SPRAT. Account, p. XXXIII
Elle indique dans toute la manière d’être du poète la crainte de l'excès, le désir de rester dans les limites fixées par la raison et le bon goût. Regardons le venir vers vous : rien d’affecté dans son costume, ni dans sa tenue, ni dans ses gestes. Son long séjour en France, pays qui, selon Sprat, « n’est pas très renommé pour la sincérité », ne lui a rien fait perdre de sa simplicité. Son abord est franc et naturel. Ecoutons le parler : aucun désir de briller ne se marque dans sa conversation. On ne le soupçonneraïit jamais d'écrire des vers débordants d’esprit 6. Il s'exprime avec gravité, mais une gravité qui n'exclut pas l'humour et la bonne humeur. Il ne cherche pas à se faire admirer. Il est très sincèrement modeste. Il déteste se donner en spectacle; dans la rue. si on le reconnaît, il en éprouve plus de gêne que de plaisir, nous dit-il lui-même, et s’enfuit 7. En compagnie, il cache avec soin ses talents, sa vaste culture. Il s’efface au point qu’on pourrait l’accuser de dissimulation. On ne l’apprécie que peu à peu, à mesure que se découvrent, sous l’apparence neutre de son abord, ses qualités profondes. « Il se contentait d’être connu à loisir, et peu à peu. »
Cette opposition si tranchée entre sa personnalité et son œuvre poétique, toute en recherches raffinées de pensée et d’expression, n’a pas manqué d'attirer l’attention, tantôt sympathique, tantôt sarcastique, des contemporains. William Oldys note par exemple:
Lorsqu'il parlait, dans une conversation vive, une discussion, pour les réparties, il n’était pas comparable à ce qu’il était par la plume : effet de son jugement solide, de son grand savoir et de sa stricte modestie, qui réfrénaient sans cesse son esprit et son imagition jusqu’à ce qu’il eut dûment müri, pour la pensée comme pour l'expression, ce qu’il avait à exprimer; on peut s’en rendre compte d’après ce que Sir John Denham dit de lui et du facétieux Tom Killigrew : « Si Cowley n'avait jamais parlé, Killigrew jamais écrit, fondus en un seul, ils auraient fait un incomparable bel esprit » 8.
Contentons-nous de voir dans ce contraste une première preuve
6. Sprat a bien saisi ce contraste entre son œuvre et sa vie : « In doctrina ejus et ingenio multa singularia; in victu, habitu, aut gestu nihil. Artibus omnibus praeditus, nullo artificio, aut astutia vixit » (Vie latine).