‹ AbélardChapitre 19 sur 122 · LE CLOITRE DE LA PREMIÈRE SCÈNE · texte numérisé non relu

LE CLOITRE DE LA PREMIÈRE SCÈNE

ABÉLARD, seul.

Je n'avais pas revu ce lieu depuis le jour où j'y mis le pied pour la première fois... JUen n'a changé; voilà bien ces galeries froides et sévères,' ces colonnettes grisâtres, où s'entrelacent le lierre et la vigne grimpante, ces bosquets verdoyants de noisetiers sauvages, et cette statue, cette gracieuse statue aux traits si doux et si purs, cette Geneviève modeste et sainte, qui semble jeter sur le monde le regard de la charité, qui seule paraissait me sourire le premier jour que, triste et inconnu, j'entrai timidement dans cette enceinte. Oh! oui, rien n'est changé... Et pourtant quelle différence! J'étais alors obscur, tremblant, dédaigné, je ne savais si les oreilles s'ouvriraient pour m'écouter, çt les esprits pour me comprendre. Un Breton sauvage au milieu de l'école de Paris, quelle audace! Un barbare dans la ville des arts, dans le sanctuaire de la science! Et ce barbare, ils l'ont écouté, ils l'ont suivi, ils l'ont cru. Pour moi, la jeunesse studieuse a déserté ses maîtres, et la jeunesse folâtre ses plaisirs. Mon nom commence à se répéter partout sur mes pas, et je l'entends murmurer sur le seuil des boutiques aux marchands de la Cité. Je reviens ici, heureux,' honoré, confiant... Àh! tout est changé. Il me semble, en effet, que je vois ces lieux d'un autre œil, sous un jour nouveau, dans d'autres proportions. Chose étrange -que nos sentiments intimes réagissent sur tout ce qui nous entoure ! Ils donnent leur grandeur et leur couleur aux objets. C'est

par eux que tout est triste ou riant, que dis-je? sombre ou lumineux, grand ou petit. Ils ternissent ou argentent la nature* et c'est de nous que dépend ce qui n'est pas nous. Serait-ce donc que le petit, le grand, le clair, l'obscur n'existent pas?... En vérité, il y a des moments où je serais tenté de le croire... Oui, c'est moi qui prête aux choses leur qualité, je suis leur seule mesure. Elles sont hors de moi, mais n'apparaissent que par moi. Elles sont, ai-je dit?... Mais ne suis-je pas Tunique garant de' leur, existence? ne sont-ce pas mes sensations seules qui les attestent, comme seules elles les qualifient?... Où est le bruit quand je ne suis pas là pour l'entendre, la couleur quand je ne la vois pas? Spectacle du monde, qu'êtes-vous sans spectateur? Mers qui grondez, cieux qui brillez, arbres verdoyants, monuments superbes, c'est par moi, c'est de moi que vous vient tout ce qui vous fait terribles, éclatants, et beaux. Toutes vos existences relèvent de la mienne, mon âme est le centre des choses, l'astre qui éclaire et qui reproduit. L'homme est le vrai soleil, l'autre n'est que son ombre.

Rêvé-je?.. Vraiment la philosophie qui médite donne quelquefois la sensation des rêves... Mais non, ce n'est point un songe : il y a là une vue de la science, une révélation de la nature de l'esprit humain. Oh! si l'on osait, c'est là ce qu'il faudrait étudier, c'est notre propre intelligence, et non le langage par lequel elle s'exprime; c'est cette dialectique muette, ineffable, qui opère en nous incessamment et qui est comme la forme invisible' de notre activité

intérieure... Mais quoi ? observer l'invisible, étudier une langue sans mots, autant vaudrai fouïr le silence et peser le néant: je me fais là ridée d'une science impossible. Cependant j'entrevois quelque chose; c'est bien confus, bien

flottant, mais je sens qu'il y a quelque chose au delà de nos études, au fond de nos pensées... Quoi?... Je veux le saisir et je trouve devant moi un nuage tout gris, où je me plonge à l'infini. C'est comme l'espace avant la création. Je ne sais, mais je crains que ces pensées ne soient impies.

Revenons, revenons, la raison me rappelle; pensons à ce que je suis, parlons de ce que je nomme, et que le songe fasse place à la réalité. Mais si j'ai pu aller jusque-là que d'anéantir tout ce qui frappe mes sens, au profit de l'existence de ma pensée, du moi qui pense, combien, à plus forte raison, dois-je tenir pour chimères ces existences qu'invente l'École, pures créatures de notre esprit! Ils sont curieux, ces maîtres du jour, ces élèves grossiers de Boêce et d'Anselme: ils disent que les universaux sont réels, que -les qualités générales, que les espèces sont des réalités ; mais savent-ils seulement si les choses, si les individus existent? Vraiment, si les saintes Écritures ne nous l'attestaient, on en pourrait douter... Mais arrêtons-nous, n'allons pas à ces extrémités, et tenons-nous-en à ce point que les espèces et les qualités existent, mais dans notre esprit. Oui, oui, voilà le mot qui éclaircit et concilie tout. Voilà ce qui délie le nœud dans lequel ils prétendaient

nous garrotter. Roscelin, Bérenger 51, hardis blasphémateurs, l'Église vous a convaincus et punis, je ne vous suivrai pas dans vos égarements, je déteste votre crime... ou votre imprudence; que votre nom soit maudit, que votre mémoire périsse, que la justice éternelle!... Mais non, je vous pardonne. Esprits grossiers, vous n'aviez pas compris vous n'aviez pas découvert qu'il est des choses qui existent autant que le fer ou le granit, mais qui n'existent pas comme le fer ou le granit. Ce sont les conceptions de

notre esprit. La voilà, cette grande et féconde pensée qui a illuminé et raffermi mon âme au milieu des obscurités et des ébranlements du doute, cette doctrine haute et nouvelle, qui recommandera mon nom dans l'histoire, et qui ne périra pas plus que lui ; ce secret imprévu qu'ils ignorent tous, qu'ils cherchent, qu'ils attendent, et que je vais" jeter comme une manne salutaire à mes disciples, comme une pierre écrasante à mes ennemis* Oh ! quelle joie vient remplir mon cœur! quelle félicité incomparable donnent la recherche et la contemplation de la vérité ! quel noble plaisir que de la tenir dans ses mains, et de la lancer comme l'orage, qui tantôt dévaste et tantôt féconde!.. Oh! la vérité! oh! savoir, comprendre, dire !.. S'élever par la pensée, planer sur les hommes, descendre à eux sans s'abattre, les éclairer et les émouvoir à la fois, exercer cette puissance sur les âmes, puissance généreuse qui ne leur demande rien que de croire et d'admirer! quelles grandeurs mondaines, quels mondains plaisirs me donneraient mieux que cela?... Richesses, honneurs, délices de la vie, femmes et rois, je vous dédaigne, vous ne pouvez rien qui égale ce que je puis. Mon âme séjourne et ipa vie s'écoule dans une région sereine, où ne pénètrent pas les passions que vous inspirez, et où je retrouve, épurés et incorruptibles, tous les biens qu'elles promettent. Pouvoir, trésors, volupté, demandez-moi, mendiez-moi un seul de mes jours, je vous les dénie tous, vous n'êtes pas faits pour me distraire un instant! (U marche avec vivacité et en silence.) Je me sens plus de force et de sérénité que jamais; je me sens assuré de donner toute ma vie, tout moi-même à ma chère science. Elle me gardera, elle m'isolera au milieu du monde, elle me fera une cellule,

une grotte solitaire au milieu des tigres et dés lions du siècle. C'est sous la forme de la science que la grâce descend dans mon âme et s'empare de moi. Que n'est-il un autel où Ton prononce de tels vœux? que n'est-il uc ordre où de telles pensées servent d'affiliation? Ce serait le moment de contracter ce saint engagement... Mais je suis seul sur la terre à penser ce que je pense, à savoir ce que je sais. Qui donc peut recevoir mon serment, si ce n'est moi-même?.. Dans ce cloître... ah! devant cette sainte... (il ôte son chapeau et s'agenouille.) Divine Geneviève, patronne de cette cité, protectrice de ce royaume, vierge de grâce et de pureté, image visible de la vérité si belle, recevez mon vœu, portez-le au pied du trône «céleste et qu'il soit gravé au livre des sept sceaux ! C'est celui d'un chrétien humble et fidèle qui s'engage par le salut de son âme à s'abstenir de tout péché mondain, à renoncer aux pompes du siècle comme aux délices de la chair, à mortifier, à anéantir son corps dans les ravissantes contemplations de la vérité incréée, dans la recherche de ce bien infini, que vous voyez, face à face, chaste Geneviève, que vous seul possédez, ô mon Sauveur, Esprit saint, flamme inextinguible, source intarissable, trésor suprême de puissance et de gloire ! Et si je manque à ce serment, que je sois à jamais privé de l'héritage du ciel, c'est le vœu d'un humble pécheur, ai se relève.) Ah ! j'avais besoin de cela... mon cœur se sent léger et rempli d'aise... Comme l'âme est plus libre à proportion qu'elle appartient

à Dieu ! (En se retournant, il aperçoit Hilaire, qui est entré pendant sa prière, et qui s'est mis à gerioux à une grande distance derrière lui.) QlJtf

fais-tu là, mon enfant?

90 ACTfc PREMIER.

Je suis entré pendant votre prière, je n'osais approcher, de peur de l'entendre/ mais j'ai prié aussi pour qu'elle fût accomplie.

Hilaire, ta main ! (Hilaire lui donne sa main, Abélard la prend, et dft

en la tenant serrée :) Ami, je demande à Dieu la force de me consacrer tout entier à nos chastes études, et je faisais vœu de renoncer au monde, à ses douceurs, à son éclat, pour ne connaître d'autres plaisirs que ceux que donne la science, d'autre gloire que celle qu'elle promet. Ne te senstu pas l'epvie de prononcer le même vœu? '

Ce que fera mon maître, je le ferai ; je consacre ma vie à la science. Penser, savoir, sentir par lui, voilà mon vœu.

Il 'baise la main d'Abélard.

Pieux dévouement d'un esprit que rien n'a séduit! 0 vérité, ce sont là de tes coups!... Mon Hilaire, que m'annonces-tu?

Je m'étais, suivant votre ordre, rendu à votre logis au point du jour ; on m'a dit que vous veniez de sortir, que vous vous étiez acheminé vers la cathédrale. Je suis venu vous rejoindre, voilà tout.

Il est vrai, je ne pouvais plus retrouver le sommeil... j e me suis levé, j'ai voulu revoir ce lieu où Guillaume de Ghampeaux doit aujourd'hui m'entendre.

C'est ici que vous devez remporter votre dernière victoire. Ce jour sera beau, j'ai confiance dans votre génie, mais ne craignez- vous pas d'user vos forces? Ces veilles épuisantes, ces courses matinales, sont-elles les préparations convenables pour une formidable lutte? Là où l'esprit s'exerce, il faut le repos du corps.

Le repos du corps? est-il séant que l'esclave se repose quand le maître travaille?

Je ne sais, votre front semble plus pâle, vos yeux sont fatigués ; par grâce, ménagez-vous. Il est trop tard pour retourner à votre maison. Asseyez-vous à l'ombre de ce figuier; essayez de dormir quelques moments, je veillerai près de vous.

Il prend le bras d'Abélard et le conduit vers un banc de pierre.

Il est vrai... j'éprouve quelque fatigue... Ces premiers

feUX du soleil matinal SOnt accablants. (En regardant l'arbre au

pied duquel est le banc.) Ce figuier est le vrai figuier de l'Évangile. Il est stérile et sans fruits52. C'est l'arbre de la science de l'École du Cloître... Assieds-toi près de moi.

HILAIRE, s'asseyant.

Il est six heures passées; c'est à sept heures qu'on ouvre, vous avez le temps de prendre quelque repos. Je vais garder le silence.

Parle au contraire ; ton naïf entretien me distrait et me délasse. Qu'as-tu appris ces derniers jours ?

Rien, seulement hier j'ai entendu Robert et Dittmar agiter une grande question, qui m'a tourmenté l'esprit une partie de la nuit. Je n'ai pu m* endormir qu'une heure après le couvre-feu.

Une question, et laquelle ?

HILAIRB.

Sur les limites de la dialectique. Dittmar prétendait qu'elle n'avait pas de limites, que toutes les sciences étaient de son domaine, même les sciences canoniques, et que la théologie n'était rien auprès d'elle.

Et que répondait Robert?

HILAIRB.

Que cela pouvait être vrai, mais qu'il n'en fallait rien dire, de peur des conciles.

Ils avaient tort tous deux. 11 faudrait dire, si cela était vrai: Honte à qui rougit de la vérité! Hais, mon enfant, la théologie est une science sacrée. Elle est au-dessus de la nôtre, et nous devons la respecter comme un commentaire dont la parole divine est le texte. Entends-tu, Hilaire, l'Église est au-dessus de l'École, comme le Christ est audessus cTAristote. Enfant, gardez-vous de juger la théologie !

HILAIRB.

C'est bien ce que je pensais de moi-même. Ce qui se dit dans la nef ne vaut pas ce qui se dit dans le chœur : que sera-ce donc de ce qui se dit sous le porche? Or il me

semble que la dialectique se tient sous le porche de l'église. Je me souviens qu'auprès du village où je suis né, il y avait un couvent de Tordre de Cîteaux... Non, c'étaient des chartreux. Un bon moine m'avait pris en amitié ; j'ailais, suivant les saisons, lui porter des fleurs quil aimait % beaucoup, et lui, il commençait à m'enseigner la religion.

Un jour... (Regardant Abélard qui semble s'assoupir.) m'entendez-

vous, maître?.. Un jour donc, j'allais lui porter des primevères, il me dit... (il regarde encore.) il me dit... Décidément, il dort, (il se lève et le regarde.) Il dort : qu'il est beau ainsi ! Puisse ce court sommeil rafraîchir ses pensées, lui donner de nouvelles forces, pour accomplir sa haute mission!... (silence.) Le Tsoleil le gagne et doit l'incommoder. Si je pouvais ramener sur son visage l'ombre de ces branches!... La, ainsi... Il soupire... Si j'osais baiser ce front qui recèle tant de belles choses!... Essayons... On vient, ils vont

l'éveiller. (Il court au-devant de* plusieurs écoliers qui entrent.) Silence !

silence! le matlre dort.

Plusieurs écoliers entrent successivement et se font Signé les uns au* autres de marcher sans bruit. Parmi eux on distingue Gombauld, Odon* Dittmar, Godwin, Manegold.

H l LÀ IRE, à Odon, qui entre.

Le maître dort.

ODON

L'archidiacre?

HILAIR&

Eh ! non, que m'importerait?

MANEGOLD

Puis, je te réponds qu'il ne dort pas.

DITTMAR.

Il est trop occupé à dérquiller ses arguments,

Et à fourbir ses syllogismes.

MANEGOLD

Il les fait frotter par Âlbéric. L'entendez-vous d'ici... « Albéric, celui-ci brille-t-il? celui-là coupe-t-il?cet autre me couvrira-t-il? Voici mon heaulme, ma hache, ma cuirasse. C'est dame Logique qui les a forgés. » Remettezles sur l'enclume, beau paladin ; il y a des pailles dans le fer. '

HILAIRE, à Odon et Gombauld.

Ne riez pas.

ODON

Abélard est donc venu de bien bonne heure ici ?

Au point du jour.

GODWIN

Singulière idée : c'était se ' mettre dans la gueule du loup.

DITTMAB,

Sous les pieds de Fane.

GOMBAULD

Vous savez comme il est. Rêveur, étrange en toutes choses, ce qu'il fait est toujours imprévu.

ROBERT

Pour le prévoir, il faudrait être dans sa pensée, et qui pourrait y pénétrer?

HUGUES

Il faudrait l'égaler.

MAHEGOLD.

Silence! il remue, (a des écoliers qui entrent.) Eh! vous autres, paix là !

LES ÉCOLIERS

Quoi donc ? quoi donc ?

Les écoliers, qui commencent à être nombreux, se rangent en cercle autour d'Abélard et le regardent sans parler.

Silence.

M ANE GO LD, regardant le soleil

L'heure approche, il faudrait réveiller.

Prenez garde !

La porte de l'auditoire s'ouvre, on appariteur parait, et dit à haute voix:

Écoliers de la Cathédrale, le maître!

ABÉLARD, se levant.

C est moi.

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