‹ AbélardChapitre 88 sur 122 · LA CHAPELLE DU COUVENT · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DU COUVENT

LE PÈRE FÉLIX vêtu d'un cilice est couché sur la cendre au milieu du chœur. DES RELIGIEUX sont autour de lui.

LE PÈRE FÉLIX, d'une voix faible.

Orate, fratres.

LES RELIGIEUX

Or émus.

UN RELIGIEUX, s'approchant du lit de cendres.

Mon frère, le père abbé.

FÉLIX

Dieu soit béni!

Pierre entre suivi d'Abélard et d*Hilaire, PIERRE, à Félix.

C'est moi, mon frère.

FÉLIX

Benedic me, Domine, quia peccavi.

PIERRE, levant les deux doigts de la main droite.

Benedicat te Deus omnipotens....

Il achève à voix basse FÉLIX.

Comme vous me l'aviez permis» mon père, j'ai demandé qu'on me portât dans l'église.

PIERRE

Vous avez bien fait.

FÉLIX

Ce n'est pas par vaine gloire, mon père, mais pour contempler déplus près mon Sauveur.

PIERRE

Je le sais, mon fils.

FÉLIX

Je souhaiterais... Me voulez-vous donner l'absolution générale de mes péchés?

PIERRE

j'ai entendu votre confession encore hier... Vous êtes réconcilié. — Mon fils, souffrez- vous beaucoup?

FÉLIX

Un peu, mon père.

PIERRE

Offrez à Dieu vos souffrances, et vous, priez, mes frères, pour que notre frère soit bientôt délivré. (A Félix.) Mon frère, écoutez-moi : Combien y a-t-il de temps que vous êtes entré dans cette maison?-

FÉLIX

Trente-sept ans.

PIERRE

A quel âge y êtes-vous entré?

FÉLIX

A dix-huit ans.

PIERRE

Qui vous y a conduit?

FÉXIX.

La volonté de Dieu.

PIERRE

Vous êtes-vous jamais repenti? avez-vous jamais regretté d*y être entré?

FÉLIX

Jamais, mon père.

PIERRE

Y âvez-vous jamais regretté les joies du monde ?

FÉLIX

Jamais.

PIERRE

Et la gloire du monde?

FÉLIX

Non plus.

PIERRE

N'y avez-vous jamais rien regretté?

FÉLIX

Rien...; si fait, j'ai regretté quelquefois de n'avoir pas été auprès de ma mère quand elle est morte.

PIERRE

Dieu vous pardonne! Mon fils, votre foi n'a jamais fléchi ?

FÉLIX

Oh ! non» mon père.

PIERRE

Jamais vous ne vous êtes senti las de croire en la parole de Dieu, las d'accomplir sa volonté, las d'habiter sa maison ?

FÉLIX

Jamais.

PIERRE

Vous sentez-vous prêt à mourir?

FÉLIX

Tout prêt.

PIERRE

Comment vous paraît la mort ?

FÉLIX

Comme la volonté de Dieu.

Et vous ne regrettez pas cette terre ? Songez que dans le monde nul ne se souviendra de vous. Dans le, monde,

nul ne vous a aimé, nul ne vous a connu. On n'y sait pas même votre nom... En avez- vous quelque regret?

FÉLIX

Non... mon père» ne m'oubliez pas.

PIERRE

Mon fils, je vous aime... Vous prierez pour moi, là où vous allez.

FÉLIX

Et vous?...

PIERRE

Nous sommes vos frères en Jésus-Christ.

FÉLIX, poussant un faible cri.

Ah !... je vais mourir.

PIERRE, se penchant sur lui.

Vivez donc, vivez ; rejoignez Celui qui est la voie, la vérité et la vie. Vivez : pour vous va s'accomplir le vœu de saint Paul, lorsqu'il s'écriait : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » Vivez: « la mort est absorbée parla victoire. 0 mort, où est ta victoire? 0 sépulcre, où est ton aiguillon 6 ? » Mon fils, si vous m'entendez encore, dites, dites-le. .

FÉLIX, très-faiblement.

Jésus-Christ.

Il expire.

PIERRE, après l'avoir baisé, et en s'adressant aux moines.

Et nous, mes frères, nous qui ne pouvoris mourir avec lui, instruisons-nous du moins à ce spectacle ; profitons et de sa mort et de sa vie. Que l'une et l'autre nous apprennent combien tout est amer et vain, triste et périssable, hormis Dieu ; que rien n'est solide, que rien n'est doux que la vie pure, la foi humble, la paix du cœur. Et s'il est parmi nous quelqu'un que la figure du monde

ait charmé, dont le feu se consume encore au feu des passions terrestres, que poursuivent jusqu'au pied de cet autel et le regret cuisant des plaisirs, et le ressentiment des offenses, et l'amour insensé de la gloire humaine, qu'il s'éclaire, qu'il se repente, qu'il s'humilie, ou plutôt qu'il se retrempe à la source sainte, et que, rajeunissant son àme, il revienne à la vraie grandeur qui est Dieu. Gloire, amour, vérité, ô Jésus-Christ, tout est en toi. Donne-leur ce qu'ils cherchent, ô mon Dieu! Ils ont erré longtemps loin de toi, mais enfin leur chemin lés a conduits ici devant toi, dans ce lieu que ta présence consacre, où par toi le vide se remplit, le silence parle, la mort s'anime... O mes frères, mes frères! vivons obscurs, oubliés, inconnus, loin des hommes, mais près de Dieu.

Tous les religieux se sont agenouillés et prient. PIERRE.

Chrétiens, levez- vous!

H IL AIRE, bas à Abélard.

Mon maître, oh! qui ne voudrait vivre ainsi!

Mourir ainsi du moins ! (U s'approche de rabbé.) Mon père, ne pourrais-je vous parler?

PIERRE, à demi-voix.

Quand j'aurai dit la messe des morts, (aux religieux.) Orate, fratres.

(Il monte à l'autel*)

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