‹ Abélard: sa lutte avec Saint Bernard, sa doctrine, sa méthodeChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

LA METHODB

Les admirateurs d'Abélard, forcés de recon^ naître et d'avouer ses erreurs de doctrine, en ont appelé à sa méthode pour justifier leur enthousiasme. Prévenus contre le mode d'ensei* gnement usité au XIP siècle, ils ont fait de leur héros un réformateur de la théologie et presque un libérateur de l'esprit humain. Ils ont comparé son œuvre à celle de Descartes, et ont voulu voir dans son entreprise un signe de progrés et une tentative d'affranchissement de la raison. Bien que nous ne professions pas pour l'auteur du Discours sur la Méthode une admiration excessive, nous croirions cependant lui faire injure que de lui comparer le compilateur du Sic et Non. Quelque opinion qu'on ait sur les avantages et les inconvénients de la méthode cartésienne, on ne peut nier qu'elle a opéré une véritable révolution dans la philosophie. Mais, dans l'œuvre d'Abélard, malgré les incomparables succès du professeur, on n*aper-

çoit rien qui ressemble à une révolution philosophique ou théologique. Nous avons déjà dit ce que la critique moderne pense de son concept tualisme. Son essai de réforme théologique ne fut pas plus heureux. Il eut sans doute Thonneùr de préconiser une méthode dogmatique qui devait jeter sur le moyen -âge un éclat et une gloire magnifiques ; mais, faute d'en comprendre toute la portée, et de suivre même dans cette voie les traces de ses prédécesseurs, en partioulier de saint Augustin et de saint Anselme, il détermina mal sa méthode et finit, comme nous le verrons, par tomber dans un rationa* lisme bâtard et dans un faux my»ticisme.

Afin de justifier clairement le jugement que nous devons porter sur. cette méthode théolo* gique, on nous permettra de jeter un coup d'ceil sur le mode d'enseignement adopté par Idd Apôtres, par les Pères et par les Docteurs de l'Église jusqu'au XIP siècle.

L'enseignement doctrinal de l'Église a commencé par l'apostolat. Il fut d'abord essentiellement autoritaire j à l'exemple de celui du Maître, tanquam potestatem habens; et Têre apostolique s'acheva sans que les traditions philosophiques mêlassent leurs eaux quelque peu impures au courant limpide de la parole évan-

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gélique. Cependant « TÉvangile avait à peine fait son entrée dans le monde, que de prétendus philosophes vinrent à sa rencontre, et s'efforcèrent de pénétrer au sein de l'Église pour saper les bases de l'Évangile. Les Apôtres n'étaient pas tenus assurément de répondre à toutes les questions soulevées, et ils offraient d'autres garanties qu'un assemblage artificiel de propositions sophistiques. Aussi recommandaient-ils à leurs envoyés de ne pas s'engager dans de vaines disputes avec ceux qui préféraient aux réalités historiques de l'Évangile les arguties de leur dialectique ou les rêves de leur imagination. Néanmoins, ils furent bientôt obligés d'adopter une méthode plus raisonnée dans l'exposition du dogme, pour confirmer les fidèles dans la foi et les initier plus profondément à la science du salut. C'est ainsi que nous voyons plus d'une fois les apôtres, s'élevant au point de vue d'une haute spéculation, exposer les dogmes et les faits évangéliques dans leur ensemble idéal, et repeindre sur les mystères les clartés de la vraie science (1). » On a même remarqué avec raison que saint Paul avait usé, pour convaincre les gentils, de citations profanes, et

(1) Introd. au Nouveau Testament^ parReithmayr, etc., traduction de Valrogor, tom. II, p. 166.

que, selon saint Luc, il avait enseigné dialectiquement la doctrine du salut. Faudrait-il en conclure pour cela qu'il a introduit la philosophie dans l'étude de la théologie ? Autant vaudrait faire de Jésus-Christ un philosophe, parce qu'il a réfuté les Pharisiens avec une logique merveilleuse. Sans doute, saint Paul est un habile logicien et un terrible dialecticien ; mais le point de départ de son argumentation est toujours la vérité révélée dans son expression la plus exclusive; et on ne saurait le surprendre àraisonner sur l'objet de la foi par les moyens de persuasion qui sont du ressort de la sagesse humaine: persuabilibus humanœ sapientiœ verbis.

L'ère patristique usa d'une méthode un peu différente, c'était le temps des apologies, des catéchèses, des luttes contre les hérétiques et les schismatiques. Les traités et les livres théologiques devinrent nécessaires. « Or, comme on l'a remarqué (1), une religion, dès qu'elle se traita dans les livres, prend nécessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est faite, la science au point où elle est venue. Tous les Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux

(1) Rémusat, ouv. cit., tom. II, p. 150.

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qui n'en ont aucune envie ; mais quelques-uns mettent du prix à l'être et font expressément à la philosophie une place dans la religion.

Ce n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne; ce qui domine, c'est l'esprit et quelquefois le lan-

gî^e de Platon Le disciple de Socrate se

retrouve dans ces disciples de Platon, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés comme des ornements oubliés à la robe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme chrétien, comme on l'a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme emprunte à l'Académie des idées de détail, des métaphores, des hypothèses, des explications théorétiques dont l'Église n offre aucune trace (?) et qui sont la part de la raison pure (?) dans l'œuvre de la Foi. Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels de la science apostolique. De loin en loin, quelques termes d'école, quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent seulement attester que l'étude, ou du moins une teinture de sa logique, était une condition nécessaire de la culture de l'esprit*

« Dès lors, cependant, la philosophie n'inter- Wvient pas dans la religion sans rencontrer.

de résistance; elle excite des ombrages, des scrupules, des censures. Tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une manière absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres la fuient ou la repoussent.

La crainte se mêle au goût même qu'elle inspire. Beaucoup se déclarent résolument contre elle et la proscrivent avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, recommandent de ne la suivre qu'avec prudence. Les anathèmes de saint Paul contre les surprises de la philosophie^ contre la vaine tromperie de la science humaine, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de l'Apôtre ; ils craignent d'être de ceux qui s'égarent dans leurs propres raisonnements ; ils se croient toujours en présence de cette gnose pseudonyme dont les vides paroles et les antithèses profanes sont interdites à Timothée (1). »

Ce goût de la philosophie mêlé de répugnance ne doit pas étonner chez les Pères de l'Église. La plupart d'entre eux sont des disciples de Platon et des élèves de l'Ecole d'Athènes. Platon les a séduits, mais ne les a pas satisfaits. Le vrai qu'ils ont trouvé dans sa philosophie a été pour eux la préface hu-

(1) I Timoth., VI, 20.

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maine de l'Évangile, et le faux qu'ils y ont découvert, à la lumière de la foi, les a dégoûtés de la science purement rationnelle. Du jour où le Christ est devenu leur maître et leur pédagogue, la philosophie n'a plus été pour eux une maîtresse, mais une servante.

Saint Justin, par exemple, et Clément d'Alexandrie (1), les admirateurs de Socrate et d'Heraclite (2), les maîtres de la gnose nouvelle, rappellent sans cesse que la religion chrétienne est la seule philosophie solide et utile.

Ce sont eux cependant qui donnent le mouvement à la théologie ou science raisonnée du dogme.

Origène continue leur œuvre et élargit leur plan. Contemporain d'Ammonius Saccas et de

(1) Cf. Strom., lib. I, xxii; IV, 5. « La Foi, dit Clément, est la connaissance résnmée des choses essentielles; la gnose, c'est la ferme démonstration de ce qn*on a appris par la Foi. » (Strom., lib. I, i. Cf. Alzog., Manuel de Patrologie, trad. Bélet, p. 160.)

(2) « Tous les hommes, dit saint Justin, qui vivent avec le Verbe ou en conformité avec le Verbe sont chrétiens, quoiqu*on les ait pris pour des païens ; tels furent les Grecs Socrate et Heraclite. » (/" Apolog., cap. XLvi.) — Cf. sur le spiritualisme d*Héraclite, le beau travail de M. Matinée (Heraclite â^Ephhse^ Paris, 1880, chap. II, p. 44,chap. vu, et Conclusion, pp. 1T7 et Buiv.)

Plotin, il est leur émule dans l'étude de Platon. Génie éminemment spéculatif, enclin à surfaire la valeur des arguments philosophiques et rationnels, il introduit de plain-pîed la philosophie dans la théologie. Dans son ouvrage de Principiis, il essaie de coordonner les enseignements positifs du christianisme en un système régulier et harmonieux. Sa méthode consiste à prendre pour principes des propositions certaines et indubitables, afin de juger de la vérité des autres et de faire un tout par le moyen des textes de l'Ecriture et des conclusions théologiques (1). Ce plan était magnifique, mais l'exécution ne répondit pas à la conception. En touchant bien des points qui, non encore fixés par l'Eglise, restaient soumis à la libre discussion, Origène s'égara dans les théories platoniciennes, et comme plus tard Abélard, il s'imagina avoir donné du dogme ecclésiastique une explication raisonnable et philosophique. Son tort fut de donner à la science une part trop grande dans les questions de foi, et d'exagérer sa valeur au point de se perdre avec elle dans un faux mysticisme. « Ceux qui ont reçu le don de la gnose ou sagesse, dit-il, ne vivent

(1) Praôf. ad lib. de Principiis.

plus dans la foi, mais dans la claire vision (1). » Toutefois ces écarts étaient corrigés par sa régie de foi qu'il plaçait dans la tradition apostolique et l'enseignement infaillible de l'Église (2).

L'impulsion donnée par l'école chrétienne d'Alexandrie aux études théologiques se communiqua à tout l'Orient (3).

L'esprit grec, en général, aime la spéculation. Les hauteurs de la métaphysique l'air tirent ; il s'y complaît, au risque de s'y égarer. Il met le dogme sous la garde de sa foi, mais il ne dédaigne pas de le protéger encore, comme par une sorte de faiblesse amoureuse, du bouclier de la science. S'il lui arrive quelquefois de traiter la philosophie avec hauteur, de déplorer avec saint Grégoire de Nazianze et Grégoire le Thaumaturge le jour où l'art pervers d'Aristote s^st glissé dans l'Église;

(1) la Joann., cap. lu.

(2) Contr, Cels., v, ^2."

(3) Saint Irénée avait'^bieii qualifié de dangereuse rapplication de la philosophie â la théologie; mais luimême avait entrepris une réfutation en règle du gnosticisme. Il préfère généralement la méthode historique à la méthode spéculative. Il reconnaît cependant aux chrétiens, qui se distinguent par leur science, le droit et le devoir de tenter une .explication de certains problèmes difficiles du dogme. {De Hœres,^ lib. I, cap. x, n. 3.) — Cf. Ahog., ouv. cit., pp. Iî81 et seq.

LA MÉTHODE THEOLOGIQUE AV. LE XIl" SIECLE 349

d'attaquer avec saint Cyrille ceux qui n'ayant sur les lèvres que l'art du stagyrite, font gloire de ses leçons et non de celles des divines Écritures ; de se vanter enfin avec saint Grégoire de Nysse d'ignorer les artifices des rhéteurs et de ne point diriger contre ses adversaires l'arme redoutable de la subtilité dialectique (1), c'est qu'il considère alors l'abus plutôt que l'usage légitime de la philosophie, et qu'il veut mettre les fidèles en garde contre les théories nuageuses et perfides des hérétiques. Mais, dès qu'il perd pour un instant ce danger de vue, il célèbre avec complaisance les douceurs du beau parler et les avantages de la philosophie. Saint Grégoire de Nazianze ne pardonne pas à Julien l'Apostat de prétendre exclure les catholiques de l'enseignement des lettres. Saint Basile écrit un traité de Legendis Gentilium libris, ov. il apprend aux chrétiens à se servir des armes païennes. Il estime que la science des gentils est une excellente préparation à l'intelligence des vérités chrétiennes; il veut qu'on s'habitue «K à regarder, pour ainsi dire, le soleil dans l'eau, afin de pouvoir plus aisément lever les

(1) Greg. Thaumat., Apud Damasc. in eclog., litt. A, tit. I; Nazianz., Orat. 25; Cyrill., Catech., vi, 22; Greg. Nyss., Advers, Eunom, ii.

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yeux vers la lumière même (1.) > « Amis ou ennemis des sciences humaines, les Pères grecs raisonnaient tous, les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus célèbres ont accepté le titre .de philosophes chrétiens, quelquefois même , ils ont appelé la religion même philosophie. Pour Grégoire de Nazianze (2), le philosophe* c'est le chrétien, comme, pour Clément d'Alexandrie, le gnostique c'est le théologien (3). » Les Pères latins se tiennent en général dans une plus grande réserve vis-à-vis de Tesprit philosophique. Leur génie plus pratique, plus positif, redoutait les éblouissements de la science qui enfle. Ce qui les frappe surtout dans l'application de la raison à la Foi, ou plutôt de la philosophie à la théologie, c'est l'abus que les hérétiques en ont fait.

TertuUien donne le ton au troisième siècle et aux siècles suivants. Il ne voit dans les philosophes que des animaux de gloire et les patriarches de l'hérésie. * Il maudit la « sagesse athénienne qui feint ' et interpole la

(1) Praef. ad lib. de Legendis Gentilium libris,

(2) Orat., 26.

(3) Rémusat, ouv. cit., tom. II, p. 148,

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vérité, qui rapproche Athènes de Jérusalem, rAcadémie de l'Église, les hérétiques des chrétiens, qui produit un christianisme stoïcien, platonique ou dialectique ; » et, sans prévoir combien son exclamation eût, mille ans plus tard, scandalisé saint Thomas et la scolastique , il s'écrie : « Misérable Aristote, qui nous a donné la dialectiqije , cette ouvrière de dispute, habile en l'art de la construction et de la destruction (1) ! »

Abélard connaissait parfaitement les textes de saint Ambroise, de saint Augustin et de saint Jérôme qui justifiaient ce mépris de TertuUien pour la philosophie. Il en rapporte quelques-uns au premier chapitre du Sic et Non^ qui a pour titre : « Quod fides humants rationibus sit adstruenda et contra ; » qu'il faut fonder la Foi sur des raisons hu- 'inaines et le contraire; mais il estime avec raison que ces flétrissures ne visent que l'abus de la philosophie et non pas son légitime usage. Quand saint Ambroise disait : Nous n'avons que faire de la philosqphie ! « Nihil nobis cum philosophia (2) ! » il avait en vue les hérétiques qui abandonnent l'Apôtre

(1) De Prescription,^ p. 57, edit. Hurter.

(2) In psalm., cxviii, serra, xi; exposit. in Luc. v.

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pour suivre Aristote. Quand saint Angustin accuse les philosophes d'avoir retenu la vérité dans l'iniquité, il ne fait que reproduire les justes récriminations de saint Paul ; mais il n'en conserv^e pas moins un culte profond pour la véritable science philosophique. S'il se contente pour les plus simples fidèles d'une foi aveugle, il exige des docteurs et des maîtres de la religion une connaissance raisonnée des mystères et du dogme. Consentius lui avait demandé son avis sur cette règle de foi :

Non tam ratio requirenda quam auctoritas sequenda : « En matière de foi, c'est moins l'intelligence qu'il faut rechercher que l'autorité qu'il faut suivre. » Le saint Docteur lui répond : « Corrigez votre définition. Ce n'est pas à dire qu'il faille rejeter la Foi ; mais ce que vous tenez par une foi ferme, il faut l'apercevoir par la lumière de la raison, ut rationis luce conspicias. C'est avec raison que le Prophète a dit : < Si vous ne croyez pas, < vous ne comprendrez pas ; » paroles qui impliquent le conseil de croire d'abord, afin de pouvoir comprendre ce que l'on croit... C'est pourquoi l'apôtre saint Pierre nous avertit de nous tenir toujours prêts à rendre raison de notre foi à quiconque nous en demandera compte. Que si un infidèle me demande compte

de ma foi et de mon espérance, comme il ne peut comprendre avant de croire, je n'aurai qu'une raison à lui donner : c'est de lui mon* trer qu'il s'y prend trop tôt en me demandant compte, avant de croire, des choses qu'il ne peut saisir, s'il n'a la foi. Si c'est un fidèle qui m'en demande compte, afin de comprendre ce qu'il croit, je dois considérer sa capacité et lui en rendre raison de manière à ce qu'il reçoive de sa foi l'intelligence dont il est capable : ut^ secundum rationem redditam, sumat fidei suœ quantum potest intelligent tiam, tout en prenant bien garde qu'il ne s'écarte de la vérité de la foi, jusqu'à ce qu'41 arrive à en posséder une pleine et parfaite connaissance. Ceci soit dit pour exhorter votre foi à l'amour de l'intelligence, ut fidem tuam ad amorem intelligentim cohorter, à laquelle conduit la raison véritable et à laquelle la foi prépare l'esprit. Or, quiconque saisit par la raison ce qu'il ne faisait d'abord que de croire, est certainement supérieur à celui qui en est encore réduit à désirer de comprendre ce qu'il croit. Que s'il ne désire pas comprendre et estime qu'il suffit de croire ce qui peut être compris, il ignore à quoi sert la Foi (1 ). »

(1) Ep. 120, cap. I.

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Saint Augustin nous révèle ici oU du moins élève à la hauteur d'un système un principe fécond en théologie dogmatique. Il proclame dès le IV* siècle la nécessité de la dogmatique spéculative, qui a fait la gloire du moyen-âge. Il résume ailleurs en quelques mots ses idées sur l'usage positif et négatif de la raison dans les matières de foi. « Ce que nous croyons d'abord, dit-il, au nom du principe d'autorité, nous en voyons d'abord par la raison, d'une part la certitude absolue, puis, d'autre part, la possibilité et même la nécessité (entendez la coiivenance) (1). »

Saint Augustin domine par sa science, par sa philosophie, par sa méthode, toute Uére patristique. On ne s'étonnera donc pas que tous les théologiens du moyen-àge aient prétendu, à tort ou à raison, relever de lui, s'instruire à son école et se ranger parmi ses disciples. Abélard invoque son autorité à l'appui de sa méthode, absolument comme saint Bernard en appelle à ses principes pour condamner les théories d' Abélard. Il semble qu'il soit l'arbitre de toutes les discussions, et que l'Eglise ait remis entre ses mains les titres authentiques de son infaillibilité.

(1) Ci4;ation de Van Loo, Introd. ad Theolog, dogmatic, p. 154.

A côté de saint Augustin, Abélard plaçait dans son estime un homme qui fut longtemps considéré comme un saint et un martyr, et dont Torthodoxie paraît aujourd'hui douteuse à beaucoup de critiques, Boèce, d'abord ami de Théodorie etplus tard victime despassions politiques. En traduisant et en commentant les principaux philosophes delà Grèce, Platon, Aristote, Porphyre (et les œuvres philosophiques de Cicéron), Boèce avait été le sauveur des études et de l'érudition en Occident ; il avait bien mérité de l'Église et des lettres. Par une sorte de méprise qui se rattachait à sa réputation de science et de sainteté, le moy en-àge lui attribuait en outre trois ouvrages théologiques importants (1). Abélard, épris de l'érudition de leur auteur, ne pouvait manquer de leur demander les secrets de la science Trinitairienne ; et de fait il choisit Boèce pour son maître en théologie, comme il l'avait choisi pour son maître en dialectique (2).

(1) 1« De duabus naturis et una natura advers. Eutychen et Nestorium ; 2° Quomodo Trinitas unus Deus ac non très Dii ; 3° Utrum Pater et Filius et Spiritus Sanctus de Divinitate substantialiter prœdicentup.

(2) Nous omettons dans cette revue le nom, si glorieux pourtant dsths les annales théologiqnes, de saint Jean Damascène, parce qu*il n*eut sur Abélard aucune influence directe ni indirecte. Voir, sur la Dialectique de saint Jean Damascène, la thèse de M. Renoux (Montpellier, 1863).

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Ce furent ces deux esprits si divers, saint Augustin et Boèce, qui défrayèrent la scolastique naissante. Mais on ne doit pas se méprendre sur leur influence. Ils ne modiâérent pas l'enseignement catholique par leurs explications théorétiques, par l'application de leur méthode théologique. Cette méthode, qu'on a appelée la dogmatique spéculative et qu'on aperçoit d'ailleurs en germe dès les premiers siècles, vint, pour répondre à un besoin nouveau des esprits, se ranger au moyen-âge dans l'enseignement, à côté de la méthode positive, plus particulièrement employée par les Pères.

4c Au XII' siècle, dit Rémusat, il y eut deux théologies: l'une biblique dont Hildebert, du Mans, était la lumière, et à laquelle on peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues et Richard de Saint- Victor, et que dut aimer et protéger saint Bernard ; l'autre, que Guillaume de Champeaux avait contribué à former, sans prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même effrayé des conséquences de son œuvre, et verrait le sein de la science déchiré par ses enfants. Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi par le nom de theoretici, parce qu'ils . se consacraient aux recherches spéculatives et aux controverses dogmatiques ; tandis que les premiers,

qu'on a nommés biblici ou practici^ s'adonnèrent surtout à la propagation de la foi et à la prédication (1). »

Abélard était disciple de Guillaume de Champeaux et voulait égaler, pour ne pas dire supplanter son maître, aussi bien dans* la théologie que dans la philosophie. Guillaume de Champeaux laissait après lui la réputation d'avoir raisonné sur-les termes du dogme, de les avoir passés au crible de la dialectique, et d'avoir le premier rendu la. théologie contentieuse (2). Abélard, armé des textes de saint Augustin^ de saint Grégoire, du pape Nicolas I", de saint Isidore (3), qui recommandaient l'usage de la raison dans les discussions théologiques, se posa en conciliateur de la raison et de la foi, et prétendit façonner la foi à la dialectique, et la prémunir contre la dialectique même. Mais, au moment où il s'arrogeait ainsi le titre de maître en la science sacrée, il se trouvait en présence de cette école théologique, qui ne connaissait ou du moins n'employait dans l'enseignement que la méthode positive.

Cette école, à l'entendre, était digne de tout

(1) Rémusat, ouv. cit., tom. II, p. 168.

(2) Gf Histoire littéraire , tom. XII, art. Guillaume de Champeaux.

(3) Cf. Introd. ad Theolog., lib. II.

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mépris en la personne d'Anselme de Laon, qui ne comprenait pas ^a nécessité d'élever l'objet de la foi à la hauteur d'une science. Mais on ne pouvait la combattre sans risquer de se heurter au principe même de la foi.

Au XIP siècle, comme au IV* siècle, comme au second siècle même, un principe inébranlable et inattaqué prévaut dans l'Eglise: c'est que, chez les chrétiens, la foi précède l'intelligence. Comment se peuvent déterminer d'après ce principe les rapports de la raison et de la foi ? C*est une question qui n'avait pas encore été traitée ex professa et par conséquent élucidée. Toutefois, les éléments ne manquaient pas pour la trancher nettement et raisonnablement. Saint Anselme, avant Abélard, avait essayé de la résoudre ; et, selon nous, ce ne fut pas sans succès. Saint Anselme a une méthode, quoi qu'en dise Rémusat, et cette méthode qui relève de saint Augustin et, par saint Augustin, de tous les Pères, se formule en trois mots : F ides quœrens intellectum: « La foi cherchant l'intelligence. » C'est le titre même de son Monologion. « Je ne cherche pas à comprendre pour croire, dit-il, mais je crois pour comprendre ; car je crois même que, si je ne croyais pas, je ne comprendrais pas (1). » — « Quoique les infidèles, dit-il

(1) Proslog., cap. i. « Neque enim quœro intelligere

ailleurs, cherchent à comprendre, parce qu'ils ne croient pas, et nous, parce que nous croyons, c'est pourtant la même et unique chose que nous cherchons les uns et les autres (1). » Saint Anselme veut, au nom du bon ordre, que l'on croie avant d'essayer de comprendre ; mais en revanche il traite de négligents ceux qui ne s'efforcent pas de comprendre ce qu'ils croient ; toutefois, il a soin de remarquer que l'inquisition doit être discrète et réservée ; et en cas de lutte apparente, il sacrifie la raison à la foi : ce qui est de toute justice. « Que l'impossibilité de comprendre, dit-il, ne vous conduise pas à rejeter les vérités auxquelles vous adhérez par la Foi. Si rÉcriture-Sainte contredit [évidemment votre sentiment, quelle que soit, selon les apparences, la force inébranlable de vos raisons, soyez persuadés qu'elles ne sont pas fondées sur la vérité. »

Voilà une méthode théologique qui est incomplète peut-être, mais, à coup sûr, caractéristique. En lui opposant un principe contraire, la fameuse

ut credam^ sed credo ut intelligam ; nam et hoc credo quia, nisi credidero, non intelligam, > Notre traduction diffère, quant au dernier membre de phrase, de celle qui est généralement reçue ; mais nous pensons que quia a un sens purement conjonctif, et non un sens causatif. (1) Cur Deus homo, lib. I, cap. n.

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formule: intellectusquœrensfidemy^ V intelligence qui cherche la foi », Abélard pouvait séduire, éblouir même quelques esprits, mais il tournait la difficulté au lieu de la résoudre.

Mieux valait certainement éclaircir une formule reçue, ou la compléter, que de prétendre la remplacer par une autre aussi incomplète et aussi obscure. Mais telle est la puissance des mots mal définis, que le novateur, malgré les tâtonnements et les contradictions de sa méthode, ou plutôt à cause de cela même, a mérité de passer, auprès de plusieurs modernes, pour le premier représentant du principe du libre examen.

Abélard aurait sans doute été surpris de cette admiration posthume et n'eût pas manqué de repousser toute accusation de rationalisme ; mais cependant on ne peut nier qu'en introduisant la dialectique dans la théologie, il fit, à son iûsu, la part trop grande à la raison et à la philosophie.

Etait-il bien préparé pour ce rôle de réforma* teur qu'il ambitionnait? Connaissait-il bien des difficultés de l'office qu'il voulait remplir? Avaitil une notion suffisante des rapports de la raison et de la foi, selon la doctrine même des Père» dont il se croyait l'interprète? C'est ce qu'il noua faut examiner. Mais, pour que notre critique ne s'égare pas et ne se perde pas en vaines cou*

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