LE CLOITRE DELA CATHÉDRALE
ABÉLARD, seul. — Use promène avec agitation.-»
Je ne saurais rester en repos. Que le jour est long et que les heures pèsent à mon impatience! Le soleil se penche vers l'horizon, et ses rayons obliques glissent à travers le feuillage, qu'ils colorent des rouges clartés du soir ; et cependant ce n'est pas le soir encore, ce n'est pas la nuit, cette nuit que mon cœur appelle par ses battements pressés, cette nuit qui sera l'éternelle joie de ma vie. Je compte en palpitant les coups de la cloche. Je hâte le temps qui me semble si lourd et si vide.... Elle m'a donné sa clef. La voici sur mon sein ; à chaque 'minute j'y porte la main pour savoir si je ne l'ai point perdue. Oh! cette clef magique du monde enchanté!... Héloïse serait à moi! A moi, juste ciel! est-ce vrai? et le réel estil donc possible ?.. Ah ! que je suis heureux ! Angoisses passées, travaux pénibles, illusions décevantes, désirs cruels, amers découragements, vous n'êtes rien. Je ne me plains pas de vous; je vous comprends à présent. Le prix de la vie est trouvé, le problème est résolu ; c'est maintenant que je sais tout.
* Gomment se peut-il que ces transports de mon cœur, que ce trouble de mes sens jettent tant ' de lumière dans mon esprit agrandi? Je ne sais, mais je vois plus loin, les
ombres se dissipent, les doutes s'évanouissent, et l'harmonie se rétablit autour de moi. Plus de luttes, plus de disproportion douloureuse entre mes idées, mes forces et
mes désirs, entre mon âme et ma destinée. Tout s'aplanit et s'élève, et je n'ai plus de question à faire à Dieu. Pourquoi? Parce que j'aime et qu'elle m'a dit : « Viens sur mon cœur. »
Allons... mais le jour baisse à peine, et la lumière coupe presque aux mêmes points cette statue de sainte Geneviève.... Cette statue lui ressemble.... Rapprochement singulier!... Oui, ce sont ses traits et jusqu'à ses nattes de cheveux qui couvrent ses tempes de leur noir éclat.... Comme ils sont beaux ! Ah ! Je voudrais les détacher de mes mains. ,
Le jour diminue pourtant. Dans moins d'une heure, il fera nuit. Si je partais?... oui, je ne puis demeurer ainsi.... Allons, je ferai un détour. Je tournerai autour de l'île, je passerai le pont, s'il le faut; je gagnerai du temps enfin, et l'heure sera plus courte. Adieu, séjour de paix, d'étude et d'ennui ! Vous m'avez vu arriver pauvre, obscur, souffrant; ici j'ai semé ma gloire et ma puissance; gardez tout cela, j'ai le bonheur.
Il va pour sortir, un religieux l'arrête, en lai prenant le bras.
LE RELIGIEUX
Vous êtes maître Pierre Abélard?
Peut-être. Que vous importe?
LE RELIGIEUX
Restez, Abélard; j'ai à vous parler.
/ lTlâche son bras.
Je n'ai rien à vous répondre, laissez-moi.
LE RELIGIEUX
Je vous dis que j'ai à vous parler.
ABÉLARD, avec hauteur.
Laissez-moi.... (Le religieux lui reprend le bras.) Eh bien, m'entendez-vous ?
C'est à vous de m' entendre.
Vous êtes bien osé. Laissez-moi ou...
LE RELIGIEUX, le retenant arec force.
Asseyons-nous.
Mais savez- vous qui vous touchez?
LE RELIGIEUX, avec calme.
Asseyons-nous, point de résistance ; j'ai droit sur vous
11 s'approche d'un banc de pierre.
Droit?..
LE RELIGIEUX
Oui, Abélard; vous appartenez à qui vous interroge. Ne vous donnez-vous pas pour le précepteur des nations? N'est-ce plus votre profession que de fournir de la parole et de la pensée à qui vous en demande?... J'use de mon droit. — Écoutez-moi.
H s'assied sur le banc.
En vérité!., cela est étrange...
Il s'assied auprès du moine.
LE RELIGIEUX
Cela est sérieux. — Je viens de votre maison ; un jeune homme m'a dit que vous étiez dans ce cloître. M'y voici. J'ai à vous parler.
De quoi?
ABÉIARD.
LE RELIGIEUX
De VOUS.
Et qui vous en a donné mission ?
LE RELIGIEUX
Quelqu'un à qui tout le monde a des comptes à rendre, et nul des comptes à demander. — Je suis prêtre.
Et moi....
LE RELIGIEUX
Et j'ai mission auprès de tous; chrétiens ou gentils.
ABÉLARD, se levant.
Attendez qui vous appelle, mon père. — Adieu.
LE RELIGIEUX
J'attendrais trop longtemps.
Il se lève.
ABÉLARD, avec colère. *
Mais il n'y a que les voleurs qui arrêtent ainsi les gens.
LE RELIGIEUX
Vous dites vretf, je suis un voleur. N'est-il pas écrit : « Je viendrai comme un voleur 34? »
Vraiment ?* . . (il le regarde.) Votre hardiesse m'étonne. Elle m'est nouvelle et ne me déplaît pas. Savez- vous bien à qui vous parlez?
LE RELIGIEUX
Au plus célèbre docteur des écoles de Paris, au plus éloquent propagateur des sciences humaines, à. l'homme que le peuple encense, que les grands courtisent, que le monde admire, — à un Fétu.
Pensez-vous à ce que vous dites!
LE RELIGIEUX
Je pense que la science est vaine qui n'est pas la science de la croix. Je pense que le docteur selon le siècle est un de ces aveugles conducteurs d'aveugles qui sont rejetés, et que la sagesse du monde est folie. Je pense ce que Dieu a dit : « Gardez-vous de ces scribes qui aiment à se promener en robes longues et à être salués dans les places publiques 85 . »
Mais, en vérité. . . ! Et vous qui décidez tant de choses, savez-vous de quoi vous parlez? les connaissez-vous, ces sciences dont vous osez médire? Où sont vos titres pour en parler? qui vous met en droit de vous révolter contre leur autorité? Elle vient de Dieu comme votre puissance 36.
LE RELIGIEUX
Il n'y a d'autorité que celle de l'Église. Je me révolte, dites-vous? où sont mes titres? — Où étaient les vôtres37, lorsque ici, à cette place même, vous osâtes détrôner de sa chaire le pieux Guillaume de Champeaux? où étaient vos titres, lorsque ailleurs vous dérobiez au pieux Anselme de Laon ses disciples égarés, comme un troupeau à son pasteur ? où étaient vos titres, lorsque vous avez dit au monde : « La vérité, c'est moi, et je vous l'apporte ! » Vos titres? vous en avez un seul, et il est puissant; car, une fois déjà, il a dérangé l'harmonie de la création; un seul !...
Et c'est?...