UN GRAND NOMBRE
Oui, oui; cela a été dit.
Eh bien, dire cela, c'est nier la substance individuelle. L'universel étant identique et intégral dans tous lés individus, il existe seul, il existe en masse, pour ainsi dire. C'est l'essence commune et unique; l'individualité n'est plus que l'accident de la substance universelle, une différence de forme, voilà tout. Mais prenez garde: Entre deux hommes, celui-ci est méchant, cet autre bon. Est-ce l'homme universel qui est bon ou méchant ? — Il est l'un et l'autre, direz-vous. — Alors deux opposés sont le même, et le contradictoire est réalisé. — DirezTvous : il n'est ni l'un ni l'autre? — Que le théologien vous réponde. Entre le préteur et le martyr, plus de différence effective, mais seulement des différences apparentes. Ce sont des différences apparentes que Dieu jugera ; ce sont des accidents de forme qui seront pesés dans la céleste balance, et l'humanité universelle et identique jouira tout ensemble de l'éternelle béatitude, et sera consumée dans l'éternel brasier... Justice de Dieu, où es-tu?
Nouveau mouvement dans l'auditoire* ' GUILLAUME.
Ah! c'en est trop aussi.
ABÉLARB.
Patience, patience; je n'ai pas fini. — L'homme est une espèce et l'animal un genre. Entre eux quelle est la différence? Une toute petite ; La raison. Si la raison n'est qu'une simple différence d'un être identique, l'animal domine dans l'homme, il constitue l'homme. L'être non raisonnable est l'essence de l'être raisonnable, et celui-ci n'est quelque chose que par celui-là» L'oiseau qui chante, l'âne qui brait, le docteur qui parle sont essentiellement, intégralement, simultanément un seul et même être. Dans l'un comme dans l'autre, la substance animale est tout. La raison, ne la cherchez pas; la raison n'est qu'une différence accidentelle, comme la couleur du poil ou la longueur des oreilles... En vérité, je ne puis parler de tout cela sérieusement ; je sens naître sous mes mains des objections si énormes que je yeux les épargner à qui m'écoute. Je vois tout à la fois éclater dans sa doctrine
l'odieux et le ridicule — Je finis, ô maître renommé;
voilà les doutes que je voulais soumettre à ton profond savoir.
Il s'incline légèrement et rentre dans la foule au milieu d'un murmure d'intérêt et de curiosité.
HILAIBE, bas à Abélard.
O mon vrai maître!
ABÉLARD, à demi-voix.
M'as-tu compris?
HILA1RE. .
Je l'espère.
GUILLAUME
Je me suis tu, mes chers disciples. J'ai voulu voir jus qu'où irait la présomption de l'ignorance et la brutalité
d'un esprit faible qui ne comprend pas les mots qu'il .emploie.... (Murmures.) d'un esprit infime plongé dans la fange de l'erreur, d'une intelligence obtuse dont la grossièreté incroyable. . .
Silence donc!
Murmures.
ALBÉRIC
LOTULFE
Eh oui, silence !
Écoutez-moi. Je dis que si l'ignorance venait en personne disputer avec la science, elle ne dirait pas autre chose que ce que vous venez d'entendre. Elle prendrait ce langage presque barbare. . .
MANEGOLD, mettant sa main devant sa bouche.
Au fait, au fait.
ODON, bas. «
Prends garde.
LOTULFE
Paix donc ! écoutez !
GUILLAUME
Enfin, Dieu l'a voulu, et je soupçonne qu'il a suscité ce ténébreux esprit pour faire mieux éclater par ses objections la vérité de la saine doctrine. Car, je n'en doute pas, très-clairvoyants disciples, elle a brillé d'elle-même à vos yeux, et, en écoutant ce novice audacieux, vous avez répondu d'avance et m'avez dispensé d'une réfutation.
(H s'arrête» On murmure. Il reprend.) Mais. • . Cependant. . • non,
écoutez ... Je ne veux pas lui donner la satisfaction de mon silence, et je répondrai en très-peu de mots. . •
MANEGOLD
Écoutez, écoutez.
GUILLAUME
Réduisons tout à la réalité des espèces. C'est le nœud de la question. Voici le dilemme que je pose: ou les espèces ne sont rien, ou elles sont quelque chose. Si elles ne sont rien et que notre impudent adversaire le prétende, il tombe dans l'erreur monstrueuse condamnée au concile de Soissons, et dont il s'est défendu lui-même. Si elles sont quelque chose, que sont-elles sinon l'essence même des êtres divers? Ainsi l'humanité est l'essence de l'homme, les êtres individuels ne font que manifester diversement l'être universel de l'espèce. J'ai donc eu droit de dire que l'universel existe sous l'individu. . . **•
Vous avez dit que l'universel existe dans l'individu.
MANEGOLD
Essentiellement...
DITTMAB.
Intégralement...
60MBAULO.
Simultanément...
GUILLAUME, avec sévérité et surprise.
Dittmar!
plusieurs voix.
C'est vrai, c'est vrai...
GUILLAUME
Paix là!... Entendons-nous; j'ai dit que l'universel existe identiquement dans les individus, c'est-à-dire que l'humanité est le fonds commun de tous les hommes.. •
DITTMAR.
Vous avez dit essentiellement.
MANEGOLD
Intégralement....
GUILLAUME
Eh oui, intégralement, c'est-à-dire que l'humanité est tout entière dans chaque individu, que tout homme réunit tout ce qui constitue la nature humaine.
DITTMAR.
Essentiellement.