L'ORATOIRE D'HÉLOISE
HÉLOISE, seule.
Il va renir, — Je ne peux plus lire qu'avec lui, je ne comprends rien qu'avec lui. Quelle science! quelle pénétration profonde! Avant lui, je croyais savoir quelque chose, entendre les anciens, concevoir ce qui est vrai, sentir* ce qui est beau.... j'étais un enfant rempli de mémoire, voilà tout. C'est lui seul qui m'a révélé le secret dés choses, qui m'a montré le fond de mes pensées, qui m'a initiée aux mystères de l'esprit. Mais aussi comme il sait tout voir et tout dire ! On croirait qu'il découvre tout ce qu'il " enseigne, invente tout ce qu'il explique.... 11 prête son âme à Fauteur qu'il semble lire et le reproduit vivant quand il le récite. Ûepuis ce peu de leçons qu'il m'a données, depuis qu'il passe, on peut dire son temps chez nous, je ne me reconnais plus ; mon esprit s'est comme agrandi, je vis dans un autre air. Je me sens soulevée dans le monde des idées. La poésie avec lui est un enchantement.... C'est comme une autre vie dans la vie. Ah ! la lecture, la lecture, quelle belle chose, et qu'on a bien fait d'inventer les livres!
La science a vraiment un grand pouvoir. sur nous. Je sens qu'il me domine tout entière, et mon esprit s'est rendu au sien. Mon dévouement défierait celui du plus fidèle de ses disciples, et aucun sacrifice.... mais je suis
folle Je crois. Ce que c'est pourtant que l'amour de l'étude, et l'admiration des belles choses !
On entend un peu de bruit.
Est-ce toi, Marguerite? (Marguerite parait.) Viens-tu de la rue? As-tu vu de loin mon maître? C'est l'heure.
MARGUERITE
Je ne l'ai point vu ; mais prenez patience, il ne manquera pas sa leçon.
Elle s'assied et se met i filer.
HÉLOISE
Tu crois?. . Quelle heureuse idée a pourtant eue mon oncle de lui offrir de prendre ses repas chez lui! Ainsi "nous l'avons pour hôte. . . . Magnus hospes 30/
MARGUERITE
Et ce doit être une bonne affaire pour lui, car son ménage, raVt-on dit, était fort mal tenu, et quoiqu'il gagne bien de l'argent....
HÉLOISE
Comment veut-on que de tels soins prennent quelque partie d'un temps tout consacré à l'étude, à la recherche des idées? Lui, descendre à ces tristes nécessités de la vie! Tu ne sais donc pas qu'il est tout intelligence?... Mais il ne vient pas.
MARGUERITE
Rassurez-vous, je vous dis, il viendra. Je voudrais bien voir qu'il manquât un rendez-vous avec une belle fille comme vous.
HÉLOISE
Nourrice !..
MARGUERITE
Pardonnez-moi ce que j'ai dit. . . mais vous êtes si gentils tous deux!
Ah! que l'attente est une terrible chose ! (on frappe.) C'est lui ! je reconnais sa manière dé frapper.
Marguerite est sortie pour aller ouvrir et ne rentre pas. A BEL A RD, entrant.
Pardonnez-moi, j'arrive tard ; j'ai cru que je ne pourrais jamais me débarrasser de cette jeunesse qui voulait absolument sa leçon.
HÉLOISE
Il ne fallait pas vous priver de ce plaisir. Vraiment vous êtes trop bon.
Croyez-vous que je vous fasse un grand sacrifice? et qu'il y ait rien que j'aime mieux qu'être ici?
HÉLOISE
Et comment cela se peut-il ? Quel plaisir pouvez-vous trouver à ces lectures où vous faites descendre votre esprit jusqu'au mien?
Héloïse, toutes les intelligences sont sœurs quand on comprend ensemble. Quand l'âme s'unit à Pâme dans la même pensée, il n'y a plus de degré ni de rang ; car il n'y a plus deux mais un, la pensée étant l'essence de l'âme.
HÉLOISE
Vous me trouverez orgueilleuse. Eh bien, je crois par moments sentir ce que vous dites là, le comprendre même • . et cependant c'est bien là de la métaphysique, n'est-ce pas? Oh ! vous m'avez promis de me l'apprendre.
Quand vous voudrez.
HÉLOISE
Je suis folle.... maïs tenez, je comprends si bien avec tous que je voudrais tout savoir, et j'oublie que je vous <
fatigue peut-être, puisque vous n'avez pas voulu enseigner aujourd'hui vos écoliers.
Quelle différence! — Asseyez-vous. ( EUe s'assied ,- u reste
debout près d'elle et s'appuie sur le dos de sa chaise. ) Si VOUS saviez
quel repos, quel charme il y a pour moi à vous dire tout ce que je sais, à faire ainsi pénétrer mon esprit dans le vôtre, à vous serttir là, auprès de moi, persuadée de ce que je crois, frappée de ce que j'admire, émue de ce qui me touche ! Quand je vous donne ainsi ma science, ma pensée... que sais-je ? mon âme, tout moi-même, vous me rendez tout ce que je vous donne. Plus de limite alors entre nous deux ; j'ai comme le sentiment de l'infini.
HÉ LOI SE
Tenez, voilà une chose que je crois entendre... Ah! que j'aime la métaphysique!
Je parle sérieusement... Ne commençons pas encore nos leçons. — Écoutez-moi. Un temps a été où j'avais le goût, l'enthousiasme de l'enseignement. Le soin de propager la vérité m'attachait non-seulement comme un devoir, mais comme un plaisir. D'abord c'est une émotion très-agréable que de produire au dehors sa pensée, en la teignant des couleurs qui frappent les yeux de l'esprit, en lui donnant je ne sais quelle harmonie qui s'étend au loin et revient retentir jusqu'en nous-mêmes. ' Et puis, cette multitude convaincue, ravie, troublée, réagit sur celui qui parle, et lui donne le sentiment momen-
tané de la toute-puissance. Mais cette émotion-là nous énerve et nous tue ; et il m'est arrivé souvent, après avoir répandu des flots d'activité et de vie autour de moi, de me sentir moi-môme... que dirai-je? comme un vase vide et fêlé. Dieu seul donne sans s'appauvrir, et s'épanche sans s'épuiser. Il se répète dans son œuvre comme en un miroir, et la création le manifeste et ne le diminue pas. Mais l'homme... mais celui surtout qui s'est fait tout intelligence, et qui ne se communique qu'aux intelligences, il se dissipe, il se perd, il se jette aux vents, en poudre brillante mais aride, comme ce rayon visible qui de vos rideaux entr'ouverts vient à travers le demi-jour de cette chambre tomber à vos pieds... Lumière et poussière, splendeur et vide ! . . . ah ! j'y renonce ! ... (U se promène.) Je cesserai mes leçons ; je m'enfermerai ; je ne me prodiguerai plus à la foule. — (Il se rapproche d'Héloïse.) Je voudrais quelquefois changer entièrement de vie, me retirer, me cacher, vivre tout seul, comme nous sommes là... Nous lirions ensemble, étudierions ensemble... ou même... que servent ces travaux qui dévorent l'esprit ? La tranquillité, la promenade, un beau soleil dans la campagne, un bateau qui descend la rivière à la dérive... ou seulement le coin de votre feu, là, comme nous sommes
Dites, ne serions-nous pas bien ainsi ?
HÉLOISE
Que. vous êtes bon !
Dites, ne serions-nous pas heureux?
HÉLOISE
Je serais trop heureuse!.. Mais je ne veux pas y pen-
ser. Vous êtes bon d'oublier ainsi un moment vos livres, vos écoles, le monde, où votre renommée...
Et le repos, le repos, le comptez-vous rien? Le repos de l'esprit, qui du moins laisse libres les sentiments du cœur, toutes ces affections dont on croit se passer parce qu'on aime la gloire et la vérité ! Quel amour, grand Dieu ! — Au fait, depuis le temps où j'étais enfant en Bretagne, où j'aimais ma mère, mes sœurs, je n'ai rien aimé.
HÉIOISE.
Quelsont ces étroites affections pour une âme comme la vôtre? Qui peut -la remplir, si ce n'est la contemplation de l'univers ?
Oui, oui, comblez le vide avec du néant! (avec impatience.) Ah ! vous ne me comprenez pas.
HÉLOISE
Excusez-moi, je fais bien attention, je sais que je suis une bien pauvre écoliôre.
ÉLARD, se rapprochant d'elle.
Mais je ne dis pas cela; au contraire... quand je vous parle à vous-même, quand je vous explique quelque chose, c'est tout différent. Ce n'est plus cette fatigue desséchante de l'enseignement que je vous décrivais tout à l'heure; c'est la sensation d'une âme soulagée du poids de son isolement. Avec vous, je laisse errer ma pensée, et la vôtre la suit. Il me semble que de moments en moments votre âme se rapproche de la mienne, que vous vous serrez contre moi. Oh ! c'est un bonheur jusqu'à présent inconnu, et que vous seule, Héloïse, vous seule m'avez révélé.
HÉLOISEJ se levant.
Ah! que vous me faites de plaisir! Savez-vous que vous allez me rendre toute glorieuse? Comment croire pourtant que vous aimiez mieux donner vos leçons à une petite bourgeoise qu'à maître Gilbert de la Porrée ou à maître Robert de Melun S1, qui, dit-on, ailleurs qu'auprès de vous, seraient faits pour enseigner les autres?
Ah! que vous aimez vos leçons!.. Allez!
HÉIOISS.
C'est bien naturel. Songez donc quelle joie pour une simple fille telle que moi d'avoir pour maître le premier homme de l'univers, et puis de trouver que je l'entends très-bien... que je l'entends mieux que moi-même. Car vous me faites voir clair dans mes idées, vous m'amenez à concevoir mille choses que je sentais bien confusément, et je me sais mieux moi-môme quand vous m'avez parlé. Vous n'imaginez pas comme votre voix pénètre jusqu'au fond de mon âme et la soulève doucement jusqu'à vous. En vous écoutant, il me semble que je me perds en vous ; ce n'est plus moi; j'apprends, je conçois, et, en même temps, c'est comme si j'entendais de la musique, comme si j'étais portée sur des ailes à travers un air léger.... Pardon, je suis folle.
Dites encore, dites toujours.
HÉLOISE
Tout ce que vous dites, je l'admire, et cependant je me figure que j'aurais dû le penser cent fois, et que si je ne l'ai pas fait, c'est par oubli. Je me retrouve dans tout ce qui vient de vous, et ce que vous dites à mon
esprit me fait battre le cœur. C'est à ce point que parfois» quand vous lisez des vers, je crois que je vais m'évanouir. — Et vous, n'avez-vous jamais fait de vers?
Moi!., et pour qui?
HÉLOISE
Mon Dieu, pour rien... pour yous divertir... pour me faire pleurer, comme l'autre jour avec ces vers d'Ovide. — Dites, ne reprenons-nous pas nos leçons?
Oui, vous avez raison, asseyez- vous. — Qu'allons-nous
lire? (Prenant le volume d'Ovide.) Toujours Ovide. VOUS l'aimez,
n'est-ce pas?
HÉLOISE
J'aime ce livre.
Elle se rassied.
ABÉLARD, chercbant dans le livre.
Voyons, quel morceau? — Lewnder Heroni. — Cette épitre de Léandre à Héro, voulez-vous?
HÉLOISE
Oui.
ABÉLARD, toujours debout.
Ovide inventa ce genre d'épître qu'on a appelé Vhéroide. 11 met en scène des amants malheureux, Énée et Didon, Jason et JUédée. L'un écrit à l'autre pour lui parler de ses sentiments, pour lui conter sa destinée. Quelquefois le poète ajoute aussi la réponse. L'amour seul fait le sujet de l'héroïde. C'est un poëme triste et tendre, consacré à ia mémoire de ceux qui ont aimé et souffert. Ainsi, obscurs ou célèbres, s'il est au monde deux êtres qui se soient donné Leurs cœurs et que le sort ait persécutés, ils peuvent un jour devenir le pathétique sujet d'une héroïde.
La poésie les attend dans l'avenir, pour, célébrer leurs maux et faire de leurs noms les symboles immortels de la passion et du malheur. — Chose singulière ! on s'aime sans savoir pourquoi ; l'amour . naît sans effort et sans dessein, et, aussi bien que les plus grands travaux de l'esprit ou de la vertu, l'amour peut donner de la gloire...
U s'arrête.
HÉLOISE
Croyee-vous qu'on y pense beaucoup quand on aimeî
Pourquoi pas? il faut penser à tout.
HÉLOISE
Je ne sais, il me semble qu'il en est de Pamour comme de la charité. Est-ce aimer que d'aimer pour la gloire?
Peut-être. Héro et Léandre é'en sont-ils moins aimés, parce qu'Ovide les a chantés?
HÉLOISE
Ils ne le savaient pas.
Mais nous, nous savons leur amour. La poésie est l'urne d'un or incorruptible qui recèle les cendres des cœurs que la passion consuma* -*- Lisons. Vous connaissez le lieu de la scène. Héro habitait Sestos, Léandre Abydos. Ils s'aimaient, et leur famille, je crois, leur interdisait de se voir. Ils étaient séparés par rHellespont.... C'est près de Byzance, c'est... oui, c'est une mer où s'arrêta d'abord, il y a trente ou quarante ans, la flotte de Godefroy, seigneur de Bouillon, et de tous nos princes croisés 32.
HÉLOISE
Quel était le temps d'Uéro et Léandre?
C'est fort ancien.... longtemps avant Jules César. — Enfin, vous savez leur histoire. La nuit, Léandre traversait à la nage ce détroit orageux pour voir celle qu'il aimait. Ovide feint qu'une tempête l'a depuis plusieurs jours empêché d'entreprendre son voyage, et Léandre envoie un message par un nocher qui passe le jour sur un esquif. — Je vais lire le message ; vous lirez la réponse 83.
Ipsa vides cœlum pice nigrius; et fréta ventis
Turbida, perque cavas vix obeunda rates. Unus, et hic audax, a quo tibi litera nostra
Redditur, a portu navita movit iter....
Protinus haec scribens, « Félix, i, litera, dixi :
Jam tibi formosam porriget illa manum.
Forsitan admotis etiam tangere labellis,
Rumpere dum niveo vincula dente volet. » Talibus exiguo dictis mihi murmure verbis ;
Caetera cum charta dextra locuta mea est. Ah! quanto mallem, quam scriberet, ihVnataret '
^eque per adsuetas sedula ferret aquas!
Aptior illa quidem placido dare verbera ponto :
Est tameu et sensus apta ministra mei.
Septima nox agitur, spatium mihi longius anno,
Sollicitum raucis ut mare fervet aquis.
His ego si vidi mulcentem pectora somnum
Noctibus, insani sit mora longa freti.
Rupe sedens aliqua specto tua litora tristis;
Et quo non possum corpore, mente feror. Lumina quin etiam summa vigilantia turre,
Aut videt, aut acies nostra videre putat. Ter mihi deposita est in sicca vestis arena;
Ter grave tentavi carpere nudus iter.
Obstitit inceptis tumidum juvenilibus aequor, yMersit et adversis ora natantis aquis.;.. Interea, dum cuncta negant ventique fretumque,
Mente agito furti tempora prima mei.
Nox erat incipiens, namque est meminisse vpluptas, Quum foribus patriis egrediebar amans\
Nec mora: Deposito pariter cum veste timoré, Jactabam liquido brachia lenta mari.
Luna mihi tremulum praebebat ]umen eunti, Ut cornes in nostras officiûsa vias....
Unda repercussae radiabat imagine Lunae, ,
Et nitor in tacita nocte diurnus erat : Nullaque yox nostras, nullum veniebat ad aùres
Praeter dimotae corpore murmur aquae.
Alcyones solse, memores Ceycis amati,
Nescio quid visae sunt mihi dulce queri. Jamque fatigatis humero sub utroque lacertis,
Fortiter in summas erigor altus aquas." Ut procul adspexi lumen....
Il s'interrompt.
Il faut traduire cela. Je vais reprendre en traduisant depuis là: Unda repercmsœ....
< L'onde rayonnait de l'image de la lune réfléchie.... et cette nuit silencieuse avait Téclat du jour.... Aucune voix ne venait à mon oreille, aucun murmure.... que celui de l'eau qui se fendait sous moi.... Les seuls alcyons, fidèles au tendre souvenir de Ceïx, semblaient soupirer pour moi.... je ne sais quoi de doux. Déjà.... la fatigue brisait mes épaules, lorsque d'un bras lassé, je m'élève avec force sur le sommet des eaux et j'aperçois au loin la lumière* « Ma flamme est là, m'écriai-je; mon amour, » ma déité est sur ce rivage » ... et soudain, la vigueur revint à*mes bras fatigués.... et Tonde me parut plus molle qu'auparavant.... Comment sentirais-je le poids glacé de la mer profonde? L'amour et le désir échauffent mon sein. Plus j'avance, plus je vois le rivage approcher, s'accourcir mon voyage, et plus j'ai de cœur à le faire.... mais dès
que moi aussi je puis être aperçu, tes regards ajoutent à mon courage et doublent mes forces. En nageant même, je m'efforce de te plaire.... et étendant les bras, je songe que tu me vois.... Ta nourrice peut à peine t'empècher de descendre dans la mer.... Oui, je l'ai vu.... Tu le voulais, tu ne me trompais pas ; et même elle n'a pu en retenant tes pas, t'empècher de descendre, de tremper ton pied dans la première vague. Tu me, reçois en m'embras- • sant, tu joins tes baisers aux miens, baisers heureux! Pour les chercher, les dieux tout-puissants eux-mêmes traverseraient les mers ! Tu arraches de tes épaules ton manteau pour me le donner, et tu essuies mes cheveux ruisselants de l'eau de la mer. La nuit, nos cœurs, la tour fidèle, et ce flambeau, mon guide à travers les flots, ont su le reste.... »
Cette peinture est belle, n'est-ce pas?
Silence. — il reprend.
' a Mais déjà présageant la fuite de la nuit devant l'épouse de Tithon, l'astre avant-coureur de l'aurore s'est levé... les baisers nombreux et confus se pressent sur nos lèvres.... Hélas ! nous nous plaignons que la nuit s'envole si vite, nous voulons tarder, mais la nourrice sévère nous avertit; il faut quitter la tour et gagner le rivage glacé. Nous nous séparons en pleurant, et je me plonge dans la mer d'Hellé, te regardant toujours, tant que je le puis encore. »
Il s'arrête.
Oh ! certainement, voilà de l'amour ! — Je trouve celte histoire intéressante. C'est celle de tous les amants. Toujours des flots redoutâmes les séparent du bonheur. Toujours le chemin est long, périlleux, sombre; la mer est dure, mais le rivage est beau.
Silence. — Il prend la main d'Héloïse.
Voyez-vous, il n'y a que la passion qiji puisse atteindre un grand but. La passion seule franchit l'Hellespont à la nage, et va dans une tour solitaire ravir le prix de la force, du courage et de l'amour.
x HÉLOISE.
Vous parlez de tout, comme si vous aviez tout connu, tout senti par vous-même. Oh ! que votre science est grande! '
Il s'assied près d'elle, lai prend la main, et l'appuie avec la sienne sur son front en s'accoudant sur la table.
Héloïse, croyez-vous donc que moi aussi je n'aie pas eu mes efforts à faire, mes flots à vaincre, mon bras de mer à traverser? Rien ne m'a manqué, ni le travail, ni le péril, ni la tempête, ni la passion qui sait tout vaincre. — Il ne m'a manqué que la lumière sur la tour, et la douce main dans mes cheveux.
HÉLOISE
Cher Abélard, voulez-vous que nous continuions la leçon? Il y a une réponse d'Héro à Léandre.
Eh bien, dites-la.
HÉLOISE, prenant le livre.
Je vais lire le texte.
Non, traduisez.
HÉLOISE
Je ne pourrai jamais.
Essayez.
HÉLOISE
Je le ferai.
fille lit en traduisant avec lenteur et un peu d'hésitation.
Hero Leandro. — Héro à Léandre.
« Longa mora est... Qu'il est long pour moi.... le temps.... qui retarde le bonheur]... Pardonne-moi,... si ce retard m'accable.... je ne sais point aimer patiemment../, nous brûlons d'une égale flamme.... mais nos forces ne sont pas égales.... Je soupçonne aux hommes un plus Xoj*t courage.... Comme le corps, l'âme est faible chez une faible fille. Je succomberai, ne tarde pas....
Vous avez mille moyens divers de charmer le temps.... c'est la chasse.... c'est la culture des champs.... ce sont les luttes de la parole.... ou les combats de la lice.... Tout cela m'est interdit.... et.... quand ma flamme serait moins vive ... que me resterait-il à faire, sinon d'aimer?... Je fais ce qui me reste à faire.... et je t'aime.... 0 mon unique bien.... je t'aime plus que.... tu ne peux m'aimer.... ou je parle de toi tout bas avec ma chère nourrice et demande avec étonnement quelle cause te retient.... ou.... regardant la mer... j'adresse aux flots soulevés les mêmes reproches que toi.... ou.... lorsque l'onde pesante perd un peu de sa fureur.... je me plains de ce que.... pouvant venir.... tu ne le veux pas.... Et... tandis que je me plains.... de tendres larmes coulent de mes yeux.... des larmes.... qu'essuie de ses doigts tremblants la nourrice inquiète... • Souvent je regarde s'il y a de' tes pas sur le rivage.... comme si le sable conservait.... l'empreinte.... du pied qui l'a pressé.... ou.... voulant m'informer de toi.... ou t'écrire.... je demande si quelqu'un est venu d'Abydos.... si quelqu'un part pour Abydos.... Te dirai-je combien de fois je.... que de fois....»
Elle hésita.
Gomment y a-t-ilî
HÉLOISE
Quoties dem vestibus oscula
Traduisez. . . mot à mot.
HÉLOISE
« « Que de fois. . . je. . . donne. . . des. . . baisers. . . aux vêtements... que tu déposes... avant de te jeter dans l'Hellespont. . . — Mais dès que le jour s'eèt passé ainsi. . . et que Fhçure plus propice . de . . . la nuit ... a ramené ces astres... dont l'éclat remplace la lumière, nous élevons en hâte... au sommet de la tour... le flam-
beau vigilant. . . signal connu de ta routé accoutumée. „ . et glissant le fil qui se tord sur le fuseau qui tourne. . . nous trompons les lentes heures par ces travaux de femme. . . Veux- tu savoir quel est mon entretien. . . pendant un temps si long?. . . Le seul mot qui soit sur mes lèvres est le nom de... Léandre... « Nourrice, pensestu que mon bien-aimé ait déjà quitté sa maison?. . . Tous veillent-ils? A-t-il à redouter les siens?... a-t-il déjà déposé le manteau qui couvre ses épaules?.. » Elle s'incline à chaque parole. . . Ce n'est pas qu'elle se soucie de nos. . . de nos amours. . . »
Est-ce bien cela?. . . Ce ne peut être le sens. Quel est le texte? (il regarde.) Il n'y a pas amores. Voyez. . . non nostra quod oscula curet.
Je n'entends pas bien.
Il y a une ellipse. A chaque question d'Héro, la nourrice hoche la tête comme pour lui dire oui ; il semblerait
qu'elle partage l'impatience des amants, notre impatience, nostra oscula, nos... désirs. Mais non; elle est vieille, elle n'a cure de nos plaisirs, le sommeil l'a gagnée et balance sa tête:
Sed movet obrepens somnus anile caput.
Continuez.
HÉLOISB, reprenant.
« Puis, après un instant : « Assurément, il nage à pré- » sent, lui disrje... et l'onde docile s'ouvre devant ses » bras étendus. » Puis... quand j'ai fait passer quelques fils... bien peu... dans la trame... nous nous demandons si tu dois bien être au milieu du détroit. . . et tantôt nous regardons au loin. . . et tantôt nous prions d'une, voix timide un vent propice de seconder ta course. . . Parfois nous entendons des voix. . . et je crois que c'est le bruit de ton arrivée... Ainsi la plus grande part de la nuit se passe dans ces illusions... mais un sommeil subit gagne mes paupières lassées... Alors, malgré toi peut-être, cruel, tu... dors avec moi... tu viens .. lorsque tu n'y songes pas peut-être! car. . . je crois te voir tantôt nager tout près du bord. . . tantôt jeter sur mes épaules tes bras humides. . . puis.. . c'est moi. . . qui te couvre du manteau accoutumé. . . puis. . c'est moi. .. qui réchauffe. . . ton sein. . . sur mon cœur. . • »
Elle laisse tomber le livre.
Ah ! je ne veux plus lire cela ; c'est mal.
ABÉLARD, prenant ses deux mains dans les siennes.
Comme vous êtes émue!... Comme votre cœur sait tout deviner et tout sentir!... N'est-ce pas qu'il y a dans l'amour un charme attendrissant, une langueur pénétrante?.... On dirait que le cœur se gonfle et veut se
répandre dans le cœur qu'il aime. Un nuage est autour de nous, et vos yeux ne voient plus que les miens, Héloïse, n'est-ce pas?
héloïse.
Laissez
Elle veut se lever.
ABÉLARD, la retenant.
Qu'avez- vous?
HÉLOÏSE, se rasseyant.
C'est comme la vapeur de l'encens, cela enivre.
Cest la poésie. Elle nous prend ainsi ; elle nous donne les sentiments qu'elle exprime, elle nous transporte dans le monde qu'elle décrit. N'est-il pas vrai que tout à l'heure vous croyiez un moment voir tout ce que vous disiez?
héloïse.
Oui, je voyais tout... et le ciel étoile, et cette mer frémissante, étoilée comme le ciel, et le fanal qui brille au loin... et puis, quand elle pense qu'il part, qu'il va venir, et qu'elle dit à Marguerite qui file auprès d'elle : « Nourrice, vient-il?... »
Marguerite!... ange du ciel!
héloïse.
Qu'ai-je dit?... Oh! je suis folle... c'est un rêve.
Non, c'est la vérité du bonheur céleste, (il tient sa main et la sen?e sur son cœur.) Ne sens-tu pas que je t'adore, comme tu sens que tu m'aimes?... 0 ma beauté, tu es si belle!
héloïse.
C'est toi qui es beau.
Beau de notre amour. Ah! nous vivons enfin! Tout est
compris. Que faisions-nous donc? Où étions-nous tout à
l'heure, où étions-nous jadis?... Car nous venons de fran-
* chir une éternité. Que leur monde est loin maintenant!
que je suis heureux ! que je t'aime et que tu es belle !
HÉLOÏSE
Vrai?... parle, parle encore.
Que dirais^je?... Ne le sais-tu pas, ce que je vais dire? Chaque battement de ton cœur ne te dit-il pas ma pensée? N'est-ce pas ton sang qui coule dans mes veines, et ton souffle qui soulève mon sein? Mon Héloïse, ma beauté, ma vie!... oh! que je souffre!
héloïse.
Tu souffres?...
Mon cœur me brûle... Héloïse, sois à moi.
HÉLOÏSE, hésitant.
J'ai lu dans saint Augustin.'..
Quoi donc?
héloïse.
Âma et fac quod vis.... (Elle se met à genoux.) Ne suis-je pas ta servante?
On entend ouvrir la porte.
, Lève-toi.
Ils se lèvent tous deux. — Fulbert entre suivi d'Hilaire. ' FULBERT.
Eh bien, finira-t-elle, cette leçon? Vraiment, Héloïse, le
zèle de la science vous dévore. Vous abusez de votre docte maître, et vous oubliez que l'heure du repas est dès longtemps venue....
HÉLOISE
Mon oncle....
'FULBERT
Nous étions là depuis une heure, Hilaire et moi, à nous morfondre dans le réfectoire.
Pardon, nous cherchions à déchiffrer les premiers vers.... Le temps fuyait bien vite.... Le poème était si beau!
FULBERT
N'importe.... gagnons la table; passez le premier, maître Pierre. Ce n'est pas tout que de nourrir l'intelligence. — Que diable, ma chère nièce, on n'est pas tout esprit.
Il sort en suivant Abélard.
HILAIRE, à Héloïse en marchant à côté d'elle.
Ma cousine, si jamais vous êtes malheureuse, ayez confiance en moi.
HÉLOISE
Comment!... aimez-moi un peu, Hilaire.
Elle sort.
HILAIRE, en la suivant.
Àh! le maître a raison, le poëme était beau!