Cité par Bray. Op. cit., p
Au fond, son attitude vis-à-vis de l’art n’est guère différente de celle qu’il adopte vis-à-vis de la science. Il est toujours guidé, dans sa critique de la poésie à la mode, comme dans celle des méthodes scolastiques, par le souci de l’utile. A la place des futilités ou des subtilités sans intérêt pratique, il veut introduire des éléments substantiels, riches d'enseignement. La science doit avoir pour objet de meubler notre esprit et d'accroître notre domination sur le monde, en nous révèlant la création divine. La poésie doit éclairer notre âme et l’élever en interprétant pour nous la parole de Dieu et ses lois. L’une et l’autre instruisent.
Leurs méthodes sont toutefois bien différentes. Tandis que la science procède directement, par un examen scrupuleux des faits, et transmet tels quels les résultats obtenus, la poésie prend une route détournée, elle instruit en plaisant. Avec Aristote, Cowley affirme que plaire est la grande loi poétique 25. Mais c’est parce que, à la faveur du plaisir artistique, la connaissance du vrai fait son chemin dans les esprits 26. Sa conception utilitaire rappelle, plus encore qu’Aristote, Horace, et les vers célèbres qui résument la doctrine classique :
Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci, Lectorem delectando pariterque monendo.
définissent parfaitement les intentions — sinon toujours l’œuvre — de Cowley. Revêtir la vérité d’un manteau éclatant, la présenter sous ses aspects les plus séduisants, tel est le devoir du poëête. Au choix du sujet, où les préoccupations morales le guident, s’ajoute donc le souci de l’orner de son mieux, en artiste. Son rôle est double : il doit révéler au monde une parcelle de vérité divine assez clairement pour instruire, et l’exprimer avec assez d’habileté et de talent pour plaire.
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Ii doit donc posséder des qualités déterminées. Tout d’abord, l'inspiration. On peut dire des vrais poètes qu’ils sont choisis par
25. Préface, p. 7, 1. 25 : « To communicate delight to others »… 26. Of Agriculture (II, p. 400), 1. 8.
Dieu. La volonté, le talent ne suffisent pas; il faut posséder le don naturel. On naît poète, par un sorte de prédestination 27.
Mais cette faveur mystérieuse accordée au poète n’est que la base sur laquelle s’édifie la structure poétique. Elle en constitue l’âme, mais encore faut-il que le corps existe. Avec tout son siècle, Cowley proclame que l’art doit s'ajouter au génie. Si la poésie naît de l'inspiration, elle vit de règles. C’est un métier qui s’apprend. Et ici entre en jeu l’apport personnel du poète. Les matériaux de son art lui sont fournis, d’un côté par la mémoire qui lui permet de puiser dans les trésors du passé (Cowley ne renonce pas au type du « docte poète » cher au seizième siècle), de l’autre par l’imagination qui le guide vers des mondes nouveaux. Ils sont choisis et mis en ordre par le jugement et la raison, qui maîtrisent la fantaisie. Ils sont mis en valeur par la RAÉENTE d'expression verbale et le sens du rythme 28.
Mais ces différents éléments sont soumis à la qualité suprême du poète, à l’essence de son génie d’artiste. Le dix-septième siècle lui a donné le nom de « wit » 29. Définir cette qualité est difficile. Cowley y consacre une ode entière, et sept strophes sur huit nous disent seulement ce qu’elle n’est pas. L’analyse de ces contrefaçons du talent est intéressante, non seulement en ce qu’elle nous révèle les idées personnelles de Cowley, mais encore en ce qu’elle renferme la meilleure des critiques de la poésie du dix-septième siècle, et du même coup, de la poésie de Cowley lui-même 39. « Wit » échappe à la définition, d’abord parce qu’il est infiniment variable, et que parmi les mille formes qu’il revêt, il est difficile de démêler le vrai du faux. Cependant, sur certains points, la dis-
27. Verses lost upon a wager, st. 4, v. 5 (I, p. 149). Destinie, st. 3 (I, p. 193). Cf. aussi sur « the Spirit of Poesie », Préface aux Odes pindariques (1, D: 155,116).
28. The Muse, st. 1 (1, p. 184). Cf. aussi Préface, p. 14, 1. 23...
29. Plutôt que de traduire le mot « wit » par « esprit », qui n’en donnerait qu’une idée approximative, nous préférons garder le terme lui-même.
30. Ode. Of Wit (I, p. 16). Joseph Beaumont a écrit lui aussi une ode : «< Witt », où il insiste surtout sur l’infinie variété de ses formes :
« Thou mayst as well Hope Proteus’s visage to express As her wilde face, since dubious she Truly to be berself, anything else must be. » (The Minor Poems of Joseph Beaumont, D. D. 1619-1699, edited... by Eloise Robinson, London, 1914, p. 440).
tinction est possible. Ce n’est pas bien parler, ni conter avec esprit. Ce n’est pas rassembler sous forme de vers cinq pieds boiteux, non plus que tout couvrir d’ornements superflus. La discrétion vaut mieux que la surabondance; « mieux vaudrait pas d’esprit, que de l’esprit partout », s’écrie Cowley, oublieux de ses propres excès. Ce n’est pas davantage faire des calembours ou des jeux de mots : autant vaudrait chercher la vraie poésie dans les anagrammes et les acrostiches; mais c’est encore moins le libertinage, qui fait rougir le lecteur et mérite les flammes. Ce n’est pas, enfin, l’éclat des grandes phrases, la vaine rhétorique, les métaphores outrées, les comparaisons envahissantes et plus inattendues que belles.
Qu'est donc cette mystérieuse faculté qui échappe à l’analyse et, comme Dieu lui-même, ne peut se définir que par régations? Elle est le souffle qui donne à l’œuvre son unité. Semblable, dit Cowley, à l’arche de Noé, elle renferme tous les éléments de la vie. Grâce à elle les différentes parties s’ordonnent, les idées se lient, la forme se moule sur la pensée. Qualité toute intérieure, dont l’action vivifiante et modératrice s’exerce sur l’ensemble, comme l’âme chez l’homme, lorsqu’elle domine les passions, et qui ne se révèle que dans une harmonie supérieure, sensible mais non analysable. Qualité vraiment divine : car, ainsi que nous l’avons noté, pour Cowley, le poète créant un poème répète le geste de Dieu créant le Monde. A sa voix, l’ordre sort du chaos; une idée naît en lui, informe, autour de laquelle se pressent pêle-mêle d’autres idées, des images. Il choisit, ordonne, unifie :
As first a various unform’d Hint we find
Rise in some God-like Poets fertile Mind,
Till all the parts and words their places take And with just marches verse and musick make Such was Gods Poe, this Worlds new Essay; So wild and rude in its first draught it lay; Th’ungovern’d parts no Correspondence knew An artless war from thwarting Motions grew; Till they to Number and fixt Rules were brought By the eternal Minds Poetique Thought 31.