‹ Abraham CowleyChapitre 125 sur 429 · LATE · texte numérisé non relu

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de ce que nous aurons maintes fois l’occasion de constater en analysant son œuvre : l'esprit est moins chez Cowley un jaillissement spontané, que le fruit d’un labeur conscient de l’intelligence.

Cet amour de la modération, qui se manifeste par tant de réserve dans la vie quotidienne, l’a fait accuser de mollesse. On lui a reproché d’avoir manqué d’énergie, même dans sa pensée 9. Mais n'est-ce pas confondre énergie avec violence, et de ce qu’il se garde de tout entraînement déraisonnable, faut-il conclure qu’il est incapable de convictions ardentes et de sentiments profonds ? Il n’a guère, à la vérité, connu qu’une passion : « il était passionnément anfoureux de la liberté, et de toute absence de contrainte, tant dans les actes que dans les mots ». Nous avons effectivement trouvé dans sa vie des preuves de cette impatience de toute entrave, une première fois lorsqu'il s’est refusé à apprendre mécaniquement les règles de grammaire, et, bien plus tard, lorsqu'il a fui la ville, malgré les conseils de ses amis, pour chercher. avec le calme, l’indépendance. Son œuvre nous montrera de même une franchise intellectuelle poussée jusqu’à la témérité. Ne reconnaît-il pas, dès le lendemain de la Restauration, la grandeur de Cromwell, et n’ose-t-il pas critiquer les aventuriers royalistes du type de Cutter ?

Il n’est ni mou, ni indolent. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu'il ne possède aucunement l'instinct de la lutte. Il est doux, timide. Il fuit d’instinct la brutalité. Esprit subtil, il contourne les obstacles et ne les attaque pas de front. Il cherche à les miner, non à les renverser. « Ceux dont il n’approuvait qu’à moitié les mœurs ou les écrits, il les corrigeait, non en les blâmant, ni en les raillant, mais en les conseillant, en les aidant et même en les louant » 10.

Parmi les anecdotes qui nous ont été transmises sur lui, il en est une qui vient confirmer cette remarque :

9. Par exemple W. Miro. À Manual of English prose literature, p. 335.

10. SeRAT. Vie latine : « Neminem unquam aut verbo aut facto laesit, cum nemine pro fama aut pecunia contendit, nullius laudes arripuit sibi aut impedivit. Quorum mores aut scripta minus probabat, eos non vituperando aut illudendo, sed monendo, favendo, et etiam laudando corrigebat. »

Un auteur, lisons-nous dans The Tatler, apporta une pièce de vers à M. Cowley, pour qu’il l’examinât et en appréciât l'exécution, et il lui demanda son opinion, lorsqu'il le revit, avec l’assurance d’un mauvais poète; et Mr. Cowley, avec sa douceur accoutumée, lui conseilla de bien vouloir en revoir un peu ia grammaire. — « La grammaire"! Que voulez-vous dire, Monsieur ? Voudriez-vous me renvoyer à l’école 2 > — Eh quoi, Mr. H..., quel mal y aurait-il à cela ? 11.

Cette souplesse, cette modération, n’excluent pas l'énergie. Mais il n’est jamais plus énergique que lorsqu'il pratique, ou défend, la doctrine du juste milieu. fl consacre toutes ses forces à réaliser son idéal de mesure. À vrai dire, cet idéal était en lui un instinct. Il avait un sens inné de la morale, et le respect de la loi, qui, chez la majorité des hommes, n’est atteint qu’à coup d'obligations et de sanctions, il l’acceptait librement sans se soumettre à aucune contrainte. Les liens de la famille ne lui paraissaient pas des chaînes, et il était naturellement le meilleur, le plus fidèle des amis. Il ignorait l’ambition — exceptons en l’ambition littéraire — et pratiquait l’art d'adapter ses désirs à son sort : « ses pensées ne: furent jamais ni trop élevées, ni trop humbles pour sa condition ». Aussi préférait-il aux agitations du monde la retraite studieuse, et ne fut-il véritablement heureux que lorsqu'il trouva à Barn-Elms, puis à Chertsey l’obscurité d’une vie solitaire.

Tel quel, ce portrait, tracé par Sprat, est à la fois une oraison funèbre et l’occasion d’un sermon. Le futur évêque y célèbre les vertus de son ami, et, chemin faisant, il prêche. Il a pour intention d’exalter, selon sa propre expression, « the eminent goodness of men of lower rank », et fait de Cowley le type achevé de l’homme vertueux de la classe moyenne 12. Son analyse de la personnalité d'Abraham n'en est pas moins précieuse pour nous en ce qu’elle anime et colore la connaissance que les faits nous donnent de sa vie, et en ce qu'elle fait vivre sous nos yeux, avec ses modes de pensée accoutumés, sa manière d’être et jusqu’à sa pa-

11. The Tatler, n° 234. Pope identifie ce Mr. H. comme Mr. Howard, dans une « Letter to a noble Lord. » (The Works of Alexander Pope, ed. Courthope, 1871, vol. V, p. 436).

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