‹ AbélardChapitre 13 sur 122 · PLUSIEURS VOIX · texte numérisé non relu

PLUSIEURS VOIX

Simultanément.

GUILLAUME

Non pas comme vous l'entendez !.. Ainsi je n'ai pas dit que tout l'universel, dans son essence et dans son intégrité, se retrouvât dans chaque individu... non, l'universel existe... individuellement. 11 est dans chacun, iP est le même dans chacun, moins les différences. 11 est ce qu'il y a d'identique et de commun entre les individus. Ainsi l'individu n'est pas tout l'universel, l'universel n'est pas en lui essentiellement...

Répétez, s'il vous plaît!

GUILLAUME, inquiet.

Eh bien quoi? Je dis que tout l'universel n'est pas essentiellement dans l'individu, en ce sens...

Vous l'entendez. Il n'est pas essentiellement ! Le maître se rétracte.

Hais non...

Hais si!

MANEGOLD

QUELQUES VOIX

Oh! il se rétracte.

GUILLAUME, avec colère.

Silence!... me rétracter, langues de serpent! me rétracter, moi, et devant qui? Devant un argumentateur au maillot, devant un ergoteur absurde...

Murmures assez forts.

DITTMAR.

Pas d'injures.

MANEGOLD

Supprimez les qualités ; il n'est pas sûr qu'elles existent.

Du silence, je vous prie. . . Ne l'interrompez point,

GUILLAUME

Et qui donc ici oserait m'interrompre? qui serait assez hardi pour manquer au respect? Ne suis-je pas le maître? ne suis-je pas l'autorité, l'autorité cathédrale? Et après nos maîtres, Porphyre et Boëce» ne nommez-vous pas tous Guillaume de Champeaux, indigne devant Dieu, petit dans le monde, mais grand dans la dialectique?

MANEGOLD

Au fait, au fait !

GUILLAUME

Et qu'ajouterais-je ? n'ai-je pas tout dit?... (violents murmures) Quand je dis que j'ai tout dit, cela signifie que j'ai tout dit pour qui sait m'entendre. Et, en effet, nous venons de voir qu'il faut bien que les espèces soient quelque chose. Et étant quelque chose, que sont-elles, sinon l'être dans lequel sont renfermés tous les individus, comme le sont toutes les espèces dans le genre humain ? Oui, mes très-chers disciples, tous les hommes sont renfermés dans l'espèce humaine, il n'en est aucun qui en soit

% dehors : car où serait-il je vous en prie? C'est donc l'espèce humaine qui contient l'existence de l'homme, et rien ne peut ébranler la réalité des espèces. Je crois que la démonstration est en règle. [Murmures d'incrédulité.)... Que faut-il de plus?... Lotulfe, qu'y a-t-il à dire de plus?

GOMBAULD

Mais il faut répondre aux objections.

LOTULFE

Oui, je crois que ce serait à propos.

GUILLAUME, se reprenant

Les objections! j'allais les oublier tant elles sont dignes de mépris! Il y en a deux, si j'ai bonne mémoire, à extraire de tout le verbiage de notre impudent adversaire. (Murmures.) L'une, c'est que si l'humanité est l'homme, il n'y a toujours et partout qu'un seul et même homme. Mais c'est nous imputer des assertions absurdes pour les réfuter; il est clair qu'il subsiste des différences individuelles. L'universel n'est pas l'essence de l'individu.

Écoutez bien, écoutez. . .

GUILLAUME

Et quant à l'autre objection, savoir que la raison qui distingue l'espèce humaine ne se retrouve pas dans le genre animal, et par conséquent devient une différence frivole, je réponds que je n'ai jamais dit cela; de même que l'humanité existe, la rationalité existe. C'est bien plutôt notre ignorant adversaire qui nie la raison, d'abord parce qu'en raisonnant comme il fait, il semble ignorer qu'elle existe... en second lieu, parce qu'en niant la réalité des qualités, il annule la raison, cette première des qualités de l'homme. . . Ah! que ce serait bien le cas

de répéter ce que disait le grand Anselme de Cantorbéry; ne pas savoir distinguer ce que c'est que la qualité, c'esi avoir l'esprit assez obtus pour ne pas distinguer un cheval de la couleur de son poil27. — J'ai dit.

H se rassied avec satisfaction.

ÀLBÉRIC.

Bien, bien. — Et qu'on réponde si l'on peut !

ABÉLAUD.

Je répondrai, quoique je voie d'ici bien des jeunes têtes qui le feraient pour moi, et que je lise dans bien des yeux ma réponse tout écrite. N'est-ce pas, jeunes et bienveil-. lants auditeurs, que vous êtes prêts à vous lever et à confondre les objections qu'on vient de faire?... (Quelques

mouvements favorables.) N'est-cepas, VOUS (H regarde Dittmar.), que

vous sauriez bien répondre que l'existence des espèces n est pas de même nature que celle des individus, et que l'homme se "voit vivre, tandis que l'humanité seulement se conçoit exister? (En regardant Gombauid.) N'est-ce pas, vous, que vous n'hésiteriez pas à. lui dire que la raison est plus qu'une qualité particulière, qu'elle constitue en quelque sorte la nature humaine, et qu'ainsi l'animalité n'est pas l'essence de l'humanité, le genre n'est pas l'essence de l'espèce? (En s'adressent à odon.) Et vous n'avez-vous pas deviné tout de suite qu'en désavouant les conséquences que je reproche à sa doctrine, votre ancien maître ne les a pas détruites, et que des dénégations ne sont pas de la dialec- . tique?... Tous enfin, ne voyez-vous pas, ne vous écriezvous pas en quelque manière que votre maître s'est rétracté?..

GDILLAUMB.

Moi!

11 s'est rétracté, il a retiré l'existence essentielle et intégrale des espèces dans les individus...

GUILLAUME

Mais non...

Vous n'avez pas retiré l'existence essentielle?

GUILLAUME

En un sens, mais...

Vous vous êtes rétracté! Vous vous bornez maintenant à affirmer l'existence quelconque des genres et des espèces, ce qui suffirait pour répondre à Roscelin ; mais vous ne dites plus que les genres et les espèces sont des réalités substantielles. Vous vous sentez vous-même enlacé dans les mailles de cet argument : Si les espèces existent à ce litre qu'elles constituent essentiellement l'individu, elles existent seules; et alors, ce qu'on n'a jamais vu existe seul, ce qu'on voit n'existe pas. Socrate n'existe pas, mais l'homme universel ; l'homme universel n'existe pas, mais l'animalité; l'animalité n'existe pas, mais l'être universel. Car Fanimal est une espèce par rapport à l'être. Et alors toutes les sciences, comme toutes les notions communes de la vie, l'histoire, la morale, que dis-je? la religion qui ne repose que sur la réalité et la distinction des individus, disparaissent comme des nuages enfantés par l'humaine fantaisie. Dieu lui-même... le blasphème n'est pas de moi, Dieu lui-même rentre dans l'être universel ; le créateur se confond dans la création, ou la création

s'évanouit.

GUILLAUME

0 la prodigieuse hypocrisie!., Tu nies donc que l'universel existe?

C'est à vous de répondre, et non plus à moi» Accordez vos propres variations»

GUILLAUME

0 l'impudence sans égale !... Réponds quand je t'interroge!

Si vous avez quelques doutes, je les dissiperai. Sinon» n'interrompez pas.

GUILLAUME

Mais un seul mot, tête au front! d'aifain! dis-tu que l'existence des genres...?

Mes chers auditeurs, je ne pourrai parler, s'il ne fait silence.

MANEGOLD HT DITTMAR.

Silence donc, silence !

Parlez, parlez.

LOTULPB.

L'audacieux personnage!

GUILLAUME

0 Jésus!

Vous savez tous à présent distinguer la fausse Dialectique de la véritable, ou plutôt vous avez entendu la fausse Dialectique; c'est à moi de vous faire connaître la vraie. En venant en cette ville, je me suis proposé de vous an-

noncer la parole de vérité, de vous prêcher la bonne nouvelle de la philosophie.

GUILLAUME

D blasphème!,.. Ne l'écoutez pas... C'est l'esprit de Roscelin.

Vous l'entendez, jeunes disciples, le grand mot est dit. Là où l'argument fait défaut, subvient l'anathème. Je doute, me voilà téméraire; je réponds, me voilà rebelle; je persiste, hérétique, impie, blasphémateur!... 0 emportements du faux zèle! 6 orgueil du faux savoir! Ainsi donc qui ne plie pas devant leur chaire se dresse devant le trône de Dieu, et les noms les plus détestés sont prodigués à l'esprit humble et sincère qui n'obéit qu'à la vérité. Sages du monde, docteurs du siècle, jugez-vous bien. Craignez d'être les ténèbres dans lesquelles luit la lumière, et qui ne comprennent pas la lumière28. Gardez-vous d'armer la. foi contre la science. La science et la foi aspirent à se tenir embrassées, et c'est la foi qui vous dit : « N'éteignez pas l'esprit 29. » Songez-y, l'esprit est libre devant tous* excepté devant Dieu.

QUELQUES VOIX

Oui, oui, liberté pour l'esprit!

GUILLAUME

0 les insensés!.. Satan est entré ici...

Non, Satan n'est point entré, ô mes amis. Rassurez-vous, Ihérésie n'est ni dans mon cœur, ni sur mes lèvres. Ce n'est point Roscelin qui vous parle; Roscelin disait que les espèces ne sont rien; et moi je vous dit qu'elles sont quelque chose; mais...

GUILLAUME

Dis donc une fois ce qu'elles sont.

Oui, qu'il le dise!

Je ne pense au commandement de personne; je ne parle au commandement de personne.

ALBÉRIC

Mais quand on a nié, il faut conclure.

GUILLAUME

Un seul mot. Que sont les espèces?

Ce qu'elles sont?... Je le puis dire.- Je le dirais, si j'étais dans mon école, si j'enseignais ici, si je parlais du haut de cette chaire.

DITTMAR.

Ah! oui; mettons-le sur la chaire.

MANEGOLD

Montez, montez.

QUELQUES YOIX.

Que l'autre descende.

D'AUTRES

Qu'il descende!... à bas!

UNE voix.

A bas Guillaume de Champeaux!

GUILLAUME

0 les possédés!...

J'admire cette soif de la vérité... mais point d'impatience ; sachez l'attendre : Elle ne vous manquera pas. — Guillaume de Champeaux, tu les entends, je pourrais

te renverser de cette chaire; je pourrais... non, je ne suis pas venu pour forcer personne à se taire, mais pour rendre à tous le droit de parler. Je rouvre le combat des intelligences. Garde ton école, rassemble tes disciples, mais souffre qu'un nouvel enseignement s'élève en face du tien. N'est-il pas écrit :. « Dieu a livré le monde à leur dispute 80. » Guillaume 'de Champeaux, je te dispute le monde.

GUILLAUME

Cet homme est maudit.

Et vous, ô mes auditeurs,. . . dirai-je mes disciples?

VOIX NOMBREUSES

Oui, oui.

Choisissez; qu'on se sépare. Que les uns restent au pied de cette chaire de doute et d'ignorance; que les autres viennent avec moi chercher la vérité, La vérité, qui l'aime me suive!

Il fait quelques pas vers la porte de sortie, presque tous les écoliers se lèvent et s'écrient :

Suivons-le, suivons-le!

MANEGOLD

En avant, et du nouveau!

Malheureux! que faites-vous?

ODON

Ne l'écoutez pas.

GUILLAUME

Vous courez à votre perte.

ALBÉRIC

Dittmar, où vas-tu?

DITTMAR.

Viens, tu le sauras.

' ABÉLARD, près de la porte.

Adieu, maître, je te- laisse avec les tiens.

Il sort suivi de presque tout l'auditoire. HILA1RE, en sortant.

Oh! quel jour!

GUILLAUME

Insensés, écoutez au. moins ipa voix qui crie...

MANEGOLD

In deserto 3i, mon Maître.

Il sort des derniers et lui tire la langue. LOTULFE.

Quel manant!

GUILLAUME, tombant à la renverse sur son siège.

Ah! je n'en puis plus.

Albéric et Lotulie restent seuls auprès de lui. ALBÉRIC.

Maître* maître, remettez-vous.

GUILLAUME

Ah! mes pauvres amis, quel scandale!.. Eh bien, eh bien, où sont-ils?., quoi?., seul, seul!

LOTULFE

Nous sommes là, remettez- vous. Songez. .*

GUILLAUME

Et que faire?

ALBÉRIC

C'est Terreur d'un moment.

LOTULFE

Il faut en écrire à l'abbé de Clairvaux*

GUILLAUME, regardant autour de lui.

Seul, seul!.. 0 mon Dieu, seul!

MANEGOLD, rouvrant la porte et ne montrant que sa tète.

Solitudo alit ingenium , comme dit saint Augustin 32.

Il ferme la porte et disparaît. .

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