‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 62 sur 164 · A BÊLA K U · texte numérisé non relu

A BÊLA K U

Laissez-moi donc dire au Dieu qui nous juge : Seul sage et seul arbitre, voilà ton serviteur qui me croit dans l'erreur parce que je ne pense point ce qu'il pense, parce que, croyant comme lui, fervent comme lui, j'ajoute (juclque science à la sienne. Son esprit, tout rempli de son savoir, condamne le mien, et sa charité surprise par le séducteur inévitable de l'homme le porte tout ensemble à ra'exhorter et à me pardonner. Toi seul. Dieu qui vois tout, tu peux être notre juge. J'implore ton pardon, accorde-le-nous à tous deux. Il se trompe peut-être, il se complaît dans ses pensées; il croit que se séparer de lui c'est pécher. ... Pardonne-lui cette illusion d'un cœur sincère. Toi seul es infaillible, il ne l'est pas. — (a Anselme ) Vous m'entendez?

ANSELME

Oh! sûrement, je m'unis à vos paroles,

ABF.LAUD.

Et VOUS sentez comme moi, avec moi, ô mon père vénéré, que nous pouvons nous tromper tous deux, que l'erreur peut se glisser dans les replis du cœur le plus pur, que l'orgueil peut tous deux nous corrompre, qu'aucun des deux n'a droit de juger l'autre, de condamner l'autre, et que nous ne pouvons disputer qu'en charité et enamour. Assurément, mon père, vous avez plusde scien ce que moi, de bien autres talents que les miens....

ANSELME

Non pas, mou lils; je suis un pauvre ignorant, un pauvre d'esprit auprès de vous.

AnKLARD.

Humilité vénérable ! mais ce qui est vrai, c'est que la science peut vous abuser, et la présomption qu'elle engendre vous induire à suspecter, à réprouver votre frère, à ne prier pour lui... que sais-j('?que par orgueil peut-être.

Oh! non, mon frère, je ne crois pas.... Cependant nous sommes si faibles....

Soyez en paix, votre cœur est droit et pur. Ces petits mouvements de l'humanité ne trouvent pas inexorable le Dieu qui nous aime. Sa miséricorde est sur vous. Une vie d' œuvres saintes, de pieuses études, ces épanchements de charité dont nous sommes témoins, ces scrupules mêmes (pii vous agitent en ce solennel moment, tout cela plaide pour vous au tribunal de Dieu; il jette sur vous un regard d'amour. Conliez-vous, confiez-vous à cette bonté que rien

ne lasse, à celle clairvoyaiiee à([ui rien n'échappe. OflVezlui votre âme avec simplicité d'esprit, avec humilité de cœur.

ANS KL ME, priant.

Grand Dieu, humiliez-moi !

Mon père, mes paroles ont-elles pour vous quelque douceur?

ANSELME

Parlez, parlez, mon fils... Vou8 me faites voir claii' dans mon âme.

ABÉLAHD.

Puissé-je y faire pénétrer la sérénité du juste! Croyezmoi, une modeste confiance, non dans mes propres mérites, mais dans les mérites de celui qui d'avance a tout expié pour ceux qui se donnent à lui, est permise au chrétien le plus humble. Si Dieu vous appelle, ne pensez pas que vous comparaissez devant le tribunal d'un juge, mais que vous allez vous jeter dans les bras d'un père....

[Le regardant de plus prrs.) 11 ropOSC. — (Se tournant vers le moine et

(;iiuifroy.) Ne trouvez-vous pas dans son sommeil une majesté douce? Puisse Dieu nous donner les mêmes sentiments et le même calme!.... Il faudrait mourir ainsi.

GAUKFROY.

Comment son âme ne serait-elle pas paisible? ne vientil pas d'entendre par avance le langage mélodieux des anges?.... Oh! que nous étions trompés! vous êtes inspiré du ciel.

ABÉLARl).

Ne parlez i)as ainsi; c'est mal. — Je vais me retirer. Je suis persuadé que notre malade se remellra ; il est

m ACTE DEUXIÈME.

faible, il a été ému ; il s'est tourmenté de pensées sinistres que lui ont données les mauvais esprits, voilà tout; il se remettra, il ne lui faut que du repos. Je; le recommande k vos soins et à vos prières. — Adieu, ne me reconduisez pas.

G A U F F R 0 Y, le Voyant sortir.

0 merveille! la piété d'un grand esprit!

LE MOINE, à Gauffroy.

Ue quel ordre est ce religieux? Je ne connais pas son habit.

Page 1