‹ Abraham CowleyChapitre 145 sur 429 · Of Myself, II, p · texte numérisé non relu

Of Myself, II, p

gement et progrès. Leur expression n’est guère différente, mais leur contenu a gagné en richesse. De l’imitation il est passé à l’acquiescement conscient, et l’on peut dire que, dans ses Essais. ce n'est plus à la suite des Anciens qu’il pense, mais parallèlement à eux. Bien que souvent il s'exprime par leur bouche, il nous donne, tant sa sincérité est grande, l'impression de l’originalité.

Depuis quelques années d’ailleurs, il manifeste l’activité personnelle de sa pensée. Mûri par les épreuves, son esprit s’est tourné vers les grands problèmes philosophiques, et certaines de ses Odes pindariques, publiées en 1656, portent la marque du travail qui se fait en lui. Il s’y demande quel est le but de l’existence, quelle est la piace de l’homme dans le monde 27. Ces poëmes respirent le découragement. Il traverse alors une crise morale, dont nous avons vu qu’elle ne correspondait qu’à de trop réelles causes, et elle se révèle à la coloration sombre, volontiers pessimiste, de ses conclusions. Il y insiste uniquement sur l’aspect négatif de sa doctrine. Mais, dans ses Essais, composés après la Restauration, dans le calme de la campagne, sa conception de la vie trouve une expression plus complète, et à côté du tableau de notre faiblesse il y expose nos raisons d’optimisme, montrant que le bonheur est à notre portée, toujours difficile à atteindre saus doute, mais accessible.

A réfléchir sur l'existence humaine, il semble tout d’abord que le bonheur nous soit interdit. Deux constatations attristantes s'imposent au penseur : la vie est courte, et l’homme bien fragile. Après la Bible, Cowley proclame la vanité de toutes choses.

L'idée de la brièveté de la vie le hante. Nous le voyons au nombre des images dont il la revêt : elle est si brève, qu’on peut la comparer à un jour, à un jour d’hiver; c’est un rapide passage entre l’inconnu d’avant la naissance et l’inconnu d’après la mort, un isthme fragile entre deux éternités; l’espace est si étroit et

27. Life and Fame, I, p. 201; Life, p. 209; Destinie, I, p. 192.

si vite franchi du sein maternel à la tombe, qu’on pourrait l’appe-

ler le Pas de vie, comme on parle du Pas de Calais. L'existence, on ne peut même pas la saisir, elle n’a pas de réalité : c’est l’ombre d’une ombre, le reflet d’un reflet, et elle mérite le ñom de sœur cadette du néant. La fuite du temps est telle que nous ne pouvons saisir le présent, et nous en sommes réduits à poursuivre le lendemain, poursuite vaine, car nous n’avons pas plus tôt posé la main sur lui, qu’il est devenu le passé 28. Cet avenir même, vers lequel nous nous tournons, nous épouvanterait si nous le connaissions, et la vue des maux futurs détruirait l'illusion de bonheur que le passé et le présent ont pu nous donner 29. Ce fantôme que nous appelons la vie est-il du moins un bien? Nou, s’écrie Cowley, c’est une incurable maladie, une épidémie, une comédie ennuyeuse et mal jouée 30.

Encore si nous pouvions disposer à notre gré de ce jour fugitif. Mais nous ne sommes pas libres : le Destin nous tient sous sa griffe et ne nous lâche pas. Semblables aux pions d’un jeu d'échecs, nous sommes poussés au hasard selon les caprices d’une volonté inconnue. La main qui dirige nos actes reste invisible. Plaute disait : nous sommes des balles avec lesquelles les Dieux jouent, et saint Paul : nous sommes l’argile dans les mains du potier. Nous ne pouvons rien contre le sort, nos plus grands efforts sont vains, s’il est décidé que nous succomberons 31. Notre raison ne peut percer le voile ténébreux du déterminisme. Dans ce monde où, pendant notre court passage, nous nous montrons d’une si lamentable impuissance, il semble, en définitive, qu’il vaille mieux avoir « une goutte de chance qu’une tonne de sagesse » 32.

De pauvres êtres éphémères, jouets de forces inconnues, voilà ce que nous sommes. Dès lors, quel prix attacher à la vie ? Par

28. The Muse, st. 1, v. 19 (1, p. 185); Life and Fame, st. 1, v. 10 (I, p. 202): The Shortness of Life and uncertainty of Riches, II ,p. 448: Life and Fame, st. 1, v. 1 et 7 (I, p. 203); The Danger of Procrastination, II, p. 454, 1. 20.

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