle de Cîteaux blanche , excepté quand les moines sortaient de la maison. Celte diiïérence dans la couleur du froc joue un grarul rôle dans les démêlés des clunistes et des cisterciens. {}Ii^t. des ordres monusliqrits , par le P. Heliot , t. V, c. xvni et xxxrr.)
SOUS le nom de modération, la complaisance sous celui de charité \
Quoique ces accusations, motivées surtout par quelques habitudes de luxe inséparables d'une grande opulence, et par les désordres ambitieux d'un abbé, Pons de Melgueil , mort à Rome excommunié, n'eussent jamais atteint son successeur, Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des seigneurs de Montboissier en Auvergne , celui à qui ses vertus et sa longue vie ont attiré le nom de Pierre le Vénérable; il lui fallut prendre la plume pour défendre son ordre et répondre, au moins indirectement, à saint Bernard^ 11 donna une réfutation remarquable de toutes les critiques des cisterciens, ce qui était réfuter celles que s'appropriait saint Bernard , quoiqu'il ne le nommât pas ^ Mais c'est
* Voyez l'ouvrage que saint Bernard , ;i la demande de Guillaume de Saint-Thierry, composa sous le nom d'Apologia et où il attaque encore plus Cluni qu'il ne le défend, tout en blâmant Cîleaux. (S. Bern. 0/>., vol. 1 , t. II , opusc. V.)
' Pierre le Vénérable , a Venerabilis cognomine , quod ipsi hœsit , sua « aelate donalus » (Rec. des Hisc, t. XV, ep. Pet. Clun. abh., Monit., p. 625) ; u Cognomento venerabilis ob eximiam divinarum et hunianarura « scientiarum cognitionem cum insigni vitae prcbiiate conjunctam»( GalL, Chrish, t. VI , p. 1117), ne fut point canonisé selon les formes. Mais les bénédiciins n'ont pas manqué de l'inscrire dans leur martyrologe ; et dans la bibliothèque de Cluni, son nom est précédé de VS. [Bibl. Ciuniac. vit. S. Pet. vener,, p. 563. ) Les auteurs de l'Histoire littéraire le regardent également comme un saint en France. (Hist. litt., t. XIII suppl., p. 431. )
' Fleury n'hésite pas à considérer l'apologie de Cluni adressée par Pierre à Bernard comme une réponse à l'ouvrage du dernier, et c'est aussi l'opinion de Neander. Les auteurs de VHistoire littéraire mettent un grand soin à prouver qu'il n'en est rien et que Pierre ne répond qu'aux cisterciens en général. Il est certain que la réfutation n'est ni directe , ni expresse , mais l'opposition entre les deux hommes est flagrante. ( Cf. Bibl. ciuniac. , 1. I, ep. xxvm.— .msr. lut., t. XIII, p. 199, t. XIII supp., p. 266 et 438.— Uist. EccL, 1. LXVIÏ , n" 43. — Saint Bernard et son siècle, l. II.)
VIE D'ABÉLARD. 2Zj9
l'esprit même de saint Bernard que semble combattre dans son style calme, mesuré, enjoué même, l'esprit juste et serein de Pierre le Vénérable. En 1132, une exemption en matière de dîme accordée par le pape aux moines de Cîteaux, obligea l'abbé de Cluni à réclamer, et suscita une controverse nouvelle entre l'abbé de Clairvaux et lui *. Enfin , six ans après , l'élection d'un cluniste à l'évêché de Langres, faite contre le gré du premier, l'entraîna à des plaintes amères où son noble émule ne fut pas épargné auprès du roi ni du pape. Pierre lui répondit avec une mesure et une supériorité reconnues des admirateurs mêmes de saint Bernard; etquand enfin, résumant tous leurs différends du ton de la modération et de l'amitié, il voulut les mettre au néant, il lui écrivit une grande lettre toute pleine d'autorité et de douceur où nous lisons cette belle parole trop peu comprise des moines de tous les temps : « La règle de saint Benoît est subordonnée à la règle (c de la charité ^ ))
La bienveillance, l'estime, l'amitié même parurent assez constamment unir ces deux hommes si différemment chrétiens. Ils se louèrent beaucoup l'un l'autre, et je ne sais s'ils s'entendirent jamais. L'abbé Pierre, par ses vertus calmes , sa piété simple, la culture et la distinction de son esprit, était universellement respecté dans l'Église. 11 ne man-
' s. Bern. Op., vol. 1 , not. in ep. ccxxyih. — Bibl. Clun. , Petr. Ven. epist., 1. 1 , ep. xxxiii-xxxvi.
* « Régula illa illius sancli patris ex illa sublimi et generali caritatis régula pendet. » (Bib. Clun., Petr. epist., 1. IV, ep. xvii , 1. I , ep. xxix. — S. Bern. Op., ep. clxiv à clxx, ep. ccxxix. )
250 LIYRE PREMIER.
quait pas pour lui-même de la sévérité nécessaire à la profession monastique, et sa réforme de son ordre, décrétée en il32, dans un chapitre général où assistèrent douze cent douze frères et deux cents prieurs, l'a bien prouvé. Mais une charité tendre et éclairée l'inspirait, et son esprit aimable autant qu'étendu , lui faisait admettre et comprendre ce qui échappait au génie étroit de l'abbé de Clairvaux. Les lettres dePierre sont admirables par l'onction dans la raison. Tout, jusqu'à cette intelligence des choses mondaines dans une juste mesure , jusquà cette habile alliance d'une vie simple et pure avec l'emploi des richesses du siècle, des trésors des arts, des moyens d'influence temporels , rappelle involontairement, dans sa magnificence, sa grâce et sa sainteté, l'immortel archevêque de Cambrai. Ce n'est faire tort ni à Pierre ni à Bernard que de dire qu'il y eut en eux et même entre eux quelque chose qui fait penser à Fénelon et à Bossuet. « Vous remplissez les de- « voirs pénibles et difficiles, qui sont déjeuner, de (( veiller, de souffrir, » écrivait un jour Pierre à Bernard, (( et vous ne pouvez supporter le devoir facile (( qui est d'aimer ^ »
Tel était ^'homme que la Providence mit sur la route d'Abélard fugitif. Ce n'était ni comme lui un docteur audacieux, ni comme son rival un moine dominateur; mais un prélat lettré et doux , pieux et
* « Quae gravia sunt faciunt ; quœ levia faccre nolunt.... Servas , quicum- « que talis es , gravia Chrisli mandata , cuni jejunas , cum vigilas, cum fa- « tigaris, cumlaboras; et non vis levia ferre, ut diligas. » [Bibl. Cliin., 1. VI, ep. IV, p. 897. Cette lettre a été mise à la date de 1149.) Saint Bernard était fort supérieur à Bossuet en énergie et en puissance de caractère j mais la nature de Bossuet était meilleure , plus équitable et plus douce.
libéral, qui aimait la paix et qui savait l'établir et la conserver. Il accueillit Abélard avec un mélange de compassion et de respect, et la triste victime de tant de haineuses passions, y compris les siennes, rencontra enfin ce qu'il n'avait guère trouvé sur l'âpre chemin de sa vie , la bonté.
S'étant reposé quelques jours à Cluni, il confia ses projets à l'abbé Pierre. Il se regardait comme l'objet d'une injuste persécution, et protestait avec horreur contre le nom d'hérétique. Il raconta qu'il avait fait appel au saint-siége, et qu'il allait se réfugier au pied du trône pontifical. On en a conclu qu'il ne savait pas encore, du moins avec certitude, que son arrêt était rendu. Pierre le Vénérable approuva son dessein , lui dit que Rome était le refuge du peuple des chrétiens, qu'il devait compter sur une suprême justice qui n'avait jamais failli à personne, et par delà la justice, sur la miséricorde. Dans ces circonstances , Raynard , abbé de Cîteaux , vint à Cluni. On a supposé qu'il y était envoyé par l'abbé de Clairvaux, qui, dépositaire des ordres du pape, hésitait à les exécuter avec éclat, ou redoutait le voyage d'Abélard à Rome. Quoi qu'il en soit, l'abbé de Cîteaux parla de réconciliation , et Pierre entra vivement dans cette nouvelle idée. Tous deux pressèrent Abélard. Mieux instruit peut-être de sa vraie situation , ou peut-être usé par l'âge , brisé par la maladie, découragé par l'expérience, il parut se laisser fléchir. Jamais il n'avait pensé à se placer en dehors de l'Eglise , et le schisme de sa situation lui était réellement insupportable. Dans une telle disposition d'esprit, il dut être touché de cet aspect de
charité paisible et de sainte indifférence que présentaient le vénérable abbé et l'intérieur de sa maison. Jamais la piété n'avait abandonné son âme ; il y laissa pénétrer le calme et le détachement. A la demande de Pierre et de quelques autres religieux, il déclara, comme au reste il l'avait souvent fait, rejeter tout ce qui, dans ses paroles ou ses livres, aurait pu blesser des oreilles catholiques, et il écrivit une nouvelle apologie ou confession de foi '. Il voulut bien même suivre à Clairvaux l'abbé Raynard, dont la médiation assoupit les anciens différends , et il dit à son retour que saint Bernard et lui s'étaient revus pacifiquement ^ On ne sait rien de cette entrevue. Je ne doute pas de la clémence de saint Bernard; il croyait réellement que c'était à lui de pardonner.
Si la confession de foi qui nous est restée est celle qui satisfit saint Bernard, il était bien revenu des exigences que lui inspirait naguère sa clairvoyante sévérité. Comme l'apologie pour Héloïse , la seconde déclaration d'Abélard, adressée à tous les enfants de l'Église universelle, est chrétienne; mais il n'y dément sur aucun point capital les opinions émises dans ses ouvrages. Seulement il les désavoue dans la forme absolue et outrée que leur avaient donnée ses adversaires , ou bien il répète sans commentaire ni développement, la formule orthodoxe dont on l'accuse de s'être écarté ; mais il ne reconnaît pas qu'il s'en soit écarté, ni que par conséquent il l'entende désormais en un sens contraire à ses écrits. Après cette
* Ab. Op., pars II, ep., xx, apologia sea confessio, p. 330. " « Se pacifiée convenisse reversas retulit. » (Jd., ibid., pars II, ep. xxn, p. 336.)
déclaration, il restait maître comme par le passé, de soutenir, s'il l'eût jugé à propos, que ses expressions, comprises suivant sa pensée, n'offraient pas le sens qu'on leur prêtait, ou demeuraient compatibles avec les termes consacrés. Après cette déclaration, il pouvait encore, au moyen de quelque interprétation , soutenir qu'il n'avait pas changé d'opinion. En un mot, i^ s'exprime chrétiennement, il ne se rétracte pas. Pour écrire cette apologie, il a pu céder à l'âge, à la force, à la nécessité; il a pu, chose plus louable , obéir à l'amour de la paix , au respect de l'unité, à l'intérêt commun delà foi. Mais j'oserais affirmer qu'il n'a pas sacrifié une seule de ses idées à qui que ce soit au monde. Le cœur d'Abélard pouvait ou faiblir, ou se soumettre; son esprit ne le pouvait pas.
Au reste , il continue dans son apologie à se plaindre de la malice de ses ennemis et des impostures dont il est victime \ Sur tous les points dont on l'accuse, il atteste Dieu qu'il ne se connaît aucune faute, et s'il lui en est échappé dans ses écrits ou dans ses
' Comme celte confession de foi accuse clairement , bien qu'indirectement, SCS adversaires de mensonge , elle a été censurée assez vivement par des auteurs modernes , et confondue avec cette apologie antérieure dont j'ai déjà parlé et qui aurait été plus violente que les ouvrages même qu'elle était destinée à justifier. C'est ainsi qu'en paraît juger entre autres Tissier. [Biblioth. pat. cister., t. IV, p. 259.) Mais ce que nous savons de la première apologie ne permet pas de la confondre avec la confession de foi , et ainsi en ont jugé d'excellents critiques. Si celle-ci a été écrite à Cluni , elle n'atteste pas une réconciliation profondément sincère avec saint Bernard. (Cf. Hist. lut., t. XII, p. 129 et 134.) Thomasius a établi d'une manière assez spécieuse qu'Abélard n'avait jamais au fond abandonné ses opinions , et qu'aidé par Pierre de Cluni , qui tenait à honneur de le garder dans son couvent, il avait donné à saint Bernard des satisfactions apparentes. {F.Ab. Vit.. ^ 79 cl scqq.)
leçons, il ne les défend point, il se déclare prêta tout réparer, à tout corriger, n'ayant jamais eu ni arrière-pensée , ni mauvais dessein , ni opiniâtreté.
Puis, s'expliquant directement ou indirectement sur dix-sept articles relevés dès l'origine dans ses écrits , il n'en laisse pas un seul, sans se laver, au moins dans les termes, de toute trace d'hérésie : « Et « quant à ce qu'ajoute notre ami, » dit-il (et c'est ce mot qui semble indiquer qu'il écrivit sa déclaration au moment de sa réconciliation), (( que ces arti- « des ont été trouvés, partie dans la Théologie du « maître Pierre, partie dans le Livre des Sentences du (( même , partie dans celui qui est intitulé : Con- « nais-toi toi-même ^ je n'ai pas lu cela sans grand c( étonnement , aucun ouvrage de moi ne se pouvant « trouver qui eût pour titre : Livre des Sentences y et {( cela aussi a été avancé par ignorance ou par ma- (( lice \ »
Abélard, réconcilié, n'aspirait plus qu'à la retraite. Abandonnant le monde et la vie des écoles, il consentit à rester pour toujours à Cluni , à la grande joie de l'abbé et de toute la communauté. Pierre le Vénérable se hâta d'écrire au pape pour lui demander de permettre à son hôte de ne plus quitter Fasile où il avait été reçu, et d'y passer, dans le repos, l'étude et la piété, les restes d'une vie dont le terme paraissait approcher ".
Cet arrangement , comme on le pense bien , fut approuvé à Rome; Abélard devint moine à Cluni,
* Apol., p. 333.
* Ab. Op., pars II, ep. xxii, Petr, Vener. ad Dom. Innocent. II, p. 336.
VIE D'ABÉLAKD. 255
du moins se soumit-il à la règle de la communauté, et bien que son rang dans TEglise, égal à celui de Tabbé de Cluni, Feût fait, non moins que sa renommée , placer en tête de toute la congrégation et marcher le premier après son chef, il accepta avec la dernière rigueur l'humilité et l'austérité de sa nouvelle vie. Il se revêtit des habits les plus grossiers; et cessant de prendi^e aucun soin de sa personne, il traita son corps avec le mépris des solitaires. « Saint «Germain, dit l'abbé de Cluni*, ne montrait pas « plus d'abjection, ni saint Martin plus de pauvreté. » Silencieux, le front baissé, il fuyait les regards, il se cachait dans les rangs obscurs de ses frères, et par son maintien il semblait vouloir s'effacer encore parmi les plus inconnus. Souvent dans les processions, Foeil cherchait avec hésitation ou contemplait avec étonnement cet homme d'un si grand nom, qui semblait se dédaigner lui-même et se complaire dans rabaissement. Rendu par le saint siège à tous les devoirs du ministère, il fréquentait les sacrements, il célébrait souvent le divin sacrifice , ou prêchait la parole sainte aux religieux; encore fallait-il qu'il y fût contraint par leurs instances. Le reste du temps il lisait , priait et se taisait toujours. Ses études , comme celles de toute sa vie , continuaient d'avoir un triple objet, la théologie, la philosophie et l'érudition. Ce n'était plus qu'une pure intelligence. Les passions étaient anéanties ou condamnées au silence; et il ne restait plus d'action dans sa vie que l'accomplissement des devoirs monastiques. Mais s'il est
* Ab. Op. y pars II , ep. xxm. p. 340.
vrai , comme il est permis de le croire, qu'il ait mis à Cluni la dernière main à son grand traité de philosophie scolastique, nous y lisons que même alors il se regardait encore comme la victime de l'envie, et que, sûr de la puissance de son esprit, des ressources de son savoir, de la durée de son nom, il confiait à l'avenir vengeur le triomphe de la science opprimée dans sa personne. « Convaincu que c'est la « grâce qui fait le philosophe, puisqu'il faut du gé- (( nie pour la dialectique, » il se sentait comme prédestiné à la science, et il écrivait pour l'instruction des temps où sa mort rendrait à l'enseignement la liberté, heureux ainsi d'assurer après lui la renaissance de son école \ Tel était l'homme dont Thumxilité et la soumission édifiaient Pierre le Vénérable.
Cependant ses forces déclinaient rapidement, et une maladie de peau très-douloureuse , lui laissait peu de tranquillité. L'abbé Pierre exigea qu'il changeât d'air , et l'envoya auprès de Châlons , dans le prieuré de Saint-Marcel, fondé par le roi Contran , et possédé par l'ordre de Cluni. Cette maison s'élevait non loin des bords de la Saône, dans une des situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. Là il continua sa vie studieuse; malgré ses souffrances et sa faiblesse, il ne passait pas un moment sans prier ou lire, sans écrire ou dicter. Mais tout à coup ses maux prirent un caractère plus alarmant; il sentit que le dernier moment venait, fit en chré-
* Voyez ci-après 1. H, c. m, et Ouv. inéd. d'Ab., Dialectique, p. 228 et 430. C'est une remarque de Thomasius, qu'Abélard n'a eflàcé d'aucun de ses ouvrages les opinions ni les passages qu'il semblait avoir rétractes. {y/b. rù.,§8l.)
tien la confession d'abord de sa foi, puis de ses péchés, et recul avec beaucoup de piété les sacrements en présence de tous les religieux du monastère. «Ainsi, écrit Pierre le Vénérable, l'homme qui par « son autorité singulière dans la science , était connu « de presque toute la terre, et illustre partout où « il était connu, sut, à l'école de celui qui a dit : a Apprenez que je suis doux et humble de cœur ^ de- « meurer doux et humble ^ et, comme il est juste de « le croire, il est ainsi retourné à lui K » . Abélard mourut à Saint-Marcel, le 21 avril 1142. 11 était âgé de soixante-trois ans ^
11 fut enseveli dans une tombe d'une seule pierre, creusée assez grossièrement et d'un travail fort simple. Déposé d abord dans la chapelle de Finfirmerie où il était mort, son corps fut ensuite transporté dans l'église du monastère de Saint-Marcel, et y demeura quelque temps. Dans le dernier siècle, on y voyait encore son sépulcre, ou plutôt son cénotaphe, sur lequel il était représenté en habit monacal '.
* Malh., XI , 29. —Ab. Op., pars H , ep. xxm , Petr. Vener. ad Hcloïss., p. 342.
* On lisait dans le vieux nécrologe du Para clet : « Ma istrc Pierre Abaelard , fondateur de ce lieu et insiilutcur de sainte religion , Irespassa ce XXI auril , aagé de LXill ans. » {Âb. Op.; Not p. 11*J5.) « Undenas maio « revocanie ciicndas, » porte son épilaphe (/rf. , p. 343}.
' C'est, d'après do bonnes auloriics (M. Alexandre Lcnoir et M. Boisset, de Ch.llons) , la même tombe où Abélard est déposé aujourd'hui au cimetière du Prre Lachaise. M. Lenoir a donné le dessin du monument tel qu'il existait à Saint-Marcel a\ant la révolution. Suivant lui, le corps d'Abélard n'aurait quille la chapelle de l'inlirmeric que pour le Paraclct , et ce n'est que veis la fin du dernier sircle que son tombeau |)i imilif aurait élé Iransporié dans l'églii-e du prieuré de Saint-Marcel. L'epilaphc, peinte en noir sur la muraille au-dessus du monument, portait:
Hic primo jacuit Pclrus Abelardus Francus et raonachus cluniacensis, qui objit
Mais quand il mourut , il avait depuis bien longtemps demandé que ses restes reposassent au Paraclet ^ Cetle volonté devait être accomplie ; celle qui régnait au Paraclet ne pouvait permettre qu'on ne l'accomplît pas.
Elle vivait dans un profond silence; depuis longues années, ce cœur s'était fermé et ne se montrait qu'à Dieu, sans se donner à lui. On ne sait rien d'elle.
Pierre le Vénérable avait fait de tout temps profession de lui porter autant d'admiration que de respect. Une correspondance liait le Paraclet etCluni; Tabbé avait reçu d'elle, par un moine nommé Tbéobald, une lettre et quelques petits présents, lorsqu'il lui écrivit, pour lui raconter les derniers jours de son époux, une épître pleine de louange où il l'appelle femme vraiment philosophique, où il la compare à Déborah la prophétesse, et à Penthésilée, reine des Amazones , et lui exprime de vifs regrets de ce qu'elle n'habite pas avec les servantes du Christ, la douce prison de Marcigny, couvent de femmes bénédictines placé dans le voisinage, près de Semur et sous la direction de l'abbé de Cluni. II joignit même à sa lettre une épitaphe en onze vers latins qu'il avait composée en l'honneur d'Abélard et qu'on lisait plus tard gravée sur la muraille de l'aile droite de
anno ii42. Niinc apud moniales paraclitenses in ternlorio trecacensi requiescit. Vir pieiate insignis, scriplis darissinius, ingenii acuininc , raiionura pondère, dicendi arte, omni scientiarum génère nulli secundus.
{Voyage littéraire par deux bénédictins, t. I, 1" partie, p. 226. — Musée des mcnum. franc., par A. Lenoir, t. l , p. 229, pi. n" 617.) ' Âb. Op., pars 1, ep. lit, p. 53 el ci dessus p. 147.
VIE D'ABtLARD. 259
l'église de Saint-Marcel, près de la sacristie \ C'était, y disait-il, « le Socrate, TAristote, le Platon de la « Gaule et de l'Occident; parmi les logiciens, s'il eut « des rivaux , il n'eut point de maître. Savant, élo- « quent, subtil, pénétrant, c'était le prince des étuu des; il surmontait tout par la force de la raison, et « ne fut jamais si grand que lorsqu'il passa à la phi-
' Gallorum Socrates , Plato maximus Hesperiarum ,
Noster Arisiotelcs , logicis quicunique fuerunt Aut par autnielior, studiorum coguitus orbi Princeps....
Dans rédilion d'Aniboise, celle épiiaplie est jointe à la lettre où Pierre rend comple à Hcloïse de la mort d'Abélard. Kn 17G3, on la lisait encore dans Téglise de Saiiil-Marcel , d'apics les auieurs de VUisioire lit" téraire. Une seconde é|)ilaphe , rapporice cgalenienl par d'AniLoise , est aussi allribuce à l'alAïc de Cluni ; la première seule l'est avec quelque ccrliiude; nous l'analysons dans le texte ; les deux derniers vers de la seconde en ont éic détaches et cités seuls comme éiani l'inscriplioû du lumbcau d''Abélard ; le§ voici ;
Est salis in tumulo : Petrus hic jacet Abœlardus Cui soH patuit scibile quidquid erat.
ou, comme la donne le P. Dubois :
Est salis io tiiulo : PrîESul hic jacet Ahaelardus, etc.
Pez en a donné une troisième trouvée dans un manuscrit qu'il croit presque contemporain d'Abélard ; elle ccmnience ainbi ;
Pelrus amor cleri, Pelrus inquisiiio veri , etc.
On peut y remarquer ce vers :
Prœteriit, sed non periit, transivit ad esse.
La chronique de Richaid de Poitiers, moine de Cluni, eu contient une quatrième dont voici le premier vers inuiilé :
Summorum major Pelrus Abœlardus....
Rawlinson a exliait d'un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford une cinquième épilapbe , assez remarquable par quelques vers sur le nominalisme ; elle counaencc par ces mots :
Occubuit Petrus; succumbit eo morient* Oranis philosophia....
f< losophie véritable, celle du Christ. » On peut regarder ces mots comme Texpression du jugement de tous les esprits éclairés du siècle d'Abélard.
« Ainsi, chère et vénérable sœur en Dieu, » écrivait l'abbé de Cluni à l'abbesse du Paraclet, « celui i< à qui vous vous êtes , après votre liaison charnelle, (( unie par le lien meilleur et plus fort du divin amour, « celui avec lequel et sous lequel vous avez servi le «Seigneur, celui-là, dis-je, le Seigneur, au lieu i( de vous, ou comme un autre vous-même , le ré- <( chauffe dans son sein, et au jour de sa venue, t( quand retentira la voix de Tarcbange et la trom- « pette de Dieu descendant du ciel , il le garde pour « vous le rendre par sa grâce. » Nous n'avons point la réponse d'Iîéloïse ; mais nous savons que quelque temps après, dans le mois de novembre, Pierre le Vénérable se rendait au Paraclet. Pour complaire à l'abbesse, il avait fait enlever de l'église de Saint- Marcel, en secret et à l'insu de ses religieux, les restes mortels d'Abélard, et il les apportait à leur dernière demeure. Dans une lettre où elle le remercie, Héloïse lui dit simplement : « Vous nous avez w donné le corps de notre maître*.»
Philippe Harveng, théologien du xii* siècle, en a composé ou conservé «ne dunl nous ne connaissons que le premier vers :
Lucifer occubuit , stellae radiale minores.
( Cî. Àb. Op., prœfat. in fin. pars II, ep. xxiii , p. 342. — Thés, anecd. noviss., l. Ul , Dissert, isag XXII. — Ex chronic, Wilelm. Godel. et Rich. picl., Rec. des Hist., t. XH , p. 'il 5 etG75. — P. Ab. et Hel. T.pist., cdit. a R. Rawlinson, )7l8.— P. Harveng., Op., p. 801. — hist. eccles. paris., aucl. Dubois, t. II, I.XllI, c. Vil, p. 178. — Jfist.litt., t. XII , p. lOl et 102.
• a Corpus magistri noslri dedislis. » On pourrait croire par la place où se lit celte phrase, qu'il s'agit du corps de Notre-Seigneur, et que Pierre
Pendant son séjour au Paraclet , Pierre dit la messe dans la chapelle, le 16 novembre, prêcha dans la salle du chapitre, accorda au monastère le bénéfice deCluni, et à l'abbesse ce qu'on appelait leTricenaire, c'est-à-dire une concession de trente messes à dire par ses moines, ou tout au moins des prières pendant trente jours de suite après la mort d'Héloïse, et pour le repos de son âme. De retour dans son abbaye, il régularisa cette promesse en lui envoyant un engagement écrit et scellé de son sceau, ainsi que l'absolution d'Abélard qu'elle avait demandée, pour la suspendre, suivant l'usage du temps, au tombeau qu'elle faisait élever à son maître et à son époux.
Cette absolution est conçue en ces termes : « Moi, « Pierre, abbé de Cluni, qui ai reçu Pierre Abélard (( dans le monastère de Cluni, et cédé son corps, fur- « tivement emporté, à l'abbesse Hcloïse et aux reli- «gieuses du Paraclet; par l'autorité du Dieu tout- (( puissant et de tous les saints, je l'absous d'office « de tous ses péchés ^ »
On a conservé un hymne funèbre, ce que les anciens appelaient nœnia^ chanté peut-être ou supposé chanté près du tombeau d'Abélard par l'ab-
disant la messe au Paraclet y donna la communion aux religieuses. Mais il y aurait Corpus domini nosiri. {Ab. Op., pars H, cp. xxni , p. 342 ep.xxiv. Heloïss. ad Petr, Abb. clun., p. 34:î ). M. Boisset, à qui nous devons la conservation du premier tombeau d'Abélard , dit d.ms une lettre adressée à M. A. Lonoir, que l'abbé de Cluni se rendit à Saint-Marcel dans les premiers jours de novembre, sous prétexte d'y faire la visite abbatiale ; qu'une nuit, pendant le sommeil des religieux, il fît enlever le corps d'Abélard , et partit aussitôt lui-même avec ce dépôt pour aller au Paraclet, où il arriva le 10 novembre 1145. ( Mus. des mon. fr.^ t. 1, p. 53i )
-' Àb. Op., pars. II, ep. xxv ; Pet. clun. ad. Hel., p. 344 el 34i>.
besse du Paraclet et ses religieuses ^ On voudrait croire que ce chant, qui ne manque pas, dans sa simplicité, d'une certaine grâce mélancolique, est l'ouvrage d'Héloïse. Pourquoi cette stance ne seraitelle pas d'elle?
Tecum fata sum perpessa j Tecum dorniraiu defessa , Et in Sion vcniam.
* Solvc cruccm ,
Duc ad lucem Degravalam animam.
Elle demande à reposer près de lui; c'est à lui qu'elle demande de la conduire au séjour d'éternelle lumière, et aussitôt elle entend le chœur et la harpe des anges; et les religieuses s'écrient : (c Que « tous deux se reposent du travail et d'un doulou- « reux amour.
Roquiescant a labore , Doluroso et amore.
« Ils demandaient l'union des habitants des cieux : « déjà ils sont entrés dans le sanctuaire du Sauce veur. »
Héloïse vécut encore vingt et un ans; elle continua d être l'objet de l'admiration et de la vénération générale. Son siècle la mettait au-dessus de toutes
' Ce chnnl nous est transmis par un auteur allemand, qui ne dit point d'où îl l'a tiré Moiiz Carrière, Abaelard imd Heloise , p. xcvj ). Je ne Tai vu mentionné nulle part ailleurs. M. Carrière en donne une traduction en vers allemands, par M. Follen. Ce petit poème est lrcs-sin)i)le. Les religieuses chantent d'abord deux slances de requiescat devant le tombeau; puisHéloïse en dit quatre analysées dans le texte; elle demande la mort et le ciel. Aussitôt les nonnes reprennent et annoncent la béatitude des deux époux. Héloïse elle-même aurait bien osé composer cela.
les femmes, et je ne sais si la postérité a démenti son siècle *.
La prospérité , la richesse , la dignité du couvent du Paraclet ne firent que s'accroître. Sa première abbesse mourut le 16 mai 1164, un jour de dimanche, au même âge que son fondateur. Le calendrier nécrologique français du Paraclet portait à son nom : (( Héloïse y mère et première abbesse de céans ^ u de doctrine et religion très-resplendissante^, »
On dit qu'en mémoire de sa science incomparable, ses religieuses voulurent que le Paraclet célébrât tous les ans Toffice en langue grecque le jour de la Pentecôte, et cette institution s'est longtemps maintenue \
* « Tu., et mulieres onincs evicisti , et pêne viros universos supérasti. » (Petr. clan, ep., Ab. Op., pnrs II, p. 337.) — « Fania.... fcniineuiri sexum « vos excessissc nohis nolilicavit. Quomodo ? Diciando , vorsificando, etc... « Slulius ogo qui Iiinam illuminaie volo.... C.aUuTiUS vosler cal;imis d<»cio- « rum supcrcniinct aul rcqualur.» ( Hug. Mctcl., ep. xvi et xvii ad Hclois. Hug. , Sac. anliq. mon., l. II. p- 34 8 et 3i9.)
* « Malcr noslrai rcligi(»nis Heloysa , prima abbalissa, dorumenlis et ren ligionc clarissiiua, spem bonam ejus ncbis vila donante , felicilfT niigravit « ad Dniuinum. » C'est ce qu'on lisait dans le Necrologium à la date Anno MCLXIV,XV11 Kal. jiin. {Gall. Christ., t. Xll , p. 574.) Duchesne a lu dans le ca'endrier du Paraclet: « Heloysa, nepiis Fulberli canonici pa- « risiensis , primo pétri Abœlarcii conjux, deinde moniulis et pri<)ris5a Ar- « genlolii , post oratorii paracliiici abbalissa , quod ab anno MCXXX ad « annum MCLXIV prudenler alque rebgiose rexil. » (Ab Op.; Noi. , p. 1 187.) C'est une tradition plutôt qu'un failh:storiqueqn'Héloïse mourut au même âge qu'Abélaid. On a vu qu'il n'existe pas de d(jnnéo ccrlaine sur l'époque de sa naissance. Une inscription gra\ce près du premier sépulcre d'Abélard dans l'égbse de Sainl-Marcel de Chàlons, portait : « Obiit ma- « gnus illc doctor XI Kalend. Maii, an. MCXLII , anno suo climacloico. « et Heloissa veroXVll Kalend. Junii anno MCLXIII. Credilur enim XX annis « amplius marito supcrvixisse. » Ces paroles ne sont pas adirmalives. ^Hist. litt.j t. XII, p. G45. — Voyez ci-dessus la note 3 de la p. 46.)
^ In net. Auberti Mirwi ad Henric. Gandav. de scriplor. eccksiast. ,
Peu de temps avant sa mort et dans sa maladie , elle ordonna^ dit-on, qu'on l'ensevelît dans le tombeau de son époux. Ce tombeau était placé dans une chapelle qu'Abélard avait fait construire, peut-être le premier bâtiment en pierre de l'ancien Paraclet, et qui joignait le cloître avec le chœur. On l'appelait le petit moustier. « Lorsque la morte , (( dit une chronique, « fut apportée à cette tombe qu'on venait «d'ouvrir, son mari qui, bien des jours avant elle, ((avait cessé de vivre, éleva les bras pour la rece- (( voir, et les ferma en la tenant embrassée \ »
La vérité cependant, c'est qu'Héloïse ne fut pas d'abord ensevelie dans le même tombeau, mais dans la même crypte qu'Abélard. Trois siècles après leur mort, en 1497, par les soins de Catherine de Courcelles , dix-septième abbesse du Paraclet, leurs restes furent transportés du petit moustier dans le
c. XVI. Biblioih. eccles., p. 164. — Bayle, Dict. crit.^ art. Paraclet. — Gervaise, Vie d'AbeiL, t. II. liv. VI , p. 328.
' D'Amboisc et Duthesne donnent ce fait un peu légendaire comme extrait d'une chronique de Tours , îilurs manuscrite, ferùa chroiiici MS. Turonici. {Ab. Op., prœfat. et not. p. Ii9ô.) Ce doit cire le Chrouicon Tiiroiieuse inséré par fragincnls clans le Recueil des Hisioriens , comme œuvre d'un ch.moine de Siiint-Marlin de Tours. Le passage cité y est indiqué par les premiers mois seulement (t. XII . p. 47?) , puis suivi d'un renvoi à la chronolngie de Robert d'Auxerre. Dans celle-ci ( /ri., p. 293), le passage est inséré a peu près dans les termes rapportés par d'.Amboise; niais il s'arrcie à la translation du corps d'Abélard au Paiaclet , et ne mentionne ni le désir exprimé par Héloïse d'être ensevelie avec son amant, ni le fait miraculeux ici raconté. Peut-être celte dillérence entre le texte de la chronique de Tours, si elle est telle que d'An. boise la donne, et les termes de la chronologie de Rubert , a-t-elle échappé à l'éditeur du lieciteil dea Historiens. Aucune partie du paragraphe concernant Abélard , ni le début , n' la (in , ne se trouve dans le texte de la chronique de Tours , imprimé pour la première fois et par extraits dans VAmpllssima colleciio de Mariène et Durand ( t. V, p. 917 et lOlo). On sait au reste qu'un récit tout semblable se trouve dans Grégoire de Tours. [De Glor. confess., c. xlu.)
chœur de la grande église du monastère, et déposés, ceux d'Abélard à droite , ceux d'Héloïse à gauche du sanctuaire, et plus tard rapprochés au pied ou mêuie au-dessous du maître autel \
On rapporte qu'en 1630, la vingt-troisième supérieure du Paraclet , Marie de la Rochefoucauld, fit transporter les deux tombes dans la chapelle dite de la Trinité, devant l'autel; elles y restèrent longtemps, sans aucune épitaphe, dans un caveau situé au-dessous des cloches ^ On ajoute que c'est alors que les ossements encore entiers furent réunis dans un double cercueil qui a été ouvert de nos jours. Il paraît qu'en 1701, une épitaphe en prose française fut, par l'ordre delà vingt-cinquième abbesse, Catherine de la Rochefoucauld, gravée sur un marbre noir placé à la base de cette chapelle sépulcrale ou plutôt sur une plinthe au pied de la triple statue de la Trinité, que celte dame avait relevée. En 1766, une autre abbesse du même nom conçut le plan d'un monument où devait figurer encore cette curieuse statue, et qui ne fut exécuté qu'en 1779 par la dernière abbesse du Paraclet ^ La révolution française, qui abolit linstitution fondée par Abélard , respecta cependant et sa mémoire et le double cercueil où Ton croyait avoir conservé les derniers restes d'Abélard et d'Héloïse.
Ces ossements confondus sont aujourd'hui replacés
' Gall. Christ.^ t. XU , p. 57i. — Ann. ord. S. Benedict., t. VI, p. 356.
* Voijarj. liU. par deux bénédict., I'^ partie, p. 85.
' C'ctail CharluUede Roucy ; celle qui avait conçu le plan était la vingtsixième abbesse et se nommait Marie deRoye; toutes de la maison delà Rochefoucauld. L'épitaphe que l'une fit graver sur le tombeau , avait été
dans la tombe de pierre où lui-même avait été d'abord enseveli sons les voûtes de l'église de Saint- Marcel. Comment cette tombe est-elle aujourd'hui déposée dans un des cimetières de Paris? D'où vient le monument qui la renferme, ce monument connu de tous, tant de fois reproduit par le dessin, sans cesse visité par une curiosité populaire , et qu'on peut souvent dans les beaux jours voir encore paré de couronnes funéraires et de fleurs fraîchement cueillies?
Un homme dont les soins pieux ont sauvé à la France bien des richesses de l'art gothique dans un temps où cet art était aussi dédaigné par le goût qu'insulté par les passions, lauteur du Musée des monuments français \ est celui à qui nous devons la
composée à la demande d« l'autre , en 1766 , par rAcadéraie des inscriptions ; elle est conçue en ces termes :
Hic
Sub codem nvarniore jaceut
Hujus monasterii
Conditoi-, Petrus Abeelardus
Et abbaiissa prima Héloissa,
Olim studiis, ingenio , aniore, infaustis nuptiis
El pœnitentia,
Nunc œterna, quod speraruus, felioitato
Conjuncti.
Petrus obiit XX prima aprilis 1142 ,
Hcloi^sa XVII maii ii63.
Curis Carolœ de Roucy, Paracleti
Abbalissae.
Il y a erreur dans cette dernière date. On a attribué cette épilaphe a Marmontel. M. A. Lenoir, qui paraît avoir vu ce monument ou l'avoir copié sur des dessins authentiques , l'a fait graver dans son Musée. II se compose du triple groupe et d'un socle appliqués à la muraille. [Lives of Abcil. and Helois., hy J. Beringlon , t. II , p. 231. — Mus. des mon.fr., t- 1 , p. 225 à 228, pi. no 516. — 4^ai7. ef Ifd/., par Turlot, p. 2G7-2G0.)
' M. Alexandre Lenoir. Il a raconté lui-même tous ces détails. Le médc-
conservation des restes d'Abélard et d'Héloïse et le tombeau même qui les contient. En 1792, le Paraclet fut vendu à la requête et au profit de la nation. Les notables de Nogent-sur-Seine vinrent en cortège lever les corps des deux amants que protégeait du moins la philosophie sentimentale de l'époque, et les transportèrent avec le groupe de la Trinité encore tout entier, dans leur ville et dans l'église de Saint- Léger. En 1794, des fanatiques du, temps , à qui certainement l'ombre de saint Bernard n'était point apparue , dévastèrent Téglise , et le groupe, jadis suspect d'un symbolisme hérétique 7 fut brisé comme un monument de superstition. Cependant ils épargnèrent le caveau qui renfermait les précieux restes. Six ans après, 3 floréal an viii, M. Lenoir, muni d'un ordre du gouvernement, reçut des mains du sous-préfet au nom de Farrondissement, un cercueil qui renfermait ces restes séparés par une lame de plomb. On rouvrit avec soin , et un procès-verbal fut dressé constatant l'état des ossements. Il a été publié. Les têtes furent moulées, et c'est sur ce modèle qu'un sculpteur a composé les masques si connus. Vers le même temps, un médecin de Châlonssur-Saône, ayant sauvé le tombeau de l'église de Saint-Marcel, cette cuve de pierre gypseuse alabastrite, grossièrement ciselée, au moment oii, achetée par un paysan, elle allait être livrée à quelque usage domestique, la remit au créateur du musée des Petils-
cindeChâlons est M. Boisset, le sculpteur M. Deseine. {Mus. des mon.fr., t. I , p. 221 et suiv. — Notice hist. sur ta sépult. d'Ilél. et AbaiL, par le même, 1816. — Villenave , Notice placée en léle de la traduction des lettres , par le bibl. Jacob, p. 116 et suiv.— Autre traduction des lettres , par M. Oddoul ; édition illustrée , t. I, p. cxi. i
Augustins, et c'est dans ce sépulcre grossier dont les sculptures paraissent effectivement à de bons juges être du temps et du pays, que les restes des deux époux ont été enfin déposés. Auprès d'une statue réputée celle d'Abélard en habit de moine, une statue de femme , du xii^ siècle , et à laquelle on avait adapté le masque de convention dHéloïse , fut couchée sur le même tombeau. C'est celui qu'on a placé dans une sorte de chambre ou de lanterne, d'un gothique orné, et formée de débris enlevés au cloître du Paraclet, et surtout à une ancienne chapelle de Saint-Denis. Ce monument, d'un style recherché, postérieur au xif siècle, ouvrage composite d'Alexandre Lenoir , fut à la restauration transporté du jardin du musée des Petits-Augustins dans le cimetière du Père- Lachaise le 6 novembre 1817. Les noms d'Héloïse et d'Abélard étaient gravés alternativement sur la plinthe, et interrompus seulement par ces mots : AEI SÏMnEnAErMENOI, toujours unis.
On a vu qu'Héloïse avait un fils dont l'histoire ne parle pas. Il paraît qu'il entra dans les ordres , et obtint la bienveillance de Pierre le Vénérable. Dans la lettre qu'elle écrit à ce dernier , elle lui recommande son fils, pour qui elle le prie d'obtenir une prébende de l'évêque de Paris ou de tout autre. L'abbé répond qu'il s'efforcera de lui en faire accorder une dans quelque noble église, mais il ajoute que la chose n'est pas aisée, et qu'il a éprouvé souvent que les évêques se montrent fort difficiles pour accorder des prébendes dans leur diocèse \
' Âb. Op., ep. XXIV et xxv, p. 343 et 345.
En 1150, il y avait à Nantes un chanoine de la cathédrale du nom singulier d'Astralabe; il semble que ce devait être le fils d'Abélard \ Un religieux du même nom est mort en 1162, abbé de HauterivCj, dans le canton de Fribourg. Si c'est le fils d'Héloïse, sa mère lui aurait survécu de deux ans. Nous avons encore une pièce de vers latins qu'Abélard composa pour son fils; c'est un recueil de sentences morales, et l'on y lit ces mots : Nil melhis muliere hona^. C'est la véritable épitaphe d'Héloïse^ Terminons notre récit. 11 doit, s'il est fidèle, suffire pour faire connaître Abélard et celle dont le nom charmant est inséparable du sien. On nous dispensera de chercher à juger son génie, son amour, son caractère. Sa vie est comme le reflet de tout cela, et on le juge en la racontant.
Quoique les ouvrages d'Abélard aient beaucoup de valeur, ils donneraient de lui une insuffisante idée, si nous n'avions le témoignage de son siècle, et ce témoignage est très-considérable. Ces temps du
* Extrait du Cartulaire de Buzé; Mém. pour servir à l'Hist. de Bretagne, 1. 1 , p. ^87. Aussi ISiceron veul-il qu'Aslrabbe soit mort en Bretagne (t. IV). Turlot dit avoir lu dans l'obiluaire du Paraclet qu'il mourut dans ce couvent peu de temps après sa nicre. ( Abail. et Hél., p. 124 et 1 44. )
• C'est M. Cousin qui a découvert par hasard, en 1837, cet AslraUibe , mort en Suisse abbé de bénédictins. Il a aiissi publié des vers qu'Abélurd aurait faits pour son lils , et qui , sans manquer d'éléiiance, manquent de poésie comme presque tous les vers laiins du moyen âge. (Frag. philos. , t. lll,append. X.) Mais malgré Y Histoire littéraire, Thomas AVri;:hl (Jic/jç. autiq., l. I, p. 16), M Édelestand Dumeril ne veut pas que celle pièce soit d'Abélard. (Journ. des sav. deNoim., 2'"liv., p. 112. )
' D'Amboise en a publié une autre en quatre méchants vers latins. Il ne dit point où il Ta trouvée {Âb. Op., praefai. in tin, ) , elle commence ainsi ;
Hoc tumulo abbatissa jacet prudens Heloyssa, etc.
moyen âge qu'on se représente comme ensevelis dans Tignorance, comme abrutis de grossièreté, tenaient en haute estime , peut-être à cause de leur grossièreté et de leur ignorance même, les travaux de Fesprit et du talent. La renommée s'attachait aisément alors à la supériorité littéraire, et je ne sais s'il est beaucoup d'époques où il ait mieux valu briller par la pensée ou la science. C'étaient autant de dons rares, merveilleux, presque surnaturels , auxquels tous rendaient hommage. Le clergé même considérait les esprits qu'il redoutait. Le pouvoir temporel les persécutait quelquefois, mais ne les dédaignait pas. Il y avait au-dessus de ces populations rudes et violentes, séparées par teint d'obstacles, exposées à tant de tyrannies, une véritable république des lettres, une société tout intellectuelle que l'Église universelle ou du moins l'Eglise latine, enserrait dans son vaste sein, offrant une place , un titre, un asile, une puissance même, à ceux qui s'en montraient les citoyens éminents. La force, qui dans le champ de la politique exerçait un empire si absolu, s'arrêtait avec respect, même avec déférence, devant le génie ou le simple savoir, revêtu d'un caractère sacré et populaire à la fois; on admirait ce que l'on ne comprenait pas.
Abélard, à travers tous ses malheurs, a joui autant ou plus qu'homme au monde des douceurs de la renommée. Les philosophes de la Grèce n'obtinrent pas de leur vivant une aussi lointaine célébrité. Chez les modernes, ni les Descartes, ni les Leibnitz n'ont vu leur nom descendre à ce point dans les rangs du peuple contemporain. Voltaire seul , peut-
être, et sa situation dans le xviii^ siècle, nous donneraient quelqu'image de ce que le xii^ pensait d' Abélard. Ceux mêmes qui le blâmaient ou ne l'osaient défendre , l'appelaient un philosophe admirable ^ un maître des plus célèbres dans la science, « Nos siècles,» dit un chroniqueur, (c n'ont point vu son pareil; les « premiers siècles n'en ont point vu un seconde » Un écri\ain du temps emploie pour lui ce mot, qu'il invente peut-être, ce titre d'esprit universel qui semble avoir été précisément retrouvé pour Voltaire; d'autres ont dit que la Gaule n'eut rien de plus grand y qu'il élait plus grand que les plus grands y que sa capacité était au-dessus de l'humaine mesure; et ce siècle, qui avaitle culte de l'antiquité, l'a mis au rang des Platon, desAristote, et, chose plus étrange, des Cicéron et des Homère^ Pour expliquer un enthousiasme si vif et si général, il faut ajouter au mérite réel de ses ouvrages, la puissance et le charme de son élocution. Jamais l'enseignement n'eut plus d'ascendant et d'é( lat que dans la bouche d'Abélard. Aussi couvrit-il la chrétienté de ses disciples. On dit que de son école sont sortis un pape, dix-neuf car-
' « Mirabilis philosopbus. » Rob. auliss., Chrc7i.^ Rec. des Hist., t. XII, p. 293. « Mai;ister in sci(nlia ceUberrinius. » Albeiic. Chron., id, l. W\l , p. TOO. « Philusoiihus cui nosira pareil) , nec prima secundum saecula « viderunt. » Ex chron. Briioun. id. l. XII,p. 558.
' Summorum major Petrus Aba;lardus....
^ Gallia ril majus habuil vel clarias islo.
(Epilapb. Ecc Chron. Kich. pici., Rec. des Hist., t. XII, p. 415.) Petrus.... quem rnundus Honierura Clamabat.
( Seconde cpitapbe attribuée à Pierre le Vénérable. ) Plangit Aristotclem sibi logica nuper adeniptum. Et plangit Socrateni sibi niœrens Elhica deniium , Physica Platonem, facundia sic Ciceronem. ( Épitaphe attribuée au prieur (îodefroi, par Ra-wiinson, ) -
dinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques de France, d'Angleterre ou d'Allemagne*, et parmi eux le célèbre Pierre Lombard, évêque de Paris, celui qui constitua la philosophie théologique de l'université par son livre fameux, le Livre des sentences^ dont on croit que le fondement est dans le Sic et non d'Abélard.Ses disciples les plus avérés sont Bérenger et Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont, Pierre Hélie, Bernard de Chartres, Robert Folioth, Menervius, Raoul de Châlons, Geoffroi d'Auxerre, Jean le Petit, Arnauld de Bresce, Gilbert de la Por- ^ée^ Mais les historiens de la philosophie lui donnent pour disciples, non sans raison peut-être, tous ceux qui cinquante ans durant après lui, enseignèrent par leurs leçons ou leurs écrits la dialectique et la théologie rationnelle. Ce qui est certain, c'est que la scolastique, cette philosophie de cinq siècles, ne cite point de plus grand nom, et consent à dater
' Crevier, Hist. de l'Université, t. I, p. 171. — Essai sur la vie et les écrits d'Abélard, par madame Guizot, p. 339.
* Inter hos el alios in parte remota
Parvi pontis incola ( non loquor ignota).
Disputabat digilis directis in iota,
Et quecumque dixerat erant per se nota.
Celebreni theologum vidimus Lorabardum , Cum Yvone, Helyura Pelrura , et Bernarduin, Quorum opobalsanium spirat os ei nardam; Et professi plurinii suiit Abaiclardura.
Ces vers sont de W'allcr Mapes ^'p. 28 du recueil déjà cité. Voy, ci-dessus, nol. 1 de la page IGS). Tous les noms qu'on vient de lire sont connus, a l'exception de cet Yvon ou Ives dont parle le poëte anglais. On ne ciie au xu' siècle sous ce nom que saint Ivcs, évêque de Chartres , et un prieur de Cluni, qui fut appelé Scolasticus ; mais celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapes. Voyez les articles de tous ces savants dans VHisioire littéraire, et sur les disciples d'Abélard, Duboulai , Hist. Univ., l. II, catalog. illu*t. vir. . et Brucker, Uist. crit. phil., t. III , p. 766.
de lui. Ceux qui , dans l'école , l'ont précédé , égalé, surpassé, sont restés au-dessous de lui dans la mémoire des hommes.
L'influence d'Abélard est dès longtemps évanouie. De ses titres à l'admiration du monde, plusieurs ne pouvaient résister au temps. Dans ses écrits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse tout ce qu'il y eut d'original, et nous sommes exposés à n'y plus apprécier des nouveautés que les siècles ont vieillies. Mais pourtant il est impossible d'y méconnaître les caractères éminents de cette indépendance intellectuelle , signe et gage de la raison philosophique. Chargé des préjugés de son temps, comprimé par l'autorité, inquiet, soumis, persécuté , Abélard est un des nobles ancêtres des libérateurs de l'esprit humain.
Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas même un grand philosophe; mais un esprit supérieur, d'une subtilité ingénieuse, un raisonneur inventif, un critique pénétrant qui comprenait et exposait merveilleusement. Parmi les élus de l'histoire et de l'humanité, il n'égale pas, tant s'en faut, celle que désola et immortalisa son amour. Héloïse est, je crois, la première des femmes ^
Faible et superbe, téméraire et craintif, opiniâtre sans persévérance, Abélard fut, par son caractère, au-dessous de son esprit; sa mission surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois défaut au philosophe. Ses contemporains, qui n'étaient pas
* Mes ge ne croi niic, par m'ame ,
Conques puis fusl une tel faine. •
Rotnan de la Rose , t. II, m. i'I-i.
certes de grands observateurs , n'ont pas laissé d'apercevoir cet orgueil imprudent, disons mieux, cette vanité d'homme de lettres, par laquelle aussi il semble qu'il ait devancé son siècle. Les inûrmités de son âme se firent sentir dans toute sa conduite, même dans ses doctrines, même dans sa passion. Cherchez en lui le chrétien, le penseur, le novateur, l'amant enfin; vous trouverez toujours qu'il lui manque une grande chose, la fermeté du dévouement. Aussi pourrait-on , s'il n'eût autant souffert , si des malheurs aussi tragiques ne protégeaient sa mémoire, conclure enfin à un jugement sévère contre lui. Que sa vie cependant, que sa triste vie ne nous le fasse pas trop plaindre : il vécut dans l'angoisse et mourut dans l'humiliation , mais il eut de la gloire et il fut aimé. ,
DE LA PIIILOSOPUIE SCOLASIIQUE EN GÉiNÉRAL.
La renommée philosophique d'Abélard était déjà ancienne, que ses ouvrages philosophiques demeuraient encore inconnus. Il y a dix ans, à peine savait-on s'ils existaient quelque part en manuscrit. Cependant on citait ses doctrines, on parlait de son système , qui tient une place dans l'histoire de la philosophie. Aucun de ceux qui ont écrit cette histoire n'a manqué de nommer Abélard parmi les hommes qui ont illustré et accrédité lascolastique, et de lui assigner au xii"" siècle le rang de fondateur d'une école.
L'existence historique de cette école est notoire. Sa naissance, son éclat, son influence, du moins tant que son fondateur a vécu, sont des faits constatés et célèbres. Son caractère scientifique, sa valeur intellectuelle, nous paraissent des choses moins claires et moins connues. On ne voit pas bien dans les écrits des auteurs si Abélard fut un créateur ou seulement un continuateur, un propagateur de doctrine. Celle qu'il enseigna et qui dans sa bouche fut si puissante était-elle une innovation, un progrès, une
réaction, une simple traduction de théories antérieures, une révolution dans la science? On est tenté de la croire nouvelle et de lui attribuer une singulière importance , quand on considère l'ascendant et la renommée de celui qui la professe. Mais si l'on néglige l'homme pour les choses , on est plus embarrassé de saisir le sens et de mesurer la grandeur de son œuvre, et sa gloire paraît supérieure à ce qu'il a fait. On voit dans l'histoire qu'il fut l'élève de Roscelin , fameux comme fondateur ou restaurateur du nominalisme; on y voit aussi qu'il se sépara de Roscelin, et le combattit vivement ^ Cependant il eut pour antagonistes les sectateurs du réalisme ou les adversaires de Roscelin, et il est compté dans les rangs des nominalistes , quoiqu'il ait prétendu changer leur doctrine, et que celle qu'il soutint ait quelquefois reçu un nom particulier et nouveau. Telles sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent dans l'esprit de tout homme instruit, après la lecture des historiens de la philosophie. Telle est la commune renommée d'Abélard , et si ses aventures dignes du roman n'avaient jeté sur lui l'intérêt et l'éclat, on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa mémoire.
AVant la publication d'aucune partie importante de ses écrits de métaphysique, il fallait bien le juger sur des passages isolés ou sur des témoignages qui n'étaient pas le sien. De là cette vue générale et confuse de sa pensée et de son influence. Il était plus célèbre que connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est à demi levé; on peut prouver que l'opinion
* Voy. ci-dessus, liv. I , p. 7 ei 34 , et ci-après ch. vm.
établie sur son compte n'est pas d'une parfaite justesse; mais son influence toujours singulière est plus explicable. 11 est évident désormais qu'il a fait plus qu'intervenir dans la controverse des réalistes et des nominaux, et qu'il n'y est pas tout à fait intervenu de la manière dont on le suppose. Sa trace dans cette partie spéciale de la science n'a d'ailleurs été ni très -profonde ni très-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la science entière a pénétré fort avant, et s'est continuée par ses effets longtemps après lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle philosophie n'est restée plus inédite.
Deux idées ressortent de tout ce qu'on lit sur Abélard philosophe : une idée générale de l'époque où il a vécu, et de son importance parmi ses contemporains; une idée particulière de sa doctrine propre et de son œuvre personnelle. Il a professé la philosophie au xii'' siècle, c'est-à-dire qu'il a enseigné cette philosophie qu'on est convenu de nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques, il a enseigné sur un point important un système qui a passé pour son ouvrage; et ce système , les classificateurs l'ont rattaché au nominalisme, ou appelé le conceptualisme. Pour connaître Abélard comme philosophe, il y aurait donc à connaître deux choses : la scolastique de son temps et la sienne.
En étudiant ces deux points, nous ne nous flattons pas de les épuiser. La scolastique , uu , pour mieux parler, la philosophie, depuis Scot Lrigene jusqu'à Descartes , est tout un monde à explorer;
vingt ans plus tôt j'aurais dit, à découvrir. Quoique ce monde commence à être moins inconnu, il n'a pas cessé d'être immense, et quelque goût bienveillant que le moyen âge inspire aux beaux esprits de notre époque, nous n'en abuserons pas au point de traîner le lecteur dans tous ces sentiers du passé, où régnent peut-être aujourd'hui des brouillards moins épais, mais dont aucune main ne saurait arracher les ronces et les épines. Peut-être en dironsnous trop encore pour ceux qui ne sont que médiocrement curieux, et qui aiment moins les détails que les résultats.
Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux écrivains modernes qu'on ne refusât à la scolastique le rang d'une philosophie. On a dit, en effet, et répété que la scolastique était une vaine science, une science verbale; que tous ses efforts avaient abouti à des controverses sans fin et sans valeur sur des questions de mots et non sur des questions de choses. La langue qu'elle parlait, avec ses difficultés et ses bizarreries repoussantes aujourd'hui pour notre intelligence et notre goût , a paru témoigner elle-même contre les idées qu'elle exprimait. On n'a pas manqué de les juger dignes d'un temps de ténèbres, puisqu'elles étaient énoncées dans un idiome barbare , et cette fois trop barbare pour mériter d'être compris. Et comme le jour où cette langue a péri, pour faire place à une diction plus pure et plus élégante, la science qu'elle exprimait a péri comme elle, on en a conclu naturellement que la science était la langue elle-même, et qu'il ne restait rien à apprendre de ce qui ne se disait plus.
Mais, sans disculper tout à fait la scolastique de Taccusation d'avoir trop souvent consumé ses forces sur de simples questions de mots, sur des problèmes qui se seraient évanouis si l'on en eût seulement changé l'expression, nous nous permettrons de remarquer que cette accusation , vaguement conçue , pourrait être généralisée au point de n'être plus aussi accablante pour la doctrine à laquelle on l'adresserait. Il est dans la condition de la philosophie et peut-être de toute science humaine d'être , sous un certain point de vue , une science de mots ; et il faut prendre garde que cette qualification lancée au hasard contre un système, œuvre de l'esprit humain, ne retombe sur l'esprit humain lui-même : ce qui serait l'accuser puérilement d'être ce qu'il est et de faire comme il fait; ce qui serait lui reprocher sa nature.
Il est trop évident que lorsque l'homme parle il pense, et que, par ses expressions, on juge de ses pensées. Puis, ses pensées exprimées correspondent ou sont données pour correspondantes à des choses. Ces choses existent ou n'existent pas, et elles sont ou ne sont pas comme il les exprime. Ainsi les mots sont les pensées, et les pensées sont ou ne sont pas les choses. On peut donc juger des choses par les pensées, comme des pensées par les mots; et si les mots ne faisaient que rendre des pensées qui ne correspondissent à aucune chose existante, ce qui semble le cas d'une véritable science de mots, cette science enseignerait cependant plus que des mots; car elle ferait connaître du moins l'esprit humain dans sa nature ou dans son histoire. Fausse comme
expression des faits, elle ne serait pas entièrement vaine comme témoignage des idées, et il est utile de savoir jusqu'aux mensonges de l'esprit humain; il y a quelque chose à apprendre même dans une science fausse. C'est connaître encore que connaître ce qui n'est pas, pourvu qu'on sache que ce n'est pas, et celui-là ne serait point un ignorant, qui saurait bien quelles choses ne sont pas, et tout ce que les choses ne sont pas. Au moins saurait-il que les choses sont, et même, à quelques égards, il saurait ce qu'elles sont.
Cela est vrai de toute science, même d'une physique fausse, même d'une astronomie fausse. Le jour où le système de Ptolémée a été renversé , on aurait pu le condamner aussi à titre de science de mots; car il n'était plus que cela. Les choses s'en étaient comme retirées, pour aller ailleurs et prendre d'autres formes. Qui pourrait dire cependant que jusquelà il eût été indifférent de le connaître, ou même que depuis lors il n'y eût rien à gagner à le connaître, et qu'il ne fût pas utile de comprendre ses fictions, afin de bien entendre pourquoi et comment elles sont des fictions, comment et pourquoi le système de Copernic est vrai ?
Mais ce que nous osons dire de toute science, nous l'affirmons avec bien plus de certitude de la philosophie. Celle-ci traite en effet d'objets qui, réels ou imaginaires, sont par eux-mêmes invisibles pour la plupart et n'ont de sensible que les mots qui les rendent. Je ne parle pas seulement des généralités contestées et douteuses, créations de l'art philosophique; je parle d'abord de ce qui n'est pas une
invention systématique, une arbitraire abstraction , comme le mot même de généralité y comme celui d'abstraction, ceux de notion, d'idée et de jugement ; je parle de tout ce que l'esprit croit réel ou conclut comme réel des perceptions actuelles et particulières de nos facultés; je parle de Dieu que nous concluons de tout ce que nous sommes et de tout ce que nous voyons; je parle de l'âme dont le nom est celui d'un invisible, que l'on affirme, que l'on suppose ou que l'on nie; je parle des facultés, qui ne sont pas assurément des substances individuelles, ni des choses que nous connaîtrions aussi distinctement si elles n'avaient un nom ; je parle des forces que nous apercevons par la pensée à travers les mouvements de la nature et de la vie; je parle enfin de tout ce que je viens de nommer , en écrivant nature y substance ^ vie ^ toutes idées qui, lors même qu'elles correspondraient, comme je le crois, à quelque chose de réel , n'ont cependant d'immédiatement sensible que les mots qui les désignent, et d'existence scientifique qu'à la condition d'être exprimées. Or, la philosophie pourrait être appelée la science de ces mots, sans qu'on lui manquât de respect; et ne fût-elle bonne qu'à bien faire connaître ce qu'ils désignent, qu'à déterminer les idées qui leur répondent dans l'esprit humain, elle ne serait pas une science vaine; elle aurait atteint, en partie du moins , son objet ; car elle serait en ce sens la science de l'esprit humain, et on l'a souvent définie ainsi, sans la dégrader. Déterminer ce que les mots veulent dire , c'est déterminer ce que l'esprit humain veut dire par les mots. Or, ce que
l'esprit humain veut dire, c'est ce qu'il pense, et connaître ce que pense l'esprit humain, c'est déjà, à beaucoup d'égards , le connaître lui-même. La science des mots conçue de la sorte est donc déjà une science, et une science tellement sérieuse que des écrivains distingués ont estimé que c'était la première de toutes.
En effet, des philosophes fort célèbres ont dit que les sciences n'étaient que des langues, et que toute bonne philosophie se réduisait à une langue bien faite. N'est-il pas étrange que ceux qui parlaient ainsi aient souvent condamné a priori ce qu'ils appelaient les questions de mots, et cru décrier telle ou telle philosophie en la taxant de ne vivre que sur ces questions-là? En vérité la scolastique, aux yeux de la philosophie du xviii*' siècle, n'aurait dû avoir aucun tort d'être une langue; son seul tort possible , c'était d'être une langue mal faite.
Prenons donc garde que l'accusation élevée contre la scolastique ne remonte jusqu'à la philosophie. Car elle pourrait à la rigueur être articulée contre la science métaphysique, de quelque méthode que celleci se servît et quelque forme qu'elle essayât de revêtir.
On peut distinguer en général trois manières de philosopher.
Si, au lieu d'analyser péniblement, soit le sens des mots comparés entre eux, soit les opérations délicates de la pensée, on emploie implicitement les mots et la pensée, et qu'on cherche à décrire directement la nature des choses, à la représenter dans
les êtres qui la composent et les rapports qui les unissent; quoique ce travail ne puisse s'opérer que suivant les lois de l'intelligence et à l'aide des noms qu'elle prête à ses idées, c'est une tentative immédiate sur les choses, comme la physique, la chimie ou la zoologie; c'est l'essai d'une science qui prétend être éminemment une science de choses; et on peut l'appeler une ontologie.
Si l'on s'attache uniquement ou principalement h porter l'ordre, l'accord et la clarté dans nos manières de concevoir les choses que nous exprimons, et à réduire en système ces conceptions pour en composer une science régulière, c'est encore une philosophie. Quoique d'une part cette science soit aussi obligée de se servir des mots, d'en faire un choix et un usage méthodiques, quoique de l'autre, en étudiant les idées, elle étudie indirectement les choses, puisque nous en croyons notre pensée, et que notre esprit reproduit les choses, soit comme elles existent , soit comme elles sont réputées exister; une telle philosophie roule principalement sur les idées, et ceux qui l'ont particulièrement mise en honneur l'ont si bien senti qu'ils ont proposé de la nommer idéologie.
Si maintenant , laissant dans l'ombre et le modèle extérieur auquel correspond le tableau de nos pensées, c'est-à-dire les choses, et le sujet, ainsi que la composition et l'ordonnance de ce tableau , la science se borne à en considérer séparément tout ce qui est notre œuvre apparente et sensible, savoir, les images que nous produisons pour tracer et peindre le tableau après l'avoir conçu, je veux dire les
28a LIVRE II.
mots; si, dis-je , elle s'attache à décrire et à déterminer la valeur, l'usage, les rapports de ces mots; quoiqu'elle ne puisse le faire sans un certain souvenir de la réalité, ni sans soumettre le langage à la pensée intérieure, ce droit naturel dont le langage est le droit écrit; la science est ouvertement alors une science de mots; elle a surtout les formes et les allures d'une grammaire , et s'il fallait ici , pour l'exactitude et la symétrie de nos distinctions, lui assigner un nom technique, nous lui pourrions donner , avec un sens spécial , le nom de terminologie.
Ainsi, la philosophie peut être ontologique, idéologique, terminologique, selon le caractère qu'elle affecte et la méthode qu'elle préfère. Mais, avec telle ou telle de ces qualifications, cesse-t-elle d'être une philosophie? nous ne le pensons pas. Ainsi ne l'ont point pensé les hommes illustres qui , selon les temps, lui ont fait subir telle ou telle de ces trois transformations. Comment, en effet, les destituer du titre de philosophes ? Et pour ne défendre ici que les terminologistes, qui pourrait dire qu'ils doivent être mis hors la philosophie? Seraient-ce les idéologistes, eux qui par le choix de ce nom ont témoigné de leur soin à s'abstenir, à s'écarter de toute ontologie, et qui, grammairiens avant tout, en inventant ce mot idéologie^ sont restés en arrière de leur véritable doctrine , et ont retenu le nom de la science en deçà des conséquences qu'ils lui avaient fait réellement atteindre? Qui mieux qu'eux-mêmes avait, en effet, compris que l'expression tenait à la pensée ? En se fondant sur la nécessité où nous sommes de jouer aux
mots pour jouer aux idées , c'est eux qui ont ramené la science au langage. Conséquents et sincères, eux aussi, ils auraient pu appeler la philosophie du nom de terminologie.
Quant aux ontologistes , seraient -ils donc les seuls philosophes ? Depuis que le Discours de la méthode a paru, cela serait difficile à soutenir; car le procédé ontologique, au sens où nous l'avons défini, a été presque généralement abandonné , et peut-être même décrié outre mesure. D'ailleurs, il est impossible à celui qui s'attache le plus aux choses de ne pas s'occuper au moins implicitement de l'étude et du classement des pensées. Ce sont deux opérations inséparables l'une de l'autre , et toutes deux sont inséparables d'un travail sur les mots. D'ordinaire, celui qui fait une découverte réforme la langue, et l'observation neuve d'un phénomène sensible de la nature aboutit à une innovation dans les termes. La découverte du principe de toute la chimie moderne pouvait presque se réduire à une meilleure définition du moi combustion.
Dans la philosophie proprement dite , l'ontologie influe d'une manière encore plus notable et plus directe sur le langage. Tout auteur de système crée nécessairement sa langue , et prétend de nouveau marquer à son coin la monnaie usée des termes vulgaires. Il arrive même un fait assez frappant, quoique très-explicable, c'est que les philosophes qui ont le moins pensé aux mots en ont le plus abusé ; dans le fait , ils n'ont pas été les moins sujets à se laisser conduire et tromper par le langage. Les philosophes grecs, par exemple, ceux surtout qui ont
précédé l'école de Socrate, ont manié la langue avec une liberté qui les a souvent égarés, et à force de négliger l'analyse soit des mots, soit des idées, ils ont parfois, avec des idées confuses et des mots équivoques, construit le mensonge ontologique des cosmologies de l'antiquité. Faute de se tenir assez en garde contre les illusions du langage, contre les déceptions de la raison, on manque l'ontologie ; on la rend plus obscure, plus fictive, plus nominale encore, que ne le serait la pure science de la pensée et de l'expression. Que d'observateurs du monde n'ont enfanté que le roman du monde ! que de descriptions de la nature ont abouti à une science de mots !
Mais si celui qui veut faire un système sur la nature des choses ne réussit trop souvent qu'à aligner sous le cordeau de la logique des dénominations arbitraires, il arrive aussi que, par un effet inverse, les esprits occupés uniquement de la terminologie de la science s'épuisent à la régulariser, à la distribuer dans les compartiments d'un plan analytique , à en séparer les termes par la distinction, à les rapprocher par l'analogie ; et grâce à ce besoin et à ce pouvoir qui est en nous d'imposer des noms aux êtres ils prennent bientôt pour des êtres les noms eux-mêmes, et attribuent une réalité factice à ces mots si bien classés et si bien définis. L'intelligence qui, absorbée par l'étude du langage , semble avoir perdu le sens de la réalité , et se contenter des apparences verbales, rend ensuite par une illusion contraire la réalité à ces apparences, matérialise, anime , personnifie les êtres de raison que les
mots supposent sans les prouver toujours. La science qui a voulu n'être que terminologique devient peu à peu ontologique; mais elle le devient dans l'ordre inverse de la vérité , et soumet le monde à la loi du langage , au lieu de faire le langage à l'image du monde. C'est alors que la science peut être accusée d'être une science de mots ; elle risque de ne jamais autant mériter ce reproche qu'au moment où elle prétend l'éviter.
Je laisserais ma pensée trop incomplète si je ne disais que la nécessité de faire une part à ces trois procédés de l'esprit, que l'impossibilité prouvée par vingt expériences d'en proscrire absolument aucun ou d'essayer impunément de le faire, pèse sur la philosophie, et nous oblige à les concilier. La science a trois points de vue ; il faut savoir s'y placer tour à tour. Entre eux, il n'y a qu'une question d'ordre. Livré à lui-même et sous l'empire des nécessités de la vie, l'esprit mêle tout ensemble, et cette synthèse fait dans la pratique sa force et sa confiance. Toute intelligence est en communication avec la réalité , la conçoit suivant ses propres lois , et par le langage reproduit ce qu'elle a perçu et ce qu'elle a conçu , sous une forme communicable aux intelligences qui lui ressemblent. Lorsqu'on veut traduire ces connaissances pratiques et confuses en science, c'est-à-dire connaître avec méthode, quel point de vue faut-il choisir? où se placer pour mieux voir ? par où commencer ? Évidemment par cette unité même à laquelle se communique la réalité, et • qui la communique à son tour, telle qu'elle l'a conçue, après l'avoir reçue. L'homme est constitué pour
absorber d'abord et renvoyer ensuite la lumière qui l'environne. S'il s'étudie avec exactitude et profondeur, s'il rechercbe ce qu'il pense, non pour établir la généalogie arbitraire de ses idées, mais pour se bien rendre compte de tout ce qui est contenu dans ses notions acquises, dans ses notions primitives, des convictions qui dominent dans son esprit , comme des opérations à l'aide desquelles elles se forment et se manifestent, il parviendra sûrement à mieux connaître ce qui est, en connaissant mieux ce qu'il en pense et ce qu'il en dit. La puissance qui lui donne la réalité, qui la perçoit et la conçoit, puis qui porte dans tout ce qu'il sait et tout ce qu'il pense l'ordre , la clarté , la fixité par la parole , cette puissance, c'est lui-même; et, en s'étudiant bien, en scrutant tout ce mystère de sa nature intérieure sans perdre de vue le dehors de qui il reçoit et auquel il rend , il remonte à la source de la science, et prend le seul moyen de la faire complète, universelle, adéquate à la vérité, dans la mesure cependant où ces épithètes sont applicables à la connaissance humaine. Ce point de vue est le point de vue psychologique , qui ne diffère du point de vue idéologique qu'en ce qu'il est moins partiel et moins étroit. Pour celui qui ne s'arrête pas à l'idéologie superficielle, qui la pousse à sa profondeur dernière , la science de la réalité et celle du langage reparaissent à la lueur même du flambeau intérieur , et la philosophie retrouve au fond de l'esprit humain le vrai jour qui éclaire le monde.
Quoi qu'il en soit, on a vu qu'on ne pouvait a priori accuser une science d'être, au mauvais sens
DE LA IMfTLOSOPHlK I>'ABi:LARlJ. 28)
de Toxpression, une science de mots. L'esprit considère toujours plus ou moins les choses , les idées , les mots. S'il tend à ne considérer que les choses ; il ne se connaît pas bien lui-même. S'il n'est attentif qu'aux idées, il perd le sentiment des choses; et ce qu'il accepte pour des idées n'est bientôt plus que des mots. S'il s'occupe des mots plus que de tout le reste, il prend à la loncçue les mots pour les choses, et revient par un détour à l'ontologie. Si cette ontologie était vraie , peu importerait le chemin qui l'y aurait conduit; niais si elle est fausse, c'est alors qu'il ne sait que des mots. Qu'est-ce donc en définitive qu'une science qui n'est qu'une science de mots ? c'est une fausse ontologie.
Or, maintenant, est-ce là ce qu'a été la scolastique? Telle est la vraie question, et elle ne peut être résolue que par une étude suffisante de la scolastique même. Et comme il s'agit de savoir si finalement elle a dit mensonge ou vérité, on ne peut cherchera la passablement connaître, sans étudier avec elle le fond des choses; car on ne saurait juger d'une science qu'en la comparant à son objet, comme on ne juge de la fidélité d'un portrait que par son modèle. Et cela déjà prouve que l'étude de la scolastique n'est ni aussi superficielle, ni aussi gratuite , ni aussi stérile qu'il Ta paru longtemps.
Ainsi, bonne ou mauvaise, la scolastique est une philosophie. Ce que nous avons dit suffit, ce semble, pour dissiper sur ce point les principaux doutes. Maintenant il y aurait à examiner d'abord si elle "n'a réellement été que ce que nous avons appelé une terminologie ; puis si cette terminologie a pro- I. 19
duit une fausse ontologie. Sur ces deux points, nous le disons d'avance, elle ne nous paraît pas irréprochable ; mais elle n'est pas pour cela une science de néant.
Nous avons déjà montré en général qu'une science qui mériterait, au sens où nous l'entendons, ce nom de science terminologique, ne serait pas nécessairement une science vaine. Faisons application de ces idées à la scolastique.
Si cette philosophie est une science purement terminologique , elle est bien au moins une grammaire. La grammaire fait profession d'être la science des mots. Est-elle pour cela une science vaine et qui n'importe en rien à la connaissance des réalités? Prenons un exemple pour plus de clarté, et choisissons-le parmi les plus simples.
Au début de toute grammaire , on vous dit que les premiers mots dont vous deviez vous occuper, sont les noms. Les noms sont les mots qui désignent et les choses qui sont et ce que sont les choses. Les choses sont des substances, et pour cette raison les noms sont appelés substantifs. Ce que les choses nommées par les substantifs , sont en sus de leur substance et de leur existence , est en quelque sorte ajouté à leur substance , et les noms de ce qui s'ajoute ainsi sont dits adjectifs. En d'autres termes, les noms désignent d'abord les choses, celles qui sont considérées comme subsistant par elles-mêmes ; mais il V a autour de ces choses, ou dans ces choses, des circonstances , modes , accidents , ou qualités qui sont comme adjacentes aux substances ( adjacen- Lia , c'est le mot de la scolastique et l'origine de
celui d'adjectif), et qui peuvent, jusqu'à un certain point, êtres prises comme des choses, si bien que les adjectifs peuvent revêtir à leur tour la forme des substantifs et continuent alors de désigner les attribut s pris substantivement, c'est-à-dire considérés comme s'ils existaient hors des choses auxquelles en réalité ils ne se rencontrent que réunis, et conséquem ment comme s'ils existaient par eux-mêmes à hi manière de ces choses. Tout le monde reconnaît là les substantifs abstraits.
Cette première classification des mots ne fait-elle connaître que des mots ?
1" D'abord elle vous apprend que l'esprit croit naturellement une existence réelle aux choses individuelles.
2" Puis, parmi ces substantifs qui les nomment , les uns désignent exclusivement un individu déterminé, les autres tous les individus semblables ou comparables , comme arbre ^ homme, animal. Or ceci nous enseigne que l'esprit a le besoin et la puissance de donner aux choses , en les considérant dans ce qu'elles ont de commun, des noms communs aussi, noms abstraits des réalités individuelles, et do former ainsi des genres et des espèces qui sont tout au moins les noms abstraits des concrets individuels.
3** En outre, ces substances quelconques désignées par les substantifs peuvent avoir des attributs exprimés aussi par des noms , et cela veut dire encore que l'esprit a la faculté de considérer ces mêmes attributs comme les sujets hypothétiques de certains autres attributs qu'il distingue
ultérieurement , et de donner ou supposer à ces sujets de sa composition une certaine réalité , peutêtre factice, sous la forme d'abstraction. Ainsi, à ne la considérer que comme une notion, la couleur n'est que le nom substantif de l'attribut du corps coloré, et elle devient à son tour le sujet d'autres attributs, elle est dite blanche, rouge, etc.; puis la blancheur, prise à son tour pour sujet, est dite terne, éclatante, etc. Or, la connaissance de cet emploi des idées et des mots est déjà un résultat idéo* logique, ou une vue de l'esprit humain.
4" 11 est naturel de se demander ce qu'il en est de tout cela dans la réalité et indépendamment de Tesprit humain; et la grammaire a prévenu et même hypothétiquement résolu la question. Quand elle dit que les noms désignent des choses ou des qualités, elle suppose apparemment qu'il y a des choses et des qualités. Les choses réelles, individuelles, elle les appelle substances, ou choses qui existent par elles-mêmes. Elle appelle ainsi non-seulement des substances accessibles aux sens, mais des substances invisibles; Dieu , une âme, sont des substantifs comme cet homme ou cette pierre. La perception par les sens n'est pas l'unique garant de la substance, et l'on croit à des choses qu'on ne voit pas. Les langues faites sous l'empire de cette croyance la constatent; mais la justifient-elles? Elles font une distinction entre les substances et les qualités. Celles-ci sont dites ne pas exister par ellesmêmes, et elles ne sont que des choses en d'autres choses. Cependant elles sont nommées isolément, absolument, et supposées ainsi des choses par le
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langage. Cette supposition est-elle un démenti donné à la distinction précédente? Les qualités existent-elles , et comment existent-elles? Faut-il prendre le langage pour la réponse réelle et décisive à cette question? Il en préjuge la solution ; il est, au moins par hypothèse, ontologique. Il décrit les réalités comme elles paraissent être à l'esprit, et tout au moins comme elles pourraient être effectivement. La grammaire n'est donc pas radicalement étrangère à l'ontologie. Elle la suppose en traduisant les idées de l'esprit humain.
5"" Dès qu'elle a fait connaître les noms , elle expose les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés les uns par rapport aux autres , ou les relations verhales que leur donne le langage raisonné. Car la grammaire n'est pas une simple nomenclature; toute grammaire est syntaxe, même dès ses premières pages. Les choses nommées sont exprimées les unes relativement aux autres. Par exemple, on énonce qu'une chose est en la possession d'une autre ou qu'elle passe en la possession d'une autre; on énonce qu'une chose reçoit l'action d'une autre, et cela par le moyen d'une autre. Ce sont les différents cas des noms, c'est le génitif, le datif, l'accusatif, l'ablatif. Voilà certainement encore de la pure grammaire.
Et tout cela cependant signifie que l'esprit établit des rapports entre les objets; tout cela énumère et définit quelques-uns de ces rapports. La possession ou habitude qui est exprimée par le génitif ou attribuée par le datif, le rapport d'action à passion, de moyen à résultat, sont assurément des concep-
lions de l'esprit, et si l'on n'avait pas soin de les analyser comme telles, on ferait de la mauvaise grammaire. Ainsi le rapport de possession serait une définition bien vague et bien insuffisante de celui qui est exprimé par le génitif, lequel exprime entre autres une forme de possession particulière, celle de l'attribut par le sujet; le rapport de l'agent au patient que représente en général celui du sujet au régime ou du nominatif à l'accusatif , se rattache souvent à celui de l'effet à la cause ; enfin l'ablatif qui correspond à l'idée de moyen , désigne souvent ce qu'on appelle dans l'école la cause instrumentale. Il y a là un assez grand nombre d'idées de relation, nécessaires à l'esprit humain qui les emploie, transporte ou convertit avec une liberté et une autorité singulières. La grammaire est confuse et inexacte si elle ne les distingue, les ordonne et les définit ; et quand elle fait cette opération sur les mots, elle décrit en même temps des idées nécessaires à l'intelligence, et touche à ce qu'un philosophe allemand appelle l'architectonique de l'esprit humain.
Le fait-elle dans un point de vue vraiment psychologique, elle cesse de regarder ces notions comme de simples nécessités de la pensée. L'esprit, en effet, ne les emploie pas uniquement comme les seuls moyens d'avoir des choses une conception qui lui serve. Il y croit en même temps qu'il en use, c'està-dire qu'il a l'invincible conviction que ces rapports sur lesquels il raisonne sont effectivement les rapports externes des choses, et qu'en dehors de lui il y a des causes, des effets, des agents, des moyens, des résultats, etc.; en un mot, que cette
liaison idéale de ses perceptions est la copie fidèle des relations entre les objets de la nature. Comme les noms qui les désignent, les choses ont pour lui leurs cas, et le monde réel serait incompréhensible s'il n'était pas tel qu'il est compris. Encore sous ce rapport, on voit que la grammaire suggère et suppose une ontologie.
Est-ce donc qu il n'y ait pas en grammaire de pures questions de mots, exclusivement relatives à l'expression indépendamment de la réalité qu'elle exprime, et qui n'appartiennent qu'à la nature propre du langage en général ou d'une langue en particulier? Si vraiment, et toute langue offre de ces questions-là. Par exemple, que les cas soient désignés par les désinences des mots comme en latin, par des articles comme en français , par des désinences et par des articles comme en grec; c'est un point de grammaire qui n'a rien de commun avec la science de la pensée ou de la nature. Que les substantifs abstraits soient de tel ou tel genre, qu'ils soient tous féminins plutôt que masculins ou l'inverse , ce n'est pas là non plus une vraie question métaphysique; ce n'est en grammaire qu'un point de fait à éclaircir ou à connaître. Enfin des questions même plus profondes, comme celles de la composition des mots, de leur transfusion d'une langue dans une autre, de la manière dont les idiomes se sont successivement engendrés, quoiqu'elles ne puissent être résolues sans une analyse assez fine des idées, sont cependant des questions qui, pour la plupart, dépendent de l'état des esprits dans les pays et les temps où les langues se sont formées. Bien qu'elles ne soient pas unique-
2^0 LIVRE If.
ment verbales, et qu'elles touchent à la philosophie (le rhistoire, on peut encore les regarder comme des questions grammaticales ; elles appartiennent à la linguistique, à la science des mots.
Mais enfin, dans les rapports généraux eux-mêmes du langage avec la pensée, n'y a-t-il pas des points dont l'étude est indifférente, ou peu s'en faut, à toute philosophie réelle? Je le crois, encore qu'on ne puisse les parfaitement étudier sans philosophie ; prenons pour exemple tout ce qui concerne le langage figuré. La connaissance approfondie du langage figuré conduirait sans doute à cette remarque, vraiment philosophique, que la faculté de nommer les objets ne va pas sans un penchant à représenter les uns par les noms des autres , en vertu de certaines similitudes qui frappent l'imagination plus que la raison; en d'autres termes, à parler par images. On pourrait rechercher encore si, comme quelques-uns l'ont prétendu, toute langue est exclusivement métaphorique, ou si seulement le langage figuré est de fait mêlé au langage direct, et dans ce cas, si ce mélange est utile, s'il est inévitable^ s'il y aurait quelque motif et quelque possibilité de Tabolir et de composer une langue absolument dénuée de figures. C'est là de la philosophie sans aucun doute , mais c'est de la philosophie du langage , et quoiqu'on en pût tirer encore quelques inductions sur la nature de l'esprit humain , la connaissance de la réalité n'est pas fort engagée dans l'étude de ces questions, et pour celui qui les résout sainement, elles n'ont pas un rapport essentiel avec la vérité de nos idées objectives. Encore est-ce
DE L\ PniL0S01>[IlE D'ABÉLARD. 297
une simple opinion que j'exprime, et la tlièse contraire a-t-elle été soutenue par des philosophes qui ont donné au langage une importance philosophique supérieure à celle que je suis disposé à lui reconnaître.
J'ai parlé tout à l'heure des substantifs abstraits; il y en a de différentes sortes. Prenons ceux qui expriment substantivement ces qualités qu'on nomme dans Técole les accidents de la substance , comme la qualité d'être blanc ^ amer, mou, etc., ou la blancheur^ F amertume^ la mollesse , etc. Les abstractions de cette sorte ne représentent aucune substance réelle. 11 y a des substances qui ont diverses qualités, entre autres celle d'être molles^ amères et blanches; il n'y a pas une chose qui soit substantiellement la blancheur ^ la mollesse, rainer" tume en elle-même. Lorsqu'on isole ces accidents par la pensée et le langage, et que l'on en fait les sujets de certaines propositions, quand on dit la blancheur est agréable^ f amertume est répugnante^ le sens commun avertit que ce sont des sujets hypothétiques et artificiels dus au pouvoir généralisateur de l'esprit; c'est une translation de l'adjectif au substantif, de l'attribut au sujet, qui a peut-être quelque analogie avec la propriété translative ou métaphorique du langage , et qui n'a pas beaucoup plus de réalité que ces autres locutions, le choc des opinions y le feu des passions, l' explosion de la colh'e. C'est une translation ou métaphore d'un autre genre; la première rendait l'insensible par une comparaison avec le sensible , ou l'invisible par une image ; la seconde convertit l'attribut en sujet et la
qualité en substance. C'est un don , un pouvoir, peut-être un faiblesse de l'esprit bumain , que d'opérer ces métamorphoses, mais la réalité n'est guère intéressée dans tout cela.
Dans ces termes, l'étude de cette classe de substantifs abstraits (celle des substantifs qui répondent aux qualités accidentelles des êtres) n'est et ne doit être qu'une étude de mots ; et c'est savoir les choses comme elles sont, que de savoir dans ce cas qu'elles ne sont pas essentiellement comme les mots, ou que les mots ne sont que des mots.
Que si, par impossible, on croyait le contraire, et qu'abusé par les apparences du langage, on fît jouer sans discernement à ces abstraits le rôle des concrets individuels , que l'on prît les noms qui les désignent pour des noms directs, même pour des noms propres, et qu'on supposât des êtres partout où l'on a imposé des noms, alors on retomberait dans l'inconvénient tant signalé de réaliser les abstractions, on ferait de l'ontologie dans le mauvais sens, on traiterait les mots comme des choses, et c'est alors qu'on mériterait l'accusation de n'édifier qu'une science de mots : accusation grave, parce qu'on aurait prétendu savoir autre chose. Le tort serait précisément d'oublier ou d'ignorer qu'on ne savait que des mots.
Une science de mots n'est donc pas mauvaise en soi ; ce qui est mauvais , c'est de prendre une science de mots pour une science de choses.
La scolastique, je le dis par avance, est plus d'une fois tombée dans cette erreur. Lorsqu'on y tombe, il est évident qu'une foule de questions
oiseuses, de difficullés artificielles, doivent naître successivemenl, et amener des solutions, des distinctions, des inductions, en un mot des connaissances purement hypothétiques ou relatives uniquement à la signification arbitraire de la langue qu'on a gratuitement imposée à la science. Mais cette faute que la scolastique a très-souvent commise , aucune philosophie, que je sache, ne l'a constamment évitée. En prenant des exemples dans la grammaire , je ne me suis pas beaucoup éloigné de la scolastique. L'une a beaucoup d'affinité avec l'autre , et l'on serait , dans certaines occasions , embarrassé de les distinguer; ce qui deviendra plus évident, quand nous approcherons de plus près la philosophie du moyen
âge.
Ce fut une philosophie. Parmi les questions qui ont joué un rôle philosophique, au moins dans l'antiquité, il en est peu que la science du moyen âge n'ait traitées et résolues à sa manière. S'il est des problèmes que nous n'y retrouvons pas, ce sont en général ceux dont le progrès moderne de la science a révélé l'existence ou rétabli la gravité; mais est-ce pour rien que nous voulons que l'esprit humain ait, il y a deux ou trois siècles, subi une révolution? Entre autres nouveautés, l'absolue liberté qui s'est introduite triomphalement dans les sciences, ne doit-elle pas avoir amené et des idées et des questions laissées jusqu'alors dans l'ombre ou dans le néant? Quoi qu'il en soit, avant nous, chez les anciens, il y eut apparemment une philosophie. Je n'égale pas la philosophie du moyen âge à celle de l'antiquité; le nom d'Abélard pâlit auprès de celui d'Aristote, et le
soleil de Platon offusque de sa splendeur l'étoile de saint Thomas; mais enfin je dis que l'une de ces philosophies s'est occupée de presque tout ce qui occupait l'autre. La plus récente n'a pas été aussi étroite, aussi exclusive qu'on l'imagine. Elle l'a été dans sa forme; et c'est par là qu'elle s'est compromise. Elle a fait passer la science sous une forme exceptionnelle , et, par là, elle en a restreint et surtout dissimulé l'universalité.
La philosophie, au xif siècle, s'appelait ordinairement la dialectique. On donnait à ce mot un sens analogue à celui qui a prévalu dans le commun usage. La dialectique était l'art logique ou la logique appliquée. Les anciens l'avaient souvent entendu autrement. La dialectique de Platon est la recherche de ce qu'il y a de général dans le particulier, d'absolu dans le relatif, la recherche de l'idéal scientifique*. C'est une méthode ascendante qui, de nos perceptions diverses écartant le multiple, le changeant, l'individuel, remonte à l'essence, au permanent, à l'un. C'est une analyse, en ce sens qu'elle décompose , afin d'élaguer l'accessoire et d'atteindre le principal ou ce qui subsiste de chaque chose dans la raison éternelle; c'est une synthèse, en ce sens que, des phénomènes complexes et variables , elle semble former, par la vertu de l'intelligence , quelque chose qui n'est aucun phénomène. Prise comme instrument logique , elle serait l'art de la définition, puis-
* Voyez dans la Irailuciion de M. Cousin i'argumeni du Philèbe, elle Philèbe lui-même, ainsi que le Parménide , t. 11, p. 266 et 440; t. XU , p. 3. — Cf. Hegel, Hist. de la phil. , OEuvres complètes, (AU.) t. XIV, p. 240, Berlin, 1833.
qu'elle est la recherche de l'essence. C'est cette dialectique que les alexandrins empruntèrent à Platon et amenèrent à la rigueur d'un procédé scientifique \ Ce procédé se retrouve dans la philosophie moderne, et quelques-uns de ses caractères subsistent, par exemple , dans la dialectique d'Hegel ^ Mais bien qu'il soit surtout cher à Platon , il n'était pas ignoré d'Aristote, car c'est ile procédé de la science de l'être, de la science de l'universel, de la métaphysique en un mot ^ Le Stagirite n'admit pas toutes les conséquences auxquelles cette méthode conduisait Platon; mais il la connut, il sut même la pratiquer parfois , quoiqu'il réservât le nom de dialectique pour cette partie de la logique qui ouvre la route de toutes les sciences en discutant les principes, et trouve un procédé syllogistique pour traiter un sujet donné en partant des propositions les plus probables'. Mais pour lui la dialectique était loin d'être toute la philosophie. Il dit même qu'elle lui est opposée , s'appuyant sur l'apparent , tandis que la philosophie s'appuie sur la vérité'. Dans les mains des stoïciens, la logique, niant ou du moins atténuant la vérité du général, devint peu à peu une polémique subtile et négative. Déjà les mégariens l'avaient transformée en argumentation sceptique; et ce n'est qu'après avoir porté le nom d'éristiques, qu'ils
' Cl. VKifiL de l'école d'Alex. y par M. J. Simon , l. 1 , 1. II, c. n. - Encijcl. des sciences philos. Logique, § 81 , t. VI, p. 151. "' Logique d'Arist. , irad. par M. li. Saint-Hilairc. Deni. Analyt. ^ 1. 1, c. XI , j^^ G ;, 7 cl 8. ; — Métaphys., passini.
^ Logique : Topiq., l. I, c. u,§G. Réfut. des sof)li.,c. xxxiv, § ;>. " /'/., Topiq.. l. 1, c. xiv, ^. 1,-^licjut. des sopk., c. xr , ^. 0.
avaient reçu celui de dialecticiens^ C'est dans un sens qui tient peut-être des idées des écoles mégarique et stoïcienne, presque autant que des idées péripatéticiennes , que la dialectique fut entendue au moyen âge^ Aristote avait distingué une sorte de dialectique pratique qu'il appelle Y art exercitif\ et qui offrait bien quelques rapports avec Vart par excellence des scolastiques. La logique fut pour eux un terme général qui embrassait toute la science de la raison, ce qu'on appellerait aujourd'hui la philosophie de l'esprit humain ; et comme la logique proprement dite aboutit à la dialectique qui est la pratique de la science , elle fut officiellement nommée la dialectique\ Abélard ne la définit nulle part formellement; mais en intitulant Dialectica son grand ouvrage de philosophie logique, son Organon à lui, il a suffisamment indiqué sa pensée, expliqué son langage. Quoi qu'il en soit, la dialectique, même en ce sens, n'étant qu'une partie de la philosophie, il a paru que la scolastique n'était aussi qu'une partie de la philosophie ; mais la dialectique, comme le raisonnement humain, peut s'appliquer à toutes choses. Dans une bonne classification , la dialectique comme science
' Diog. Laert., 1. II , c. x, n. 1.
* Brucker, Hist. crit. phil.^ t. III, p. G72.
^ Topiq. , c. XI , § 1 et suiv.
■* De bonne heure on les avait ainsi réunies : Cicéron considère la dialectique comme une branche ou une moitié de la science qu'il détinit ratio disserendi, et qui est la logique. {Topiq., II. —De Ley. , I, 23. —De Fato , I.) Boece , dans sou Commentaire des Topiques de Cicéron, décompose la logique, et donne de la dialectique les détinilions consacrées que durent adopter les scolastiques. (Boel. Op., p. 7G0. — Cf. S. Aug., De Ord., 1. II , c. XI. ~ Retract , 1. I;, c. vi. — Cassiod., De Instit. divin, litt.j c. xxvii. — D&Arlib. ac DiscipL, c. m.)
ne devrait s'appliquer (ju'à la dialectique même; partout ailleurs, elle n'est que procédé et instrument; elle ne devrait pas même comprendre la logique proprement dite, dont elle n'est que la suite ou la dernière partie. Mais s'il plaît de l'appliquer à tout, de tout encadrer dans ses formes, de chercher dans les notions qu'elle emploie et dans les règles qu'elle pose les éléments de toute science, de se servir d'elle enfin comme d'un critère universel, on le peut faire, et elle devient alors, au lieu et place de la philosophie, la reine des sciences, la science universelle; elle obtient les titres de disciplina discipl inarum, dux univcrsœ scienliœ^ sola dicenda scientia \ Sera-ce que la philosophie aura été réduite en essence à la seule dialectique? non, c'est qu'elle aura été exclusivement ramenée aux procédés et au langage de la dialectique. Elle en aura sans doute souffert; la réalité ne peut sans violence et sans dommage, passer comme par le laminoir d'une méthode exclusive; ce qui est arlificiel est toujours étroit, et le fond n'échappe jamais aux vices de la forme. Mais pourtant, ainsi contrainte, la science n'aura pas été supprimée. La scolastique n'a donc pas été la philosophie réduite à la dialectique, mais aux formes de la dialectique.
D'oia lui est venue cette contrainte? De ce qu'à une certaine époque du moyen âge, l'esprit humain est rentré dans la philosophie par la dialectique. Le point de départ n'est jamais indifférent; au terme de
' Ab. Op., ep. IV, p. 239. Introd, ad TlieoL, 1. II, p. inéd., Dialect., pars IV, p. 435.
1047.— Ouvr,
30a LIVRE II.
la course, on se ressent du chemin qu'on a pris, et le choix de la méthode est avec raison regardé comme capital en philosophie. Xous tenons aujourd'hui qu'il faut aborder la philosophie par la psychologie. Prétendra-t-on que ce choix soit sans conséquence et n'influe pas sur les caractères ultérieurs de la science? La science ne manque pas d'adversaires qui disent qu'après avoir commencé par la psychologie, elle y demeure , et que nous n'avons fait qu'inventer une autre manière de la rendre partielle et stérile. Je le conteste, mais j'avoue qu'il est trèscommun de ne point dépasser la psychologie ; de très-habiles gens n'ont pu en sortir ou même ont fini par n'en pas vouloir sortir. L'école idéologique a tremblé de faire un pas hors du cercle de la sensation. Il y a beaucoup à redire aux limites scientifiques que les Ecossais ont élevées et qu'ils ont interdit à l'observation de franchir. Jouffroy n'a pas complètement réussi, malgré d'ingénieux et opiniâtres efforts, à se délivrer du joug étroit de l'observation subjective de la conscience; et quoiqu'il proteste, Kant lui-même n'a fait que rendre plus profonde, mais non plus pénétrable, Timpasse de la psychologie. On ne saurait donc s'étonner que, renfermés dans un point de vue bien plus rétréci pour embrasser l'horizon (car la logique est dominée par la psychologie), les scolastiques aient eu beaucoup de peine à parcourir l'ensemble de la carte scientifique. S'ils ont encore beaucoup vu , ils n'ont pas vu sous un angle vrai; ils n'ont pas donné aux objets les dimensions, les contours et les teintes de la vérité. Mais du moins ont-ils connu tout ce qu'on peut connaître ,
lorsqu'on n'est initié à la science que par la dialectique.
Nous n'écrivons pas leur histoire. Il faut donc poser simplement comme un fait qu'après l'invasion définitive du christianisme et le refoulement successif des écoles de philosophie païenne, qui se réfugièrent et s'éteignirent dans le cercle encore brillant mais stérile des écoles alexandrines, les hommes supérieurs qui, dan? l'Occident à partir du vii^ siècle, s'efforcèrent de dissiper les ténèbres de la barbarie, n'eurent pour flambeau que la lueur pâle des commentaires de la philosophie antique; et parmi les interprètes qui la transmirent au moyen âge, dominèrent les commentateurs de la Logique d'Aristote.
Les anciens avaient trouvé les sciences et les lettres. On recevait d'eux les unes et les autres avec une curiosité, une admiration et une confiance égales. On les imitait en tout, excepté dans la liberté de leur génie. Toute doctrine se convertissait donc en érudition. Comprendre, traduire, interpréter, paraphraser, telle était, en général, l'œuvre de ces esprits nobles et malheureux qui se soulevèrent audessus de l'ignorance et de la grossièreté universelles, dans ces contrées dépouillées de toute nationalité par la double conquête des légions romaines et des hordes du Nord. Les peuples de notre Occident n'avaient point de culture qui leur fût propre. Leur littérature indigène, s'il est permis de donner ce nom aux essais informes de la poésie druidique , avait péri comme les arts, les mœurs, le culte de la vieille Gaule. Les idées et les lettres, les arts de l'imagination et ceux de l'industrie, tout, jusqu'à la 1. 20
religion, avait été comme importé à nouveau dans ces régions, théâtre de l'éclatante civilisation de la moderne Europe. Les hommes livrés aux travaux de l'esprit, n'étaient donc encouragés par aucun exemple, autorisés par aucun succès, à penser, à écrire d'après eux-mêmes, à inventer pour leur compte, à essayer enfin d'une véritable et complète originalité. Pour les sciences et les lettres, la Grèce et Rome; pour la religion, le Midi et l'Orient, c'està-dire encore Rome et la Grèce; voilà leur exemple et leur loi. Ils ne demandaient ni à leur sol ni à leur ciel ces productions spontanées que le temps seul sème à pleines mains dans les terres fécondes. Ils attendaient tout de ceux de qui tout leur était venu. Or, que leur venait-il désormais de ces peuples jadis leurs vainqueurs, et qui, contraints de céder l'espace et le pouvoir à de nouveaux et barbares conquérants, étaient restés les maîtres spirituels des premiers vaincus? Que leur venait-il de ces régions où se levait encore pour eux le soleil de l'intelligence? rien d'abord que la grande voix delà religion, qui était elle-même ou qui voulait être quelque chose de définitif et d'immuable, rien que les derniers échos de la parole grecque qui s'était tue, mais qui retentissait encore. Les écrits des hommes qui ont tracé leurs noms aux dernières pages des fastes de la littérature ancienne , ne sont que des compilations plus ou moins méthodiques, des expositions quelquefois raisonnées de systèmes antérieurs, des traductions d'idées enfin, quand ce ne sont pas de simples versions de textes. Ceux donc qui devenaient leurs disciples, ceux qui dans le nord de l'Europe s'adon-
liaient, entre le mi^ et le xi*" siècle, aux choses de l'esprit, se faisaient pour la plupart de purs érudits, c'est-à-dire des penseurs sans liberté, instruits par des écrivains sans originalité. C'est par le milieu des commentateurs, c'est à travers un nuage que parvenaient jusque dans les Gaules les rayons affaiblis des brillantes constellations qui avaient surgi derrière la colline de l'Acropolis, et doré de leur éclat le faîte blanchissant du temple de Thésée. Porphyre, saint Augustin, Martianus Capella, Cassiodore, et surtout Boèce, étaient les médiateurs nécessaires et respectés qui transmettaient les idées de Platon et d'Aristote aux Bède, aux Alcuin, même aux Jean Scot et aux Raban Maur , qui s'efforcèrent les premiers de repasser de l'érudition à la philosophie.
On sait avec assez d'exactitude quelle était la bibliothèque philosophique de ces hommes qui puisaient cependant presque toutes leurs idées à la source du passé. Les originaux leur étaient en général inconnus. Le Timée de Platon et la Logique d'Aristote, traduits en latin, sont les plus avérés des monuments des grands siècles qu'ils eussent entre les mains ^ Le platonisme qui n'est pas dans le Timée, l'aristotélisme qui n'est pas dans l'Organon,
* Encore Abélard n'avait-il dans les mains que les deux premiers des six traités qui composent la Logique d'Aristote ou l'Organon. (Voyez sa Dialectique , p. 22S. ) Que dans los quarante premières années du xn^ siècle, il circulât communément en Gaule et en Angleterre d'autres livres philosophiques que ces deux fragments de l'œuvre d'Aristote et de Platon , risagogue de Porphyre, plusieurs des traités aristotéliques de Boèce et deux traités indûment attribués à saint Augustin, c'est ce que personne n'a réussi à prouver. Voyez l'excellent ouvrage de M. Jourdain sur les traductions latines d'Aristote au moyen âge. Cf. Brucker, Hist. crit. phil. , t. III , p. 564 ; et le ch. m du présent livre.
ne leur étaient connus que confusément^ par fragment, par allusion, par citation dans les paraphrases et les expositions incomplètes des commentateurs sans génie des derniers temps. 11 n'est pas étrange que parmi ces débris, l'Organon ou plutôt la doctrine qui y est contenue et qui forme à elle seule un système achevé, un travail défini et démonstratif, ait fait dominer partout la science et l'esprit de la logique. La logique effaça peu à peu le reste de la littérature ^ Elle avait d'ailleurs exercé déjà une influence marquée sur les deux vrais maîtres des écoles du moyen âge, Porphyre et Boèce. Ils s'étaient appliqués, l'un à ouvrir au disciple les portes de la logique, l'autre à conduire à travers ses détours le disciple initié. L'un avait composé une introduction; l'autre des versions et des commentaires. Là-dessus , il est tout simple que les savants du moyen âge aient pensé qu'il ne restait à la science que des gloses à faire. Le mot même fut consacré. Presque tous les philosophes scolastiques furent éminemment des glossateurs *, et l'on annota les commentateurs d'Aristote , avant de l'interpréter lui-même et de le connaître tout entier. C'est sans aucun doute un heureux hasard advenu à un court écrit de Porphyre et à quatre ou cinq de
• Quifcvis
Liiera sordescit, logica sola placei.
Johan. Saresber., Entheticus , poem., p. 3. Hambourg. i843.
* Nous avons cinq opuscules d'Âbélard sous le titre de gloses, Glossœ in Poiphijnum, de caterjoriis, etc., quatre imprimés, un manuscrit. M. Cousin a fait connaître plusieurs gloses du x" siècle sur le de Irtterpretatione , sur les catégories , etc. (Ouvr. inéd. d'AbéL, p. 661-GI 1 ; Append., p. Gi8 et suiv. ;
DE LA PniLOSOPîliR î)'AnKL\Rr). 309
]5oèce qui fut la première cause de la grande fortune d'Aristote. La puissance saisissante de la logique fut la seconde. D'ailleurs toute logique est essentiellement élémentaire , et semble , comme la grammaire , révéler la raison ; elle convient donc à des études commençantes.
Cependant la forme péripatéticienne n'avait pas été primitivement la forme unique de la philosophie du moyen âge. Scot Érigène, qui en est regardé comme le fondateur, tendait à lui donner un tout autre caractère. Son génie hardiment spéculatif dépasse la dialectique \ Ce dogmatisme encore vague, où respire un peu de platonisme et de philosophie alexandrine, put se soutenir quelque temps. Mais bientôt il arriva un moment où l'aristotélisme, parlons plus exactement , où la dialectique gagna du terrain et devint dans la science une mode qui a duré quatre ou cinq cents ans. 11 serait curieux , mais il est difficile de déterminer ce moment avec précision. Du moins, la simple chronologie des noms jettera-t-elle un grand jour sur cette partie de l'histoire de la dialectique.
On peut fixer à la mort de Proclus , c'est-à-dire à la fin du v*" siècle , le terme de toute philosophie originale dans l'antiquité païenne (485). Et déjà, depuis plus de cinquante ans, saint Augustin, un des derniers Pères qui aient une place dans l'histoire de la philosophie, était descendu au tom-
* Cf. M. Gu\?.ot, Cours d'histoire de la civilisation en France, t. Ul, leçon 29; M. Rousselot, Phil. dans le moyen âge, I'* part., c. ii , et l'ouvrage de M. Saint-René Taillandier, Scot Erigène et la philosophie scolaslique.
beau (430); le règne des interprètes et des scoliastes avait commencé. Simplicius et Philopon commentaient Aristote, en se souvenant de Platon. Martianus Capella avait un peu auparavant publié ce poëme encyclopédique où les sciences sont personnifiées comme des déesses, où la Dialectique, au front pâle , aux cheveux entrelacés, cache dans les plis de sa robe athénienne des fleurs et des serpents, mais se donne pour la législatrice des autres sciences ^ Boèce mourait tragiquement, en laissant ces traductions et ces paraphrases qui devaient surnager les premières après le naufrage des lettres antiques (526). Cassiodore, dressant, au vi* siècle, l'encyclopédie destinée à lui survivre , et dont Alcuin devait faire un jour la règle légale de renseignement scolaire , mettait au rang des sept disciplines la philosophie sous le simple nom de dialectique. La philosophie était bien, pour lui comme pour Platon, la ressemblance de l'homme à Dieu, mais il développait cette définition par une analyse très-sommaire de l'isagogue de Porphyre , des Catégories d' Aristote, enfin des grandes divisions de ^Organon^ C'est de ce temps peut-être qu'il faut dater les deux ouvrages sur le même sujet que le moyen âge mettait sur le compte de saint Augustin. Au siècle suivant , Bède résumait pour le nord de l'Europe toutes les connaissances humaines venues de l'Orient et du Midi, et la philosophie trouvait
* Martian. Gapel., de Nupt. Philolog. et Mercur., 1. IV, p. 325 et seqq. 1 vol. in-4°. Francf. 1836.
■ O/xoioiffiç t2) Bcù /.xrà. JuvaTôv «vflpwTrou. (Cassiod., de Art. ac DiscipL, t. II, cm , p. 528. Ed. de Venise, 1729.)
place dans ses volumineuses compilations. C'était aussi d'Aristote qu'il aimait à donner des extraits; déjà il appelait chaque citation une autorité y et assignait à la dialectique le premier rang dans la logique, cette maîtresse du jugement \ Après Bède, les écoles s'ouvrent en France à la voix de Charlemagne. C'est Alcuin qui les inspire et les dirige. Il a étudié toutes les sciences profanes , et cerlainement les sept arts, mais surtout l'art dialectique, dont l'empereur, dit-il en s'adressant à Charles luimême, a la tres-nohle intention, d'apprendre les principes. Lui aussi, il a quelque teinture de l'Isagogue, des Catégories, de l'Hermeneia, et il s'attache à faire recopier, à répandre, à imposer même comme bases de l'enseignemçnt les traités logiques qu'Augustin, dit-il, a, pour les traduire, tirés des trésors de l'ancienne Grèce,
De veterum gazis Graecorum clave latina * .
' Voyez dans les OEuvres de Bède (8 tom. in-folio, Colon. Agrip., 1612), les Sententiœ sive axiomata philosophica ex Aristotele.... collecta (t. II, p. 124). On voit là qu'il connaissait au moins par des citations d'assez nombreux ouvrages d'Arislote , Physique , Métaphysique , De Anima , etc. Dans ses Elementa philosophiœ {id., p. 20G ) , il délinit la philosophie : « Eorum quae sunt et non videntur et eorum quœ sunt et videntur « vera comprehensio. » Dans son traité De mundi cœlestis terrestrisque constitiiiione , la logique est délinie : « Diligens ratio disserendi et magistra judicii; » la dialectique qui en est la partie la plus essentielle: « Saga- « citas ingenii stultitiœque sequesler. » ( T. I, p. 343.)
* Voyez dans les OEuvres d'Alcuin (2vol. in-fol., Ratisb., 1777), la dédicace des Catégories de saint Augustin , et Opusculnm quartum deDialectica (t. Il, p. 334). C'est un dialogue entre lui et Charles. La philosophie y est à peu près ramenée à l'éthique et à la dialectique; et celle-ci , « dis- « ciplina rationalis qujerendi , diffiniendi, et disserendi, eliani et vera a « falsis discernendi polens, » est un sommaire de Porphyre et de l'Organon , cet ouvrage dont on a dit qu'en l'écrivant Aristote avait trempé sa plume dans l'esprit , « in mente linxisse calamum » ( p. 350). Alcuin , sui-
Par lui les écoles gauloises passent sous l'empire de cette sagesse hibernienne^ qu'il avait apportée sur le continent^, et qui devait après lui recevoir de Scot Érigène moins d'autorité, mais plus d'éclat (875). Érigène platonise, et Mannon, son successeur dans la direction de l'école du palais , passe pour avoir écrit sur les Lois et la République de Platon des commentaires qu'on n'a jamais vus-.
La principale fondation d'Alcuin est l'école de Saint-Martin de Tours. Le premier et le plus illustre de ses disciples dans ce cloître, c'est Raban Maur. Celui-là se montre plus versé encore dans les sciences profanes, il les recberche, il les aime. Il conseille de lire les philosophes; il y a, dit-il, dans Platon bien des choses qu'il ne faut pas craindre^ Il reprend la division connue de la philosophie , en physique, en morale, en logique, et celle-ci, les théologiens doivent se la rendre propre. La dialectique, qu'il définit littéralement comme Alcuin, il veut qu'elle entre dans l'instruction des clercs : n'est-elle pas la science des sciences^ disciplina disciplinarum? elle enseigne à apprendre, elle enseigne à enseigner ; }i(pc docet docere ^ hœc docet disrere. Seule elle sait
vant son éditeur, n'a point cumposé le livre De septem ariibus ; mais il avait écrit sur toutes les sciences , et dans une épUre à Cbarlemagne il dit positivement : « Vestram nobilissimam intentii^neni dialeclicœ disciplinit dis- « rere velle ralioncs. » (T. I, p. 703.)
* « Quid Hiberniam meniorem , contempto pelagi discrimine, pêne totam « cuni grege philosophoruni ad liltora nostra migranlem ?» ( Herici Epist. ad imp. Carol., Ukt. francor. script., éd. Duchesne , t. Il, p. 470. )
' Bist. lin. , t. IV, p. 225 et t. V, p. 667,
* « Non formidanda , sed in usum nostrum vindicanda. *■■ {Deinstit. eleric.,\. UI,c. xxvi, t. VI, p. 44. — Op., 3 vol. in-fol. Col. Agrip., 1027.)
savoir, scit scire sala (ne dirait-on pas la science de la science de Fichte?) enfin le syllogisme est une arme nécessaire ^ C'est Raban , qui selon Tenuemanu, transporta en Allemagne la dialectique d'Alcuin, que d'autres appellent la dialectique écossaise ^ Il devint abbé de Fulde, puis évêque de Mayence (847).
En même temps que lui et après lui, on distingue dans celte féconde école de Tours, un homme d'une instruction singulière pour le temps, Haimon, plus tard évêque d'Halberstadt (841), qui des bords de la Loire rapporta l'enseignement théologique , et fonda avec Raban dont il fut le successeur, une florissante école à Fulde. Là vint de Sens s'instruire et même enseigner, Loup Servat qui s'adonnait particulièrement aux lettres humaines, et par conséquent à la logique. Nommé par Charles le Chauve abbé militaire de Ferrières en 842, esprit cultivé, écrivain presque poli, il continua ses leçons malgré sa nouvelle dignité , et les témoignages s'accordent pour distinguer en lui l'homme de lettres et le théologien. Élève d'Haimon et de Loup Servat, Heiric revint d'Allemagne diriger dans sa patrie l'école d'Auxerre que Saint-Germain avait fondée ; il a laissé de remarquables monuments d'une latinité savante, d'une sorte de talent poétique et, chose fort
' Id., ibid., c. XX , p. 4?. — De Vmverso, 1. XV, t. I , p. 201 et 202. — Cf. les gloses de Rahan sur Porphyre, Boèce , VHermeneia y publiées par M. Cousin. Ouvr. inéd., Append., p. 613.
' Mail. del'Hist. de la phil., l. I, § i?44. - M. Hauréau , la Scolastiqnc au ix'^ siècle ; Rev. du Xord, t. II, 2^ sér., p. 425.
rare, d'une certaine connaissance du grec*. Il est cité comme ayant professé la dialectique avec éclat au monastère de Saint-Germain. Après Heiric, Rémi et Hucbold, moines d'Auxerre ainsi que lui, furent signalés comme ses héritiers dans la philosophie *. Rémi surtout, le plus célèbre écrivain du commencement du x^ siècle , est renommé pour l'enseignement de la dialectique qu'il cherchait plutôt dans les prétendus traités de saint Augustin que dans rOrganon d'Aristote. On possède encore de lui des manuscrits qui prouvent qu'il connaissait Priscien, Donat, Martianus Capella, et que ses études embrassaient le Trivium et le Quadrivium ; or, tel était encore au temps même d'Abélard le cycle des études littéraires. Condisciple d'un fils de l'empereur Charles le Chauve à l'école dHeiric, Rémi professa successivement à Auxerre, à Reims, à Paris, et c'est dans cette dernière ville qu'il réunit près de sa chaire ses plus illustres disciples (872) ^ Ainsi se forme la
* Heiric a dit en parlant de ses maîtres :
Hic Lupus, hic Haimo ludebant ordine grato.
(Cf. Duchesne, Hist. fraucor. script., t. H , p. 470. — BoUand. , t. VII , 31 jul., p. 221. — Mabillon , Analect., p. 423. — Hist. lilt., t. V, p. 112 et 553.) C'est évidemment à cet Heiric , maître du moine Rémi, comme on va le voir, que doit être rapporté le traité manuscrit sur les Catégories dites de saint Augustin , où M. Cousin a lu : « Henricus, magister Remigii , fecit « has glosas » {Ab., Ouv. inéd., Append., p. 621 ), et ce manuscrit pourrait être de la main de Rémi , ou copié sur le sien.
' Dans la chronique du moine Ademar : « Heiricus, Remigium et Ucbol- <• dum Calvum , monachos , hœredes philosophiœ reliquisse traditur. « (Mabillon , Âct. sanct. ord. S. Ben., t. V, p. 325.)
' Témoignages des \i' et xii« siècles; le moine Jean, S. Odon. vit.; le moine Nalgod , Ejusd. vit.; De vener. Frodoardo presb. remig. — Mabillon, id., ibid., p. 151, 155, 189, Z2b.— Ejusd. Anal., p. 423.— i/i«f./i«., t. VI , p. 99, 102; etLaunoy, De Schol. celebr, c. lix.
chaîne d'un enseignement philosophique qui vient enfin se fixer dans la cité où devait dominer Abélard.
A ce moment , on voit de toutes parts les études logiques captiver les esprits les plus éminents et les plus divers. C'est saint Odon qui se forme à Paris, sous Rémi, dans la dialectique et la musique, et qui, plus tard, y devait professer à sa place. C'est Abbon qui suit les mêmes leçons, qui les reproduit dans la même ville (avant 970), et les transporte à Reims, où il écrit sur le syllogisme, et meurt avec la réputation d'un ahbé (Time haute philosophie \ C'est Gerbert, qui , avant d'être pape, fait un traité sur le Rationnel et le Raisonnable^, et se pique de recueillir et de s'approprier les pensées d' Aristote. Saint Maieul, abbé de Cluni, se plaît dans la lecture des philosophes païens. Le grand évêqueHildebert recueille dans leurs ouvrages les éléments d'une morale philosophique ^ Saint Anselme, le seul métaphysicien de l'époque , ne dédaigne pas de donner, dans son Dialogue du grammairien, un ouvrage de pure dialectique*. Et cependant Jean le Sourd ou le Sophiste **, qui devait être le maître de Roscelin , a commencé à former cette école subtile et peu connue, destinée à contraindre la science logique à faire sur elle-même
* « Summœ philosophiae abbas. » {Hist. lin., t. Vil , p. 159 et suiv. — Cf. Launoy, p. 63. )
' C'est le sens de : De rationali et ratione uti , titre de l'ouvrage de Gerbert. (B. Pez, Thés, noviss. anecd., 1. 1 , pars II, p. 148 et seqq. )
' Moralis philo sophia de honesto et utili. {Ven. Hildeb. , Op., i>. 9b9. 1 vol. in-fol., Paris, 1708.)
* Dialogus de Grammatico. {S. Ansel., Op.,ip. 143. ) ' Hist. /i«.,t. Vll,p. 132.
un de ces efforts féconds qui avancent d'un pas l'esprit humain.
On touchait à la fin du xf siècle. Paris était dès longtemps la ville de l'intelligence. On dit que le nombre des étudiants y dépassait celui de la population sédentaire \ Plus de cent ans avant Abélard, des chaires de philosophie s'étaient élevées; le caractère de la philosophie séculière était indiqué ; la scolastique avait commencé. On voit donc qu' Abélard , sous ce rapport, ne créa pas; il recueillit seulement une tradition^; mais il lui donna le mouvement et la vie, en lui prêtant sa puissance et sa renommée.
Maintenant, à quelle époque faut-il fixer l'avénement d'Aristote au gouvernement de l'école? On sait parfaitement celle où il obtint une influence prédominante et bientôt exclusive, grâce au renfort qu'apportèrent les Arabes , grâce à la protection de l'empereur Frédéric II; c'est après Abélard, au commencement du xiii^ siècle. Mais Aristote , avant de devenir dictateur, comme Bacon l'appelle, avait été consul. A la fin du xi'' siècle, l'enseignement de la dialectique, dès longtemps établi dans l'école, s'anime et s'agrandit; la popularité d'Aristote com-
* Hist. lut., t. IX, p. Gl, 78, etc.
' Les recherches de M. Cousin ont déjà fait connaître dos manuscrits qui jettent du jour sur les écoles de dialectique antérieures au xii' siècle ( Append., p. Glo-G23). De nouvelles recherches dans le ivéïno sens conduiraient sans doute à renouer sans interruption le fil de l'enseignement scolaslique à Paris. Car on doit convenir qu'entre Rémi ou le Cummencement du x* siècle, et Guillaume de Champeaux. vers la fin du xi^, il y a une lacune assez obscure; on voit seulement qu'Otlon , Abbon , et un certain Wilram, professèrent, à Paris, la philosophie , mais longtemps avant Tan 1000. (Launoy,loc. cit. etllist. litt.,i. IX, p. 61.}
mence et présage son autorité future ^ Abélard paraît, et soudain il devient le plus puissant promoteur de cette autorité. Il illustre et fortifie de son éloquence et de sa gloire ce naissant empire de la logique, qui ne devait s'organiser et se proclamer qu'après lui*.
Nous avons essayé de faire connaître le caractère général, les sources, l'origine, les débuts de la scolastique; il conviendrait à présent de donner une idée plus complète et plus approfondie de la science même qui s'est appelée de ce nom.
' C'est au x' ou xi" siècle que M. Cousin (Append., p. 658 ) rapporte un poëme sur les catégories où on lit :
Doctor Arisloteles cui nomen ipsa dédit rcs, Ingénie pollens miro , praecclluit omnes.
' Cf. Launoy, De var. Arist. in Acad. paris, fort., c. i et m. — Brucker, Hist. ait. phil., t. 111, p. 670-084. — Buddoei Observ. sélect., t. VI, obs. xvHi et XX. — Jourdain , liech. sur les trad. d'Arisl.j passim. — M. Bousselot, Phil. dans le muy. âge, V" part —Voyez aussi le chap. suiv. et le chap. i dul. III.