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Parmi les plaisirs stables Cowley ne fait point de place à l'amour. À contempler sa vie, nous ne sommes pas surpris de cette exclusion. Il ne s’est pas marié, il n’est pas très sûr qu'il ait jamais été réellement amoureux. L'amour n’a pas été pour lui un besoin. Il joue cependant un grand rôle dans toute une partie de son œuvre: il remplit ses premiers poèmes, sa première pièce de théâtre, son recueil The Mistress, il paraît dans The Guardian et dans la Davidéide 94. C’est que l’amour présente chez lui deux
92, ALDINGTON. Op. cit., p. 112.
93. S. Ge. Abraham Cowley, p. 9 (St. Bartholomew’'s Hospital Journal, 1903). N’assimile-t-il pas, dans un de ses Essaïs, la quiétude et le bonheur ? La vie des villes, même pour l’honnête homme, s’entoure d'obstacles tels qu’ils emporteront « the whole Quiet, that js, the Happiness of Life » (The dangers of an Honest man in much Company, II, p. 445).
94, Pyramus and Thisbe, Constantia and Philetus sont deux drames d'amour, Love’s Riddle ne met pas en scène moins de huit amoureux. The Guardian renferme l’épisode des amours romantiques de Lucia et de Truman, et la Davidéide, l’idylle de David et de Michol.
visages. Comme poète, il se croit tenu de le célébrer. Mais il est remarquable qu’il le fasse dans la partie de son œuvre où il met le moins de lui-même : dans des entreprises de jeunesse où il sacrifie à la tradition, et où ses goûts s’effacent devant ceux de son temps. Dans ses écrits vraiment personnels, les Odes pindariques, les derniers poèmes, les Essais, l'amour disparaît. Ce n'est pour lui qu’une convention poétique.
D'ailleurs, même lorsqu'il le décrit et l’analyse en poète, il ne le fait qu'avec une sorte de gêne, de crainte. Déjà dans Love’s Riddle, malgré le dénouement qui rétablit l’ordre par enchantement, l’amour semble plus tragique que comique. C’est une passion redoutable qui frappe à l’aveuglette. Par sa faute, Callidora se lance dans une aventure où elle manque de perdre la vie, Florellus devient presque meurtrier, Aphron presque fou. A travers les scènes comiques que le jeune auteur accumule, pèse la menace de cette puissance fatale. Cowley semble y exprimer sa réaction instinctive vis-à-vis de ce terrible ennemi de l’équilibre. Plus tard, dans The Mistress, nous le voyons développer sa théorie de l’amour tyran : son amoureux est un esclave de tous les instants; soumis à d’incessantes tortures, atteint d’un mal inguérissable. Sous la convention, ne pouvons-nous pas voir ici un écho de ses sentiments intimes ?
Il semble qu’à la base de sa conception de l’amour, il y ait une grande défiance et un certain mépris de la femme. Impulsive et 1llogique, elle est incompréhensible pour l’homme :
Or l’m a very Dunce, or Womankind Is a most unintelligible thing : I can no Sense, nor no Contexture find, Nor their loose parts to Method bring...
s’écrie-t-il dans un des poèmes de The Mistress 95. Ailleurs, il déclare que le royaume de l’esprit lui est fermé 96. La femme est
95. Womens Superstition, p. 106. Cf. aussi les accès de pessimisme de Truman, dans The Guardian, II, 3 (II, p. 193), V, 2 (IL, p. 22), et dans The Mistress, The Injoyment, st. 5, p. 115.
96. Le rôle de la femme est uniquement de procréer (Wisdom, p. 86, v. 19). Orinda est une exception, parce que son esprit rivalise avec celui de l’homme (On Orinda’s Poems, I, p. 404, st. 2).
un être inférieur. Mais par le désir qu’éveille en nous sa beauté, arme terrible, elle est redoutable. Son rôle est de nous perdre. N'est-ce pas d’ailleurs sa mission éternelle ? Eve n’a-t-elle pas causé la chute de l’humanité ? Par elle, le péché s’est introduit dans le monde, par elle il se perpétue : toute femme, même la plus chaste, est un objet de péché, c’est un « innocent fléau »,
Thou lovely Instrument of angry Fate, Which God did for our faults create ! 97.
À la base de cette conception, nous trouvons l’enseignement de la Bible. La. femme reste, pour Cowley, l’alliée du démon. Il n’est pas attiré par elle en tant qu’homme; il la méprise et la déteste en tant que chrétien. Comme on l’a fait remarquer, « les seuls passages où l’on sente quelque chaleur dans l’œuvre de Cowley sont des imprécations misogynes » 98.
Est-ce à dire que Cowley bannisse l’amour sans rémission ? Non, car il distingue entre l’amour des âmes et l’amour des corps. Le premier seul mérite le beau nom de « love »; l’autre n’est que l’appétit charnel que désigne le mot « lust ». L'amour véritable a sa source non dans les sens maïs dans les facultés supérieures de l’homme. C’est le commerce de deux âmes unies par l’élévation des sentiments. Aucun élément impur ne vient le troubler. S’inspirant des doctrines platoniciennes prêchées à Cambridge par Henry More, Cowley voit dans l’amour humain une parcelle de l’amour divin qui règne sur le monde 99. Il le spiritualise au point d’en exclure l’idée de sexe, et d’en faire un plaisir pur de l’intelligence. L'amour rejoint donc, à la limite, l’amitié, et Cowley confond volontiers les termes « love » et « friendship » 100. Cette orientation n'est-elle pas caractéristique de ses goûts ?
Ne pouvant toutefois nier le fait de l’amour entre sexes, il
97. La beauté est un esclavage, le tribut que nous payons à notre animalité (Beauty, p. 116; The Frailty, p. 113). Sur le rôle démoniaque de la femme, cf. The Innocent II. (p. 145).