II. La Politique
Les idées politiques de Cowley sont clairement exprimées dans son œuvre, et elles n’ont pas subi d’évolution : toute sa vie il est resté royaliste.
Il l’est, d’abord, d’instinct. De toutes ses forces il aspire à l’ordre, et il aime un gouvernement stable et fort, comme en religion un dogme clair et une Eglise solidement organisée: il est royaliste comme il est anglican.
Il l’est par toute son éducation. Mêlé d’abord au peuple de Londres, il le voit affirmer son loyalisme envers le roi et rendre ses favoris responsables de tous ses actes impopulaires; à Westminster school, il trouve la même atmosphère de confiance dans le roi et de défiance à l’égard de ses conseillers: et il rencontre
11. To my honoured Godfather Mr. À. B. (II, p. 52). 12. Of Agriculture (II, p. 401, 1. 22).
à Le à côté d’un faible groupe de mécontents, une énorme majorité loyale jusqu’au fanatisme. Les milieux qu’il a traversés ont pu donner à son royalisme un caractère un peu spécial, mais ne l’ont jamais ébranlé.
Royaliste, il l’est enfin, pour ainsi dire, par profession. Bien rares sont, parmi les hommes de lettres, ceux qui n'épousent pas alors la cause royale. La littérature a pour seul appui la Cour. D’elle viennent toutes les faveurs, honorifiques ou lucratives: en elle résident, pour les poètes, tous les espoirs de gloire et de prospérité. Le puritanisme pourchasse l’art de sa haine rigoriste et bannit les artistes du royaume des Saints. Cowley se tourne vers le roi comme vers son protecteur naturel, et il n’est pas étonnant qu'il considère comme le seul système possible de gouvernement, celui qui lui permet de vivre. Ses opinions cependant ne sont pas de commande; son royalisme est sincère et raisonné.
Les expressions les plus frappantes de son attachement à ia couronne se trouvent dans les poèmes qu’il consacre à la louange du roi ou de sa famille, et dans les œuvres où il attaque les ennemis de la royauté : ce sont, pour ainsi dire, ses professions de foi officielles. Il y fait montre d’une exaltation et d’un fanatisme outranciers. L’hyperbole y est la règle. Lorsque, à quinze ans, il célèbre le retour de Charles I à Londres, après son couronnement en Ecosse, il déclare voir, rassemblées dans la personne du roi, les qualités des plus grands hommes : il est sage comme Cicéron dans la paix; il peut à lui seul rivaliser avec César, Honorius, Alexandre, dans la guerre. Alexandre a beau se proclamer l’égal de Jupiter, c’est Charles, c’est lui seul qui se rapproche 'e plus de la divinité 13.
Nous sommes tentés de ne voir dans ces flatteries si lourdes qu’une juvénile exagération. Mais le ton ne se modifie pas dans les œuvres de la maturité; l’adulation s’y affirme, au contraire, plus indiserète encore. Ne le voyons-nous pas, en 1660, chanter sa joie de la Restauration, en dix-neuf longues strophes et y accu-
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13. On His Majesties returne out of Scotland (I, pp. 46, 47).
- muler toutes les images, toutes les épithètes louangeuses que son imagination fertile lui suggère? Pendant la tourmente, Dieu protège et guide les deux frères, Charles et Jacques par un miracle permanent; les épreuves les couvrent de gloire; « dans leur purgatoire même ils ressemblent aux saints du ciel »; et les deux sœurs, qui allègent par leur présence leur infortune, semblent veiller sur eux comme deux anges 14.
Un tel manque de mesure nous choque, et nous ne pouvons aujourd’hui comprendre comment l’auteur espérait voir accueillir ou comment le destinataire savait accepter, des compliments aussi suspects d’exagération. Mais nous devons nous souvenir que l’hyperbole était alors la monnaie courante du respect, et que des éloges raisonnables, vraisemblables, auraient paru lamentablement pauvres et froids. Dès qu’ils s’adressent au roi, les poètes sont tenus d’adopter çe ton d’extase loyaliste, et Cowley ne fait que se conformer à la coutume, comme le faisaient autour de lui, dans sa jeunesse, ses camarades et ses maîtres de Westminster ou de Cambridge, et plus tard, au moment de la Restauration, la foule des poètes, comme Waller, Dryden, Cotton, Tatham, Ogilby et bien d’autres.
Ce ne sont donc pas ces productions officielles qui peuvent nous faire connaître la nature réelle des opinions politiques de Cowley. Ces effusions ne prouvent rien. Waller ne célèbre-t-il pas, comme Cowley, la restauration de Charles Il, après avoir pleuré, moins de deux ans auparavant, en termes aussi dithyrambiques, la disparition de Cromwell ? C’est ailleurs, dans certaines de ses Odes, dans quelques passages de la Davidéide et des Essais, que nous trouverons la preuve du loyalisme réel de Cowley. Nous l’y verrons du même coup se dépouiller de son masque officiel d’exaltation fanatique. ;
À première vue, cependant, le ton et la pensée de ces passages mêmes, ne laissent pas de trahir un certain fanatisme, analogue à
14. Ode. Upon His Majesties Restoration and Return (I, p. 420). Il venait, dans son Discourse sur Cromwell, de représenter Charles II sous les traits d’un ange. Ne l’appelle-t-il pas « The Comliest Youth of all th’ Angelique Race ? » (II, p. 375).
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celui des éloges. Cowley semble bien défendre, par exemple, la doctrine du droit divin des rois. Tout pouvoir vient de Dieu 15: les rois sont ses représentants sur la terre, et à ce titre ils sont sacrés: placés au-dessus des autres hommes par leur mission, ils doivent être pour eux comme l’image vivante de la divinité 16. Mais la critique et les réserves interviennent bientôt. Si le pouvoir des rois est d’origine divine, il ne s’ensuit pas qu’ils soient intangibles. Cowley, comme beaucoup de ses contemporains 17, affirme en théorie leur droit divin à régner. Mais il ne l’admet qu'avec difficulté dans la pratique, et le limite étroitement en définissant leurs devoirs.
Les rois doivent vouloir le bien de leur peuple sans abuser du pouvoir dont ils sont les dépositaires, et gouverner suivant les lois de la justice et de l’intérêt général. Du jour où ils font de leur puissance l’instrument de leurs passions et s’en servent pour opprimer leurs sujets, ils méritent le nom infâmant de tyrans. « J’appelle tyran », dit Cowley, avec un amour de la définition où se trahit l'influence de Hobbes, « celui qui, ou bien s’empare par la force du gouvernement de ses concitoyens, sans avoir sur eux aucune autorité légale, ou bien, tout en ayant les titres voulus pour gouverner un peuple, en abuse pour le ruiner ou le torturer » 13; et il précise sa pensée quelques lignes plus loin lorsque, parlant de Cromwell, tyran dans les deux sens du mot, il ajoute que : « des princes légitimes ont été considérés comme tyrans parce qu'ils ne restaient pas dans les limites des lois que leurs aïeux avaient assignées à leur autorité » 19. Ainsi ies rois ont le devoir strict d’obéir aux lois et aux traditions nationales.
La nation est, en définitive, souveraine. Cowley a montré à plusieurs reprises son respect pour la volonté populaire 20, et il a conscience de sa force irrésistible : « Un peuple entier, dit-il, ne peut jamais vouloir regagner sa liberté sans le pouvoir » 21.
15. À Discourse by way of Vision. (I, p. 356, 1. 19) et : Dav., IVe (I, p. 369).
16. On the Queen's repairing Somerset house, v. 40 (4, p. 434).