Of Solitude, II, p
monde, et cependant ne supportent jamais d’être livrés à euxmêmes. La solitude est réservée à une élite, formée de ceux qui connaissent assez le monde pour en voir la vanité, sont assez vertueux pour la mépriser, et possèdent une culture suffisante pour ne pas s’ennuyer dans le long tête-à-tête avec soi-même qu’impose la solitude 56, Cowley s'adresse à une aristocratie particulière, l'aristocratie de pensée. Les intellectuels comptent seuls à ses yeux, et seul compte le développement de leur personnalité.
A la prendre dans sa forme extrême, sa théorie mènerait à l'anarchie. Ne voit-il pas dans l’organisation actuelle de l'humanité la source de tous nos maux ? Comme Rousseau, en face de la société il dresse l'individu et ses devoirs envers lui-même, à l’idée de solidarité il oppose celle d’égoïsme bien entendu. Il se refuse au service commun. Avec Montaigne il s'écrierait volontiers : « Je me contente de jouir le monde sans m’en empresser. » Mais la portée sociale de sa doctrine se trouve bien réduite du fait qu’elle ne vise que le petit nombre.
Restreinte, elle n’est pas inaccessible. L'idéal qui nous est proposé n’est aucunement irréalisable. Cowley se préoccupe au Coitraire de l’humaniser, pour ainsi dire, de le mettre à notre portée. Nous devons, en premier lieu, nous proposer pour but, déclaret-il, et ceci découle tout naturellement de sa définition de la vertu, non la perfection, mais l’équilibre, non les sommets, mais le juste milieu. Nous devons savoir vivre dans la médiocrité et nous accommoder de ce que le sort nous offre. Ne désirons que ce que nous pouvons espérer obtenir; suivant le précepte d'Horace, élaguons d’une courte vie les espoirs qui pousseraient des tiges trop longues 57. C’est à l’ignorance de cette règle pourtant simple que tant d'hommes doivent leur malheur. Ils gaspillent le temps si bref de leur existence à la poursuite des chimères, ils oublient qu'ils sont des créatures déchues, diminuées par la faute oTiginelle, ils perdent de vue la faiblesse humaine. Cowley, avec son sens pratique accoutumé, s'efforce d’en tenir compte. L'équilibre vers lequel il nous conseille de tendre n’a rien de surhumain,
56. Of Solitude, II, pp. 392, 393; et Of Liberty, Il, p. 386, 1. 10. 57. Of Liberty, II, p. 385, 1. 39; Of Avarice, II, p. 438, FASG Met Tire Shortness of Life, II, p. 449, 1. 21.
puisqu'il consiste simplement à nous soumettre à notre raison. Ecoutons la, quand elle nous ordonne de supprimer les passions qui sont en nous un élément de trouble, et de rejeter les, désirs irréalisables que nous aurions tendance à former. La seule certitude étant le présent, sachons aussi borner au présent nos pensées, tirons en le meilleur parti possible 58. Le sage poursuit en toutes choses la modération, et son intelligence lui sert à discerner le bien du mal, c’est-à-dire le juste milieu de l’excès.
En outre, la solitude telle que la comprend et la recommande Cowley ne ressemble en rien à celle de l’anachorète. Tandis que l’ascète s’épuise en vains efforts pour atteindre la perfection, le sage limite son ambition à la réalisation d’un bonheur à sa mesure. Dans la campagne riante où il possède un petit bien, il cherche à fournir à son corps et à son âme le confort et la satisfaction 59. Aussi le mot de retraite serait-il plus exact que celui de solitude. Vivre seul, pour Cowley, ce n’est pas rompre toutes relations avec nos semblables, mais simplement s’écarter de la société remplie de pièges pour l’honnête homme, fuir « la foule qui affole > ou, comme le dit Saint-Evremond, n’admettre « ni une société pleine, ni une retraite entière » 60,
Le problème de l'existence consiste pour le sage à s’accorder dans ces limites un petit nombre de plaisirs choisis, et à écarter avec soin tout ce qui pourrait devenir pour lui une cause de souffrance et de déséquilibre. Le plaisir salutaire est au plaisir nuisible « ce qu’une épouse modeste, helle st constante est à une courtisane fardée, impudente et volage » 61.
Le premier de ces plaisirs stables, comme nous le savons déjà, réside en nous, dans le commerce de notre propre esprit. Nous connaître, méditer sur la grande énigme de la vie, trouver dans le jeu de notre intelligence une occupation d’où l’ennui est tou-
58. Ode. Upon Liberty, st. 5 (II, p. 391); To Dr Scarborough, st. 6 (I, p. 200), etc.
59. Cf. le tableau que Cowley trace de la vie idéale. Of Liberty, II, p. 386. 60. SaAINT-EvREMOND. Œuvres, II, p. 328.