DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD. — EXAMEN PHILOSOPHIQUE
Considérons maintenant dans son ensemble et d’un point de vue plus général encore la doctrine d'Abélard sur la Trinité. La sentence de l’orthodoxie contemporaine se trouve développée dans la lettre de saint Bernard. Essayons de juger ce jugement.
Il a été reproduit, mais avec plus de modération dans les termes, par des écrivains modernes. Ainsi D. Clément regarde, non comme faux, mais comme dangereux ce principe que la foi doit être dirigée par la lumière naturelle, principe qui conduit à cette autre proposition : « On ne croit point parce « que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu « qu il en est ainsi, on admet‘. » « Voilà, » dit le critique, « un principe qui doit mener loin. » Il trouve naturelles les conséquences que saint Bernard infère de la définition de la foi donnée par Abélard. « Cependant loin de les avoir constamment admises, « on voit que l'auteur les a quelquefois combattues, « même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désa- « vouer en aucun cas sans saper par le pied sa nou- « velle méthode, c’est que la foi n’est pas absolument « au-dessus de la raison. » Enfin les explications et les comparaisons qu’il donne touchant la Trinité
* Art. Abélard dans l'Hise lite, 1. XI], p. 138. — Fntrod., \. I, p. 1080,
laissent percer tantôt le sabellianisme, tantôt l’arianisme. « Nous aimons à nous persuader, et ce n’est « pas au reste sans preuves, qu il est exempt dans « le fond de l’une et de l’autre de ces erreurs. » Mais il n'en a pas moins brouillé réellement toutes les no-— tions théologiques sur la Trinité.
On le voit, le reproche d’hérésie n’est plus proféré, il est même formellement écarté ‘; plus de ces mots d’impiété, de blasphème, de paganisme, et de là cette conséquence qu'on n'était en droit à Sens, comme à Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cessé de protester de sa soumission à l'Église et au saint-siége.
A ces criliques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant de son autorité celle d’Othon de Frisingen, ajoute une observation qui pénètre plus avant. Il pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme dans la théologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout quand il s'agit de la question de la Trinité. Quelques réflexions seront ici nécessaires.
On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la théologie, c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que les Allemands appellent du super- naturalisme. Toujours la première court le risque d’incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie, et de passer insensiblement du rationalisme théolo-
* C’est maintenant une chose généralement accordée. J'en ai cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p.218). Il serait trop long de rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques d'Abélard sont appréciées (Voy. t. 1, p. xxij}
gique au rationalisme philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou penche vers une abnégation de tout raisonnement, vers une misologie, comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui peut transformer l’humilité d'esprit en crédulité superstitieuse. Ce n’est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que le super-naturalisme (employons ce mot faute d’un meilleur) ne laisse absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme peut être orthodoxe, honorer du moins et prescrire la foi; même dans le rationalisme purement philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut s'appeler la foi, c’est-à-dire pour un assentiment non raisonné à des vérités indémontrées et indémontrables, pour une croyance implicite et nécessaire à des choses invisibles, argumentum non apparentium. Aucune philosophie n’est sans mystères ou sans faits inexplicables, insensibles et certains; aucune philosophie n’est sans foi. Cela est encore plus vrai du rationalisme religieux ; il a pour objet de conduire à la foi par la raison ceux à qui la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre la foi, de l’éclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison. Qu'est-ce donc en général que le rationalisme chrétien ? Une conciliation de la foi et de la raison, un éclectisme.
De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent tout à la foi, prenant à la lettre et dans un sens absolu les anathèmes contre la philosophie, on ne peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit qu'on cherche à exciter la foi uniquement par des
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récits ou des menaces, comme de certains missionnaires, soit qu on en appelle au sentiment religieux, à ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est déjà la grâce, et qui, fidèlement écouté, doit attirer la grâce définitive de la foi, soit surtout qu'on invoque le principe de l'autorité. contre l’anarchie des opinions individuelles et les écarts du libre examen, on recourt implicitement à la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans le choix mystique de l'âme préférant la vision à la conception et l’enthousiasme à la certitude. « C’est, dit avec profondeur saint Clément d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci : 11 faut de la philosophie même pour décider qu'il ne faut pas de philosophie", »
Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les deux méthodes théologiques, et ce qu’il y a de commun, c’est l’intelligence à laquelle toutes deux s’adressent, et que ni l'une ni l’autre ne peut scinder ni travestir; ce qu'il y a de commun à toute religion comme à toute philosophie, c’est l'humanité ; il faut reconnaître que les deux méthodes diffèrent par leurs caractères et par leur tendance.
La première, quoiqu elle soit celle de presque tous les hérétiques, et nécessairement celle de tous les philosophes, et des plus incrédules, n’a jamais en elle-même été formellement condamnée par l'Église, qui ne pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres. Les deux méthodes, employées concurremment dans tous les âges du christianisme, ont l’une sur l’autre prévalu tour à tour,
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suivant les temps et les questions. Dans le berceau même de la foi, on les trouve alternativement s embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de ne pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique qui manque à saint Luc; et malgré ses invectives contre les philosophes, saint Paul porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit libre et raisonneur qui paraissent étrangers au génie positif et formaliste de saint Pierre. « 11 discutait dialectiquement, dit l'Écriture, « les choses du royaume de Dieu ‘. »
Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les Pères jusqu'aux docteurs de nos facultés de théologie, les deux méthodes se sont perpétuées dans l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard n'est point sorti du saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d innover sur aucun point du Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là seulement, qu’il a voulu exposer, c'est son expression, sous une forme un peu nouvelle, la croyance chrétienne touchant la nature de Dieu, et soit par un choix dans les doctrines reçues, soit par quelques explications neuves, construire une déduction méthodique du dogme de la Trinité et appuyer d’arguments plus modernes l’adhésion qui lui est due. Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce rationalisme dogmatique : « Il ne faut pas toujours «“ demander, dit Leibnitz, des notions adéquates, et « qui n’enveloppent rien qui ne soit expliqué... « Nous convenons que les mystères reçoivent une
* Aueléyero. Act, xvn, 2. Aixe/ôuevos nai meilor à mapi rüs Bausixs +00 Oeco0. xIX, 8. |