HÉLOISE, DEUX RELIGIEUSES
Héloïse est assise près d'une table sur laquelle sont ses livres et ses fuseaux. Sur un siège, à côté d'elle, se tient la plus âgée des religieuses, remplissant les fonctions de supérieure du couvent. A ses pieds, l'autre religieuse, fort jeune, est sur un petit tabouret
HÉLOISE
.... Et si vous me demandez pourquoi les fondateurs des maisons religieuses ont laissé des règles pour les couvents d'hommes et n'en ont pas fait pour les femmes, je' vous dirai que ces pères de nos saintes institutions, initiés par l'Évangile à tous les secrets de la nature + humaine, ont sans doute considéré que nous étions trop faibles ; ils ne nous croyaient ni capables, ni dignes de cette immolation de soi-même, de cette persévérance inébranlable qui constituent l'héroïsme chrétien. Ils ont vu en nous de ces brebis dont parle l'Écriture, et à qui Dieu mesure le vent. En nous oubliant dans leurs saintes rigueurs, hélas! ils nous ont rendu justice. Nous sommes
faibles, mes sœurs, ayons toujours devant les yeux notre faiblesse.
LA SUPÉRIEURE
. Il me semble, s'il m'est permis de dire ce qu'il me semble, qu'il faudrait conclure de là que les couvents ne sont pas faits pour les femmes.
HÉLOISE
Je ne dis pas cela, Dieu m'en préserve! mais je dis que la règle des couvents d'hommes ne leur doit pas être appliquée, que c'est une grande erreur de vouloir, comme le font quelques habiles d'aujourd'hui, que lorsque saint Benott traçait les admirables décrets de nos institutions monastiques, il eût en vue également les faibles et les forts *.... Oh 1 non, à Dieu ne plaise que je prétende fermer aux femmes les portes des monastères! Ne sommesnous pas chrétiennes? le Sauveur n'a-t-il pas répandu son sang pour tous? Comment ne nous serait-il pas ou prescrit.... ou permis de nous consacrer à lui? de lui vouer notre âme et notre vie? Qui plus que nous peut avoir besoin de ces asiles paisibles et tristes où la vie s'écoule dans d'éternels pleurs, dans un éternel silence ? Notre cœur, que tout déchire dans le monde, a-t-il mieux à faire que de se donner, s'il le peut, à l'Époux divin? C'est pour nous qu'a été fait, je crois, le cantique de la Sunamite.... la Sunamite, ô mon Dieu!
Elle met sa tête dans ses deux mains* LA JEUNE RELIGIEUSE.
Qu'avez-vous ?
LA SUPÉRIEURE
Est-ce le souvenir du Cantique des cantiques et des douleurs de la fille de Jérusalem. . . ?
H EL 01 SE, passant sa -main sur son front
Excusez-moi. Que vous disais-je?
LA SUPÉRIEURE
Vous parliez des avantages de la vie religieuse pour les femmes.
HÉLOISE
Ah ! oui. — Mes sœurs, j'ai toujours trouvé que nos prédicateurs, que nos abbés ne se faisaient pas une juste idée de la femme selon l'Évangile. Il faut, en parlant de nous, se garder de toute opinion extrême. Il ne faut pas nous infliger, après la loi nouvelle, les mépris rigoureux de l'ancienne; La Bible a plus d'un passage où nous sommes traitées comme des vases de perdition. Mais la nouvelle loi nous a relevées, et du jour où la femme qui fut bénie entre toutes les femmes est apparue à l'univers, la dignité de notre nature a été rétablie ; notre dignité ai-je dit ? et notre faiblesse. Cela est, ce me semble, admirablement expliqué dans saint Paul. L'avez-vous bien présent, ma sœur?
LA SUPÉRIEURE
Je vous avouerai, madame... Tout le monde ne peut savoir les Écritures comme vous ; et puis on nous permet peu de les lire.
HÉLOISE, à la plus jeune.
Tenez, mon enfant, prenez ce livre, et cherchez. Ge doit être dans la lre Épître aux Corinthiens, vers le chapitre v ou VI...
LA JEUNE RELIGIEUSE, en cherchant.
N'est-ce pas le chapitre vu : Avis sur le mariage ?
Oui, lisez.
LA JEUNE RELIGIEUSE, lisant.
« Pour ce qui est des choses dont vous m'avez écrit, je vous dirai qu'il est bon à l'homme d'éviter la femme. Néanmoins, pour éviter le péché, que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari. Que le mari rende à sa femme ce qu'il lui doit, et que la femme en use de môme avec son mari. La femme n'est point maîtresse de sa personne, mais c'est le mari. De même aussi, le mari n'est point maître de sa personne, mais c'est sa femme. Ne vous privez point l'un l'autre de ce que vous vous devez, si ce n'est d'un ..consentement mutuel et pour un temps....»
HÉLOISB, vivement.
Mais ce n'est point cela. Donnez-moi le livre, donnez... (Elle cherche.) Ah ! voici : c'est dans le chapitre xi. « Pour l'homme, il ne doit point se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l'homme. En effet, l'homme n'a pas été pris dé la femme, mais la femme a été prise de l'homme. Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme a été créée pour l'homme. — Cest pourquoi la femme doit à cause des anges... » (sue poie le livre.) Ah! ce n'est pas comme je croyais.
LA SUPÉRIEURE
Mais si je puis avoir une opinion, ce sont là des préceptes pour les femmes qui vivent dans le monde.
héloise. #
Sûrement, mais ne vous y trompez pas, l'Apôtre ne paraît nulle part avoir prévu la vie solitaire du cloître. Ce que je voulais dire, et ce qu'on voit bien, même dans ces passages-là, c'est que nous sommes au second rang,
c'est qu'il y a quelqu'un entre Dieu et nous. Le signe divin est sur nous sans doute; nous sommes aussi participant du saint Évangile. Partout il est parlé des saintes femmes; les quatre filles du diacre Philippe avaient le don de prophétie 2 ; notre sexe a donné à la vraie foi des martyrs! Mais enfin.... mais pourtant.... il y a en nous quelque chose d'imparfait, d'irtférieur; nous avons été données comme d'humbles sœurs à celui que Dieu a fait l'aîné de la création. Il se repose en nous, il se console en nous, nous ne sommes fortes que de sa force., et grandes que de sa grandeur; et s'il nous a été accordé un charme, un faible charme, c'est pour adoucir ses peines, enchanter son sommeil, c'est pour parfumer ses pieds et les essuyer avec nos cheveux 3.
LA JEUNE RELIGIEUSE, se levant.
Ah ! madame, que j'aime à écouter vos instructions !
LA SUPÉRIEURE
Jamais je n'entendis si bien enseigner les devoirs et les plaisirs des chastes épouses de Jésus-Christ. Remercionsla bien, ma sœur, de la bonté qu'elle a de s'entretenir avec de pauvres ignorantes comme nous.
HÉLOISE
Oh! ma bonté....
LA JEUNE RELIGIEUSE
Avec vous j'entends, dans l'Écriture sainte, mille choses dont je ne me doutais pas.
LA SUPÉRIEURE, se levant. x
Oui, elle prend des passages du livre sacré et les rend si naturels, si clairs, qu'il semble qu'on aurait deviné tout cela.
LA JEUNE RELIGIEUSE
Avec elle la religion est bien raisonnable.
HÉ L OISE, se levant.
Elle est ce que Dieu Ta faite. Vous me croyez savante? Nullement; je lis le texte, et je m'applique à comprendre et à faire comprendre. C'est là tout ce que j'ai appris....
LA JEUNE RELIGIEUSE
Et comment avez-vous appris tout cela?
HÉLOISE
Mon enfant, je ne vous souhaite pas de l'apprendre de même. Et cependant, pour la terre et le ciel, je ne voudrais point ne pas l'avoir appris ainsi.
LA SUPÉRIEURE
Je ne puis vous écouter sans penser à ce dont je vous ai déjà parlé. Pourquoi ne pas rester avec nous, embrasser notre sainte vie?
LA JEUNE RELIGIEUSE
Oh! oui, madame, restez avec nous.
LA SUPÉRIEURE
Les événements du monde vous ont ramenée dans cette maison où vous avez passé vos premiers ans 4. Voilà six mois, oui, six mois depuis la Toussaint, que vous y habitez, et vous ne paraissez avoir nul dessein de nous quitter.
HÉLOISE
Oh! non.
LA SUPÉRIEURE
Vous nous édifiez toutes par des vertus bien supérieures aux nôtres. Vous êtes faite, par votre science incomparable, pour être l'ornement de l'Église. Prononcez vos vœux, et, vous n'en doutez pas, vous devenez l'âme de cette maison. Que j'aimerais à penser qu'un jour je vous en laisserais le
gouvernement. Ce serait une gloire pour toutes nos sœurs que de vous avoir à leur tête. Et la maison est digne de vous; c'est la plus célèbre de France. C'est une antienne dépendance de l'abbaye de Saint-Denis, cette abbaye toute royale; et notre couvent se glorifie d'avoir eu pour abbesse une fille de l'empereur Charlemagne.
LA JEUNE RELIGIEUSE
Oui, la bienheureuse Théodrade 5.
LA SUPÉRIEURE
Qui vous retient?
LA JEUNE RELIGIEUSE
Oh ! faites vos vœux, je serai si contente !
LA SUPÉRIEURE
Encore une fois, qui peut vous retenir?
Je vous le dirais, que vous ne le sauriez pas encore.
LA SUPÉRIEURE
Je sais que nous sommes de simples femmes....
HÉLOISE
O ma bonne mère, je ne dis pas cela.... Je vous aime, je vous honore.... mais comme les vierges sages, vous avez de bonne heure allumé votre lampe pour attendre l'Époux, et moi.... je ne serai pas l'épouse de Jésus- Christ ».
LA SUPÉRIEURE
Excusèz-nous, mais du moins dites-nous que vous ne nous quitterez pas.
t LA JEUNE RELIGIEUSE.
Ah! surtout, ne nous quittez pas.
HÉLOISE
Eh ! où irais-je, bon Dieu ?
LA SUPÉRIEURE
Vous nous permettrez, n'est-ce pas, de venir quelquefois vous visiter dans votre demeure? J'espère que vous n'y manquez de rien.
Les deux religieuses font un pas pour se retirer HÉLOISE.
Votre amitié fait toute ma consolation.
LA SUPÉRIEURE, en la quittant.
Que la paix du Seigneur soit avec vous 1
LA JEUNE RELIGIEUSE
Amen.
Les religieuses sortent.
HÉLOISE, seule.
La paix du Seigneur!... Et mon cœur brûle et dévore mon sein.... Ah! que je suis malheureuse! (sue fond en larmes.) Va donc, pauvre insensée, porter ces larmes ardentes au pîfed de l'autel. Va, l'œil encore humide, la poitrine encore gonflée, chanter les louanges du Seigneur., répéter à d'innocentes filles la parole divine. Va, le trouble dans le cœur, leur prêcher la paix de l'àme, et que ton désespoir leur enseigne la résignation 7. Mets sur ton front brûlant le saint bandeau ; pour couvrir ta tête du voile virginal, colipe ces cheveux.... ces cheveux qu'il aimait tant! Ah! je veux les garder pour lui. Ah ! je lui garde mon cœur et ma vie; je n'ai rien à moi; Héloïse est à lui, et Dieu même ne trouverait plus mon âme.... Gomment disait saint Paul tout à l'heure? L'homme est créé pour Dieu, et la femme pour l'homme.... C'est ma mission, à moi; j'obéis, et je suis toute au médiateur que Dieu plaça entre lui et moi.
Silence.
LA POLITIQUE. 32t»
Ces bonnes sœurs! elles ne comprennent chose au monde. Elles ne se doutent pas de ce que je souffre, elles si tranquilles, si heureuses!... Ah! je n'envie pas leur bonheur, cette existence si rangée, si matérielle, cette vie de la chair dont elles se contentent. J'aime mieux payer des tourments de mon c.œur les gloires de la vie de l'esprit. Que j'ai été fière de lui ! comme il était mon orgueil et ma joie ! Quelle femme, princesse ou reine, ne m'eût regardée d'un œil d'envie? Je me souviens qu'une fois.... il y aura un an à la Noël prochaine, j'entendis, en entrant dans l'église, une fille du peuple qui disait à sa compagne : « Vois-tu celle-là, en robe verte? C'est la maîtresse d'Abélard. » Et l'autre lui dit: « Est-elle heureuse! il est si beau ! » Et je me sentis un tel contentement que je ne pus penser à autre chose pendant les trois messes. Et je disais comme la Sunamite à son amant : « Les jeunes filles vous ont aimé ! (Elle prend le livre.) Voici : <( Adolescentulœ dilexerunt te..,. » Ce livre contient tout; je ne puis le quitter : (Elle Ht.) « In lectulo meo per noctes quœsivi quem diligit anima mea; quœsivi illum et mm inveni....8. » Ah ! tout cela fait nfal. Je vivrais mille ans que ces souvenirs ne s'effaceraient pas.
Et dire que je suis seule peut-être à m'en nourrir, que rien de lui ne vient m'apprendre si son cœur est toujours à moi! Vit-il? pense-t-il au passé? me plaint-il du moins? Je ne le sais. Arrachée à lui dans ce moment terrible, amenée violemment ici, je n'ai osé faire un pas ni pousser un cri ; car j'ignore ce qu'il veut. Mais ne sait-il pas que mon inaction est un supplice, mon ignorance une torture, et n'use-t-il pas cruellement de mon obéissance? Pardonne, ô mon maître suprême et chéri, pardonne-moi ce faible
murmure. Je sais que c'est encore une gloire que de souffrir pour toi. M'immoier à toi est la seule joie qui me reste. Noble victime de nôtre amour, mes maux égaleront-ils jamais les tiens, et ne faut-il pas que j'expie le bonheur que tu m'as donné?
Non, rien n'ôtera de mon cœur la certitude que je le reverrâi un jour, que nous serons réunis pour ne plus nous séparer, que nous mourrons ensemble, et qu'il me tiendra par la main, quand je paraîtrai devant le trône du Christ. C'est ma prière de chaque soir.... (En souriant.) Est-ce là la prière que les religieuses d'Argenteuil veulent que je porte à l'autel en leur nom?... 0 misérable!... (on frappe.) Que veut-on ?
LA JEUNE RELIGIEUSE, paraissant à la porte.
Notre mère vous fait dire qu'un jeune clerc est là avec un message pour vous. Il est envoyé par monseigneur l'abbé de Saint-Denis; il veut parler à vous-même.
HÉLOISE
Il peut venir.
LA JEUNE RELIGIEUSE
Je vais dire qu'on l'introduise. .
Elle sort.
HÉLOISE, seule.
Qui peut venir vers moi de l'abbaye de Saint-Denis? Je me sens toute troublée.... Un message!... Ah! sans doute je vais apprendre quelque chose de lui. (On frappe.) Entrez.
(La porte s'ouvre et Hflaire paraît.) Hilaire ! (Elle court à lui et l'embAsse.)
Que t'a-t-il dit pour mot?... Parle.... Tu te tais? As-tu quelque calamité nouvelle à m'apprendre?
HILAIRE, troublé.
Oh! rien.... ce n'est pas cela.... Il vit, il m'envoie vers vous.
HÉLOISE
Et que veut-il ? où est-il ? que fait-ll ?
Il est à l'abbaye de Saint-Denis 9.... J'ai plus d'une chose à vous dire.
HÉLOISE
Cher Hilaire, sois mille fois le bienvenu. Assieds-toi, repose-toi. — Eh bien, que dis-tu?
Ma cousine, comme .tout est changé depuis le temps où je venais d'arriver à Paris, où je soupais tous les soirs dans votre maison!... et que vous avez été malheureuse!
HÉLOISE
Hilaire, faites votre commission.
Pardon ! . . . vous avez raison . Oh ! pardon ! je suis chargé de vous parler de ses vœux pour vous, pour votre bonheur.
HÉLOISE
Et lui, que fait-il ?
hil'aire.
Il vit en repos à §aint-Denis.
HÉLOISE
En repos?
Mais oui... Cependant, il a un projet, et vous en déciderez.
HÉLOISE
Moi!...
Vous. Mais il faut vous dire tout ce qui s'est passé. Que savez-vous ?
32g ACTE QUATRIÈME.
HÉLOISE
Rien. Conduite sur-le-champ par mes persécuteurs dans cette maison, on ne m'a laissé ni liberté de sortir, ni communication au dehors.
Vous êtes libre. Les coupables ont été punis. Votre oncle...
HÉLOISE
Il est mort ?
L'absence de preuves directes, ou plutôt son caractère ecclésiastique, Font sauvé. Mais il se cache, il fuit, il est hors d'état de vous nuire; vous êtes libre.
HÉLOISE
Je vais vous suivre à Saint-Denis.
Ce n'est pas l'ordre d'Abélard.
HÉLOISE
J'écoute votre récit.
Il est très-court. — Votre époux fut remis mourant dans nos bras. Votre malheur fut d'abord un deuil public. La ville entière, je crois, entourait sa maison et maudissait ses ennemis. Cependant des sentiments opposés furent bientôt semés dans le peuple; presque tout le clergé de Paris prit parti pour le crime contre le malheur. On parlait de révélation vengeresse, de punition céleste. Plein de honte et de douleur, il a pensé que son meilleur asile était le cloître. Il s'est retiré à Saint-Denis ; nous sommes restés en paix jusqu'ici dans cette maison.,. Il en veut sortir.
HÉLOISE
Je suis prête.
Voici la lettre qu'il m'a donnée pour vous.
HÉLOISE, en la prenant.
Une lettre! et vous n'en parliez pas, malheureux! (sue lit.) 11 vous Ta remise ouverte?
« Abélard à sa bien-aimée sœur en Jésus-Christ Hé- » loïse 10.
» Hilaire vous dira quelles ont été mes peines, depuis » le jour funeste où nous fûmes séparés. Le cœur m'a failli » plus d'une fois en songeant au passé, et j'ai longtemps » cru que c'en était fait pour moi de toute espérance. Hais » le courage et la raison me sont restés; j'ai réfléchi que » la vie religieuse était la seule qui m'ouvrît des chances » d'activité, d'honneur et de succès. Je me suis rappelé cet » avenir de dignités ecclésiastiques et de gloire spirituelle, » que votre ambition pour moi rêvait en des jours plus heu- » reux. Cet avenir me reste tout entier, si je sais prendre » les moyens dé le réaliser. C'est assez vous dire, ma chère » Héloïse, que je compte sur votre fidèle secours. Votre » affection pour moi est, je le sais, plus durable qu'aucun » lien temporel, et ma confiance est au-dessus de toute ex- » pression. Je prononcerai mes vœux dans cette abbaye, » mais en obtenant la permission de mener la vie religieuse » partout où bon me semblera. J'ai la promesse de l'évéque, » ou plutôt du roi et de son conseil. Hilaire vous exposera » mes projets, si vous en êtes curieuse. Je touche peut-être » à l'époque de ma plus grande puissance. Comme il convient » que mon engagement dans la règle monastique soit pré- » cédé du vôtre, j'ai cru à propos de vous écrire cette lettre
» et j'ai jugé que nulle maison n'était plus propre de devenir » la vôtre que celle où vous habitez, qui vous est chère » depuis longtemps, et qui est si renommée et si respectée. » Il me sera doux de penser que nul autre que moi n'aura
» eu votre affection selon le monde, et que vous n'aurez' » cessé d'être mon épouse dans le siècle que pour devenir » la pieuse et fidèle épouse de Jésus-Christ, par les mérites » duquel je vous souhaite.... » Cette lettre....
HILA1RE, à part.
Elle pâlit.
HÉLOISE
Mon cousin.... Il ne vous a chargé.... de rien ajouter à cette lettre?
Non.... Seulement je vous dirai ses projets.
HÉLOISE
Oh! je les crois beaux et sages. — Et vous pensez,
Hilaire, que pour l'accomplissement de ces projets, il importe que je sois religieuse au monastère d'Argenteuil?
HILAIRE, troublé.
Qui, moi?... je pense?... Que me demandez- vous, ma cousine?... Esirce à moi...? N'avez-vous pas pitié...?
HÉLOISE
Hilaire, qui peut me demander de la pitié,' à moi?
Pardonnez.
HÉLOISE
Il le veut!... Il le veut!... Hilaire, allez prier la supérieure et ses religieuses de se rendre ici.
J'obéis.
(1 sort.
HÉLOISE, seule.
Il le veut!... 0 le cruel!... Où en suis-je réduite?...
N'importe, je dirai comme Cornélie :
0 maxime conjux!
0 thalamis indigne mets ! Hoc juris habébat In tantnm fortuna caputl Cur impia nupsi, Si miserum factura fui? Nunc accipe pœnas Sed quas sponte luam li.
Et le perdant pour jamais, c'est à lui que je me sacrifier;
je ne suis pas tout à fait malheureuse 1
La porte s'ouvre, et la supérieure, les religieuses et Hilaire entrent dans la chambre.
HÉLOISE
Ma mère vénérable, mes pieuses sœurs, vous connaissez mon amour pour cette maison de Dieu, mon affection pour vous toutes. J'ai formé la résolution de ne plus vous quitter, et de m'unir à vous par les mêmes vœux prononcés au même autel. Je vous supplie de m'accueillir avec indulgence, et de prier pour moi. Notre mère, voulez-vous me donner à l'instant même le voile de novice?
LÀ SUPÉRIEURE. v
Oh! de grand cœur, ma fille! Quelle heureuse surprise! Je savais bien, moi, que la grâce vous toucherait; je le demandais tous les jours à la sainte Vierge, (a une novice.) Perpétue, donnez-moi votre voile.
Elle détache le voile de la novice et le pose sur la tête d'Héloïse.
Qu'elle est belle ainsi ! »
LA SUPÉRIEURE
Ce sera un jour de fête pour le couvent et de consolation pour vous.
HÉLOISE
Je ne suis pas consolable, ma mère.
LA JEUNE RELIGIEUSE
Je vous salue, notre sœur en Jésus-Christ.
LA SUPÉRIEURE, s'inclinant.
Je vous salue, notre mère en Jésus-Christ.
0 ma mère!...
LA SUPÉRIEURE
Oui, vous serez notre prieure, si Dieu veut l'édification des chrétiens.
HÉLOISE, tendant la main à Hilaire.
Adieu, Hilaire; vous lui direz ce que vous avez vu, vous lui direz... mon ami, que je suis malheureuse!
Elle cache sa tête dans ses mains.
HILAIRE, mettant la main sur ses yeux.
Je voudrais mourir.
LA SUPÉRIEURE
Mes sœurs, réjouissez-vous, et dites avec moi
Te Deum laudamus, te Dominum confit emur.
Te œternum patrem, omnis terra veneratur.
Tibi omnes angeli, tibi cœli, et universœ potestates,
Tibi Cherubim et Seraphim, incessabili voce proclamant
Sanctus, sanctus, mnctus, Dominus Deus Sabaoth, etc.