‹ Abraham CowleyChapitre 196 sur 429 · Daw., I, v. 447 (I, p · texte numérisé non relu

Daw., I, v. 447 (I, p

Le génie poétique est donc avant tout pour Cowley le pouvoir de faire régner l’ordre dans la diversité des éléments de l’œuvre artistique. {1 réside en somme dans un sens critique supérieur mêlé d’intuition. Il consiste à découvrir l’expression la plus apte de l’idée, et à la choisir sans se tromper parmi toutes celles qui s'offrent. Le choix est presque plus important que la découverte. Ainsi le jeu des forces raisonnantes limite le rôle de l’inspiration, et la qualité suprême que nous voyons Cowley exiger du poète est d’ordre intellectuel. Il reste toutefois dans ce « wit » un élément d'incertitude et de mystère que réduiront les classiques de la fin du siècle, quand ils demanderont au poète « judgment », c’est-à-dire l’art de s’exprimer correctement et clairement. Tout proche qu’il nous paraisse de la sagesse raisonnable d’un Dryden ou d’un Pope, Cowley garde encore des traces irréductibles du désir romantique de liberté des Elisabéthains.

La création poétique ainsi conçue se trouve soumise à une série de conditions particulières. Puisqu’elle doit être l’œuvre d’une intelligence lucide, capable de se diriger dans les labyrinthes de la représentation verbale des idées, elle exige tout d’abord la mattrise de soi. Rien chez le poète ne doit faire obstacle au libre exercice de la pensée. La poésie suprême ne peut être produite que par une personnalité parfaitement équilibrée. Or nous savons que, pour Cowley, les passions, l’amour surtout, sont une source de bouleversement pour l’âme. Les élans du cœur troublent l’harmonie intérieure dont l’œuvre d’art n’est que le reflet. L'artiste doit donc les exclure. À ce prix le calme règnera dans son âme. La tristesse, la mélancolie sont également funestes. Après Vida, Cowley s’écrie : « L’âme doit être remplie d’idées agréables et joyeuses lorsqu'elle entreprend de procurer aux autres le plaisir » 32. Le calme et ia joie intérieure sont aussi nécessaires au poète que la paix des eaux, pour que l’alcyon fasse son nid dans les vagues. « Il n’y a rien qui demande tant de sérénité et d’allégresse. » Les chefs-d'œuvre naissent de la joie. Un Ovide, en exil, écrit les

32. Préface, p. 7, 1. 25... Cf. Vina. Art poétique, I, v. 486 Se « Ne quisquam nisi curarum liberque laborum Inchoet egregium quidquam.… »

« Tristes », œuvre malsaine, inférieure, où se trahit le déséquilibre causé par le malheur. De même, un écrivain dont le pays est déchiré par une guerre civile n’aura pas le calme indispensable : car si une époque troublée lui fournit une admirable matière, elle constitue pour lui un déplorable milieu. La paix intérieure dépend de la paix du dehors. L'artiste subit forcément le contre-coup des secousses sociales, son œuvre reflète la tonalité de son époque, et si les temps ne sont pas favorables, l'inspiration la plus élevée ne pourra lui servir : « Il est presque aussi difficile d’être poète en dépit du sort que de l'être en dépit de la nature. »

Ainsi s'organise, dans l’esprit de Cowley, une théorie du milieu qui annonce, modestement, celle de Taine. Ainsi surtout s’élabore en lui le dogme néo-classique. Il considère comme néfastes les qualités où le romantisme nous a habitués à voir l’attitude poétique par excellence : sensibilité et enthousiasme, expression sincère d’une personnalité passionnée. Il érige en lois la maîtrise de soi, le libre jeu de l'intelligence, le calme de l’esprit. Il a pour idéal la raison et l’ordre. Il croit à la vertu des règles. Comme son contemporain Chapelain, il aurait pu écrire : « L’art seul est ce qui peut porter les productions humaines à la,perfection » 33. Il n’ose pas nier l’inspiration, mais, dans sa défiance bien classique du spontané, il la place sous la tutelle de l’intelligence. Nous allons le voir entourer la création artistique d’une barrière de conventions. Car l’art est un monde à part, autonome; le poëte nous y transporte dans une atmosphère différente de la vie quotidienne, et des règles générales président à cette transposition.

« Ut pictura poesis », a dit Horace. Cowley, adoptant ce précepte de son maître, l'interprète comme ses contemporains. Il ne saurait être question pour l'artiste de présenter du monde une image fidèle; c’est là le but de la prose, la langue de la science, faite pour exprimer la vérité précise, telle qu’elle ressort des faits 34 La poésie, elle, a pour mission d'élever l’âme, et par con-

33. Cité par Bray. Op. cit., p. 92. 34. Cf. la préface aux « Plantarum Libri duo », édition 1707, vol. III.

séquent de transfigurer la réalité; de la corriger en l’idéalisant. Les poètes « ne changent pas la nature dans leurs vers, mais la restaurent » déclare Cowley 35, tout comme en France le Père Le Moyne disait, dès 1641 : « Il faut que le poète corrige les défauts de la nature et qu’il achève ce qu’elle n’a fait qu’ébaucher » 66. - Ce qu'est cette nature, Cowley ne l’explique pas, mais de son œuvre il transparaît clairement que l’homme seul l’intéresse. Le contraire, en plein dix-septième siècle, eût été bien étonnant. Idéaliser ne veut du reste pas dire mentir. Il existe deux ordres de Vérité : la vérité de fait, celle de la science, et une vérité proprement poétique, non liée à l’exactitude littérale, mais qui en conserve l’allure et comme l’atmosphère, c’est-à-dire la vraisemblance 37. La poésie a le droit de sacrifier le vrai au plaisir qu’elle crée, mais elle a le devoir de rester dans les limites du vraisemblable. Inexacte à la lettre du monde, elle reste fidèle à son esprit. Aristote avait le premier énoncé cette loi. L'histoire a pour domaine ce qui est arrivé, la poésie ce qui aurait pu arriver. Et si la poésie admet le réel, c’est plutôt comme une forme supérieure du possible que pour sa vérité 38. Nous verrons Cowley s’élever contre tel raisonnement, telle épithète, telle comparaison, parce que « trop poétique même pour la poésie » 39. Il va jusqu’à croire, d'accord par avance avec Boileau que :

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Préférant à la vérité improbable l’erreur probable, il trouve nécessaire dans la Davidéide, de ramener l’histoire à la vraisem-

36. To Sir William Davenant…, v. 21 (I, p. 43). 36. Cité par Bray. Op. cit., p. 151. Pope dira également : « True Wit is Nature to advantage dress’d. »

37. Nous aurons, en étudiant la Davidéide, l’occasion de remarquer que cette idée se trouve exprimée, sous une forme toute semblable, par Davenant, dans la préface de Gondibert. I] distingue la vérité « narrative » de l’histoire, de la vérité « operative » de la poésie. Desmarets de Saint-Sorlin déclare de son côté, dans l’Avis de Clovis : « Un poète n’est pas un historien. » Cf. sur ce point l’article du professeur R. Macdonald 4lden : The doctrine of Verisimilitude in French and English Criticism of the Seventeenth Century (Leland Stanford Junior University Publications, Matzke Memorial Volume, 1911).

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