CHAPITRE VI
SUITE DE LA THÉODICÉE. — Commentarii super S. Pauli epistolam ad Romanos.
La Trinité est l’idée la plus haute que le christianisme ait mise dans le monde. Les questions ordinaires de la théodicée ne touchent généralement les attributs divins que dans leurs rapports avec la création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité est, pour ainsi parler, une question plus désintéressée, où l'esprit semble aspirer à connaître la Divinité pour elle-même; ce n’est qu'a posteriori que des réflexions ultérieures ou les enseignements de l'Église nous révèlent comment des distinctions, d'abord toutes spéculatives entre les personnes divines, peuvent se lier tant à l’action de Dieu sur le monde et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l’incarnation et de la mission du Christ: et alors des questions métaphysiques l'esprit passe peu à peu aux questions morales. Avant d'étudier l’ouvrage qu'Abélard a consacré à celles-ci, ou son Éthique, recherchons comment il a traité et résolu les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux grandes Théologies aboutir à une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre des idées amène ici naturellement la question générale du salut par la rédemption, antécédent nécessaire de la morale, et cette question est étudiée dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante,
mais qui abonde en vues singulières et en opinions caractéristiques. C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de l'épître aux Romains. lei est la place de cet écrit, car l'Introduction à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie morale, ou l’Éthique, à laquelle il est fait plus d’un renvoi, y est annoncée ‘.
L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions y viennent comme les présente le texte de saint Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la théologie, la morale, l'interprétation du texte, et même les remarques historiques. Nous élaguerons les détails pour isoler quelques points essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-même.
Comme toute composition de l’art de la parole, dit-il, l’Écriture-Sainte veut instruire ou émouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament. Le Pentateuque enseigne d’abord les commandements du Seigneur. Les livres de prophéties, d’histoires, et tout le reste, ont pour but d’exhorter à suivre ces commandements, mais les uns par des avertissements, les autres par des exemples. De même dans le Nouveau Testament, « l'Évangile est la loi, il « enseigne la forme de la véritable et parfaite jus- «tice. » Les Épîtres et l’Apocalypse excitent à
1 Magistri Petri Abælardi Commentariorum super S. Pauli Epistolam ad Romanos , Libri V. Ab. Op., p. 491-725. C'est aussi l’avis des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117). Abélard réserve une question, celle de la différence entre le vice de l'âme et le péché, à son Éthique , et elle y est en effet traitée. (Comm. in ep. ad Rom., 1. 11, p. 560, et Eth., c. u et ss, p. 628 et 629.) Il cite souvent sa Théologie comme un ouvrage antérieur, p. 513, 615, 516, etc, et les citations même indiquent que cette Théologie est l’Introduction. Nous supposons que ce commentaire a éié composé après l'Introduction, mais avant lés cinq livres de }a Théologie chrétienne
l’obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres, ainsi que la narration évangélique, contiennent les récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont plutôt encore un conseil qu’un enseignement. « Dans une cité, il est « des biens qui tendent à la conservation, d’autres à « l'accroissement. Ainsi le remarque Jules à la fin « du second livre de sa Rhétorique ‘. A la conserva- «tion appartiennent les choses nécessaires, les « champs, les bois. Les autres sont moins nécessai- «res, mais plus belles, comme les édifices, les « trésors, la puissance même. » Ainsi peut-être, avec ce qu’enseignent les évangiles sur la foi, la charité et les sacrements (sujet de l'introduction à la théologie}), le salut était assuré; même, sans y ajouter ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les décrets, ni les’ règles monastiques, ni les écrits des saints. Mais Dieu a voulu toutes ces choses pour orner, « pour agrandir l'Église , Qui est comme sa « cité, et pour garantir plus sûrement encore le sa- « lut de ses citoyens. »
L’épître aux Romains a pour objet de « rappeler « les Romains, anciens gentils, ou juifs convertis, « qui, dans une orgueilleuse contention, se dispu- « taient le premier rang , à Ja véritable humilité et « à la concorde fraternelle. » Ce qu’elle fait de deux manières, en amplifiant les dons de la grâce divine, en atténuant les mérites de nos œuvres; et cetle
* Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien. Il avait composé un ouvrage intitulé : Syntomata sive præcepta artis rhetoricæ. (Antiqui Rhetores latini a Fr. Pithæi bibliotheca olim editi, À. Capperonier, un vol. in-4°, p. 329 Voy. aussi Fabricius, Bibl. lat,,t. II[, p. 159.)
DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD. 405 épitre a été placée la première, parce qu’elle est dirigée contre le premier des vices, l’orgueil *. L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d’autres qui furent composés dans ces tempslà, prouve qu’au moyen âge l’Écriture était loin d’être négligée comme on l’a dit quelquefois, et que les auteurs n'étaient pas tellement infatués des autorités de seconde main, qu'ils n’éprouvassent lé besoin de se retremper sans cesse aux sources pures de la parole divine. Abélard en particulier a toujours paru attacher le plus haut prix à la lecture des saints livres. Dans une longue et curieuse lettre où 1l donne à l’abbesse du Paraclet des instructions pour son couvent, il veut que les religieuses s’adonnent à cette étude. « L'Écriture-Sainte est le miroir de l’âme. « Celui qui vit en la lisant, qui profite en la com- « prenant, s'habitue à connaître la beauté de ses « mœurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache « ainsi à accroître l'une comme à écarter l’autre... « Mais celui qui contemple l'Écriture sans la com- « prendre, la tient comme un aveugle devant ses « yeux; c’est un miroir où il ne peut se reconnaître. « 11 ne cherche pas dans l’Écriture cette instruction « pour laquelle uniquement elle est faite, et comme « un âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif de- « vant le livre. Il est à jeun, il a devant lui le pain, « et il ne se nourrit pas. Cette parole de Dieu, que « son intelligence ne s’assimile point, que l’enseigne- « ment ne porte point à sa bouche, est pour lui un « aliment inutile; il ne s’en sert pas... Il prie ou il