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De quoi donc est-il fait ? Nous voyons en lui un homme vertueux, honnête, raisonnable. Sa vie ne renferme pas trace de vice, ni son esprit de dépravation. Un sens moral puissant gouverne ses pensées et ses actes. La vertu lui est chose naturelle, au point qu’elle lui donne parfois une certaine naïveté. D’une parfaite droiture, incapable lui-même de machinations sournoises, il ne conçoit pas que l’on puisse vouloir le mal. La violence et la fourberie des attaques de ses ennemis — ou plutôt des ennemis de Lord Jermyn — le surprend à chaque manifestation nouvelle, en 1656, en 1659, après la Restauration. Il célèbre l’assassinat d’un tyran dans son ode à Brutus, sans soupçonner le sens perfide que l’on pourra prêter à sa louange, et il est tout désemparé quand on fait de son Cutter of Coleman Street, une attaque déloyale du parti royaliste. Tant d’honnêteté candide a été, pour lui, une source de tourments.
Son sens moral a pour complément son sens religieux. Anglican de naissance et d'éducation, il reste fidèle à sa foi jusqu’à sa mort, ayant eu le courage de résister aux sollicitations d’Henriette-Marie et de son entourage. Il le reste, sans souffrir de scrupules ni de doutes, avec la certitude satisfaite d’avoir atteint la vérité, et s’il entreprend sa grande étude sur les origines du christianisme, c’est plus pour affermir la foi des autres que la sienne propre.
Il obéit en tout à la voix de la raison. C’est un soutien naturel de l’ordre. En somme, un bourgeois. La médiocrité même de ses ambitions, la sagesse prosaïque de ses goûts, son amour de la tranquillité à tout prix, font de lui un représentant fidèle de sa classe. Il n’a rien d’héroïque. La grande aventure de sa vie, son retour en Angleterre en 1654 et son emprisonnement, n’est pas sortie d’un excès d’audace, mais bien de son immense désir de paix et de stabilité. Doux, discret, effacé, au premier abord il n’a rien que de très ordinaire.
Mais sur la base solide de ses instincts et de son tempérameni de bourgeois, s'élève une personnalité toute en souplesse et en
nuances. Par là Cowley se distingue de la masse et la domine. A l'esprit de géométrie, il joint l’esprit de finesse. Nous le verrons surtout en étudiant son œuvre, mais sa vie nous permet, dès à présent, d’en dégager la nature et les limites. “
Si l’on peut diviser les hommes en deux groupes principaux, ceux chez qui domine l'intelligence et ceux dont le cœur parle en maître, Cowley se range évidemment dans le premier. Il représente le type intellectuel porté à la perfection. Il a le culte des choses de l'esprit, il vit d’idées et il veut inlassablement comprendre. Et d’abord il veut se connaître. Son intelligence se prend elle-même pour premier objet. Il suffit de lire l’essai Of Myself pour voir combien il s'était analysé et compris. Mais l’introspection ne suffit pas. Une curiosité universelle fait de lui un homme complet. Poète de profession, il explore à peu près tous les genres qui lui étaient accessibles. Dans la Davidéide il fait figure de théologien, d’humaniste dans sa résurrection de l’ode pindarique et dans ses adaptations de la sagesse antique, de savant dans ses rapports avec la Société Royale et par son traité de botanique, de philosophe dans ses Essais. On pourrait dire que rien de ce qui est humain ne lui échappe. Et dans tous les domaines, chose remarquable, une faculté supérieure de compréhension lui permet d'apporter des explications, des précisions, dont les esprits moins subtils se montraient incapables. Ainsi son intelligence pénètre en profondeur autant qu’elle s'étale en surface. Elle le porte, certes, plus à la méditation qu’à l’action. Agir répugne à sa nature. Cowley est un contemplatif. Il aime voir et saisir, que ce soit en lui ou hors de lui, le jeu subtil des idées et des choses. Il analyse la solitude avec un détachement un peu mélancolique, et comme les vrais mélancoliques, il la recherche. S'il la convoite et l’acquiert, c’est, à l’exemple de Pline et de Cicéron, pour mieux penser: « vacare studiis et Deo ».
Nous disons bien penser, et non rêver. Il n’a rien d’un rêveur, et ne se contente pas du vague des songes diurnes. Sa pensée toujours précise reste proche du réel et des réalisations. Il est bien remarquable que sa retraite de Barn Elms et de Chertsey ait eu pour fruits, non’des élans lyriques, mais les discours « en guise d'Essais » d’un moraliste, les vers latins d’un botaniste doublé d’un patriote, la promesse d’un discours sur le style où nous au-
rions vu un critique littéraire, et celle d’une histoire de l'Eglise où nous aurions vu un chrétien.
L'orientation pratique de son intelligence nous permet de comprendre un des traits les plus captivants de sa personnalité : la facilité avec laquelle il s’accommode des situations les plus diverses. Son enfance précoce a préféré aux jeux les occupations sérieuses, les méditations solitaires ou les conversations graves. Une carrière universitaire lui permet de croire que ses goûts seront pleinement satisfaits. Il a vingt-deux ans, il est formé. Vient la guerre civile, l’expulsion de Cambridge, l’exil. Jeté dans une vie à la fois frivole et active à laquelle rien ne le préparait, il satisfait, à contre-cœur sans doute, mais avec un éclatant succès, aux exigences de son nouvel état. Il devient le brillant secrétaire de Lord Jermyn, tour à tour diplomate, homme d’affaires, chroniqueur politique. Il obtient la considération des grands. Nous croyons Sprat quand il nous dit : « il possédait tous les talents nécessaires pour remplir les rôles les plus hauts; il ne lui manquait que de le penser lui-même ». Il a montré, en fait, qu’il était apte à l’action. A la Restauration, ses espoirs déçus d’une ample récompense l’abattent quelque temps, mais il se ressaisit vite, et finit par tirer de son infortune les éléments de son bonheur. Il nous semble même parfois se résigner trop aisément à son sort. On aimerait lui voir des réactions plus énergiques, des révoltes moins vite éteintes. Mais le vrai Cowley est bien un homme timide et doux, uniquement préoccupé d’accommoder, sans regrets superflus, ses désirs à sa condition. Nous le verrons d’ailleurs trouver dans sa vie intérieure le meilleur refuge contre le malheur.
Cette faculté d’adaptation, ou, si l’on veut, de résignation, tout en prouvant l’extrême souplesse de sa personnalité, indique aussi qu’elle ne renfermait pas d’instincts ni de tendances si marqués que la raison ne pût les vaincre. Tout cède chez Cowley à une démonstration intelligente. Le cerveau est bien en lui l'élément dominant. Le rôle des sens se trouve fort réduit, réduit au point de paraître nul. Si Cowley donne l'exemple d’une moralité parfaite, il n’y a pas grand mérite. Nul besoin sensuel ne venait l’assaillir. Quelle place tiennent les femmes dans sa vie ? Il célèbre
dans ses vers d'amour une maîtresse sans doute réelle. Il paraît sincère lorsqu'il explique dans son ode à Lord Broghill :
J’écrivais, j’écrivais, mais toujours en vain j’écrivais, Car après mes dépenses d’esprit et de douleur » Un riche désœuvré vint me ravir le prix 13.
Mais elle pourrait tout aussi bien n’avoir existé que dans son imagination. Elle est bien uniquement « la dame de ses pensées », et nous comprenons qu’elle ne se soit pas laissé séduire par une œuvre si riche en trouvailles spirituelles, mais si pauvre d'émotions vraies et d’élans spontanés. S'il a réellement aimé, il l’a fait beaucoup plus avec son cerveau qu'avec son cœur.
Le puritanisme exacerbé d’un critique du temps a condamné le recueil comme immoral 14, mais parler de l’immoralité de Cowley, c’est une gageure, et ce que The Mistress prouve le plus clairement, c’est son irrémédiable chasteté. Les thèmes les plus suggestifs le laissent froid, et ne lui inspirent que des pointes alambiquées. Il n’a pas connu la tentation. L’élan sensuel lui fait totalement défaut. Spence et Warton déclarent qu’il fut amoureux, une fois, de l’Eléonore dont il parle dans sa Chronicle. Eléonore lui aurait préféré un frère de son ami Sprat 15. N’acceptons que sous toutes réserves ces affirmations qui nous font l’effet de commérages sans fondement. Ne croyons pas davantage nos conteurs d’anecdotes, lorsqu'ils soutiennent que, vers la fin de sa vie, son aversion pour les femmes était telle qu’il ne pouvait supporter leur compagnie et fuyait à leur vue 16. Nous ne reconnaissons plus ici le Cowley délicat et poli dont Sprat fait l’éloge. Qu'il se soit senti timide et gêné devant elles, d’ailleurs, rien n’est plus probable. Elles lui inspiraient une sorte de méfiance et même de frayeur. Eve n’a-t-elle pas causé la chute d'Adam ? Les filles d'Eve ne restent-elles pas l'instrument de perdition des fils
13. Upon occasion of a Copy of Verses of my Lord Broghills, st. 1, I, p. 407.