II PRÉFACE
œuvres, très-défiant pour lui-même de la fantaisie ou de l'imagination, il savait retrouver, apprécier, admirer même les dons précieux de l'art sous l'apparence légère ou la forme incorrecte des romanciers et des auteurs dramatiques. Ce soir-là, cependant, malgré sa bienveillance générale, il était forcé de convenir que le drame historique qu'il venait d'entendre manquait à quelques-unes des lois de l'histoire et de la passion. Il était très-frappé toutefois du sujet et du héros, et, revenant à pied sur les boulevards, vers le faubourg Saint-Honoré, il songeait à l'étrangeté de ce personnage, philosophe et passionné tout à la fois, si bien fait pour le roman, et presque déplacé dans l'histoire. Sans doute ce sujet n'était point nouveau pour lui, et des réflexions de ce genre avaient déjà traversé sa pensée, mais cette lueur vague prit dès ce soir-là une forme très-nette. ' Il vit revivre devant lui un homme très-supérieur à ses contemporains par les facultés de l'intelligence, qui les domine, les ravit, les irrite. Universellement reconnu comme le premier de tous dans son siècle, les grands le redoutent, les peuples l'admirent, les savants le louent, l'Église le persécute, il est aimé de la plus noble des femmes ! Et pourtant il souffre, il échoue en ses entreprises, il meurt misérable et isolé ! Tout l'éclat de son esprit, toute la profondeur de son savoir ne le préservent point, ne lui donnent pas sur les hommes une influence durable, et rien ne reste de lui que quelques ouvrages qu'on ne Ht plus. Serait-ce que l'esprit ne suffit pas à tout, ' et que le caractère, la volonté, la vertu soient indis-
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pensables pour créer une puissance et commander à la destinée? Au milieu des grandes réalités de la vie et de ses épreuves, l'éloquence et le savoir ne dominent point les dangers de la gloire, leâ enivrements de l'orgueil, les éblouissements de l'amour. N'était-ce pas un sujet fait pour tenter un écrivain politique et philosophe que cette lutte de l'intelligence contre la vie tout entière ? C'était ung vérité morafe qui pouvait devenir dramatique, ce qui est peu fréquent pour la morale, et rare pour la vérité.
Telle est assurément l'idée première du drame qu'on va lire, et que mon père ne plaçait pas au dernier rang parmi ses œuvres- Dès le même soir, et durant cette longue promenade, il songeait aux développements qu'il y pourrait donner ; il évoquait ces personnages qui entourent Abélard, et qui représentent les difficultés et les enchantements de sa vie. Ces êtres ne sont point imaginaires ou fantastiques comme les compagnons de Faust, dont le nom vient si naturellement ici. L'éloquence, la philosophie, la religion, l'amour s'agitent sous les noms de saints, de philosophes, de femmes, les plus célèbres parmi ceux qui ont instruit, troublé, persécuté ou séduit les hommes. N'était-ce pas une étrange pièce de théâtre celle où la femme elle-même, l'amoureuse, est aussi savante, touchante, réelle pourtant et illustre, et toute occupée d'idées générales, sans rien perdre de sa grâce? Son nom éveille toutes les sympathies des amants et des lettrés. Enfin le milieu où l'action se passe est tout littéraire ; les