‹ Abraham BosseChapitre 14 sur 63 · LE COURTISAN SUIVANT LE DERNIER ÉDIT · texte numérisé non relu

LE COURTISAN SUIVANT LE DERNIER ÉDIT

Une femme coquette étalait dans son ajustement des recherches savantes, qui répondaient à toutes sortes de caprices. Elle se parait de tissus étincelants, traversés, fendus par des bandes de couleurs différentes, semés de mouchetures, rehaussés de broderies d’or. Elle aimait les satins, les toiles d’argent d’un effet exquis, les brocatelles à bouquets et à ramages, les draps des manufactures de Flandre et d’Italie. Mme de Motteville a décrit quelques-uns de ces opulents costumes dans ses Mémoires. Les bijoux s'étaient multipliés : une femme portait à sa ceinture, sa montre, son éventail, sa trousse de toilette, son miroir, mille colifichets en un mot. Ce luxe exorbitant était venu de Florence avec nos reines issues de la famille de Médicis ; il venait aussi d'Espagne où les femmes, la joue fardée de rouge, portaient ces indescriptibles habillements que nous retrouverons dans les portraits de Velazquez.

Aujourd’hui toute exagération de la mode amène des retours. La simplicité qu’on a abandonnée finit par reparaître d'elle-même. Autrefois il n’en était pas ainsi, et quand le luxe avait dépassé toute mesure, les conseillers du Roi préparaient des édits pour en réfréner les abus. Le 18 novembre 1633, Louis XIII rendit un décret par lequel il fut défendu aux sujets de Sa Majesté de porter «sur leur chemise, coulets, manchettes, coeffes et sür autre linge aucune découpure et broderie de fils d’or et d'argent, passements, dentelle, points coupés, des manufactures tant du dedans que de dehors le royaume ». Le Parlement, pour ajouter à l'effet du décret, désigna formellement certains objets, tels que « rabats et bas, mouchoirs et cravates ». Dès que la loi eut été publiée, l’abus du luxe dut disparaître. Ce fut, comme par enchantement, une transformation subite du monde de la cour ; une sorte de changement à vue se produisait de toutes parts.

Abraham Bosse s’est inspiré de cetédit, pour entirer une merveilleuse antithèse. Il nous fait voir le courtisan et la dame se conformant aux prescriptions royales et se dépouillant de leurs habits. Le courtisan fait emporter par son laquais les riches vêtements qu'il a quittés, et il apparaît vêtu d’un pourpoint court aux manches fendues, qui n’est rehaussé d'aucune broderie, et que ferme une garniture de boutons. Son haut-de-chausses, simplement taillé, ne porte plus le moindre nœud de rubans. La dame se défait de même de ses collerettes de dentelle, de ses guipures, de ses menus atours; elle a revêtu une grande robe presque unie. Elle se plaint naturellement d’être obligée d’en venir à de pareilles

extrémités. Elle se trouve faite pour porter le velours et non l’étamine. Ce sentiment est exprimé dans les vers qui accompagnent la gravure d'Abraham Bosse :

Quoique j'aie assez de beauté,

Pour assurer sans vanité

Qu'il n’est pas de femme plus belle, Il semble pourtant à mes yeux .

Qu'’avecque l’or et la dentelle

Je m'ajuste encore bien mieux.....

Le gentilhomme éprouve les mêmes regrets ; il avoue, sans mentir, qu’il aime le clinquant. Cette réforme le surprend et le change : à quoi bon résister cependant ? Il faut obéir au Roi, en fidèle sujet. Le laquais ira enfermer dans un coffre ces ajustements somptueux devenus inutiles, ces broderies d’or et d'argent qu’un argentier pourrait seul utiliser. Le valet exécute cetordre, non sans faire quelques réflexions malignes contre son maître qu’il accuse d’avarice, et qui aurait dû, à l'en croire, lui faire don de ses habits. La servante emportera aussi les vêtements de la dame qui renonce à ce luxe, tout en espérant bien trouver plus tard des accommodements avec le texte des lois.

Les modes devinrent plus décentes ; l'habillement prit cetteapparence de simplicité qui va caractériser bientôt la régence d'Anne d’Autriche. Les femmes abandonnèrent toutes les bigarrures du costume ; elles adoptèrent la collerette à deux pointes tombant sur le corsage ; elles portèrent ces robes de soie gris clair, que rend si bien le pinceau sobre et froid de Philippe de Champaigne. Elles raccourcirent leur corsage, supprimèrent les vertugadins et les bouffissures des manches, les crevés et les bouillons. Leur coiffure elle-même changea; elles s’habituèrent aux longues boucles, au lieu des frisures qui entouraient la tête et couvraient à demi le front. Les hommes s’en tinrent au pourpoint orné de quelques aiguillettes, et sur lequel retombait le rabat, retenu par un cordonnet à glands. Le pourpoint devint une sorte de veste, à la coupe élégante et correcte. Au lieu des bottes évasées toutes débordantes de rubans, on vit reparaître des demi-bottes, des souliers montants, surmon:és de plaques de cuir ou d’une simple bouffette. L’ordonnance royale avait sévi particulièrement contre les galons et les cannetilles ; il n’était plus permis d’avoir des galons de soie, que s’ils n’excédaient pas la largeur du doigt.

D’autres édits se succédèrent, apportant de nouvelles restrictions. Ce n'était pas, en somme, la bourgeoisie qui avait le plus à souffrir de ces décrets. On peut supposer que bien des pères de famille applaudirent aux rigueurs des règlements somptuaires, qui leur permettaient de rétablir l’ordre et de faire régner l’économie au logis. Ils dirent sans doute, comme le Sganarelle de Molière :

Oh ! trois et quatre fois béni soit cet édit

Par qui des vêtements le luxe est interdit !

Les peines des maris ne seront plus si grandes, Et les femmes auront un frein à leurs demandes. Oh ! que je sais au roi bon gré de ces décris,

Et que pour le repos de ces mêmes maris,

Je voudrais bien qu’on fit de la coquetterie Comme de la guipure et de la broderie.

J'ai voulu l'acheter l'édit, expressément,

Afin que d'Isabelle il soit lu hautement,

Et ce sera tantôt, n'étant plus occupée,

Le divertissement de notre après-soupée 1.

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