LE PORTE=-DRAPEAU
N° 4 de la série des Figures au naturel tant des vestements que des postures
des Gardes Françoises du Roy Très Chrétien.
l'art de la gravure. Après les reproductions gothiques, les imitations débiles du temps de Henri IT et de Charles IX, on voit surgir en France, presque à l’improviste, une remarquable pléiade d’artistes apportant une expression plus ferme, et capables d'approfondir un sujet et d’atteindre à la plénitude du style. Ces graveurs sont doués de rares qualités ; ce ne sont plus de simples portraitistes au trait, des imagiers habitués à rendre seulement un contour. Ils savent accentuer le caractère et donner à une estampe la lumière et le coloris. Il faut aujourd’hui les reprendre un à un ces aînés de la gravure française, Claude Mellan, Pierre Daret, Daniel Rabel, Michel Lasne ; brillante génération que la popularité de Callot a fait rejeter dans l'ombre, et qui ne pouvait être entièrement effacée que par ces autres maîtres, les Sébastien Le Clerc, les Nanteuil, les Édelinek, les Gérard Audran.
Les œuvres de ces graveurs contemporains de Louis XIII n’échappent pas toujours aux influences étrangères; les réminiscences italiennes viennent modifier leur manière. Cette école de gravure conserve cependant en elle un fond indépendant, et elle représente une tradition nationale. On distingue dans les productions les plus anciennes de ces maîtres une sorte de style Henri IV, sinon très élégant, du moins sincère et naturel dans sa bonhomie un peu compassée. La renommée acquise par Callot et le succès obtenu par chacun de ses recueils disposent ces artistes à un autre genre d’imitations, ils esquissent des grotesques, des personnages de ballets; ils gravent des mascarades, des chars de triomphe, des mendiants et des bretteurs; ils mettent face à face de jeunes dames délurées et des cavaliers empressés. On pourrait dire qu'ils inventent ainsi nos premières scènes galantes. Ils ont aussi un penchant à être narquois et railleurs, et ils savent à l’occasion cacher dans leurs sujets une intention satirique.
En 1629 Callot était venu en France; il avait commencé à dessiner le siège de La Rochelle et sa pointe allait consacrer la chute de cette ville!. Le maître avait fréquenté quelques-uns de nos graveurs, qui s'étaient empressés de lui témoigner leur admiration. Michel Lasne, entre autres, avait eu la bonne fortune d’entrer en relations avec lui et de graver son portrait. Ce séjour de Callot en France était fait pour rendre son œuvre encore plus populaire. Les années suivantes, la répu-
1. La suite de gravures de Callot, consacrée au siège de La Rochelle, parut seulement en 1631.
tation de l’artiste lorrain ne fait que s’étendre; il avait mis au jour ses Vues du Pont-Neuf,et ces gravures représentaient un souvenir ineffaçable de son passage à Paris. Abraham Bosse était porté à admirer avec passion son génie; il ne se laisse pas toutefois absorber par lui, s'inspirant plutôt de la vie réelle que du genre fantasque où l’auteur des Caprices a excellé. Il imite Callot dans certains détails, dans quelques figures et quelques suites de personnages; il lui prend aussi ses procédés, mais il ne devient pas un de ses élèves. Son talent garde une allure très personnelle, ce qui ne l'empêche pas d'aimer Callot, de lui vouer un culte auquel il demeurera fidèle, et de graver même en son honneur, après sa mort, une estampe allégorique qui représente, non sans quelque arrangement de fantaisie, son monument funéraire.
1. Voir, au sujet de cette gravure, Jacques Callot, sa Vie, son Œuvre et ses Contemporains, par Henri Bouchot. Hachette, Bibliothèque des Merveilles.
CHAPIEERSE I
Scènes de mœurs. — La Vie réelle dans l'ancienne France. — Le Mariage à la ville et le Mariage à la campagne. — Le Retour du baptéme, etc. — Le Luxe et ses excès. — L'édit de 1633.
A quel moment Abraham Bosse apparait-il, d’une façon décisive, comme l'interprète de la vie réelle et le vigoureux graveur de mœurs, qui va attacher son nom à tant d'œuvres remarquables? Il faut le prendre en l’année 1633, année dont il inscrit la date au bas d’une de ses plus belles séries, le Mariage à la ville, série à laquelle il donnera bientôt pour pendant le Mariage à la campagne. Abraham Bosse fait passer sous nos yeux, dans la première suite, les divers actes qui précèdent ou accompagnent, pour la bourgeoisie, la célébration du mariage. Nous avons en plein devant nous la reproduction des mœurs de l’ancienne société française. Contemplez attentivement ces planches; c’est le mariage sous le règne de Louis XIII, c’est le mariage dans la vieille France. Les épousailles sont considérées dans ces compositions comme un événement privé; l'artiste ne suit point les mariés à l’église; tout se passe à la maison. Les personnages qu’il représente appartiennent à des familles assez riches ; cela se voit aux costumes, aussi bien qu’à l’ameublement et à la décoration des intérieurs. Notre graveur peut, par conséquent, tirer largement parti des détails, des accessoires qui s’offrent à son observation.
Dans la première gravure, Abraham Bosse nous montre les deux pères, les deux mères réunis pour préparer le contrat. Le tabellion est occupé à rédiger les premiers articles, d’après les indications des parents. Notre artiste retrace à merveille ces types de gens âgés, de vieillards aux habitudes patriarcales. Une des vieilles dames porte le chaperon à l'antique, qui rappelait le temps de Catherine de Médicis et qui se découpait en pointe sur le front. Les hommes ont de grands chapeaux, de grands manteaux, qui leur donnent un air sévère et majestueux; ils laissent pendre, sur un collet empesé ou sur une haute fourrure, leur barbe taillée en pointe, leur « barbe révérende », à employer une expression