‹ Abélard: sa lutte avec Saint Bernard, sa doctrine, sa méthodeChapitre 3 sur 15 · PS. CXL · texte numérisé non relu

PS. CXL

n'est pas la coirection du juste, mais la brutale barbarie du tyran ...

€ Et sa lettre au Pape Innocent atteste encore les ressentiments de son âme (1). c II ne c doit pas trouver un refuge auprès du Siège c de Pierre, celui qui attaque la foi de Pierre. » Tout beau ! teut beau ! vaillant guerrier, il ne sied pas à un moine de combattre de la sorte. Crois-en Salomon.: « Ne soyez pas trop juste, de peur de tomber dans l'hébétement. > Non, il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui affirme la foi de Pierre : il doit donc trouver un refuge auprès du Siège de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abélard soit chrétien avec toi. Et, si tu veux, il sera catholique avec toi ; et, si tu ne le veux pas, il sera catholique encore, car Dieu est à tous et n'appartient à personne... >

Bérenger apparaît ici comme le précurseur des hérétiques du XVP siècle, qui prétendaient demeurer catholiques malgré l'Église.

Il examine ensuite si Abélard n'est pas chrétien ; il donne le texte de la profession de foi adressée à Héloïse et conclut que son maître arbore toujours les glorieuses enseignes du Christ.

(1) Bérenger fait ici allusion au contenu de la lettre 189*.

c II devait donc trouver un refuge auprès du Saint-Siège, si les charmes de ton éloquence n'avaient resserré pour lui les entrailles de la miséricorde de TEglise romaine. Mais en lui fermant les portes de la clémence, tu trahis tes hideuses fureurs, tu révèles ta haine aveugle. Ici tu diras peut-être : Voilà de l'excès et de l'injustice dans les reproches, je me suis senti dévoré du zèle de la maison du Seigneur, en voyant une doctrine sacrilège menacer de sa lèpre le corps de l'Église. J'ai voulu arracher . l'ivraie dans sa racine pour arrêter les progrés de sa sève empoisonnée. N'ai-je pas agi avec prudence et avec sagesse, en écrasant sous un index accusateur le dogme de la révolte et de l'impiété? N'ai-je pas épargné à tous les conservateurs de la foi une longue et difficile recherche, en faisant couler à leurs yeux, dans un seul lit, toutes les hérésies répandues dans les nombreux écrits d'Abélard ?

< A cela je réponds : Je vous loue, mon père, dans votre intention, mais je ne vous loue pas dans l'exécution ; nous avons un index qui n'est pas l'exact relevé des dogmes d'Abélard.

« Je l'avoue, quelques-unes des propositions que vous incriminez ont été avancées par lui, soit dans son enseignement oral, soit dans ses écrits, mais les autres ne sont sorties ni de sa

bouche ni de sa plume. Je me pro|K>9& d'examiner tout cela dans un second traité; aujourd'hui je me borne à remarquer que vous n'ayiez pas le droit de lancer contre Abélard la formidable accusation d'hérésie. Ce n'est pas à iïn homme qui est lui-même tombé dans l'erreur de condamner Terreur des autres. Or, tu t'es trompé, cela est hors de doute, en affirmant que les âmes tiraient leur origine du ciel... L'apôtre saint Jacques dit avec vérité: « Nous faisons tous « beaucoup de fautes, et, si quelqu'un ne fait « point de faute en parlant, c'est un homme « parfait. » Si Abélard avait fait une faute en parlant, de la part de son juge il devait sentir les douces mains de la miséricorde, plutôt que les tenailles brûlantes de la colère. »

Cette critique amère n'était pas inspirée, comme on pourrait le croire, parle zèle de la vérité, mais par un esprit de raillerie qui animait la jeunesse de l'auteur. Bérenger s'est rétracté plus tard, comme nous le verrons, et a fait amende honorable de sa diatribe. Le seul point sur lequel il ait cru pouvoir maintenir son blâme, c'est la violence du style de saint Bernard; et, à cet égard, sa critique n'est pas tout à fait injuste. Peut-être ne comprit-il jamais parfaitement non plus ce qu'il y avait de faux et.de coupable dans l'attitude d' Abélard depuis l'ouverture du concile

de Sens^mais au moins il convint de là j ustice de la condamnation qui frappait ses écrits, sinon pour la doctrine qu'il croit bonne, au moins pour les explications mal sonnantes qui raccompagnent et qui la corrompent. Cet aveu équivaut presque à une ratification de la sentence de Rome. Si Bérenger n'approuva jamais la peine prononcée contre la personne même d'Abélard, c'est qu'il voulait se ménager à lui-même une planche de salut pour le jour prochain où ses satires lui attireraient un châtiment semblable. Sa plume mordante, en effet, n'épargnait personnelles chartreux, les religieux en général, l'évêque de Monde, devinrent tour à tour l'objet de ses virulentes attaques. Bientôt une réprobation générale s'éleva contre lui et il se vit obligé de de quitter le pays pour songer à sa sûreté.

Son apologie n'arriva sans doute que très tard à la connaissance d'Abélard. Elle ne devait d'ailleurs avoir aucune influence sur sa-conduite. Lorsque le malheureux professeur de théologie fut à peu près certain du sort que lui réservait l'Église, son parti fut bientôt pris. Ce ne pouvait être celui de la résistance, son cœur le lui défendait. Il eut le courage de faire violence à son esprit pour le réduire à l'obéissance exigée par ses juges. Une circonstance ménagée par la Providence lui fournit le moyen de se récon-

cilier avec l'abbé de Clairvaux, sans qu'aucune autorité intervînt. En effet, pendant son séjour à Cluny, Raynald, abbé de Citeaux, vint rendre visite à Pierre le Vénérable. « On a supposé qu'il y était envoyé par l'abbé de Clairvaux, qui, dépositaire des ordres du Pape, hésitait à les exécuter avec éclat, redoutant le voyage d'Abélard à Rome (1). i Quoi qu'il len soit, l'abbé de Citeaux s'ouvrit de ses desseins à Pierre le Vénérable, et celui-ci pressentit délicatement son hôte. Abélard, déjà gagné par la bonté et l'amabilité de l'abbé de Cluny, et d'ailleurs las du- schisme de sa position, écouta avec. une grande docilité les salutaires avis qu'on lui donna. L'abbé de Cluny l'ayant exhorté à se rendre à Clairvaux en compagnie de l'abbé Raynald, lui fit comprendre que, s'il avait écrit ou énoncé quelque proposition qui pût choquer les oreilles catholiques, il fallait céder aux désirs de l'abbé Bernard et à ceux des autres personnes sages et fidèles, en écartant de ses

(1) Rémusat, oav. cit. tom. I*', p. 251. Cette suppo* sition est de Lobineau dans son Histoire générale de Bretagne^ tom. 1«»^, liv. V, p. 147. On a remarqué que saint Bernard avait également envoyé après le concile de Reims (1148), un clerc qui n'est autre que Fauteur de VHistor, Pontifie, y à Gilbert de la Porrée, pour renouer avec lui des relations amicales. (Cf. JTt5^ Pont.^ cap. xii, p. 526.)

discours de pareilles opinions, et en les rayant de ses livres. Abélard consentit à toutes les conditions. Il alla, sous la conduite de l'abbé de Citeaux, trouver l'austère abbé de Clairvaux. Celui-ci fut touché de sa démarche ; il ne reconnut plus en lui le provocateur hardi qui avait paru braver le tribunal établi à Sens pour le juger, mais un théologien fidèle dont l'unique souci était de donner à l'Église, sa mère, un gage de soumission sincère. Il n'eut sans doute qu'à lui montrer la teneur des lettres d'Innocent II, pour obtenir de lui une i. tractation définitive de ses opinions. Abélard le satisfit pleinement, à ce qu'il paraît. De retour à Cluny, il raconta à Pierre le Vénérable qu'il « avait vu l'abbé de Clairvaux, et qu'avec la médiation de l'abbé de Citeaux, ils avaient assoupi leurs anciennes querelles (1). »

La paix était faite entre ces deux grands génies, à quelles conditions ? on ne saurait le dire avec une entière certitude. Abélard composa sans retard, comme il l'avait promis, une profession de foi qu'il intitula encore Apologie. Nous ne voulons pas voir dans ce titre l'indice d'une arrière-pensée et de sentiments de révolte qui se seraient cachés au fond de son cœur. « On

(1) Epp. Pétri Vener., jv, 4.

connaît, dit-il, le proverbe : « Il n'est chose si bien dite qu'on ne puisse rendre suspecte ; » et le mot de saint Jérôme : « Qui a fait beaucoup» de livres s'est donné beaucoup de juges. » Mes ouvrages ne sont pas nombreux; je pourrais dire, en comparaison de quelques autres, qu'ils ne comptent point, et cependant je n'ai pu échapper aux atteintes de la critique. Mais, de toutes les fautes que l'on m'attribue, il n'en est pas une. Dieu m'en est^témoin, dont je me sente coupable. Toutefois, s'il en était une, je me garderai bien de la défendre opiniâtrement. J'ai pu me tromper sur certains points ; mais, j'en appelle à la justice de Dieu, je n'ai rien avancé par malice et par orgueil. Je dois être regardé comme un fils de l'Église. J'accepte tout ce qu'elle enseigne, je réprouve tout ce qu'elle condamne, je n'ai jamais rompu l'unité de la foi, bien que je sois bien inférieur à d'autres par la dignité de la conduite. »

On le voit, il en coûtait moins à Abélard de confesser qu'ilavait mal agi que de reconnaître qu'il eût mal parlé. Il aimait mieux avouer des fautes que des erreurs. Il entend donc se justifier de certaines accusations dirigées contre lui. Il n'a jamais prétendu, comme on le lui reproche, offrir à ses disciples des eaux furtive3 et du pain caché ; ses leçons ont été publiques, et il a tou-

jours consenti à ce que ses auditeurs fassent ses juges. Il reconnaît que c'est son devoir de corriger ce qu'il y eut de fautif dans ses expressions, mais à la condition qu'on lui reconnaîtra le droit de repousser les injustes reproches. Il reprend alors l'une après l'autre les propositions que le concile de Sens et la cour de Rome avaient condamnées ; il explique les unes, désavoue les autres comme siennes, et corrige le reste avec un soin scrupuleux. Il termine en faisant appel à l'esprit de charité et de bienveillance, et en répétant la sentence du Seigneur : « Ne jugez pas et vous ne serez pas € jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas € condamnés (1). »

Cette profession de foi n'est pas aussi nette ni aussi humble qu'on pourrait le désirer ; elle est telle cependant qu'on devait l'attendre d'Abélard sincèrement converti; La soumission du cœur, si pure soit-elle, ne corrige pas toujours les travers de l'esprit. Abélard ne serait jamais parvenu à se dépouiller entièrement des habitudes de dialectique que dés longtemps son intelligence avait contractées; il ne pouvait faire que les explications théorétiques qu'il avait données des vérités de la religion et qui lui

(1) Apolog. édit. Cousin, tom. !•', p. 719.

étaient si familières parce qu'il les avait in- Tentées, ne lui parussent pas toujours plus ou moins bonnes pour confirmer, sinon la foi de tous, au moins la sienne propre. Il était devenu, par suite de la tournure de son esprit, incapable de saisir la contradiction logique qui existait entre ses explications personnelles et Texpression même du dogme. Cet état psychologique était une faiblesse, pour ne pas dire une maladie, et une faiblesse incurable. Personne ne lui en fit un crime. Et saint Bernard lui-même, qui avait le droit d'être si exigeant, n'y vit pas matière à blâme. Il s'était contenté d'une rétractation orale. Il laissa courir une Apologie qui paraissait, dans tous ses termes, sérieusement et profondément catholique. Prétendre harceler Abélard jusque dans les derniers retranchements de son esprit, c'eût été le blesser inutilement et le pousser à la révolte. On en serait d'ailleurs arrivé à toucher à un point sur * lequel le dernier des Pères de l'Église et celui que l'on a appelé le Fondateur de la Scolastique ne seraient jamais parvenus à s'entendre complètement: l'utilité de la méthode spéculative dans l'enseignement du dogme ; et cette question ne touchait pas à la foi. Saint Bernard s'arrêta donc à temps pour ne pas rebuter le coupable qui revenait à résipiscence et pour ne pas

compromettre sa gloire par la répudiation d'une méthode dont les débuts étaient si malheureux et si inquiétants pour l'avenir, mais que les docteurs du moyen âge devaient bientôt réhabiliter et consacrer par leur génie.

Ainsi se terminait à l'amiable et à l'honneur de l'Église cetle douloureuse controverse où se trouvaient engagées, avec les droits éternels de la raison et de la foi, les tendances particulières des deux esprits les plus célèbres du XII* siècle.

Une révolution profonde s'opéra alors dans l'âme d'Abélard; autant le succès qu'il avait remporté à Laon dans ses premières leçons de théologie lui avait été funeste, autant la sentence qui ruinait sa réputation de théologien lui fut salutaire. Sur l'avis de l'abbé de Cluny, ou plutôt sur une inspiration du Ciel, il jugea le moment venu de renoncer aux agitations de l'école et de l'enseignement. On avait parlé de -le séquestrer dans un cloître; il demanda à Pierre le Vénérable la grâce de terminer ses jours auprès de lui. Celui-ci fut louché de ce sentiment de reconnaissance. Voulant obtenir l'agrément du Pape, il lui en écrivit sans retard. Dans sa requête, il n'oublia pas les avantages que la présence de ce maître illustre devait apporter à sa communauté. « Sa science, disait-il, ne vous est pas inconnue ; nos frères ne peuvent

manquer de profiter beaucoup à l'entendre. »

« Mais on voit qu'il obéissait surtout à un mouvement de compassion pour ce vieillard pliant sous le poids de ses longues infortunes, et d'autant plus à plaindre qu'il ne pouvait se dire malheureux sans s'avouer coupable » (1). « Il vous prie, ajoutait-il en terminant, nous vous prions avec lui, nous et tous les Clunistes vos enfants, de l'autoriser à passer ici les derniers jours de sa vie, lesquels ne sauraient être longs. Le voilà dans cette maison où il se réjouit d'avoir trouvé comme le passereau un toit pour s'abriter, comme la tourterelle un nid pour se reposer. Ne permettez pas que quelque intrigue vienne l'en chasser ou l'y troubler. Souvenez-vous de votre sollicitude pour tous les hommes de bien, souvenez-vous que vous l'aimiez vous-même autrefois, et couvrez-le du bouclier de votre protection apostolique (2). »

Innocent II, comme on le pense bien, envoya à l'abbé de Cluny une réponse favorable. Cette nouvelle mit le comble aux vœux d'Abélard. Dès lors, on vit ce terrible dialecticien accoutumé aux bruits des écoles et au tumulte de la vie publique, ce moine autrefois si remuant dans le cloître de

(1) Cf. Pierre le Vénérable^ parFabbé Demimuid. Paris, 1876, p. 166.

(2) Pétri Vener., epp. iy, 4.

Saint-Denis, cet abbé inconstant, que le zélé n'avait pu maintenir à la tête des moines de Saint-Gildas, mener, sous la direction de Pierre le Vénérable, une conduite exemplaire et toute sacerdotale. Il n'y avait qu'une voix dans la communauté pour lui rendre témoignage. « Saint Germain ne montrait pas plus d'abjection, ni saint Martin plus de pauvreté. » Malgré sa dignité d'abbé qui l'appelait au premier rang, il voulut toujours occuper dans le couvent la dernière place. Sobre dans la nourriture, simple dans ses vêtements, austère dans ses mœurs, il ne vivait plus que par l'esprit. Sa lecture était assidue, sa prière presque continuelle. « Il ne prenait la parole que dans les conférences qu'il faisaitfamilièrement aux Frères, ou dans les sermons qu'on l'obligeait à prêcher devant la communauté. Il fréquentait les sacrements célestes et offrait à Dieu le sacrifice de l'immortel Agneau toutes les fois qu'il le pouvait, c'est-à-dire presque tous les jours. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de voix, d'activité, appartenait & la théologie, à la philosophie, à l'érudition, qui faisaient le constant objet de ses méditations et de son enseignement (1). »

Une maladie de peau et d'autres infirmités

(1) Pétri Venep., ep. nr, 21, ad Heloïse.

vinrent bientôt l'assaillir dans sa retraite. Dans rintérêt de sa santé, Pierre le Vénérable l'envoya au couvent de Saint-Marcel, prés de Châlons, sur les bords de la Saône. Là, autant que ses forces le permettaient, revenant à ses anciennes études, il pâlissait sur les livres. Semblable à saint Grégoire le Grand, il ne laissait passer aucun instant sans prier, ou lire, ou écrire ou dicter. Ce fut alors sans doute qu'il revit plusieurs de ses écrits. Il retoucha certainement sa Dialectique. Le manuscrit de Saint- Victor retrouvé par Cousin en est une preuve. Cet ouvrage ne renferme plus les erreurs condamnées ni ces appréciations passionnées sur les personnes et .les événements, ni surtout ce ton de polémique ardente qui se remarquent dans le fragment du manuscrit de Saint-Germain d'une date plus ancienne. Abélard entreprit très probablement le même travail de révision sur ses livres de Théologie; mais, soit qu'il n'ait pu l'achever, soit que ses fnanuscrits corrigés, beaucoup moins nombreux et moins répandus* que les prei^iers, ne nous soient pas parvenus, nous en sommes à cet égard réduits aux conjectures (1).

(1) Cf. Johanny de RoAely, ouv. cit. p. 239, et Cousin, Fragments de philosophie du moyeri'âge, pp. 37 et suiv., édit. 1856.

162 • ABÉIiARD

Cependant là mort venait. La maladie qui devait emporter Abélard empira promptement et le réduisit en quelques jours à l'extrémité. Sentant que sa dernière heure était proche, il fit dans les dispositions les plus saintes et les plus catholiques, d'abord sa profession de foi, puis l'aveu de ses fautes ; il reçut le viatique, recommanda à Dieu son âme et son corps pour l'éternité, et s'endormit doucement dans le Seigneur le 21 avril 1142. Il était âgé de soixante-trois ans.

Son corps fut d'abord inhumé à Saint-Marcel.

Mais plus tard, sur la recommandation qu'il avait faite à Héloïse avant de mourir et avec l'agrément de Pierre le Vénérable, ses restes furent enlevés secrètement et transportés au Paraclet (1). L'abbé de Cluny envoya à Héloïse un récit détaillé des dernières actions de son illustre époux. Il y joignit l'absolution d'Abélard qu'elle avait demandée pour la suspendre, suivait l'usage du temps, au-dessus de son

(1) Nul n'ignore que depuis la Révolution française, les pestes d'Abélard et d'Héloïse reposent au cimetière du Père Lachaise, â Paris. On peut lire dans Rémtisat (ouv. cit., pp. 265 et 199), dans Tédition d'Oddoul (pp. 379 et suiv.) et surtout dans la Notice historique sur lasêpulture d' Héloïse et d* Abélard ^psiT Alexandre Lenoir, imprimée à Paris, en 1815, pp. 4 et suiv., le récit de leurs translations successives.

tombeau/Cette absolution était conçue en ces termes : « Moi Pierre, abbé de Cluny, qui ai re^ Pierre Abélard dans le monastère de Cluny et cédé son corps à Tabbesse Héloïse et aux religieuses du Paraclet, par l'autorité du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je Tabsous d'office de tous ses péchés. »

' Pierre le Vénérable était un sincère admirateur du génie et des vertus d'Abélard^ Il nous a légué l'expression de ses sentiments dans une épitaphe qu'il composa en son honneur et qui se voyait encore en 1763, près de la sacristie, sur la muraille de l'aile droite de l'église de Saint-Marcel. Personne, n'a fait d* Abélard un plus pompeux éloge. « C'était le Socrate de la Gaule, le Platon, l'Aristote de l'Occident; et parmi les logiciens de tous les siècles, s'il eut des égaux, il n'eut point de maître. Reconnu dans l'univers comme le prince des études,* d'un génie varié, souple et pénétrant, il était supérieur à tous par la vigueur de la raison, par l'art de la parole. Mais son plus beau triomphe, il le remporta le jour où, faisant profession sous l'habit de Cluny, il embrassa la vraie philosophie, celle 'du Christ. C'est sous cette discipline qu'il termina pieusement sa longue vie, ■ le douzième jour des calendes de mai, nous

laissant Tespoir qu'il serait compté au ciel parmi les véritables philosophes (1). »

Abélard disparu, que restait-il de son œuvre ? et que devenaient ses disciples ?

Son œuvre disparaissait avec, lui aussi bien que le bruit qui s'était fait autour de son nom. C'est en vain que des admirateurs tardifs ont essayé de lui créer au XIX* siècle une gloire posthume. Abélard ne produisit rien de durable. Son succès est de ceux qui ne passent pas les limites d'un siècle. Son enseignement oral seul, son talent d'exposition, son habileté dialectique, la verve de son éloquence, firent toute sa réputation. Certes, cette réputation était méritée. Nul peut-être, dans l'histoire des lettres, n'a su joindre à une si vaste érudition un si grand charme de diction ; nul n'a su attirer autour d'une chaire de philosophie une armée de disciples, égale en nombre à celle qui assiégeait la sienne. Mais ce qui était le caractère propre de son enseignement ne devait pas lui survivre. Abélard était un professeur de génie, il ne fut pas un grand philosophe, encore moins un grand théologien. Il a touché à toutes les questions agitées de son temps, il a embrassé toutes les sciences et aidé plus que personne à leur

(1) Pétri Vêner. Carmina, col. 1022, éd. Migne.

propagation ; mais il n'a fait aucune innovation sérieuse et durable. Après lui la philosophie et la théologie se retrouvaient à peu prés au même point où il les avait trouvées. Son coneeptualisme, système équivoque, conçu dans le désordre d'une mêlée dialectique, n'était pas né viable. Ses théories sur la Trinité, la Rédemption, la grâce, le libre arbitre, le péché, etc., qui formaient le côté neuf de sa théologie, étaient destinées à périr sous le coup d'une triple condamnation. C'est à peine si la méthode spéculative d'enseignement théologique qu'il venait inaugurer, put, à l'aide de quelques modifications essentielles, échapper à ce naufrage général. Bt encore ce serait grandir Âbélard outre mesure que de le considérer comme l'inventeur de cette méthode et comme le vrai ou au moins Tunique fondateur de la scolastique. Pieire Lombard son disciple, et surtout saint Anselme du Bec peuvent revendiquer dans cette œuvre, qui est la gloire du XIP siècle et de la fin du XV, une part supérieure à la sienne. Les écrits d'Abélard ne sont pas davantage propres à le rehausser aux yeux de la postérité ; ils trahissent plutôt sa renommée qu'ils ne la servent. Fruits de l'érudition et d'u:ne érudition indigeste, ils fatiguent par la fréquence des eîiêlkms, pw U répAtitioii des mdfi»^ te;8;.tes^

par l'abus des digressions, par Tincohérence des idées et la témérité des affirmations. Le souffle de dialectique et surtout le ton de polémique qui les animent, en rendent seuls la lecture supportable. Sans doute, pour être juste, il faut remarquer qu'à cet égard ses contemporains ne lui sont pas supérieurs ; ils confondent généralement l'érudition avec la science de la philosophie, et souvent, dans leurs ouvrages, l'écrivain disparaît sous l'armure du savant ; mais ces défauts plus choquants, il est vrai, chez des penseulîs de second ordre, n'en sont pas moins regrettables chez un auteur tel qu'Abélard, dont le génie était si ouvert à la science et l'ôsprit si indépendant dans la recherche de la vérité.

Son esprit d'indépendance lui survécut quelque temps. Ses disciples en furent les héritiers et les représentants naturels. Parmi ceux-ci, Bérenger de Poitiers, Arnaud de Bresce, Gilbert de la Porrée, que nous connaissons déjà, sont les seuls dont le sort puisse avoir pour nous quelque intérêt.

' Arnaud de Bresce avait quitté la France dès le lendemain de sa condamiiation. Saint Bernard le suivit des yeux, et le voyant élire domicile au diocèse de Constance, il écrivit à l'évêque du lieu, le priant de se mettre en garde contre

lui, et, s'il était possible, de le faire enfermer. « C'est un schismatique, lui dit-il, un ennemi de la croix du Christ, un semeur de discordes, un agitateur de troubles. Ses dents sont des armes et des flèches; sa langue un glaive aiguisé. Si vous ne considérez que ses dehors, vous serez ^dupe de sa piété hypocrite. Il ne boit ni ne mange, il n'a faim et soif que du sang des âmes. U est habile à séduire les riches et les puissants par la flatterie de ses discours et l'hypocrisie de ses vertus. Mais une fois qu'il a capté leur bienveillance, il ne tarde pas à s'insurger contre le clergé, contre les évêques eux-mêmes et contre tout l'ordre ecclésiastique en général. C'est un homme à lier. Le seigneur Pape a déjà donné l'ordre de le faire, pendant qu'il était en France, mais il ne s'est trouvé personne pour exécuter cette bonne œuvre (1). »

Arnaud échappa encore à cette persécution que lui suscitait le zèle de l'abbé de Clairvaux. U eut bientôt l'occasion de rentrer en Italie sous le pontificat d'Eugène III, le disciple et l'ami de saint Bernard. U essaya d'établir à Rome une nouvelle république, indépendante de l'Église. Saint Bernard s'opposa vigoureusement à cette tentative. U supplia le peuple romain de ne point

(1) Ep. 195.

168 ABStARD

se décapiter lui-même en détruisant la papauté (1). La parodie de la République romaine, qui dura dix ans (de 1145 à 1 155) > fat signalée par les plus honteux excès contre le clergé:

Ut jam ludihrio sacer extremoque pudori, Clerus haberetur (2).

Le meurtre d'un cardinal amena enfin une réaction. Frédéric Barberousse fut appelé par une partie de la population de Rome, et peu sensible aux avances du tribun, le fit mettre à mort (3). »

Gilbert de la Porrée continuait en France les périlleux essajs d*Abélard. Sa nébuleuse et téméraire métaphysique n'eut pas un meilleur sort que celle de son maître; saint Bernard la fit^ condamner par les Pères du sjmode de Paris en 1147, et par le pape Eugène III au concile de Reims en 1148.

Le fanatique apologiste d'Abélard, Bérenger, après de longs écarts, reprit spontanément le chemin de la sagesse. Du fond de la retraite ou nous fayons vu se réfugier, il écrivit à Guillaume, évêque de Mende, une lettre où il avoue ses torts et offre ses excuses, tout en laissant échapper

(1) Ep. 243.

(2) Gnnth. carm. de Rébus gest Frid, I, Ub. 3.

(3) Bonnier, ouv. cit. p. 124.

SUITES DU CONÇIl^E DE SENS 1Q9

encoore quelques épigrammes contre saint Ber* nard. Son aveu est piquant : il a voulu défendre Abélard contre l'abbé de Clairvaux, et, comme U était jeune, le désir de figurer dans les tournois scolastiques avait échauffé vivement son e^rveau. H a attaqué non pas le saint, mais récrivain, non pas l'intention, mais la langue, non pas le cœur, mais la plume. Il croit pouvoir dire aveo Aristote : « J'aime Socrate, mais j'aime encore mieux la vérité. » — « Mais, lui dit-on, après le premier volume, pourquoi ne pas faire le second ? tu l'avais promis. — Voici : le temps a marché, ma sagesse a grandi ; je n'ai pas voulu me faire l'avocat des chefs intentés contre Abélard, car si la doctrine en est bonne, elle est a^ssi malsonnante. — Sh bien ! puisque ta main s'^iat engourdie au second volume, pourquoi n'aa-tu paa détruit le premier? ^ Je l'aurais lait, mais n'est-ce pas un retour inutile ? Tant d'eitemplaire» devaient survivre qui ont déjà couru dans toute la France et l'Italie ! — Si ta ne peux immoler cette apologie, qu'elle vive donc; mais au moins condamnera; imprime sur aon front le signe des coupables, pour que tous ceux qui la liront sachent que tu aa péché par in^péri^nce d^ j^unes^ et non par malice de cœur. — Je la condamnerai en ce sens que, si j'ai dit quelque <4ms^ emite la SW^onne» de

rhomme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie et non au sérieux (1). » Saint Bernard n'avait pas besoin de cet aveu pour sa justification. La conduite d'Abélard suivie de sa rétractation, et les violences d'Arnaud de Bresce méritaient pleinement la sévérité dont il usa à leur égard. C'est la gloire du saint abbé d'avoir su prévoir et conjurer en partie les périls (jui de son temps menaçaient l'Eglise. Nous ne le suivrons pas dans les œuvres qui couronnèrent sa vie militante. L'attitude qu'il prit, le courage et l'habileté qu'il déploya dans les débats théologiques de son temps, suffiraient pour illustrer une autre vie que la sienne. Aucun Père de l'Église n'a été, à cet égard, plus vigilant que lui, plus exact dans la doctrine, plus vigoureux dans l'attaque, plus invincible dans la défense, plus éloquent dans la réfutation. Abélard, qui lui est si supérieur par l'érudition classique, est loin de l'égaler dans la science théologique, et, chose plus étonnante, ne le surpasse même pas dans l'art de manier l'arme de la dialectique. Ce qui brille dans les écrits théologiques de saint Bernard, ce n'est pas seulement la vivacité du style, c'est encore et surtout la

(1) Trad. Oddoul. pp. 299 et suiv.

clarté du raisonnement, la puissance de l'argumentation. V Introduction à la Théologie, la Théologie chrétienne, le Scito teipsum étaient morts dés la naissance du XIIP siècle. Le traité de Gratia et de Liber o arbitrio, le traité de Consideratione, et le traité de Erroribus Abœlardi qui fut adressé à Innocent II sous forme de lettre (1), sont des chefs-d'œuvre immortels.

(1) Ép. 190; seu Tractatus advers, Abœlard,

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