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LE RELIGIEUX
L'orgueil.
J'attendais ce mot. — Moine, ta robe est d'une bure grossière, tes pieds sont nus et poudreux, tu es tout revêtu d'humilité ; mais dans tes yeux cette flamme étincelante, sais-tu bien ce qui l'allume? C'est l'orgueil.
LE RELIGIEUX, étonné.
Moi!
Toi, le fils d'Eve et d'Adam; toi qui portes dans tes veines les sucs de la pomme fatale I Tu as prononcé les vœux du cloître : humilité, chasteté, pauvreté. Qu'est-ce que tout cela ? Le mépris des richesses, des passions, des grandeurs. Le mépris!... c'est de l'orgueil.
LE RELIGIEUX
Moi, mais je ne suis rien, je suis comme l'avoine sur le van...
Oui, mais tu crois que c'est le souffle de Dieu qui t'enlève, et la paille est fière quand Dieu l'emporte. — Veux-tu ton histoire? Tu as prié, jeûné, souffert, et alors tu t'es dit : « Je suis l'esprit, et le monde est la chair. Je suis le sel, et le monde est la terre. » Et puis, tu as cherché où se trouvait la renommée la plus grande, la science la plus* vantée, l'éloquence la plus célèbre, et tu t'es dit : « C'est là que je m'attaquerai, c'est là ce que j'humilie-, rai devant moi ; et puis je dirai que c'est devant Dieu, >>
LE RELIGIEUX
Qu'en tends-je, ô ciel?... Mon Dieu, vous avez dit vrai : il y a de saintes colères.
Patience, mon frère, tu n'es pas au bout. Veux-tu que je t'ouvre ton cœur devant toi, que je l'étalé dans ses replis les plus profonds, que je te dise : Ceci est la fibre de l'envie; ceci, la fibre de la haine... Veux-tu?.. Mais non, je t'épargne. Après tout, ce ne serait rien t' apprendre, ce serait te dire seulement que tu es un homme* — Au fond, tu ne m'as pas dit. autre chose tout à l'heure, et je te Déponds : « Homme toi-même ! »
LE RELIGIEUX
Gela peut être vrai, et je ne suis pas venu pour controverses Laissons cela. — Abélard, je savais bien que vous étiez un grand esprit, un esprit tel que vous seriez dans notre siècle un Père de l'Église, si l'inspiration du démon..'.
Encore! Laissons les anathèmes, mon père; je croyais que nous en étions quittes.
LB RELIGIEUX
Eh bien, soit, je vous parle en frère, en chrétien. Aussi bien, suis-je venu remplir auprès de vous une mission de charité.
J'ignore de quelle mission il s'agit... mais, en fait de charité, souvenez-vous que celui qui se mêle d'enseigner ou de sauver un homme de ma sorte se croit si grand dans son cœur que le sentiment qui l'anime devrait porter encore un autre nom. — Poursuivez.
LE HELlGlfcUX.
Subtilité diabolique l
Vous retombez !
LE RELIGIEUX
Non, parlons sérieusement. — Abélard, vous ne me connaissez point, et moi, je vous connais. Je vous suis depuis longtemps d'un œil inquiet et clairvoyant. Je sais l'histoire de votre âme, comme vous-même. Je pourrais vous faire votre confession comme vous-même... Ne m'interrompez pas ; ne m'opposez pas des vérités banales sur les infirmités humaines. C'est convenu,, oui, tout homme est vain, faible, pécheur. Oui, j'ai réchauffé dans mon cœur les mêmes monstres que vous. Mais savez-vous la différence? J'ai soumis mon esprit, et vous avez révolté le vôtre. J'ai mis le mien dans la règle, et vous avez fait de votre volonté la règle. Je me suis garrotté moi-même au pied de la croix de Jésus-Christ, et vous, vous prétendez l'emporter avec vous et la planter partout où bon vous semblera.
Cela pourrait être.,. Voyons!
LE RELIGIEUX
Eh bien, je viens vous avertir de songer à vous. 11 est temps encore. Si vous voulez revenir à Dieu...
A Dieu? mais...
LE RELIGIEUX
Revenir à l'Église, ne chicanons pas sur les termes. L'épouse sainte vous acceptera avec joie, elle vous tiendra compte de cette dot magnifique que vous lui apporterez, de tout ce savoir, de tous ces talents qui sont en vous et qui seront à elle. Mais prenez garde, le temps presse, et le bras peut-être, est déjà levé*
Qu'ai-je à craindre, et que peut dire l'Église? Suis-je hérétique ou blasphémateur? Qu'on me le prouve. Je suis prêt à soutenir contre tous l'orthodoxie de mon enseignement. J'af rendu la théologie plus claire, et partant plus puissante; j'ai armé la foi de la raison; mais je n'ai altéré ni la foi, ni la théologie.
Peut-être; questions que tout cela! Hais vous êtes venu, et vous avez renversé les écoles des cathédrales; vous avez inventé un enseignement nouveau; vous avez mis les matières sacrées â la portée des profanes; vous avez jeté aux faibles le pain des forts ; vous avez sécularisé la théologie : n'est-ce rien que cela? Vous n'auriez pas erré dans le fond des choses que vous auriez toujours innové dans la méthode. Vous seriez resté irréprochable dans votre enseignement que vous n'en seriez pas moins hors de l'Église, ayant porté la main sur le tabernacle, ayant, vous aussi, changé votre verge en serpent en face de Moïse et d'Aaron 38. Enfin!... mais ne feignez pas l'ignorance.... vous apprendrai-je que c'est attaquer l'Église que de se distinguer d'elle ? — Jugez maintenant vous-même; vous parlé-je sincèrement?
Je vous rendrai la même sincérité. — Mon père, l'Église et vous, vous venez trop tard. Mon pouvoir est établi, ma gloire est faite. Qui m'oserait contredire? qui m'oserait jeter le gant de la dialectique?
LE RELIGIEUX
Vous ne m'entendez pas, Abélard, on ne disputera pas avec vous.
Où sont donc vos armes?
LE RELIGIEUX
Nos armes !... Demandez à la tombe de Roseelin et de Bérenger quelles armes les ont frappés. Nos acmes! Eh! notre parole ébranle la chrétienté, elle l'arrache de ses fondements pour la jeter sur l'Asie, elle hérisse de fer peuples et rois, et les envoie briser les portes de Jérusalem ! — Et vous me demandez si nous sommes armés !
Je vous entends, mais... (il lui prend la main.) Je vous disais tout à l'heure : Il est trop tard contre moi, et je vous dis maintenant : Il est trop tard pour vous. Ne voyez-vous pas dans quels temps nous sommes? Autour de vous, tout s'agite et s'affranchit. Il en est des esprits aujourd'hui... tenez, comme de ces communes qui de toutes parts secouent le joug de leurs anciens seigneurs. Vous et les vôtres, vous pourriez bien être les anciens seigneurs de l'esprit : songez à cela.
LE RELIGIEUX
Vous êtes un esprit de désordre.
Rappelez-vous ce que dit saint Augustin : Veritas filia temporis non auctoritatis 89. Vous croyez avoir pour vous l'autorité, j'ai pour moi le temps.
LE RELIGIEUX
Non, non, le temps, le temps n'est pas venu. Votre erreur est mortelle, et votre joie trop prompte. Je ne ferme pas les yeux à ces signes de licence et de confusion qui se montrent de tous côtés ; * je les vois, je les déteste. Mais je sais où est la force et le salut, mais je combats le
bon combat, mais le glaive de l'archange n'est pas rentré dans le fourreau, mais la pierre sur laquelle est édifiée l'Église de Dieu n'est pas ébranlée , mais les milices du Seigneur ne sont pas licenciées. Détrompez- vous ; vous triomphez trop tôt; votre jour n'est pas arrivé. Grand Dieu, fais qu'il n'arrive jamais i Ne souffre pas que ton troupeau soit dispersé! Mais si ce mal doit s'accomplir, je suis sûr que mes yeux ne le verront pas ; tant qu'il y aura sang dans mes veines et voix dans ma gorge, l'Église triomphera.
J'aime votre courage.
LE RELIGIEUX
Je ris de votre confiance. — Hélas ! je sais quel nuage est sur vos yeux, et quelle main épaissit le bandeau qui les couvre. Voilà donc, ô mon Dieu, ces sublimes intelligences que le siècle célèbre! La foi en elles-mêmes les enivre; leurs succès passagers les aveuglent. Par des travaux audacieux et vains elles arrivent à la puissance; elles se gonflent de vent et se repaissent de fumée. Alors c'est leur âge d'orgueil...
ABÉLARD, à part.
La nuit est venue; il est temps.
LE RELIGIEUX
Mais l'orgueil, ce n'est qu'un des noms du démon de la chair. Au faite de la gloire humaine, lorsque le cœur n'jt plus rien à désirer des succès de l'esprit, lorsque l'âme a obtenu le prix funeste des efforts où tu ne présidais pas, ô Jésus-Christ, elle trouve fade le fruit qu'elle a cueilli, elle se dégoûte, et bientôt elle s'énerve et s'amollit. Soudain toutes les passions font irruption dans
la place que l'orgueil leur a faite. Abélard, je ne vous maudis point, je ne vous reproche rien; mais, vous l'ignorez peut-être, sachez que votre âme est prête pour le mal, que déjà le péché frappe à votre porte et dit : Ouvrez-moi. •
Adieu, mon père.
Tl part.
LE RELIGIEUX
Arrêtez... encore' un moment... Il part! Quel homme étrange!... Il est perdu... Je ne le croyais pas aussi avancé dans la voie mauvaise. — Et cependant il m'a troublé un moment... Il y a toujours de l'ange dans Satan. — Entrons.
Il frappe à une porte intérieure.
UN SACRISTAIN, paraissant,
Dieu soit avec vous ! que voulez-vous?
LE RELIGIEUX
Un asile pour cette nuit.