Bacon. Nouvelle Atlantide, p
Le travail s’y répartit de même : les uns s'occupent du passé, recueillant la science d’autrefois et la contrôlant; les autres cherchent dans des directions nouvelles, et ils s’emploient à appliquer la science théorique « aux différents buts et aux différents besoins de la vie humaïne ». Ainsi Cowley suit Bacon pas à pas. L'intérêt de la Proposition réside pour beaucoup dans cette imitation et dans la forme qu'il lui donne.
Le fait de pouvoir présenter comme immédiatement réalisable l’idée que Bacon exprimait sous la forme d’un rêve, prouve les progrès que l’esprit scientifique a faits en l’espace d’une quarantaine d'années. Lorsqu'il écrit sa Proposition, Cowley ne fait que suivre un grand courant d'idées. Il ne la formule qu'avec, pourrait-on dire, l’assentiment de son temps. Les esprits éclairés sentaient si bien la nécessité de l’union entre les hommes de science, qu'ils lui avaient donné, lorsqu'ils avaient formé, vers 1645, le « Collège Invisible », un commencement d’application 19. Mais les réunions du mercredi à Gresham College ne pouvaient faire progresser la science que lentement, chacun étant réduit à ses propres ressources pour tenter les expériences, même lorsqu'elles étaient décidées en commun.
On hésite, on tâtonne, en quête d’une formule qui assurerait à la bonne volonté des chercheurs le maximum d'efficacité. Des projets se font jour. Dès 1648, un des premiers membres de la s0ciété, William Petty, demande la fondation d’un institut de recherches qui commencerait par résumer, en un ouvrage d’ensemble, la science du passé, et où les expériences tendraient au développement de la prospérité nationale 20, L’allure utilitaire et patriotique du livre est très marquée, mais les détails sur l’organisation de l'institut laissent fort à désirer. En 1659, au moment où Cowley médite son projet, Evelyn, dans une lettre à Boyle, expose, lui aussi, un plan de collège scientifique 21. Mais ses inten-
19. Cf. l’article d’E. Gosse dans The Harper's Monthly Magazine, June 1904, sur « The Invisible Philosophers ».
20. The Advice of W. P. to Mr. Samuel Hartlib, for the Advancement of some particular parts of Learning, London, 1648 (Harleian Miscellany, vol. VI).
21. J. EvELYN. Diary and Correspondence…., ed. H. Bray, p. 590.
tions sont beaucoup plus modestes que celles de Cowley : il le conçoit sous forme de société privée, où un petit nombre d’amis s'organiseraient pour vivre et pour travailler ensemble dans une sorte de Thébaïde. Cowley a sans doute connu ce plan et lui a emprunté un détail pratique : les savants doivent loger dans de petites maisons séparées, ermitages « à la mode des Chartreux d'outre-mer » 22.
Evelyn, comme Petty, ne donne qu’une vague et timide ébauche de projet. Celui de Cowley se distingue par son allure systématique et son ampleur. La solution qu’il propose répond à toutes les exigences, et il est (ou du moins il le croit) réalisable en tous points. S'il n’a pu être mis à exécution, il a certainement hâié la constitution définitive de la Société Royale, en faisant cesser les hésitations et les timidités, et en mettant en lumière l’importance et l’utilité qu’aurait pour le pays l’union des hommes de science. Il répondait au besoin général des esprits 23.
Son projet de création de collèges d’agriculture présente pour nous un intérêt du même ordre. De nouveau, Cowley se fait l’écho de ses contemporains, et propose d’une manière précise et claire ce que beaucoup souhaitaient obscurément. Vers le milieu du dixseptième siècle, la question de la mise en valeur de la terre est à l’ordre du jour. Des projets, ici encore, ont été mis sur pied et