CHAPITRE PREMIER
Le rationalisme de Cowley est foncièrement religieux. Déjà nous avons pu nous en rendre compte, puisque, à la base de sa conception de la nature humaine, nous trouvons l’idée biblique de la création: Dieu a placé l’homme au centre du monde et en a fait le maître des autres créatures. Quel que soit le problème que le poète considère, c’est en chrétien qu’il pense. Son christianisme pèse lourdement sur toutes ses théories philosophiques, scientifiques, littéraires.
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Né dans l’église anglicane, élevé, nous le savons, dans une famille pieuse, il a été habitué tout jeune à faire de la religion la première de ses préoccupations. Il arrive à Westminster déjà nourri de la Bible. L'enseignement religieux intense qu’il y reçoit ne peut qu’accroître sa religiosité naturelle. À Cambridge, il travaille avec la perspective d’entrer dans les ordres. Les études qu’il y poursuit font de lui un théologien consommé.
Mais là ne réside pas son originalité : par sa ferveur et son savoir il ne fait que représenter fidèlement son époque. La première moitié du dix-septième siècle est pour l’Angleterre, ne l’oublions pas, une période de vitalité religieuse extrême. L’enthousiasme d’où est née la Réforme se continue et reste un péril toujours menaçant pour l’église établie. L’anglicanisme nouvellement institué se trouve en butte aux attaques puritaines; il est déjà miné, comme l’avait été l’église romaine, dans son organisation et même dans son dogme. Pourra-t-il mieux résister ? L’Angleterre va-t-elle se trouver privée de la hiérarchie épiscopale, et se voir soumise au sombre dogme de la prédestination ? Fera-t-elle de Calvin son maître ? Problèmes graves, qui touchent
de près la nation entière, puisque de la solution qui leur sera donnée dépendra l'orientation, non seulement de sa foi, mais de son existence de chaque jour. à
Si les puritains triomphent, non seulement elle verra disparaître les formes traditionnelles du culte, trop proches de la pompe catholique, les vitraux, les orgues, les surplis des officiants, et le livre de prières familier, et la table de communion richement ornée, mais elle verra encore restreindre ses distractions; les jeux et les sports de toutes sortes ne réjouiront plus ses dimanches, les théâtres seront fermés; de riante, la vie deviendra austère; la liberté sera étouffée par un rigorisme de tous les instants.
De transformations si profondes et si imminentes, nul ne peut se désintéresser. Le seul fait de vivre transforme alors tout Anglais en théologien. C’est au milieu d’une exaltation universelle que se déchaînent les controverses. Le Moyen Age et ses subtiles discussions métaphysiques, œuvres savantes de philosophes isolés de la foule, paraît comme une époque bien lointaine. Aujourd’hui il n’est plus question de spéculations désintéressées. La lutte contre l’hérésie est devenue pour tous une affaire vitale, les polémistes ont pris la place des penseurs. Les discussions font rage, ouvertes à tous, sur des points du dogme aussi bien que sur d’infimes détails d'organisation du culte, et les sermons les plus abstrus, farcis de citations de l’Ecriture ou des Pères de l'Eglise, sont compris des assistants. On pourrait dire de l'Angleterre du temps qu’elle est une nation d’experts religieux.
Cowley, en se montrant théologien avisé, ne fait donc pas exception. S'il diffère de ses contemporains, c’est par la nature et l'orientation de ses convictions. Il nous paraît plus proche des docteurs médiévaux que des controversistes issus de la Réforme. Nous le voyons disserter et commenter avec calme. Il raisonne, il médite sans passion sur les passages obscurs de la Bible et les questions délicates du dogme. C’est ainsi qu’il analyse la nature de l’Eternité, ou l’action de Dieu sur le monde 1. Ce n’est pas un militant. Si, une fois, dans The Puritan and the Papist, il prend parti ouvertement, c’est pour remplir un devoir patriotique plutôt