‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 14 sur 164 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

Reims. Aussi cette philosophie s'est-elle appelée la philosophie de l'École, ou la philosophie scolastique. Quand, auprès de l'école de philosophie, il y avait une école de théologie, le professeur de cette dernière s'appelait le Théologal.

Quoique l'écolâtre, et à plus forte raison le théologal, fussent clercs et placés sous la surveillance de l'évêque, quoique ce fût une faute grave contre la discipline que de professer sans autorisation et sans caractère ecclésiastique, il ne faut pas croire que l'enseignement fût absolument dépourvu de liberté. D'abord les évêques différaient souvent d'opinion, et toute doctrine était presque assurée de trouver quelque part asile et protection. Le talent de la parole était fort recherché, fort apprécié, et une Église épiscopale était à la fois très-jalouse d'avoir de brillants professeurs, et assez peu capable de les juger. Dans ce temps-là, d'ailleurs, l'organisation en toutes choses était faible, et l'unité spirituelle n'était pas armée de prompts et énergiques moyens d'action matérielle. Enfin, quand l'Église formait des synodes diocésains ou des conciles provinciaux pour juger et réprimer, il était rare que leurs jugements fussent bien sévères, et ils prononçaient des censures et des interdictions plutôt que des châtiments. En changeant de province, l'erreur condamnée recouvrait souvent sa liberté.

Abélard trouva dans cet ordre de choses des facilités et des obstacles, ses moyens de succès, et la cause de sa perte. Disons quelques mots seulement de l'enseignement qu'il renversa et de celui qu'il tenta de fonder.

La philosophie scolastique portait sur une partie de la

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philosophie d'Aristote, la Logique, qu'au temps d'Abélard sans doute on ne connaissait ni tout entière, ni dans son texte, et qu'on étudiait surtout dans les commentaires de Porphyre, philosophe de l'école d'Alexandrie au in« siècle, et de Boëce qui naquit à Rome vers le milieu du v% et qui essaya comme Porphyre mais avec moins de profondeur, de concilier Aristote et Platon.

Les études philosophiques avaient été relevées dans le monde chrétien du Nord et de l'Occident de l'Europe par Jean Scot Érigène durant la seconde moitié du ix** siècle. C'est de Scot que l'on date ordinairement l'origine de la scolastique.

La grande question de cette philosophie au xi® siècle était celle qui divisait les réalistes et les nominaux : Il faut absolument tâcher d'en donner une idée.

Tout le monde sait ce que c'est que les substantifs abstraits. Ils désignent en général des qualités, comme : la blancheur, la solidité, la bonté. On sait également ce que c'est que les genres et les espèces. Ainsi, les hommes sont une espèce d'animaux ; les animaux un genre d'êtres; ou mieux, l'homme est une espèce dont l'animal est le genre, comme l'homme est le genre dont le nègre est l'espèce. Vhumanité constitue l'espèce humaine, ['animalité le genre animal. Ce sont encore là des noms abstraits, ou noms communs et généraux, que l'École appelait des universaux. Or les universaux, les noms abstraits, soit humanité, animalité, homme en général, animal en général, soit blancheur, solidité, honte, expriment-ils des choses réelles, ou ne sont-ils que des noms nécessaires au langage? Si l'on dit qu'ils désignent des choses, on est réaliste; si l'on dit qu'ils ne sont que des noms, on est

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nominaliste. Telle est, dans ses termes généraux, dans ses caractères apparents, cette question célèbre dont nous ne saurions ici exposer le sens profond, ni mesurer la vraie portée.

Les écoles épiscopales tenaient pour le réalisme lorsque, vers 1089, Roscelin, chanoine de Compiègne, soutint avec beaucoup d'éclat le nominalisme absolu. Il contesta toute réalité aux genres, aux espèces, aux qualités, aux universaux, ne reconnaissant d'existence qu'aux choses individuelles. Mais il ne put soutenir pareille doctrine sans rencontrer de puissants adversaires, nommément saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, écrivain et philosophe éminent. Dénoncé à l'Église à laquelle il était odieux (car on conçoit que le nominalisme absolu peut conduire à des doutes sur la nature des trois personnes de la Trinité et sur la réalité du miracle de l'Eucharistie) , Roscelin fut traduit au concile de Soissons en 1093, jugé, censuré, et condamné à l'exil.

Au commencement du xii" siècle, le réalisme avait donc triomphé. Il était enseigné à Paris avec le plus grand succès dans l'école épiscopale, appelée École du Cloître ou de la Cathédrale, parce qu'elle se tenait dans un cloître voisin de la cathédrale, par Guillaume de Champeaux, chanoine et archidiacre de Notre-Dame. Ce dernier poussait cette doctrine jusqu'à soutenir que ce qui est commun aux individus d'une même espèce existe identiquement dans tous, de sorte qu'à la rigueur, l'universel eût été plus réel que l'individuel, et que l'existence des individus se fût réduite à un phénomène particulier d'une substance commune, exprimée par un nom abstrait. Par exemple, l'humanité est une chose

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réelle en soi qui subsiste la môme et tout entière dans chacun des êtres humains; ceux-ci, dont elle fait la réalité essentielle, s'évanouissent comme individus ; l'individu n'est que la forme, l'humanité est la substance.

Ce fut vers ce temps que Pierre Abélard, né à Palais, en Bretagne, en 1079, vint à Paris. Jeune encore dans les premières années du xn^ siècle, il entendit Guillaume de Champeaux, suivit ses leçons, et bientôt l'attaqua, et lui ravit ses écoliers, sa réputation, son autorité. Sur la question alors tant controversée, il établit que les noms généraux ne sont ni des choses réelles, ni de purs mots, mais des idées ou des conceptions nécessaires de notre esprit. Sa doctrine, appelée depuis le conceptualisme, était donc une sorte de transaction entre le réalisme et le nominaiisme, mais elle inclinait évidemment vers le dernier. C'était assez pour le classer parmi les novateurs, les esprits indépendants^ les hommes qui mettent aux prises l'autorité et la raison.

Après avoir forcé Guillaume de Champeaux à fermer son école et bientôt à quitter Paris pour devenir évoque de Châlons (1112), Abélard alla dans la ville de Laon entendre, puis combattre et vaincre de la même manière Anselme, doyen du chapitre de la cathédrale, le plus renommé professeur de théologie. La théologie d' Abélard ne peut être exposée ici, mais son caractère général était l'application de la philosophie à la foi, ou, comme on dirait aujourd'hui, le rationalisme chrétien.

Voici ce que pense l'Église d' Abélard et de sa doctrine : « Abélard, dit un écrivain ecclésiastique, était l'homme de » son temps; il représentait l'une des faces de son siècle,

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